Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 19)
orages extérieurs suscités par les ennemis, ou pour rétablir l'ordre intérieur troublé par des sujets compromettants dont ne
peuvent s'exempter les plus saintes communautés.
Dans une de ces plus grandes épreuves le saint patriarche avait fait cette prophétie : " N'en doutez pas ; la congrégation
subsistera jusqu'au jour du jugement, car elle n'est point mon oeuvre, mais l'oeuvre de Dieu. Tant que je vivrai, elle restera dans
l'humilité et l'humiliation ; mais après ma mort, elle ne tardera pas à étendre ses ailes et à se répandre, surtout dans les contrées
du Nord. "
La prophétie poursuivait son accomplissement à la fin du dix-huitième siècle, pendant que l'incrédulité régnait en France, le
Joséphisme en Autriche et une diplomatie tracassière partout. Les difficultés s'aplanirent, le roi Ferdinand IV donnait une
existence légale, en approuvant la règle de Benoît XIV ; un chapitre général replaçait sur ses bases la congrégation ébranlée.
Alphonse avait déjà pu voir avec un bonheur prophétique l'homme providentiel qui devait être le continuateur et le propagateur,
ou plutôt le second fondateur de l'ordre, hors de l'Italie.
Clément-Marie Hoffbauer , pauvre enfant de la Moravie , âme fortement trempée , ornée des plus précieuses faveurs de la
grâce, commençait son noviciat avec son ami Thadée Hübl, appelé comme lui, par des circonstances évidemment divines.
Alphonse, à qui l'on fit part de ces particularités, s'écria dans une joie extrême : "Par ces deux hommes, Dieu va procurer sa
gloire dans les pays du Nord! "
Quelques années après , Hoffbauer, nommé vicaire-général de l'ordre , assemblait à Varsovie des novices distingués, auxquels
vint se joindre Joseph Passerat, enfant de Joinville, séminariste de Châlons-sur-Marne, poussé hors de France par la
révolution, ou plutôt par la main de Dieu. La-Pologne, la Courlande, la Suisse, la Forêt Noire et plus tard le Valais , voient
s'élever des maisons ferventes et éprouvées qui méritent les éloges de Pie VI et des plus hauts dignitaires de l'église. Les
passions politiques dispersent les missionnaires , qui trouvent enfin un asile au couvent de Valsainte , dans le canton de
Fribourg. Le père Hoffbauer allait établir la congrégation à Vienne et lui obtenir l'existence légale en Autriche; il meurt , comme
Alphonse, laissant à ses enfants des paroles prophétiques : "Ayez patience et persévérez! J'aurai à peine fermé les yeux, et
vous aurez des maisons et des fondations en abondance. " Deux mois après sa mort, en 1820, l'empereur d'Autriche
reconnaissait légalement la congrégation; et le père Passerat, vicairegénéral, et la plus grande personnalité de l'ordre après
Alphonse et Hoffbauer, formait à Vienne une communauté nombreuse avec les éléments préparés par son prédécesseur. Et peu
après, les rédemptoristes arrivaient dans le diocèse de Strasbourg, et s'installaient à Fribourg. En 1831 , ils étaient en Belgique ,
où ils se propagèrent avec une rapidité merveilleuse, ainsi que dans le royaume de Naples. Ils s'établirent aussi , mais
temporairement, à Modène et dans le Portugal; et en 1833, ils s'embarquaient pour les EtatsUnis, où ils possèdent une province
florissante; et peu d'années après, ils étaient en Bavière et en Angleterre.
La Providence leur préparait la plus précieuse des consolations. Le 26 mai 1839, Alphonse de Liguori était canonisé, et la
congrégation avait un saint pour fondateur. La glorieuse fête réunit à Rome tous les rédemptoristes des divers points de
l'Europe; et l'on songea de suite à réaliser toutes les formes de gouvernement prévues par le chapitre de 1764. Un décret de
Grégoire XVI, divisa la congrégation en provinces; on ne pouvait pas encore transférer la résidence du recteur majeur à Rome.
Saint Alphonse qui n'avait pu ni voulu s'y fixer de son vivant, avait pürlé d'un moment où la Providence y appellerait ses enfants.
Le moment était venu : en 1853, Pie IX établit à Rome une maison de la congrégation, résidence du supérieur général. Une
superbe villa devient la maison généralice; un chapitre est célébré en 1855; un supérieurgénéral ou recteur-majeur est élu
presque à l'unanimité, le R. P.Mauron, image de saint Alphonse par l'énergie et la douceur. Le saint fondateur, du haut du ciel,
voit cette heureuse conclusion de toutes choses, pour laquelle il avait tant souffert, tant prié et tant mérité!
