Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 24)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alphonse trouvait sa consolation dans les bons, et ne cessait de prier Dieu de les affermir dans leur vocation ; il s'affligeait, au

contraire, des mauvais, demandait à Dieu de les éclairer ou d'en délivrer la congrégation. Il respirait lorsqu'un de ces derniers

s'éloignait, et il avait coutume de dire : " On voit bien que Jésus-Christ nous protège, puisqu'il nous a délivrés d'une épine qui

nous tourmentait, et qu'il fa fait disparaître sans que nous nous soyons donné de peine pour l'arracher. je ne prétends pas que

vous soyez imeccables, ajoutait-il, mais que vous ne fassiez pas de trève à vos défauts ! Tomber, mais se relever, s'humilier et

reconnaître qu'on a mal fait, voilà ce qui nous justifie et réjouit le coeur de Jésus-Christ. Si la faute lui déplaît, l'humiliation lui

plait bien davantage; celui qui se confond après le péché mérite de nouvelles grâces pour ne plus y retomber. "

Alphonse était prompt à congédier tous les coupables de fautes graves, publiques et inexcusables, parce qu'il redoutait la

contagion du mauvais exemple ; mais il était d'une sage lenteur à renvoyer ceux qui avaient péché avec moins d'éclat. Il ne

voulait pas la mort du pécheur ; il voulait qu'il se convertit en continuant d'habiter la maison du Seigneur. Quant aux tièdes et

aux incorrigibles, il les disait atteints d'une maladie chronique qui , pour cela même, guérit difficilement. " Si un remède pris à

temps, disait-il, peut facilement triompher des maux violents et aigus, il en est tout autrement de ceux dont la gravité est moins

grande, mais dont les atteintes sont journalières. La même chose a lieu sous le rapport moral; une correction faite à temps

touche le coupable, qui, à la vue de la gravité de sa faute, peut recouvrer la ferveur; mais chez les âmes tièdes aucun remède

n'est efficace, et ne peut les ramener à l'exercice des vertus chrétiennes. "

Il dit encore en parlant de fa tiédeur: " L'ange dit à l'évêque " dans l'Apocalypse : Soyez chaud, soyez froid, mais ne soyez pas

tiède ! Je dis la même chose d'abord à moi, ensuite à chacun de mes compagnons ; je désirerais plutôt (mais je prie Dieu de

ne jamais le permettre dans cette congrégation,) j'aimerais mieux vous voir froids et coupables d'un péché grave, que de vous

savoir tièdes et menant une vie pleine d'imperfections et de négligences. Si vous étiez froids, il y aurait plus d'espoir de votre

amendement ; mais si vous êtes tièdes, si vous parlez volontairement aux temps de silence, si vous ne faites pas avec

promptitude ce qui vous est commandé, si vous êtes trop sensibles à ce qui vous humilie, si vous vous arrachez à l'obéissance

et cherchez à faire prévaloir votre sentiment ; il est fort à craindre qu'il ne soit bien difficile de vous corriger ; que Dieu, dégoûté

de vous, ne retire sa grâce et ne permette que vous tombiez dans quelque péché grave , et enfin ne vous chasse de sa maison. Il

ne faut à l'âme tiède qu'une nouvelle chute pour que Dieu la rejette tout-à-fait. Dans la congrégation, il y a des esprits fervents ;

mais il y en a aussi de tièdes, et les tièdes sont plus nombreux que les fervents. Mes pères , chassons la tiédeur: le tiède est un

dégoût pour Dieu, une charge pour la communauté et pour lui-même. Réformons-nous et reprenons notre ancienne ferveur, si

nous voulons plaire à Dieu, consoler la congrégation et vivre d'une vie sainte et heureuse ! "

Lorsqu'Alphonse rencontrait des sujets atteints de cette maladie, il n'omettait rien pour les guérir. Comme un père, il les appelait

à lui et les avertissait. Les incorrigibles, car il s'en trouva, lui faisaient souvent perdre le sommeil. Exercices spirituels, retraites

de plusieurs jours, avertissements réitérés, il mettait tout en oeuvre, et ne renonçait à ses efforts qu'après avoir vu le cas

désespéré.

