Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 20)
religieuses et les religieux, et enfin les gentilshommes étaient l'objet spécial de sa sollicitude. " Rien n'égale, disait-il, le bien que
peut faire par son exemple un seigneur de bonne conduite, et le mal qu'il peut causer lorsqu'il mène une vie déréglée. " Les
gentilshommes devaient s'abstenir absolument des divertissements défendus, visiter chaque jour le Saint-Sacrement ou réciter le
Rosaire en l'honneur de Marie. Il les confiait aux soins d'un prêtre zélé qui pût , tous les dimanches, entendre leurs confessions
etlesinstruire; chaque mois, devait se faire une communion générale.
Dans les campagnes, s'il était possible de réunir les habitants de plusieurs villages, ou si la population était assez nombreuse, il
avait soin d'établir une confrérie particulière pour les artisans et les pauvres; mais il voulait que ce fût une simple réunion, sans
contribution pécuniaire. Ces congrégations avaient un succès admirable. On voyait ces honnêtes gens, au nombre de cent ou de
cent cinquante, édifier tout le monde par leur vie exemplaire. La direction de ces confréries était confiée à quelque bon prêtre.
Les confrères étaient obligés de-fuir les jeux et les cabarets; le dimanche, tous devaient se confesser et communier, et le soir
assister ensemble au catéchisme et à d'autres exercices de piété. Chaque mois, il y avait aussi pour eux une communion
générale, avec un sermon pour ranimer la ferveur.
Désirant aussi procurer aux jeunes filles une sainte éducation, il érigeait, en leur faveur, une confrérie dont les personnes des
campagnes voisines faisaient aussi partie; il en confiait la direction à un ecclésiastique d'âge et d'expérience. Elles recevaient
tous les huit jours une instruction sur les vertus chrétiennes; on leur représentait spécialement le prix de la chasteté; chaque
semaine , elles devaient recevoir les sacrements. Tout le monde comprendra quels devaient être les fruits d'une si grande
oeuvre. Il se trouvait de ces jeunes personnes qui communiaient deux ou trois fois la semaine; beaucoup d'entre elles
renonçaient au monde et se consacraient à Jésus-Christ.
Dans chaque église, il établissait pour le matin, la méditation en commun sur les vérités éternelles, et plus souvent sur la passion
de Jésus-Christ. Un prêtre, pendant la célébration de la sainte messe, devait lire au peuple un point de cette méditation. Il
engageait à faire ce même exercice à la maison les personnes qui ne pouvaient se rendre à l'église; et , par ce moyen , on voyait
partout des âmes élevées à une très-haute perfection.
Il voulait que, chaque soir, vers six heures, le peuple fit en commun la visite au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge; il
recommandait cette pratique aux curés, et invitait les évêques à l'ordonner en disant à tous que Jésus-Christ est la source de
toutes les grâces, et que Marie en est le canal. Il voulait aussi que tous les jeudis, après sept heures du soir, on fit sonner les
cloches dans toutes les églises, pour inviter les fidèles à se recueillir et à se rappeler le don que Jésus-Christ nous fit en ce jour
du divin Sacrement. Chacun devait à cet effet réciter à genoux, cinq fois le Pater, l'Ave et le Gloria, la figuretournée vers une
église, afin que le peuple eût toujours la pensée de la passion et de la mort du Sauveur; il avait coutume d'ériger, le dernier jour
des exercices, un calvaire de cinq grandes croix dans un lieu peu éloigné des habitations. Cette cérémonie était
très-attendrissante. Alphonse sortait de l'église avec ses compagnons, portant chacun une croix sur les épaules. A la plantation
de chaque croix, on faisait un sermon pathétique sur chaque mystère particulier. Cet acte n'était pas une vaine cérémonie pour
Alphonse; il pensait à Jésus souffrant, et portait toujours la croix la plus lourde. A Caposèle, il fut si accablé sous le sacré
fardeau, qu'il lui resta une blessure à l'épaule gauche.
Parmi tous les moyens qu'il recommandait aux âmes pour la persévérance dans l'état de grâce, le principal était la fréquentation
des sacrements. " Les confessions et les communions, disait-il, sont la source de tous les biens; elles abattent les passions et
nous fortifient contre les tentations; sans les sacrements on tombe dans le précipice. " Il exhortait à s'en approcher tous les huit
jours, et il expliquait les dispositions avec lesquelles on doit les recevoir. Quant aux âmes pieuses et exemptes de péchés véniels
volontaires, il voulait qu'elles communiassent deux ou trois fois la semaine.
