Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 23)
faisaient horreur. " Pourquoi sommes-nous entrés dans la congrégation, si ce n'est pour plaire à Dieu et pour faire sa sainte
volonté? Et comment pourrons-nous plaire à Dieu et faire sa sainte volonté, si nous refusons de nous soumettre à la volonté des
supérieurs qui sont sur la terre les représentants de Dieu? Ainsi, pas de réplique, jamais de discussion contre l'ordre d'un
supérieur! Le plus petit manquement à l'obéissance est une faute grave, digne d'être sévèrement châtiée. Tous les membres de
la congrégation auront le plus grand respect pour les supérieurs; ils ne s'excuseront et ne se défendront jamais devant eux; ils
recevront avec humilité leurs avertissements. " Il accordait cependant, et voulait même, si on avait quelque raison à opposer,
qu'on la fît connaître, mais avec soumission, et qu'après avoir exposé la chose , on se soumît à tout ce qui serait commandé.
Alphonse n'était pas de ceux qui ordonnent sans faire exécuter; il faisait rigoureusement observer le moindre article de la règle.
Lent à commander, il était pressant quand il fallait se faire obéir; si toute autre faute trouvait miséricorde auprès de lui, sa
sévérité se montrait tout entière quand il s'agissait d'un écart, même léger, dans ce qui regardait la pauvreté ou l'obéissance : on
voyait alors son zèle s'animer sans acception de personne. Il apprit que, dans la maison d'Iliceto, le père Fiocchi avait introduit
des plats d'étain ; aussitôt il lui écrivit que, sans perdre de temps, on devait vendre tous ces plats. En vain, on voulut alléguer
des motifs pour les conserver, et dire que les plats de terre se brisaient facilement, et que la maison se trouvait loin du potier. "
La pauvreté, répondit Alphonse, considère la qualité ; ce qui lui convient le mieux est ce qu'il y a de plus vil et de plus grossier.
On ne voit pas d'exemple d'une telle vanité dans les ordres les moins austères; celui: qui est pauvre et qui fait profession de
pauvreté, doit être pauvre en tout. "
La plus légère atteinte à cette vertu lui donnait de l'inquiétude. Quelques sujets commençaient à faire usage de tabatières de
carton verni ou de cuivre; il les défendit aussitôt, et voulut qu'elles fussent toujours en bois comme auparavant. Il vit un chapeau
qui reluisait plus que les autres, il le défendit comme un scandale. On lui représenta que le drap commun pour les simarres et les
capotes, étant de courte durée, loin de favoriser la pauvreté, lui était préjudiciable et que les maisons de la congrégation
gagneraient à acheter un drap de meilleure qualité. On croyait que cet argument entraînerait l'opinion d'Alphonse ;mais il n'en fut
rien : "C'est nous, dit-il, qui avons fait le voeu de pauvreté ; nous devons subir les conséquences de ce voeu. Le drap ordinaire
humilie ; et voilà ce que demande la pauvreté. "
Lorsqu'on devait voyager à cheval en mission , et qu'en temps d'hiver on était surpris par la pluie ou la neige, on ne pouvait
arriver à sa destination sans une douleur causée par l'engourdissement des jambes, on le pria de permettre dans ce cas l'usage
des bottes, mais cette proposition l'épouvanta. Il voulut bien enfin permettre des guêtres de gros drap, mais jamais de cuir. Ce
fut avec beaucoup de peine qu'il consentit à ce que le père économe portàt une montre en mission. Les Pères lui représentèrent
la nécessité de cet objet, afin de pouvoir régler les exercices, puisque dans les petits villages on trouvait rarement des horloges ;
ils alléguèrent, pour appuyer leur réclamation, que le père Vincent Carafa, quoique rigide sur la pauvreté, les avait permises à
ses missionnaires. " Oui , répondit Alphonse, mais c'était dans les Indes, et nous, nous ne sommes pas dans les Indes, mais en
Italie. " Néanmoins, quand on l'eut convaincu que c'était une chose nécessaire, il l'accorda, mais à condition que la boîte serait
de cuivre.
