Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 25)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

pareilles sorties , et que l'esprit de charité ne le veut pas non plus. Les uns comme les autres , vous n'êtes qu'une même " chose,

c'est-à-dire frères, et fils d'une même mère. "

Il éprouvait une consolation extrême lorsqu'il'remarquait parmi les étudiants une humble subordination et un bon sentiment

d'eux-mêmes , joint à l'amour de la mortification chrétienne. Plusieurs jeunes gens étant sur le point de partir de la maison de

Nocera, il leur recommanda sur toute chose l'humilité, l'obéissance et la mortification : " De l'humilité, mes frères, leur dit-il

plusieurs fois, de l'humilité! par ce moyen vous deviendrez saints et savants."

Comme en mission le prédicateur du grand sermon était ordinairement plus prisé que les autres, il voulut désabuser les jeunes

gens et prévenir toute ambition; il leur dit un jour : " Mes enfants, tenez votre coeur en garde contre la vanité ou l'ambition de

prêcher. Il est plus nécessaire d'instruire les peuples que de faire de grands sermons ; les vérités de l'Evangile restent mieux

imprimées par le moyen des catéchismes que par les autres prédications. " Il désirait que l'ambition des jeunes gens fût de se

dévouer au salut des pauvres et des habitants de la campagne. Un dimanche qu'il les envoya faire une instruction de doctrine

chrétienne dans les paroisses, il leur dit encore : " Mes enfants, attachez-vous à secourir les âmes les plus nécessiteuses.

Maintenant que vous êtes envoyés pour enseigner le catéchisme, allez-y avec un grand désir d'instruire les pauvres petits

enfants; et ne croyez pas que ce soit peu de chose. Jésus-Christ lui-même fut envoyé par son père pour enseigner les ignorants.

"

Il exigeait des jeunes clercs la sainteté de la vie et l'amour envers Jésus-Christ, plus encore que le savoir. " La vraie sagesse,

leur disait-il, est de bien connaître Jésus-Christ. A quoi sert la science, si elle n'a pas pour but la recherche de Dieu ? Nous

pouvons dire avec sincérité que notre frère Blasucci a eu la vraie science, parce qu'en tout ce qu'il faisait, il ne cherchait que

Dieu ; aussi, comme vous le savez, il est mort en saint. Il faut étudier, il est vrai, puisque nous sommes ouvriers; mais

persuadons-nous bien que l'unique chose nécessaire, celle que Jésus-Christ demande plus que toute autre, c'est de nous sauver

par la sainteté. Il faut étudier; mais l'étude doit se faire dans le seul but de plaire à Dieu. Autrement, elle nous vaudra une longue

attente dans le purgatoire ; et pour quelques-uns peut-être, ce qu'à Dieu ne plaise, des tourments dans l'enfer. Que votre point

de mire soit toujours la gloire de Dieu et le bien des âmes; lorsque l'occasion se présente de passer pour ignorant, ne la

repoussez point, cela ne vous nuira pas. "

D'autres fois, il leur disait: " Pour que nous puissions trouver Dieu en toutes choses, il faut être détachés de tout, même des

consolations spirituelles. Or, recherche-t-il Dieu seul, celui qui nourrit le désir d'étudier pour satisfaire son ambition de prêcher?

Non, sans doute; il en est de même de celui qui s'attache aux grâces sensibles. Il est vrai que les consolations viennent de Dieu,

mais chercher les consolations, c'est y être attaché; ce n'est pas chercher Dieu seul , mais se chercher soi-même. "

Il avait aussi pour les jeunes novices une affection toute partiticulière. Il enviait leur bonheur de se trouver dès la première heure,

et sans rien connaître du monde, dans la maison de Dieu , où il n'avait été appelé qu'à la fin du jour, ou du moins bien tard.

Lorsque le noviciat se trouvait dans la maison où il demeurait, il passait chaque fois la récréation du soir avec les novices. Il

aurait voulu que le noviciat eût toujours été sous ses yeux ; mais très-souvent il dut, à son regret, le placer dans une autre

maison.