Il avait à la main trois moyens pour délivrer la congrégation de ces incurables. Le premier était de les harceler par de fréquentes

corrections, par des mortifications et des pénitences. Quand ils se voyaient ainsi tenus à l'étroit et sans cesse poursuivis par le

zélateur, ces malheureux sans énergie déclaraient ne plus pouvoir supporter un tel fardeau et demandaient d'euxmêmes la

dispense du serment de persévérance. " Il faut, disait le saint recteur, imiter les médecins qui, dans les maladies incurables et

désespérées, ont recours aux remèdes extrêmes; alors, la nature subit une crise , et le malade guérit ; ou les remèdes sont

inefficaces, et on l'abandonne. " Le deuxième moyen était de les tenir à la maison, et de leur défendre d'exercer aucune oeuvre

apostolique. " Ces rebelles , disait-il , ont un plus grand désir que les plus fervents, d'aller travailler au dehors; non pour gagner

des âmes à Dieu, mais pour jouir d'une plus grande liberté. " Le troisième moyen consistait à les changer de maison, à les

envoyer dans telle qui leur plaisait le moins, parce qu'elle était plus incommode ou moins fréquentée. Outre la contrainte qu'ils

éprouvaient de ce changement, ils étaient encore soumis aux peines et aux privations des deux premiers moyens. S'ils étaient

dangereux et capables de causer du trouble dans la congrégation, Alphonse prenait le parti de les laisser dans une sorte

d'abandon, il essayait de vaincre leur endurcissement en ne paraissant plus prendre aucun souci d'eux; sur le moindre prétexte,

il les autorisait à retourner dans leur famille, sans fixer l'époque de leur retour. Ainsi abandonnés , ils rentraient dans le mondé et

renonçaient d'eux-mêmes à la congrégation; ou bien, Alphonse lui-même , après un certain temps, leur faisait savoir que la

congrégation n'existait plus pour eux.

.

ARTICLE NEUVIèME. Sollicitude particulière de saint Alphonse pour la perfection de la vocation religieuses.

De tous les moyens qu'Alphonse employait pour animer les siens à se dépouiller du vieil homme , le plus efficace était d'inspirer

la plus haute idée de la vocation. " En nous appelant à cet état, disait-il, Dieu ne nous fait pas une grâce ordinaire, mais une

grâce aussi grande que singulière. Il faut prier Dieu de nous en faire connaître le prix; car, ne pas répondre à une vocation

sainte, c'est mettre en péril son salut éternel. Dieu nous a choisis pour être les coadjuteurs de son Fils, et pour arracher les

âmes au démon. La vocation à l'apostolat est un signe évident de prédestination. Si nous procurons le salut d'une âme, nous

avons aussi sauvé la nôtre. Quelle consolation au moment de la mort, pour un membre de la congrégation, de voir rangées

devant son lit dos milliers d'âmes qui lui diront avec allégresse : Nous sommes votre ouvrage! Ne cessons jamais de remercier

Dieu; prions-le de nous aider à tenir compte de ce grand bienfait, qui n'a pas été accordé à tant d'autres de nos compatriotes et

amis. " Quels titres avions-nous plus qu'eux à cette faveur? plus d'iniquités peut-être; et Dieu, malgré notre indignité, nous a

tirés de ce monde misérable ! "

Déplorant les progrès du libertinage, il dit : " Nous devons extrêmement remercier Dieu de nous avoir tirés du monde et fait

entrer dans sa maison, où les vérités de la foi sont toujours présentes à l'esprit par les méditations fréquentes , les pieuses

lectures, les discours spirituels et les bons exemples. Toutes ces choses nous sont d'un très-grand secours dans les

circonstances difficiles; et ceux qui se trouvent dans le monde, occupés des choses du monde, n'ont guère dans l'imagination

que des idées dépravées qui les font trébucher à la moindre rencontre. "

Lorsqu'un des Pères venait à mourir, le pieux recteur éprouvait à la fois un mélange de tristesse et de joie : il pleurait la perte

d'un ouvrier; mais il se réjouissait bien davantage de l'avoir vu mourir en saint et d'avoir en lui un nouvel avocat dans le ciel. Il

voulait en conséquence qu'au lieu de deuil il y eût en ce jour récréation commune à table.