Il ne fut pas moins attentif à faire régner dans la congrégation une obéissance prompte et sans objection : résister à ses
déterminations et se voir congédier se suivaient immédiatement. Il avait défendu au père Génovèse de se rendre à Scala. Mais
ce père, ayant promis une visite à quelques religieuses de cette ville, s'y rendit furtivement. Alphonse le sut, ne lui donna pas le
temps de retourner à la maison, mais lui écrivit dans la ville même de Scala, pour lui notifier son exclusion. Il avait ordonné au
père Grassi de se rendre à Iliceto. Ce père avait un frère étudiant à Salerne, et voulait lui rendre service, mais aux dépens de
l'édification commune; Alphonse jugea à propos de l'éloigner. On faisait résistance à ses ordres; il écrivit au père Rossi, recteur
de la maison : " Puisque le père Grassi a refusé d'aller à Iliceto, faites-lui savoir aussitôt que je lui donne son congé et le déclare
exclu de la congrégation. Prions Dieu que, s'il y a encore parmi nous de semblables sujets, ils s'en aillent au plus tôt. Si l'on
cesse de se soumettre parfaitement, c'en est fait de la congrégation. "
Il exigeait le plus grand respect et la plus grande soumission envers tout supérieur. " Si l'on m'obéit, disait-il souvent, ce n'est
pas merveille ; mais je veux que l'on montre une égale soumission à celui qui préside un exercice, quelque soit son mérite, car il
tient la place du supérieur. Si l'on manque en ce point, c'en est fait, on ne verra plus que désordre et confusion. " Un père des
plus distingués, mais tourménté d'une humeur chagrine, blâma certaines dispositions que son recteur avait prise pour une
mission. Alphonse l'apprit; et , quoiqu'il eût compassion de sa maladie, lui écrivit en ces termes : " La nouvelle de votre
rétablissement m'a consolé, mais j'ai été affligé d'apprendre certaines réflexions peu convenables que vous vous êtes permises
envers le supérieur. Beaucoup de choses paraissent absurdes, qu'il est cependant raisonnable d'approuver, parce qu'on n'en
connaît point le motif. Si chaque sujet voulait faire ce qui lui paraît. le mieux, l'obéissance n'existerait plus. Je vous prie
d'exposer simplement votre avis, lorsque certaines choses vous paraîtront ne pas être comme elles devraient; ensuite, laissez
aller, en vous réservant de m'écrire touchant ce qui ne vous paraît pas convenable. "
Il était encore plus alarmé lorsqu'il apprenait que des sujets de la congrégation s'unissaient pour contrarier la volonté d'un
supérieur : c'était une faute qu'il ne pardonnait point. " Les murmures publies contre l'obéissance, écrivait-il au père ministre
d'Iliceto, sont des fautes impardonnables et méritent un long châtiment. " Les frères s'étaient plaints de ce qu'on leur avait
défendu, pour l'hiver, le repos de l'après-dîner ; leur mécontentement avait été public, Alphonse voulut que leur pénitence le fût
aussi. Il fit ôter l'habit pour longtemps aux deux principaux coupables, les fit dîner à genoux les priva de viande ou de fruits , et
ne leur accorda la sainte communion que tous les huit jours. On voulut intercéder; mais il fut inexorable.
" J'ai ressenti beaucoup de peine, écrivit-il au père Criscuoli , en apprenant que votre Révérence a fait tant de résistance pour
exercer la charge de ministre ; ce qui m'a le plus frappé, c'est que vous avez consulté, comme je l'ai appris, et qu'on vous a dit
que vous n'étiez pas tenu, d'obéir. Je ne veux pas vous contraindre; mais je vous prie, pour l'amour de notre bonne Mère,
d'accepter cette charge. Faites-moi ce plaisir; je vous prie de méditer un peu devant le Saint-Sacrement; et Jésus-Christ vous
fera changer de sentiment. "
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ARTICLE HUITIèME. Sollicitude de saint Alphonse pour la parfaite observance de la règle; sa fermeté contre les
transgresseurs.
Alphonse avait toujours l'oeil ouvert, et voyait les fautes les plus légères dans la congrégation. Il aurait préféré la voir se
dissoudre, malgré toutes les peines qu'il avait eues pour l'établir, plutôt que de la voir manquer de discipline. " Ce qui me
touche, " disait-il, c'est de voir la ferveur s'accroître dans la congrégation, et non de voir s'augmenter le nombre des maisons. "
Il ne consentit jamais à une fondation, avant d'avoir assez de sujets pour former une communauté où la règle pùt être
parfaitement observée.