Dans chaque mission, il avait coutume de faire un sermon particulier sur la nécessité de la prière et sur son efficacité pour
obtenir de Dieu les grâces dont nous avons besoin. Il attachait beaucoup d'importance à ce sermon et voulait que les
missionnaires ne l'omissent jamais. " Jésus-Christ, disait-il, a mis notre salut dans la prière; si on ne prie gas, les grâces ne
peuvent s'obtenir; et si le peuple ne comprend pas le prix de ce grand moyen, il ne s'y affectionnera jamais et ne recourra point
à Jésus-Christ. " Outre ce sermon particulier, il avait soin , à la fin de chaque prédication, de recommander la prière, et
d'enseigner, par son exemple, la manière de recourir à Dieu dans les peines et les tentations. Il suggérait aussi diverses pratiques
pour passer saintement la journée, et pour entendre avec fruit la sainte messe.
Avant lui, les missionnaires n'avaient pas coutume de prêcher sur la confiance en la sainte Vierge; leurs sermons ne respiraient
que la terreur et l'épouvante. Alphonse introduisit cet usage; les grands fruits qui en résultèrent le firent adopter partout. " Les
novateurs, disait-il , publient que la dévotion envers la très-sainte, Vierge est injurieuse à Dieu ; ils combattent sa puissance et
l'efficacité de son intercession; c'est à nous de faire voir combien
est puissant et avantageux l'appui de cette divine Mère, et combien Dieu se plaît à la voir honorer. " Il exaltait sa puissance et
prouvait par l'autorité des saints Pères qu'un vrai serviteur de Marie ne peut se damner; car il obtient les grâces dont il a besoin
pour se sauver , et ne peut être fidèle à Marie sans l'être à Dieu. Il voulait toujours avoir à côté de la chaire la statue de la
Vierge des douleurs; à la fin de chaque sermon, il n'oubliait jamais d'exciter le peuple à recourir à sa protection pour obtenir le
pardon des péchés. Il exaltait si haut le pouvoir et la bonté de Marie , que le plus désespéré devait recouvrer l'espérance de
son salut. L'expérience a prouvé que ce sermon sur le patronage de Marie produisait des résultats si heureux, que beaucoup de
pécheurs, après de longues résistances à la grâce malgré les sermous sur les vérités terribles , étaient forcés de se rendre après
celui qui leur avait fait connaître la sainte Vierge.
Quand Alphonse donnait les exercices spirituels; soit aux prêtres, soit aux laiques, ou plus spécialement quand il les donnait aux
religieuses, il avait coutume de faire un sermon particulier sur l'amour de Jésus-Christ pour les hommes, et sur l'ingratitude
envers le Dieu fait homme. Il travaillait par dessus tout à rétablir la paix et la concorde entre les citoyens en général , et dans les
familles en particulier, surtout s'il y avait eu du sang répandu, et il ne se donnait pas de repos qu'il ne vît tous les ennemis
réconciliés et étroitement unis par les liens de la charité chrétienne. Il destinait à cette fin deuxPères, qui, en qualité de
conciliateurs , devaient s'appliquer à cette oeuvre importante.
Le jour de la bénédiction était pour tous un jour de grande allégresse. Alphonse réservait cet'acte solennel pour un jour de fête
, afin que tout le peuple y fût présent. Le matin , il se faisait assister par tous les Pères pour entendre les confessions des
hommes et des femmes, qui venaient de loin et qui ne s'étaient peut-être pas encore réconciliés avec Dieu. Il faisait revêtir
d'habits de fête,une statue de la Vierge; on ôtait celle des Douleurs, qui se trouvait à côté de la chaire. On exposait le
Saint-Sacrement, on le portait en procession, avec tout te clergé et toutes les confréries. Lorsqu'on était arrivé à la porte
extérieure de l'église , on bénissait trois fois le lieu où s'était faite la mission, et les campagnes voisines. Le Saint-Sacrement était
ensuite remis à sa place; et, après la récitation d'un Pater et d'un Ave pour gagner les indulgences , Alphonse montait en chaire ,
proposait à chacun les moyens de se maintenir dans la grâce de Jésus-Christ , et faisait diverses autres exhortations aux
personnes de toutes les conditions.