La congrégation du très-saint Rédempteur est actuellement dans soixante-trois diocèses, où elle compte quatre-vingt trois
maisons En Italie, elle a vingt-huit maisons dans vingt-quatre diocèses; sept maisons en Belgique, neuf en Autriche, sept en
Bavière, deux en Prusse, cinq en Hollande, deux en Angleterre, une en Irlande, dix aux .états-Unis, une aux Antilles. En
France, elle est établie dans huit diocèses : Strasbourg, Annecy, Arras, Bourges, Cambray, Metz, Meaux, et dans le diocèse
de Nancy, à Saint-Nicolas-du-Port.
Les enfants de saint Alphonse peuvent répéter avec confiance les paroles de leur père : " Je tiens pour certain que Jésus-Christ
regarde d'un oeil amoureux notre petite congrégation, qu'il l'aime comme la prunelle de ses yeux. Nous le voyons par
expérience. Au milieu de tant de persécutions , il ne cesse de nous protéger et de nous rendre plus dignes de travailler pour sa
gloire dans beaucoup de royaumes. Je ne le verrai pas , parce que ma mort est proche ; mais je suis certain que notre petit
troupeau croîtra toujours de plus en plus, non pas en devenant plus riche et plus considéré du monde, mais en procurant la
gloire de Dieu, et en obtenant par ses oeuvres que les hommes aiment et connaissent davantage Notre-Seigneur Jésus-Christ. "
Qu'il en soit ainsi , et terminons ici cette notice par l'adorable nom de Jésus-Christ Rédempteur!
.
CHAPITRE XIV. Conclusion du troisième livre. Explication des merveilleux succès de saint Alphonse, par le tableau détaillé
de son grand caractère apostolique et de son esprit religieux.
ARTICLE PREMIER. Vertus surnaturelles et qualités naturelles de saint Alphonse pour réussir dans les missions.
Le véritable caractère d'homme apostolique distinguait Alphonse. Il était jaloux de l'honneur de Dieu; il était tout charité, tout
amour envers les pécheurs, d'une habileté remarquable à rendre utile le ministère de la parole. Il ressentait une peine mortelle et
sacrifiait tout, dès qu'il s'agissait d'empêcher l'offense de Dieu et de procurer sa gloire.
"Que faisons-nous au monde, disait-il souvent, pourquoi " sommes-nous dans la congrégation, si nous ne sommes pas dévoués
à la gloire de Jésus-Christ? Nous sommes ses enfants adoptifs plus que tous les autres, nous devons combattre ses ennemis et
ne plus nous soucier de la vie on de la mort, puisqu'il a lui-même donné sa vie pour nous. " — D'autres fois il disait : " L'amour
de Jésus-Christ nous fait violence et nous force, pour ainsi dire, à l'aimer et à le faire aimer des autres. " Si le péché n'est pas
poursuivi par nous, qui donc lui fera la " guerre? " — "Je me sens mourir, dit-il un jour, lorsque je vois certains prêtres qui
regardent avec indifférence les offenses faites à Dieu, comme si ce n'était pas aux prêtres à défendre son bonheur et sa gloire;
je me console cependant de ce qu'il n'en existe pas de semblables parmi nous. "
Il avait pour tous les pécheurs une charité extrême et tout apostolique ; Dieu lui avait donné un empire tout particulier sur les
coeurs. Quand un pécheur se trouvait à ses pieds, Alphonse lui prenait, pour ainsi dire, le coeur entre ses mains pour l'éclairer
et lui faire comprendre l'étendue de son mal, pour lui inspirer du repentir et le décider à la pénitence. Il excitait les siens à faire
de même. " Ces pécheurs disait-il, sont cette chère et unique brebis pour laquelle Jésus-Christ abandonne les quatre-vingt
dix-neuf autres; il la cherche et la rapporte sur ses épaules. "