Rien ne lui causait tant de douleur que d'apprendre qu'un novice éprouvait une tentation, et plus encore s'il avait des preuves de

la vocation de ce novice. Il le faisait venir auprès de lui, tâchait de l'éclairer , de le fortifier; lorsque le jeune homme était

persuadé , on voyait sur le front d'Alphonse la joie qu'il ressentait dans son coeur. Pour inspirer la fidélité à suivre sa vocation ,

et la crainte de la perdre, il avait coutume de dire " La vocation et la persévérance sont deux grâces distinctes. Dieu peut nous

donner la première au milieu même de nos infidélités; mais nous n'aurons pas la grâce de la persévérance, si nous ne la méritons

par la prière et les bonnes oeuvres. C'est cette couronne que le démon veut nous ravir; et Dieu permet qu'il nous tente, pour

éprouver notre constance et nous récompenser à proportion. Il exigeait des novices trois choses pour persévérer: l'humilité,

l'obéissance , et l'ouverture du coeur. Celui qui est humble et qui connaît sa misère, disait-il, est tout-puissant contre le démon; il

ne pourra jamais s'égarer, s'il dépend aveuglément des supérieurs, et surtout s'il confie ingénuement à son directeur ce qui se

passe en lui. La tentation découverte est vaincue ou à demi-vaincue, parce que le démon, qui est l'orgueil même, ne souffre pas

que ses artifices soient découverts à un être de boue tel que l'homme. " Lorsqu'il voyait ces dispositions dans lui novice, il lui

assurait qu'il n'avait rien à craindre.

Il voulait que le père-maître fût tout coeur et tout amour pour les jeunes gens. Il ne voulait pas qu'on usât de rigueur ni de

pénitences, mais d'exhortations douces et charitables; on devait, inettre sous les yeux du novice le bien et le mal. " La

congrégation est libre, disait-il , et Dieu ne veut que des sacrifices volontaires. Le novice qui ne se corrige pas après avoir été

réprimandé, montre qu'il n'est pas venu avec une intention droite ; la congrégation n'a que faire de lui. "

Il était touché de voir un bon novice malade; si les pères voulaient qu'on le renvoyât chez lui, il se faisait son avocat : " Ce n'est

pas une loi, disait-il, qu'on doive exclure de la maison de Dieu ceux qui ont tout quitté pour se consacrer à son service. Si les

médecins et les remèdes que nous avons ici ne peuvent leur rendre la santé, ils ne la recouvreront pas non plus dans la maison

de leurs parents. Si Dieu veut qu'ils meurent, mieux vaut qu'ils meurent dans la congrégation qu'au milieu du siècle. " D'autres

fois il disait : " Quelle mère a jamais chassé son fils parce qu'il est malade? " Il avait pour maxime que les malades patients et

pieux soutiennent la congrégation par leur exemple, et lui attirent des grâces sans nombre. Lorsqu'un novice fervent venait à

mourir, Alphonse ne s'en affligeait point ; mais il se réjouissait, dans la certitude que ce novice était heureux. Si, au contraire, le

malade voulait quitter, il ne le permettait qu'avec peine.

Comme père de toute la famille, Alphonse ne montrait pas moins de sollicitude pour les frères servants; il ne négligeait. aucun

moyen de procurer leur avancement spirituel. Il les considérait comme autant de marins qui se fatiguent à ramer, pendant que le

pilote travaille avec d'autres dans l'intérieur du vaisseau. " Si ces pauvres frères, avait-il coutume de dire, s'emploient à nous

aider dans le temporel, il est juste que nous les secourions dans le spirituel." Il établit qu'ils seraient nourris, traités et pourvus

dans tous leurs besoins de la même manière que les autres; qu'ils feraient l'oraison et l'examen avec la communauté ; que durant

le jour ils feraient aussi leur visite particulière au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge et qu'ils réciteraient le tiers du Rosaire. Il

leur enjoignit de se confesser deux fois la semaine et de recevoir la sainte communion le mercredi et. le vendredi, et à toutes les

fêtes de précepte. Il leur assigna un jour de retraite tous les mois; et au lieu de dix jours d'exercices spirituels chaque année, il

leur prescrivit trois jours de retraite dans chaque semaine des Quatre-Temps.