Après avoir extirpé le mal et semé le bien , Alphonse savait ensuite fortifier la plante du salut et. en conserver les fruits. Le
renouvellement spirituel , inconnu jusqu'alors , est le plus sûr moyen qu'il crut devoir employer pour arriver à son but. Ce
renouvellement consistait à retourner, quelques mois après la mission , dans le même endroit, mais pour peu de jours et avec
moins de compagnons. Le prédicateur se servait ordinairement de la parabole des Talents pour montrer combien Dieu exige un
compte sévère de celui qui ne fait pas profiter les grâces, et quels châtiments temporels et éternels il inflige à celui qui ne
persévère pas dans le bien. Il montrait en même temps le besoin qu'on a d'ouvrir les yeux à de nouvelles lumières , quand on n'a
pas su profiter de celles qui avaient été offertes d'abord , comme aussi les avantages dont jouit , dans le temps et dans l'éternité
, celui qui a le bonheur de persévérer. Par ce moyen , il animait les bons dans la haine du péché, relevait les âmes qui étaient
tombées, et parvenait quelquefois à recueillir un épi qui avait échappé aux ouvriers évangéliques. L'expérience lui prouva si bien
l'utilité de ce renouvellement, qu'il en fit un point de règle pour les membres de sa congrégation.
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ARTICLE TROISIèME. Prescriptions générales de saint Alphonse à ses missionnaires.
" Notre emploi, disait Alphonse, est celui-là même qui fut exercé par Jésus-Christ et par les apôtres. Celui qui n'a pas l'esprit
de Jésus-Christ ni le zèle des apôtres, n'est pas propre à ce ministère. " Il voulait que l'humilité fût surtout le caractère distinctif
des siens. " Cette vertu, disait-il, nous fait respecter des peuples; elle gagne et attire les pécheurs les plus hautains et les plus
orgueilleux; si l'humilité manque au missionnaire, tout lui manque, et je ne sais si le mal qu'il fera ne sera pas plus grand que le
bien qu'il prétend faire. "
Il recommandait la plus grande humilité et la plus parfaite subordination envers les curés et les évêques, et principalement envers
les curés, parce que les relations avec eux sont plus immédiates. " Il n'est pas possible , dit-il un jour, que Dieu veuille bénir nos
missions, si nous manquons de respect, de soumission et d'humilité envers les chefs des églises. " Un Père avait montré peu de
soumission à un évêque; Alphonse le punit aussitôt et lui imposa pour pénitence d'aller immédiatement se présenter à l'évêque et
d'offrir pleine satisfaction.
II avait une extrême horreur de toute espèce de faste. Il voulait qu'on allât en mission pauvrement, à pied ou tout au plus à
cheval; il permettait la voiture dans les cas de grande nécessité. " Cette pauvreté est un sermon muet, disait-il, et fait plus que
cent prédications apprêtées. "
Il consentait à ce qu'on exposât toute difficulté que le supérieur n'avait pu prévoir; mais il fallait le faire simplement, sans la
moindre intention de résister; il ne se lassait point de répéter : " Si l'obéissance manque en mission, tout manque, parce qu'il
n'en résulte que désordre, trouble et confusion : un vaisseau qui serait guidé par plusieurs pilotes ne pourrait manquer de faire
naufrage, ou, au moins, de faire un voyage très-périlleux. " Il ne voulait pas de supériorité à titre d'ancienneté, ni en mission, ni à
la maison; mais il engageait les recteurs à donner la préférence, dans l'occasion, à un sujet de mérite, fût-il même le dernier de
tous. " Cette prééminence d'ancienneté produit les plus grands désordres; il y en a qui ne valent rien pour être supérieurs,
même pendant une heure. "
Il exigeait dans les sujets des dispositions pour le ministère; mais il ne pouvait supporter la présomption. Un père se plaignit une
fois de n'être plus chargé du grand sermon du soir; il n'en fallut pas davantage, Alphonse ne le fit plus prêcher. Le père fut si
confus que, désespérant de jamais paraître en chaire, il abandonna la congrégation. Mais, s'il humiliait les présomptueux, il
encourageait les esprits timides et embarrassés.