Connaissant le prix de l'oraison, de la vie commune et de la charité fraternelle, il exigeait que chacun dans la congrégation prit a
coeur d'y faire régner ces trois soutiens de la vie religieuse. Quelques religieux se dispensaient d'assister le matin au chœur, à
l'oraison commune, soit qu'ils eussent peu dormi pendant la nuit, soit tout autre prétexte. Alphonse, qui l'attribuait à la paresse,
ordonna au frère infirmier de leur porter, après l'oraison une tasse de thé, et de réitérer la même chose toutes les heures
suivantes, en leur prescrivant de ne pas sortir du lit avant l'arrivée du médecin ; en un mot, ils devaient rester à jeûn. L'expédient
eut l’effet désiré , tous les maux s'évanouirent, et le choeur fut rempli de matin. Le samedi suivant, Alphonse n'oublia pas dans
la conférence de donner cet avis : " Mes pères et mes frères , je vous le répète ; notre vie doit être une oraison continuelle ;
chacun de nous doit avoir le désir de devenir grand dans l'oraison ; au lieu de jamais la négliger, il doit être ingénieux à trouver
du temps pour la faire. C'est la pratique de tous les saints. "
S'expliquant un jour sur la nécessité du silence et du recueillement intérieur : " Cette règle , dit-il, est la règle des règles : si nous
l'observons ponctuellement, nous nous ferons saints, et bientôt; mais cette règle semble bannie de la congrégation. Presque tous
sortent de leur chambre sans nécessité; beaucoup parlent sans retenue, même dans les lieux où il est défendu de le faire, comme
dans les corridors, à la cuisine, au réfectoire. L'auteur de l'Imitation dit que l'âme pieuse profite beaucoup dans le silence et le
repos; c'est là qu'elle découvre les secrets de l'Ecriture; là, elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie. Mes
pères et mes frères, ne nous plaignons pas, si nous nous sentons dissipés, imparfaits et dans la sécheresse ! Parlons peu aux
hommes pour parler beaucoup avec Dieu, qui changera de conduite à notre égard, et nous élevera à la sainteté. " Il disait
encore souvent : " Sans recueillement intérieur, il n'y a pas d'esprit d'oraison , et ceux qui vont au choeur sans cette disposition
vont au supplice; chaque moment leur paraît un siècle ; ils arrivent distraits et s'en retournent distraits; ils mènent une vie
malheureuse, ne goûtent pas Dieu et sont privés du monde. "
Il voulait qu'après les repas, la récréation servit à délasser et non à dissiper l'esprit. " Il doit y avoir une différence, disait-il,
entre le délassement d'un religieux et celui d'un séculier. Il est juste de prendre un peu de récréation, mais il n'est pas moins vrai
que, même pendant ce temps, nous devons chercher Dieu et nous récréer seulement parce que Dieu le veut. " La récréation du
soir devait surtout se passer en discours spirituels, et la coutume s'est établie, dans toutes les maisons , de raconter alors ce
qu'on avait lu, pendant le jour, des vertus de quelque saint. Alphonse veillait, à l'observance de cette pratique, il en avertissait
les recteurs et ne cessait de la rappeler.
Il avait singulièrement à coeur de voir régner entre tous la charité fraternelle. voiei comme il s'exprime à ce sujet: " Que chacun
supporte son compagnon avec charité. Nous avons tous nos défauts; celui qui supportera aujourd'hui les défauts de son frère,
sera demain supporté à son tour. Que personne ne pré" tende dominer et corriger les autres ; je parle de ceux qui voudraient
affecter de la supériorité et du mépris. La correction est un acte de charité; mais si elle ne se fait pas avec charité, elle nuit, loin
d'être profitable. Ainsi, que personne ne s'ingère dans l'office d'un autre; qu'on ne tourne pas en ridicule les défauts naturels du
voisin ; et qu'on se permette encore moins les paroles offensantes. " Il haïssait les rapporteurs, et les regardait comme démons
incarnés. Si, après avoir été réprimandés, ils ne se corrigeaient pas, ils étaient tôt ou tard chassés de la congrégation. Il la
débarrassait également de certains esprits acariâtres, à charge à eux-mêmes, insupportables aux autres.