Il ne rappelait jamais le bienfait de la vocation sans recommander l'amour et la reconnaissasce envers Jésus-Christ, et le zèle

pour arriver à la perfection : " Si Dieu, disait-il, nous a fait une grande grâce en nous appelant dans la congrégation, grande

aussi doit être notre fidélité à correspondre. Dieu voudra peutêtre sanctifier un frère comme un saint Pascal, un étudiant comme

un saint Louis, un missionnaire comme un saint François Régis; or, celui qui ne voudrait pas répondre à l'appel du Seigneur,

risquerait de se damner, parce qu'en se rendant indigne de la continuation des grâces, il se priverait des secours nécessaires

pour atteindre la sainteté qu'il s'était proposée lui-même. Il y en a dont Dieu veut faire de grands saints ; et, s'ils ne s'efforcent

pas de viser à la hauteur du but, je ne sais s'ils se sauveront. "

D'autres fois il disait: " Vous avez fait le plus grand pas en répondant à la vocation; il ne vous en reste plus qu'un petit à faire

pour devenir saints; mais comme votre entrée dans la congrégation a été l'ouvrage de la grâce plutôt que le vôtre, le peu qui

vous reste à faire doit être l'effort de votre cceur, comme si vous deviez faire tout, et la grâce rien. " Il n'était pas satisfait d'une

sainteté ordinaire dans les siens, il voulait qu'ils portassent leurs vues plus haut. " Nous ne connaissons pas les secrets de Dieu,

ni à quoi il attache notre prédestination. Celui qui est appelé à une sainteté éminente, ne satisfait pas le coeur de Jésus-Christ,

s'il se contente d'une médiocre ; si nous ne visons pas très-haut , nous atteindrons difficilement le but que Dieu nous a marqué. "

Alphonse s'affligeait surtout de la tendresse déplacée de quelques-uns, qui après avoir montré une grande ferveur, se croyaient

obligés de sortir de la congrégation, s'ils apprenaient que leurs parents étaient tombés dans un revers de fortune. Compatissant

à leur peine , et voulant sauver leur vocation, il ne faisait pas difficulté de sauver leur famille, malgré la gêne dans laquelle il se

trouvait lui-même. Aux yeux de quelques frères, une pareille charité semblait un excès, vu la pauvreté de la congrégation; mais

Alphonse répondait : " Dans la charité il n'y a jamais d'excès; Dieu lui rend tout ce qu'elle donne en, son nom. " Certain père

était une charge continuelle, à cause de ses nombreuses infirmités; mais, comme il édifiait par son observance, Alphonse mit

tout intérêt de côté pour sauver sa vocation.

Cette haute idée qu'il avait de la vocation religieuse, rendait son affliction extrême, lorsqu'il voyait un des siens aux prises avec

la tentation, et prêt à retourner en arrière. Il examinait ces combats sous deux aspects différents, pour savoir s'ils étaient causés

par la tentation ou par la malice de la volonté. Dans le premier cas, il avait pitié du sujet, et tâchait de l'aider par ses prières et

par celles des autres; il lui passait même certaines impertinences. En voici un exemple : Un père encore jeune, s'imaginant qu'il

avait été envoyé dans la maison d'Iliceto par punition, fit savoir à Alphonse, dans une lettre extravagante, que si on ne le retirait

de cette maison , il sortirait de la congrégation. Alphonse, convaincu que ce n'était qu'une pure suggestion du démon, lui écrivit

fort gracieusement : " Saint Paul, premier ermite, répondit à saint Antoine, abbé, qui le priait de lui ouvrir la porte, parce

qu'autrement il mourrait sur place : Voilà une belle manière de prier que de prier en menaçant. Je vous dis la même chose; j'ai

compassion en voyant le combat qui s'est élevé dans votre coeur! Qui jamais vous a envoyé à Iliceto par punition? Et puis,

voyez ce que vous dites; autrement je demanderai la dispense. C'est-fort bien, mais qui vous la donnera? Par charité ; une autre

fois, pas tant d'emportement! Je le répète, je vous pardonne, parce que ce n'est pas vous qui parlez, c'est la tentation. Mais

patientons, et attendons que ce souffle malfaisant soit passé. " Par ces paroles appropriées à l'esprit du jeune homme,

Alphonse dissipa sa tentation et le remit en paix.

