Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 18)
esprits.
Dès qu'il ouvrit la mission de Caposèle, on crut voir un autre saint Paul; ses discours étaient comme des traits qui pénétraient les
cœurs. Un horrible mal de dents lui causait des convulsions. "Je ne me soucie pas de ce que je souffre, disait-il; quelque soit
mon mal, il me suffit de pouvoir dire ce que je sens dans mon coeur. " Son sermon dura deux heures, et l'on crut qu'il avait duré
un instant. Dans ses sermons, il parait continuellement ravi, hors de lui-même. Aussi les fruits sont merveilleux: les scandales
disparaissent; les ennemis se réconcilient ; le blasphême est en horreur; tout le peuple s'excite à la ferveur, et surtout à une
tendre dévotion envers la très-sainte Vierge. A la fin de la mission, une nouvelle maison est dotée et fondée à Caposèle ; et le
peuple donne ii ce sujet les plus grandes marques d'allégresse.
Une petite circonstance avait fait briller la grande humilité d'Alphonse, dans cette mission. L'archevêque de Caposèle se
trouvait à quelque distance de la ville. Alphonse lui rendit visite le lendemain de l'ouverfure de la mission. Il arrive monté sur sa
mule, comme de coutume, pendant que Monseigneur était à table. Pour ne rien déranger, Alphonse entra pour réciter l'office
dans une chapelle qu'il trouve ouverte près du palais. Le jeune primicier del Plato vint quelque temps après pour fermer cette
chapelle. Voyant un homme d'une mise plus que modeste , avec une barbe hérissée, il le prend pour un vagabond, qui vient
extorquer une aumône à l'archevêque. Et même, le croyant un voleur, il lui dit de sortir. Alphonse lui répond doucement : "
Veuillez me permettre de rester ici, jusqu'à ce que j'aie récité vêpres et complies. " Le gentilhomme lui dit fièrement : " Encore
une fois, il faut sortir! hier on nous a volé une nappe; y en aurait-il encore aujourd'hui une de trop? " L'humble missionnaire dut
sortir, et termina ses vêpres au milieu de la rue. Plus tard, l'archevêque, prévenu de sa visite , vint à sa rencontre et lui donna les
plus grandes marques d'estime. Grande fut la confusion du jeune primicier, en apprenant que sa victime était un noble chevalier
napolitain et le supérieur de la mission ; plus grande encore fut l'admiration du jeune homme et de l'archevêque en voyant son
incomparable humilité. Nous pourrions citer encore plusieurs traits d'humilité non moins piquants et tout aussi parfaits.
Alphonse se trouvait à Naples pour les intérêts de la congrégation ; il utilisa ses moindres instants libres pour travailler au salut
des âmes. Il prêchait partout, ne prenait aucun repos, malgré de grandes souffrances. Au milieu de ses consolations spirituelles,
une tempête vint l'assaillir. Le siège archiépiscopal de Palerme était vacant; le roi, connaissant la noblesse , les talents et le zèle
d'Alphonse , dit à son ministre : " Le pape fait de bons choix ; mais je veux aujourd'hui faire un meilleur choix que le pape." Le
ministre fait appeler Alphonse, et lui dit, au nom du roi, la détermination du prince à son égard. Le saint homme est comme
foudroyé; les larmes aux yeux, il fait toutes les représentations possibles. Le roi n'accepta point son refus; et répondit à toutes
ces objections. L'humble missionnaire mit tout en oeuvre, demanda partout des prières, et obtint enfin sa grâce. Le roi , édifié
de tant de vertu, voulut jeter les yeux sur quelques prêtres de sa congrégation; mais Alphonse représenta le grand mal qui serait
causé à l'oeuvre des missions, si, par les dignités, on donnait entrée à l'ambition.
Il reparut à Naples une seconde fois, pour faire approuver sa congrégation par le gouvernement. La piété du roi lui était
favorable, mais la politique y mettait des entraves. Comme la première fois , Alphonse consacra au salut des âmes ses instants
libres, et recueillit d'abondantes moissons de grâces et de conversions.