Lorsqu'un frère était accepté, il devait être retenu durant six mois au noviciat sous les habits séculiers, afin de s'y exercer aux

vertus propres à son état, sous la conduite du maître des novices. On lui accordait ensuite un habit de toile de couleur sombre ,

s'il se conduisait d'une manière édifiante. Après six ou sept mois d'épreuve, on le renvoyait ainsi vêtu au noviciat pour six autres

mois. Ce temps écoulé, s'il s'y était bien comporté, on lui donnait enfin l'habit de la congrégation, mais plus court d'une palme

que celui des choristes; et on l'admettait à faire les voeux et le serment de persévérance.

Alphonse exigeait aussi des frères-lais une parfaite soumission, il supportait les vicieux aussi longtemps qu'il pouvait; mais,

lorsqu'il ne voyait plus d'espoir, il les congédiait.

Un frère-lai de Caposèle, très-habile horloger, n'avait pas une conduite assez édifiante. " Il ne s'agit pas, écrivit Alphonse au

père Cajone, de garder ce frère à Caposèle ; je veux l'avoir ici sous mes yeux ; et s'il continue la même conduite, je l'enverrai

ailleurs exercer son métier. Nous n'avons pas besoin d'horlogers, mais de frères qui donnent le bon exemple. ""

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ARTICLE ONZIèME. Règlement de saint Alphonse, comme supérieur de la congrégation.

Chaque phase de cette admirable vie est signalée par un sage règlement.

Voici celui qui dirigea la troisième période de saint Alphonse, et qui fit de lui un supérieur éminent. Il est extrait de ses écrits et

des attestations juridiques enregistrées dans les procès de la canonisation; il résume parfaitement son esprit religieux.

1° Le supérieur doit avoir une vie exemplaire, et s'il ne pratique pas ce qu'il dit, son gouvernement sera inutile et pernicieux.

2° Le supérieur doit toujours travailler pour Dieu, et se persuader que de la part des hommes il sera souvent payé d'ingratitude.

3° Un supérieur trop sévère forme des sujets imparfaits et dissimulés, parce qu'ils agiront par une crainte servile.

4° L'orgueil dans un. supérieur le rend odieux à tous ; il empêche sa propre sanctification et celle de ses sujets, ainsi que le

maintien de l'ordre dans l'institut.

5° Le supérieur doit avoir une patience héroïque; il doit souffrir toutes sortes de travaux, de fatigues, de contradictions, et se

montrer toujours calme et affable.

6° Le supérieur doit faire à tous un accueil plein de charité et d'affection, et se faire tout à tous en toute circonstance.

7° Le supérieur doit être impartial , porter à tous un même amour, et les secourir indistinctement dans leurs besoins spirituels et

temporels.

8° Le supérieur qui ne surmonte pas les antipathies, les sympathies ou les impressions de mauvaise humeur, précipite ses

jugements et tombe dans mille fautes.

9° Le supérieur ne doit pas avoir la présomption de gouverner un institut au moyen de ses lumières seules; il a toujours besoin

de prières et de conseils.

10° Le supérieur doit prévenir les besoins spirituels et temporels des sujets, et les soulager avec toht l'intérêt d'un frère et d'un

père.

11° Le supérieur doit être vigilant sur l'observance de la règle, il doit s'enquérir de tout, avec la plus grande exactitude.

12° Le supérieur ne doit pas juger des choses avec précipitation, mais bien peser, réfléchir et s'informer avant de prononcer.

13° Le supérieur doit punir les fautes contre la règle, mais auparavant il doit donner des avis répétés et toujours accompagnés

de charité.

14° Le supérieur doit être ferme contre les incorrigibles, et veiller à empêcher la contagion du mauvais exemple.

15° Le supérieur doit être juste, exemplaire, prudent, charitable, affable et. vigilant, s'il ne veut subir nu jugement terrible devant

le tribunal de Dieu.

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FIN DU TROISIèME LIVRE

LIVRE QUATRIèME (1762-1775)

Episcopat de saint Alphonse; son humble refus et son héroïque acceptation: héroïque témoignage sur le prix de notre âme.