Un autre caractère qu'Alphonse exigeait de ses missionnaires , c'est l'esprit de mortification et l'amour des souffrances. " Si le
missionnaire, disait-il , ne se hait lui-même, et s'il n'aime les souffrances, il n'est pas propre à cet emploi. " Il demandait surtout
de la mortification et de l'austérité dans la nourriture. C'est, en effet , un grand moyen de faire profiter les missions; parce que
les hommes du monde sont plus attentifs à ce que l'on fait qu'à ce que l'on dit, et surtout ils observent bien la manière dont se
traitent les missionnaires. Il distinguait cependant le nuisible de l'incommode; il voulait que l'on ne fit pas attention à
l'incommodité, mais il ne voulait pas que la santé fût en danger. " La santé, disait-il, est le capital du missionnaire; si elle lui
manque, il fait banqueroute. " Mais il voulait que ce fût le soin du supérieur seulement; les sujets ne devaient pas s'en occuper.
Il prescrivit sept heures de sommeil, en mission comme à la maison. Il exigeait le travail, mais il prescrivait aussi le repos
nécessaire. A la maison de Nole, le père Ferrari ayant incommodé les autres en sortant du lit avant le temps, Alphonse le
réprimanda et le fit dîner à genoux par pénitence. D'un autre côté, il ne pouvait souffrir que l'on restât au lit après le signal du
lever. " Jésus-Christ, disait-il, ne souffre pas les lâches ; il veut des personnes actives à son service. Le temps de la mission
n'est pas un temps de délassement , mais de souffrance; celui qui n'a pas le courage de souffrir, doit renoncer à faire le
missionnaire. "
Chaque père devait rester le matin sept heures au confessionnal; il était défendu de quitter le poste pour aucun motif, sans
l'agrément du supérieur de la mission. Alphonse avait souverainement à coeur cet office de confesseur, et il en était jaloux. " Le
prédicateur sème, disait-il, mais le confesseur recueille la moisson. " Voici comment il exprimait le sentiment que lui inspirait le
dégoût de plusieurs pour ce ministère. " Le confessionnal est la pierre de touche du véritable ouvrier; celui qui n'aime pas le
confessionnal, n'aime pas les âmes, qui y reçoivent l'application du sang de Jésus-Christ et les mérites de la grâce. Au
sacré-tribunal , on fait du fruit pour soi et pour le pénitent ; il n'en est pas ainsi dans la chaire. S'il se fait du bien par les sermons
, un souffle de vanité laisse au prédicateur les mains " vides. C'est tout autrement dans le confessionnal : la vanité n'y entre pas,
mais la patience y est nécessaire. " ,
Il défendait toute espèce de visite non indispensable; mais il voulait que dès le premier jour on allât,présenter ses hommages aux
chapîtres, aux religieux, aux autorités civiles et aux personnes les plus considérables du lieu , pour les inviter aux saints exercices
; car ces personnes ont souvent droit à un respect particulier ; et si on les honore , elles honoreront à leur tour les missionnaires,
et cette estime mutuelle donnera une grande vie aux missions.
Il recommandait très-souvent aux sujets de ne pas informer les évêques des discordes qui pourraient s'élever entre eux et les
ecclésiastiques , surtout si elles n'étaient pas publiques. Ces rapports, à son avis, loin d'être utiles, étaient plutôt nuisibles. Il
regardait la mission comme perdue , lorsqu'il y avait de l'antipathie entre les prêtres et les missionnaires. " Le mal fait par
quelques-uns de ces prêtres, disait-il , sera toujours moindre que le mal occasionné par les missionnaires, si on les soupçonne
d'adresser des rapports secrets aux évêques , et s'ils sont vus de mauvais œil par les ecclésiastiques du pays. Lorsque le
missionnaire indispose contre lui le clergé, il ne peut plus faire de bien dans le peuple. Une confiance générale et sans bornes
doit être le lot du missionnaire. "
Il voulait que, dans le cours.des missions, les sujets fissent de temps en temps et tour à tour, un jour de retraite , dès les
premiers jours de chaque mission, parce qu'alors ils sont. moins occupés : " Il y a, disait-il, un certain vent au milieu du monde ,