D'un commun sentiment, on regardait Alphonse comme le plus grand missionnaire du royaume; comme prédicateur et comme
confesseur, il avait reçu de Dieu des dons particuliers; c'était l'opinion des évêques et des archevêques, et des hommes
apostoliques, à Naples et dans les provinces. Il prêchait Jésus crucifié; c'était le grand livre dans lequel il puisait de quoi instruire
les savants comme les ignorants. Rien de fleuri dans ses sermons; il en bannissait tout vain ornement, mais il possédait l'art de
donner la tournure et l'expression populaires des plus anciens Pères de l'Eglise. Ses raisonnements étaient clairs, à la portée de
tout le monde. Il s'exprimait d'une manière nette et concise; aussi le paysan le plus grossier et la femme la plus simple ne
perdaient pas une seule parole de son sermon. Il dit lui-même n jour en recommandant le style populaire: " J'aurai à rendre
compte à Dieu de l'avoir offensé en beaucoup de choses, mais non dans la manière de prêcher; je l'ai toujours fait de manière à
pouvoir être compris de tous mes auditeurs. " En se mettant à la portée du peuple, il se servait de l'autorité des Pères et de
l'Ecriture-Sainte; mais ce qu'il en rapportait, il l'énonçait de manière à en faire saisir le sens à la personne la plus simple. Il citait
beaucoup d'exemples propres à émouvoir, de pécheurs repentants ou impénitents , afin d'exciter à la contrition et de toucher
les plus insensibles. " Ces exemples, disait-il, font impression sur le peuple; on les retient et on les raconte en famille. " Pour
porter les âmes à aimer Jésus-Christ et à servir dévotement la sainte Vierge , il avait aussi coutume de citer la vie de saints
personnages qu'il donnait pour exemples. Il ne voulait pas inspirer la terreur, mais la contrition; en terminant des sermons sur les
matières terribles, il avait soin de relever le.courage des pécheurs qui se croyaient indignes des miséricordes divines. " Nous
sommes dans un temps, disait-il, où pour être chrétien on pense qu'il s'agit de parler avec sévérité, sans souci de la pratique;
mais on se trompe. Jeter les pécheurs dans le désespoir et aire prévaloir les droits de la justice de Dieu sur ceux de sa
miséricorde, pour remplir les coeurs d'épouvante et les porter à.désespérer; c'est le propre des novateurs de notre siècle. " Les
motifs qu'il donnait à la fin des sermons véhéments faisaient détester le péché, mais inspiraient en même temps une confiance
filiale envers le divin Sauveur. " Dieu veut. que nous soyons tous sauvés; et la damnation éternelle n'est réservée que pour les
obstinés. " Il n'employait pas les invectives amères ni les termes rebutants. Voici ses expressions favorites: " Mes enfants," ou,
" Mes frères," et plus souvent encore:" Pauvres pécheurs." C'est ainsi qu'il faisait des merveilles; on voyait les
criminels les plus égarés se jeter à ses pieds comme aux pieds du Rédempteur crucifié.
Certains prédicateurs mettent leur triomphe à voir les auditeurs éclater en sanglots et, en gémissements ; Alphonse n'avait point
ce faible. " Dans cette confusion, disait-il, le peuple ne peut plus comprendre; et le prédicateur ne peut savoir pourquoi les
assistants pleurent. " Lorsqu'il voyait son auditoire ému commencer à sangloter, il cessait de parler; puis, agitant la sonnette, il
imposait silence et reprenait le sermon lorsque le calme était rétabli; mais son empire sur les coeurs était si grand, qu'à peine
avait-il repris son sermon, le peuple se trouvait de nouveau plongé dans les larmes et les sanglots.