Alphonse veillait à l'observance de tous les points de la règle. " La règle, disait-il souvent, est ainsi nommée, parce qu'elle doit
diriger nos actions. Toute action qui s'écarte de la règle, quelque bonne qu'elle paraisse, est nécessairement mauvaise et
déplacée. Mes pères, puisque nous sommes engagés volontairement, et que nous avons promis à Dieu de l'observer, tout
manquement volontaire n'est-il pas un parjure? Si nous gardons la règle, elle nous gardera. C'est un rempart qui défend l'âme,
et la sauve des embûches de l'ennemi. Lorsque le démon veut nous faire tomber dans un grand péché contre la loi de Dieu, il
nous porte d'abord à ne pas tenir compte de la règle beaucoup sont hors de la congrégation, et peut-être chargés de péchés,
pour avoir négligé d'observer la règle. "
Toute nouveauté le choquait. Il avait ordonné que les calottes portées dans la maison fussent de forme ronde ; quelques-uns en
introduisirent de forme pointue ; à l'instant il en défendit l'usage et réprimanda le frère tailleur qui les avait faites. Les pères
s'étaient servis en mission d'une voiture; sans une véritable nécessité, il reprit avec feu le sùpérieur d'avoir souffert un pareil
abus. Quelques jeunes pères de la maison de Giorani avaient fait garnir de cuivre les extrémités des crucifix qui se portent sur la
poitrine en mission; il les en reprit comme d'une vanité, ordonna que ces ornements fument aussitôt enlevés, et en défendit
l'usage pour l'avenir.
Afin d'animer les sujets à la fidèle observance de la règle et à la pratique des vertus, il établit que le recteur ou un autre ferait
chaque samedi à la communauté une conférence sur ces matières. Après cette exhortation , chacun devait s'accuser des fautes
qu'il avait commises pendant la semaine contre la règle. Il établit également que dans chaque maison il y aurait un père zélateur
chargé de s'assurer si chacun , surtout dans le temps des actes communs-, s'acquittait de ses devoirs. Le lundi, immédiatement
après le dîner, tous se tenaient debout au milieu du réfectoire; ce père devait relever tous les manquements qu'il avait
remarqués; tous ceux qu'il nommait, se mettaient à genoux, et recevaient avec humilité la pénitence que leur infligeait le recteur.
" Que personne ne s'excuse, dit-il dans une circulaire, lorsqu'il est nommé par le zélateur; quiconque s'excusera devra s'abstenir
une fois de fruits au dîner ou au souper. "
Il y avait, dans les diverses maisons; des pères plus fervents qu'il chargeait de l'avertir en secret de tout ce qu'ils y auraient
remarqué l'abus. Il regardait comme traîtres à la congrégation ceux qui auraient pu prévenir quelque désordre en le dénonçant
au supérieur, et qui ne l'auraient pas fait. " Ce n'est pas de la charité, disait-il, c'est de l'iniquité. Lorsqu'on est corrigé d'une
faute à temps, à moins qu'on ne veuille s'attacher pour toujours à sa mauvaise passion, on s'amendera facilement; mais si on
n'est pas repris, l'habitude se forme et on est perdu. " Afin qu'on ne pût pas conjecturer lequel d'entre les frères lui donnait ces
informations; il voulait que tous lui envoyassent tous les mois une lettre, ne fût-ce qu'une feuille blanche.
Il établit dans chaque maison un père adnmoniteur, chargé de surveiller le recteur, et de voir s'il avait à cœur de maintenir la
discipline dans tous les sujets, et s'il était lui-même le premier à les édifier par son exemple; il voulait qu'on avertît avec énergie
ceux qui se trouvaient en faute, et qu'on les rappelât au devoir; mais s'il s'agissait de quelque chose de considérable, et que le
recteur ne se corrigeât pas, padmoniteur était obligé d'en donner avis au recteur-majeur. Par cette sage sollicitude, Alphonse
prévenait les abus et ne laissait aucune faute sans réparation ou sans châtiment.
Malgré toute la clairvoyance avec laquelle Alphonse avait rédigé sa règle, en dépit de toutes les précautions qu'il avait prises
pour en assurer la stricte exécution , il se rencontrait de temps en temps des sujets vicieux et pet' édifiants. Dans une grande
quantité de blé, on trouve de l'ivraie et de la zizanie; il y a aussi dans les communautés des frères tièdes ou désobéissants.