Il fut invité à donner une retraite aux militaires; il fit séparément les exercices spirituels à l'état-major et aux soldats. Tous furent
satisfaits; les officiers admiraient surtout sa liberté. apostolique dans la prédication. "Celui-là parle sans cérémonie, dit un
capitaine espagnol, frappé de la simplicité et de la franchise de ses discours. " Les scandales, les blasphèmes , les femmes de
mauvaise vie disparurent de la troupe; les soldats devinrent pieux, fréquentaient les sacrements, et lisaient les livres de piété.
Des officiers supérieurs embrassèrent. même la vie religieuse.
Enfin, il quitta Naples et vint retrouver le bonheur et la solitude au milieu de ses enfants, et s'entretenir seul à seul avec Dieu,
dans la maison de Ciorani. Bientôt, il y eut le bonheur d'apprendre l'approbation solennelle de son institut par le souverain
Pontife Benoît XIV; mais ce bonheur fut troublé bientôt quand il apprit que le Pape l'avait confirmé dans la charge de supérieur
perpétuel, ou de recteur-majeur; il en perdit le repos.
A l'ouverture du jubilé de 1750, monseigneur de Novellis voulut avoir Alphonse pour la mission de Sarano. Il s'y rendit avec
quatorze des siens. La vue de ce saint homme couvert d'une mauvaise soutane et d'un manteau mal raccommodé , édifia et
confondit les habitants et leur inspira des sentiments de pénitence. La veille, il s'était taillé la barbe avec des ciseaux, selon la
coutume; et les inégalités de la coupe formaient avec son habit un ensemble parfaitement assorti. Monseigneur, voulant le mettre
à l'épreuve, lui dit d'un ton moitié plaisant: " Vraiment, père Alphonse, il vous a manqué deux sous pour vous faire faire la barbe
; faites-vous raser, je paierai pour vous. " Sa Grandeur fait signe à son maître-d'hôtel d'appeler le barbier. Alphonse ne
répliqua rien et se laissa raser; il y avait dix-huit ans que le rasoir n'avait passé sur sa figure. Cette prompte obéissance édifia
beaucoup l'évêque et toute la ville. La mission eut le plus éclatant succès. La piété chrétienne succéda aux désordres, et la
fréquentation des sacrements fut dès lors en vigueur à Sarno. Chaque soir un peuple immense se rendait à l'église, pour la visite
au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge. On assure que pendant plus de dix ans personne ne fréquenta plus les cabarets.
Même zèle et même succès à Melfi; Alphonse eut la douleur d'y apprendre la mort du pieux et zélé Sportelli , son premier
compagnon dans la Congrégation.
Après avoir eu le plaisir d'édifier, par une mission, la campagne de Marianella , son pays natal, il repassa par Naples, et
descendit à un hospice de sa Congrégation, dans une maison dont son frère Hercule avait donné la jouissance. Les gens du
peuple, voyant arriver Alphonse sur un âne, la barbe négligée et vêtu de son mauvais manteau et de sa misérable soutane, le
prirent pour un vagabond et l'accueillirent par des huées. Il prit le tout en riant; mais un marchand , l'appelant par son nom , fit
entendre qu'il était le frère de don Hercule , un des hauts dignitaires de la ville.
Il était arrivé le soir tout exténué de fatigue. Don Hercule alla pour lui faire une visite; mais, ne voulant point troubler son
sommeil, il se représenta le lendemain matin. Alphonse n'était point levé; il revint plus tard ; et, craignant qu'il ne lui fut arrivé un
accident, il força la porte de sa chambre. Il trouve son frère étendu sur son lit , tout habillé, évanoui. Il va chercher des secours;
les médecins font ôter ses vêtements; on trouve son corps enveloppé d'un cilice qui lui ôtait la respiration. Après une saignée, il
reprit ses sens ; se voyant découvert, il crut mourir de honte. Affaibli comme il était, il alla prêcher au séminaire et dans
plusieurs monastères.
Quelque temps après, il fut calomnié près du roi; il se justifia victorieusement. Tout en recourant à Dieu par la prière, Alphonse
n'avait point négligé les moyens humains; la calomnie dévoilée tourna à l'avantage de 1a congrégation.
Au mois de juillet 1753, il donnait à Saragnano la neuvaine de la fête du Carmel. Il y opéra le plus grand bien; mais un
événement extraordinaire fit connaître encore davantage combien le saint missionnaire était agréable à la sainte Vierge.