Il usait aussi dans ces rencontres d'un art admirable. Quand on se présentait pour obtenir dispense du serment de

persévérance, Alphonse voyait la tentation, se montrait au premier abord tout prêt à l'accorder; comme souvent c'est la

résistance qui nous rend obstinés, cette promptitude même arrêtait le sujet. Mais Alphonse continuant ensuite à lui parler avec

douceur, lui faisait peser l'inconséquence de sa démarche et lui montrait que c'était une tentation. De cette manière, le sujet

confus reconnaissait son erreur; et, sortant de son aveuglement, demandait à rester.

Quoique Alphonse secourût avec tant de charité ces sujets chancelants, cependant il ne comptait plus désormais sur eux

comme auparavant. Il disait que c'était des pierres qui avaient bougé. " Une pierre, disait-il, qui a bougé du corps du bâtiment,

ne peut plus, malgré l'adresse de l'ouvrier, se rajuster comme auparavant. " Il avait coutume de dire, qu'on ne pourrait, jamais

verser assez de larmes pour racheter de nouvelles grâces après avoir perdu les premières; et l'expérience a montré qu'après

cette infidélité à leur vocation, plusieurs ont fini par la perdre entièrement.

Lorsqu'il était persuadé que de tels sujets voulaient rentrer dans le monde, non par tentation, mais par une volonté bien

déterminée, et qu'ils ne se souciaient plus de leur âme ni de Dieu ; il n'hésitait pas un instant à les délier du serment de

persévérance. Souvent il le fit avec de funestes prédictions; il regardait une pareille dispense comme un vrai passeport pour la

maison du diable, et ne la donnait qu'en pleurant. A peine étaient-ils déliés du serment de persévérance, qu'il leur était enjoint

de sortir au plus tôt; si dans la suite ils demandaient de rentrer, il n'y avait plus de médiation possible en leur faveur; les prières

des personnes les plus recommandables, celles des plus anciens Pères, ne pouvaient fléchir le saint recteur. Ce n’était pas écrit

sur la porte de la maison, mais l'expérience disait qu'il n'y avait plus d'espoir de rentrer pour celui qui était une fois sorti.

.

ARTICLE DIXIèME. Sollicitude particulière de saint Alphonse pour les diverses classes de personnes dans sa congrégation.

Le coeur du plus tendre père ne pourrait avoir pour ses enfants plus d'amour qu'Alphonse n'en avait pour ses étudiants. Il

voulait que les recteurs eussent pour eux une affection et une sollicitude vraiment paternelles. " Ils sont, disait-il, l'espoir de la

congrégation, parce qu'ils devront nous remplacer un jour. " L'un d'eux était-il malade; il n'épargnait rien pour lui faire recouvrer

la santé; il faisait venir les meilleurs médecins des environs; et si ces malades se montraient humbles et résignés, ils acquéraient

un nouveau droit à son amour. " Je suis leur père, disait-il, la congrégation est leur mène. Depuis qu'ils ont quitté leurs parents

pour se donner à Dieu, il est juste qu'ils soient traités avec la plus grande charité. "

Il se plaisait à les voir avancer dans les études, mais il ne voulait pas en eux cette démangeaison de savoir plus qu'il ne convient :

" Car, disait-il, de même que la discrétion est une vertu , le trop d'ardeur est un vice. " Il y avait trois choses qu'il voulait

absolument dans le cours des études: premièrement, ne chercher à savoir que les choses nécessaires et utiles, et toujours avec

la modération convenable; en second lien, ne pas faire ostentation de la science qu'on a, et, moins encore, se vanter de

connaissances qu'on n'a pas; enfin, pour troisième règle, le désir de croître en vertu et surtout en humilité.

Il souffrait de voir un étudiant s'occuper à parcourir plus de livres que ne lui en assignait son professeur, et il voulait que chacun

s'appliquât à bien étudier sa leçon, pour la posséder parfaitement. " Vous devez, disait-il, vous considérer comme autant de

petits enfants; c'est au maître à juger de ce qui vous convient, et à fournir à votre esprit les occupations les plus propres à le

former. Plusieurs demeurent ignorants pour avoir avoir voulu trop savoir. "

Il aimait à voir parmi les jeunes étudiants une sainte émulation toujours unie à la charité. Une partie des étudiants de Caposèle,

entrant en rivalité avec ceux de Ciorani, leur envoyèrent une lettre critique et savante, conçue avec un certain sel. Alphonse en

fut très-mécontent, et écrivit aussitôt au Père Cajone, recteur de Caposèle : " Dites au prochain chapitre que je ne veux pas de

Tous les livres