La nature concourait avec la grâce à le rendre admirable dans ses prédications; sa voix était douce et sonore; dans l'église la
plus grande, tous les assistants l'entendaient distinctement. Il proposait les vérités avec grâce, et les développait avec clarté; il
n'était ni trop long ni trop court, et faisait en sorte de ne jamais causer de l'ennui. On était toujours avide de l'entendre, on aurait
voulu ne pas le voir descendre de la chaire. A l'avantage de la voix, à la manière de s'exprimer, il joignait l'oubli de lui-même;
ceci, plus que tout le reste, touchait et entraînait les cœurs. Humble, pauvre et sans faste, il avait l'air de manquer du nécessaire;
sa vue seule édifiait. A la mission de Melfi , un vagabond vint s'adresser à un des pères pour se confesser. Le père, informé
qu'il était concubinaire depuis plusieurs années, lui dit que, s'il ne rompait ses liaisons criminelles, on ne pourrait lui donner
l'absolution. " Je viens précisément de les rompre, reprit le jeune homme; puis-je persister à pécher en voyant la vie mortifiée
du père Alphonse ? "
A Bénévent , pendant une mission , la cathédrale était si remplie que le peuple devait rester dehors. Un homme d'un extérieur
imposant fondait néanmoins en larmes et donnait des marques extraordinaires de repentir; un prêtre, qui le connaissait, venant à
entrer dans ce moment, lui dit en le voyant sangloter : " Comment, vous pleurez, et vous ne pouvez rien entendre? " —
Comment ne pleurerais-je pas, répondit-il, à la vue du saint homme qui fait pénitence pour mes péchés! "
Il possédait encore d'autres dons qui relevaient son ministère. L'esprit de prophétie l'accompagnait partout; la pénétration des
coeurs lui était ordinaire. Souvent même les éléments secondèrent ses désirs; ses vêtements mettaient en fuite les fièvres et les
maladies; par ses prières, les mets se multipliaient sur la table. Il apprit un jour que les médecins avaient désespéré du père
Rossi à Ciorani ; il lui écrivit : " Invoquez la paix de Jésus-Christ, demandez qu'elle vienne bénir cette maladie et la chasser. Je
veux que vous viviez et que vous travailliez pour la congrégation. " Cela suffit pour le guérir.
La sainte Vierge l'honora publiquement de faveurs particulières. Il eut des extases et des ravissements à la vue de tout le
peuple. A Amalfi, en même temps qu'il confessait à la maison, on l'entendait prêcher à l'église; de même étant à Naples, il
apparut à Nocera. Ces dons merveilleux rehaussaient davantage le crédit dont il jouissait; partout il était accueilli comme un
envoyé du ciel.
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ARTICLE SECOND. Admirable méthode suivie par Alphonse dans les missions.
Alphonse ne voulait pas que ses missions fussent un feu de paille ; il ne se contentait pas d'une ferveur passagère ; il fallait que la
dévotion prît racine dans les coeurs et s'y établit d'une manière durable, et que les fidèles prissent possession des vérités
éternelles. Il prenait au besoin quinze ou vingt religieux avec lui, et restait deux, trois ou quatre semaines, d'après l'importance
des localités. Il priait les curés et les prêtres du lieu de s'abstenir, pour quelque temps, d'entendre les confessions. Il disait: "
Celui que la honte force à taire un péché à son confesseur ordinaire , renouvellerait sans difficulté les sacrilèges pendant la
mission, parce que le respect humain sera devenu plus fort; les femmes, et spécialement les dévotes, crainte d'inspirer quelque
soupçon à leurs directeurs, ont beaucoup de peine à s'adresser aux missionnaires, si leur ancien confesseur se trouve dans la
mission, au tribunal de la pénitence; mais, lorsque les prêtres de l'endroit n'entendent pas les confessions, ces personnes vont
librement auprès de qui elles veulent. " Il priait cependant les prêtres ordinaires de l'aider pour les communions générales qui
avaient lieu vers la fin, supposant alors que le peuple, qui s'était déjà approché plusieurs fois du sacrement de pénitence, avait
suffisamment purifié sa conscience.
Il ne voulait pas que les missions se fissent à la charge du peuple. Quoiqu'il fût dans la plus grande pauvreté et n'eût d'autres
ressources que les honoraires des messes, il ne voulait gêner personne; et lorsqu'il ne pouvait subvenir lui-même aux frais, il
implorait la charité des évêques ou d'une personne riche et pieuse.
Il exigeait, pour la considération et le bien de la 'mission, que le clergé vint à sa rencontre, à la porte de la ville ou du village
pour le recevoir au son de toutes les cloches. Arrivé sur la place publique, il faisait un sermon touchant, mais court, pour inviter
tous les habitants à prendre part aux exercices; ensuite, il se rendait à l'église, accompagné du peuple. Après avoir adoré le
Saint-Sacrement, il ouvrait la mission par un sermon, dans lequel il appelait sur la paroisse les bénédictions de Dieu. Après cela,
il se tenait en retraite; et, pendant les trois jours suivants, il chargeait plusieurs de ses missionnaires de parcourir les rues vers le
soir, le crucifix en main, pour renouveler l'invitation d'assister à la mission. On ne peut dire toutes les saintes industries de son
zèle, pour se proportionner aux besoins de tous , pour instruire toutes les conditions, pour jeter dans tous les coeurs la vraie
pénitence. Les enfants, la jeunesse, les hommes et les femmes de tout rang étaient l'objet, de ses soins; mais le clergé , les