Trente-deux convives se trouvèrent inopinément à l'heure du dîner, et l'on ne put trouver assez pour les recevoir
convenablement; l'alarme était grande. " Ne vous mettez pas en peine, dit Alphonse en souriant, servez ce que vous avez, et
Dieu nous aidera. " En découpant les vivres dans la cuisine, on vit, à ne pas s'y tromper, que les porlions grossissaient; ce fut à
tel point que tous les Pères et la famille et les hôtes furent abondamment servis; il y eut encore des restes. Alphonse, voyant les
gens en admiration , dit pieusement : " Dans nos embarras, sachons recourir à Dieu; et ne nous défions pas de sa providence. "
Succès prodigieux dans la mission d'Amalfi. On voit cesser les danses scandaleuses entre les jeunes gens des deux sexes, le
libertinage, l'effronterie et les immodesties des femmes. Des confréries ou sociétés furent érigées pour les jeunes filles; plus de
trois cents jeunes personnes en firent l'honneur. Tout le pays fut sanctifié et le bien fut durable. Alphonse avait prédit un
trembleaient de terre; et l'accomplissement de la prophétie confirma la sainteté de la mission, et rendit à sa parole un nouveau
témoignage de vérité.
Plus tard, il y fut rappelé pour la neuvaine de l'Assomption ; il y consolida le bien produit précédemment. Un miracle, qui lui
semble devenu familier, vint attester aux yeux de tous que Dieu protégeait l'oeuvre de son serviteur. Alphonse prêchait sur le
patronage de la sainte Vierge; il s'écria, dans un mouvement de zèle et de copfiance : " Que ne puis-je, mes frères, animer vos
prières à Marie de toute la confiance que vous lui devez! Ah! je veux du moins la prier pour vous! " A ces mots, il se mit à
prier et ses regards se fixent au ciel; le peuple étonné le voit élevé d'environ deux pieds au-dessus de la chaire; son visage
brillait d'un feu céleste; il était tourné vers une statue de la sainte Vierge placée à sa droite, prés de la chaire. Aussitôt, la figure
de la Vierge parait s'animer, elle resplendit du plus vif éclat, et jette un reflet direct sur le front de l'extatique Alphonse. Tous les
assistants purent considérer ce spectacle ; de tous côtés partaient, ces cris : " Miséricorde ! miracle ! " Des larmes
d'attendrissement et d'admiration coulaient de tous les yeux. Descendu de son extase, qui dura plus de cinq minutes, Alphonse,
d'un ton de voix extraordinaire et tout à fait imposant, révéla aux assistants le secret de sa vision, et leur dit : " Réjouissez-vous,
mes frères ; la sainte Vierge vous accorde sa protection ! "
A Gaëte, l'hospice des enfants trouvés était devenu un cloaque pour le corps, et un enfer pour l'âme. Plus de quatre cents
créatures étaient victimes de maîtresses dénaturées. On avait tenté plusieurs fois d'y porter remède; le roi chargea les
missionnaires du très-saint Rédempteur de faire cette réforme. Alphonse pleura en voyant tant de misère ; mais bientôt, malgré
mille difficultés de tout genre, cet asile de la pauvreté délaissée fut changé en un vrai paradis !
Comment dire aussi les succès merveilleux de Nole et de Cerreto, et de tant d'autres missions données par lui-même ou par ses
compagnons, jusqu'en Sicile? Grand serviteur de Jésus-Christ, apôtre incomparable, je ne puis, dans un cadre si étroit, dire
tout ce que vous avez fait pour le salut des âmes et la gloire de Dieu ! Je sens venir des larmes d'attendrissement et
d'admiration! Achevez votre oeuvre en nous attirant à vous, à Jésus et à Marie !... Que l'éternité bienheureuse nous reçoive
avec vous, et nous révèle tout ce que Dieu fait par les saints, pour ses pauvres créatures !
Avec tous ces labeurs apostoliques, Alphonse trouvait le temps pour composer de nombreux ouvrages : le livre des Visites au
Saint-Sacrement et à la sainte Vierge, sa grande Théologie morale, qui lui demanda dix-sept ans de recherches incroyables, yin
grand nombre de livres de piété, qui suffiraient pour remplir une vie ordinaire d'auteur. Nous ferons connaître les ouvrages de
saint Alphonse dans un chapitre spécial. Alphonse avait fait le veau extraordinaire de ne perdre aucun instant; et il l'observa.
héroïquement. Il ne connut point le repos; il vivait dans une continuelle application d'esprit, malgré des maux de tête continuels
et parfois très-violents. Il disait que s'il attendait, pour travailler, l'état de parfaite santé et sans douleur, il ne ferait jamais rien.
Quelle immolation continuelle de soi-même! Qu'il est grand dans le ciel, celui dont le courage s'est ainsi soutenu pour la gloire
de Dieu, et pour la sanctification des âmes, pendant de si longues et si saintes années, avec une perfection toujours croissante !
Malhoureux nous-mêmes, si un tel héroïsme ne stimule point.notre paresse et notre tiédeur!
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CHAPITRE XIII. Approbation solennelle de l'institut par Benoît XIV. Expansions successives; état actuel de la congrégation.
La congrégation avait fait ses preuves, rendu d'éminents services malgré les contradictions et les difficultés sans cesse
renaissantes.
Elle comptait quatre maisons florissantes : Ciorani, où Alphonse transféra le noviciat, et constitua le père Villani maître des
novices; la nouvelle maison de Pagani, où sera bientôt placé le Studenda, c'est-à-dire l'enseignement des humanités, de la
rhétorique, de la philosophie et des sciences théologiques; enfin, les maisons d'Iliceto et de Caposèle.
La règle était acceptée et parfaitement observée par tous les sujets ; mais il fallait donner à la congrégation la consistance d'un '
institut religieux. En 1748, encouragé par les pieuses dispositions du roi, Alphonse présenta une supplique à Benoît XIV. Par
l'ordre du souverain Pontife, le cardinal Spinelli fit un examen préliminaire de la règle, en admira la sagesse, y fit de légères
modifications et déclara qu'il y avait lieu de procéder à l'approbation solennelle. Alphonse cacha son humilité sous le prétexte
de ses infirmités, et envoya à Rome le père Villani. Le saint et tous ses enfants se mirent en devoir d'attirer les bénédictions
divines sur cette démarche décisive, par les prières, les jeûnes, les pénitences et les bonnes oeuvres; ils intéressèrent à la cause
une foule de saintes âmes; on s'adressa surtout à Marie, mère de la congrégation. A ces moyens surnaturels, Alphonse joignit
ceux de la prudence chrétienne, sollicita et obtint les recommandations nécessaires; puis on attendit en silence le salut de Dieu.
Le père Villani trouva des obstacles, mais la Providence était pour lui. Le cardinal Bisozze, rapporteur de la cause, triompha de
toutes les objections. Le 25 février 1749, Benoît XIV donna le bref par lequel il approuva et confirma la congrégation et la
règle du très-saint Rédempteur; et dès lors, l'institut fut mis au nombre des ordres religieux reconnus par l'Eglise.
Le saint fondateur se trouvait à Ciorani ; il ouvre en tremblant le message du père Villani; les premiers mots étaient ceux-ci "
Gloria Patri! la règle est approuvée! " Aussitôt, il tombe à genoux, verse des larmes de reconnaissance et de bonheur; il
remercie son Dieu, son Jésus et sa Mère. Puis, il rassemble la communauté, et tous entonnent avec transport le Te Deum.
En méme temps, le souverain Pontife le confirmait dans la charge de supérieur perpétuel de la congrégation. L'humble fondateur
gémit, envoya lettres sur lettres pour exposer sa faiblesse et son incapacité. Et le père Villani lui répondait: " Dieu veut que
votre Révérence porte cette croix jusqu'à la mort. Plus que jamais notre barque a besoin d'un bon pilote. Il faut prendre
patience et courber la tète sous le joug de la croix. Mon père, n'en parlons plus; vous y êtes tenu par devoir, par justice et par
reconnaissance. "
L'institut prit de nouveaux développements: des maisons furent fondées dans la principauté de Bénévent, dans la Sicile, dans les
Etats pontificaux. Chaque maison comptait au moins une vingtaine de sujets distingués par leurs talents et leurs vertus, et leurs
succès apostoliques.
Alphonse écrivit des circulaires admirables, pour confirmer les religieux dans l'étroite observance et ranimer le zèle pour la
gloire de Dieu. Plus d'une fois, il eut à déployer la plus héroïque fermeté unie à la douceur et à la prudence, pour apaiser les