CHAPITRE 1. Election de saint Alphonse à l'évêché de Sainte-Agathe; son refus, ses alarmes et sa soumission au souverain

Pontife.

Alphonse , âgé de soixante-six ans , accablé d'infirmités, se croyait au but de sa course; mais Dieu, par une providence

adwirable, le fit entrer dans une autre carrière, pour travailler à sa gloire par de nouvelles oeuvres et de nouveaux combats.

Le souverain Pontife se trouvait fort embarrassé , en voyant ou grand nombre de personnages distingués aspirer à l'évêché de

Sainte-Agathe. Sur l'avis du cardinal Spinelli, Clément XIII résolut, de chercher, en dehors de ces ambitions bruyantes , un

homme, dont l'incontestable supériorité fit taire toutes les prétentions ; et son choix se porta sur Alphonse, dont l'origine, la

science et la sainteté jetaient un éclat incomparable. Il notifie sa volonté au saint vieillard, dans sa. cellule de Nocera, le 9 mars

1762. A cette nouvelle, Alphonse est comme frappé de la foudre; il se trouble, et ne peut parler. Dès que la communauté en est

informée , tous se hâtent de courir à sa chambre : on le trouve agité, muet, les yeux baignés de larmes. Après avoir repris ses

sens, il s'imagine que cette élection est une simple marque d'estime que le pape veut lui donner sans avoir la pensée de faire

aucune insistance ; il se tranquillise dans la persuasion que son refus va tout dissiper ; ses compagnons pensaient de même.

Alphonse écrit sa lettre de renonciation à Mgr l'auditeur, et remercie le pape de sa bonté, expose son incapacité, son grand âge

et ses infirmités, le vœu par lequel il s'était engagé à n'accepter aucune dignité, et le scandale que son consentement produirait

dans la congrégation. Il écrit en même temps au cardinal Spinelli, pour lui faire connaître les motifs de son refus; il insiste

beaucoup sur le vœu qui le retient auprès de ses compagnons: " Si je voyais, dit-il, quelqu'un de la congrégation accepter un

évêché, je verserais des larmes de sang. Quel scandale, si moi-même j'en allais donner l'exemple! quel préjudice à la ferveur de

tous les miens! Je me croirais perdu; si Dieu le permettait, je regarderais cela comme un châtiment de mes péchés et de mon

extrême orgueil. ".

Le lendemain, Mgr Borgia vint le voir, et lui remit une lettre confidentielle du cardinal Spinelli. Le pape voulait que, pour le tirer

d'embarras, Alphonse acceptât immédiatement l'évêché, auquel il serait libre de renoncer, quand les affaires seraient plus

tranquilles. Cette visite de Mgr Borgia jeta Alphonse dans une nouvelle consternation plus grande que la première. Persuadé

que, vu les circonstances, le pape se montrerait difficile à accepter la renonciation, il comprit qu'il n'avait plus d'espérance qu'en

Dieu, et fit prier pour que le Seigneur daignât l'exempter de ce chàtiment, qu'il reconnaissait toutefois avoir mérité par ses

péchés. Au sermon du samedi suivant, il se recommanda aux prières du peuple. Il commença dès lors à multiplier ses

pénitences, se condamnant à un jeûne sévère, diminuant son sommeil et ne négligeant aucun moyen de conjurer ce qu'il appelait

une tempête si violente. Mgr Borgia, persuadé qu'Alphonse, à cause de son âge et de ses infirmités , n'était plus capable de

porter un tel fardeau, se mit en devoir d'informer à son tour le cardinal Spinelli et d'appuyer les représentations de l'humble

vieillard.

Alphonse sentait s'accroître ses inquiétudes. Tantôt il se rassurait en pensant au vœu qu'il avait fait de renoncer aux dignités; et

comme c'était un des points essentiels de la règle, il espérait que le pape ne se résoudrait pas aisément à le contraindre; mais

bientôt il se désolait à l'idée que le Saint-Père pouvait bien aussi le dispenser de son voeu. " Et si le Pape vous commande? "

lui dit le père Mazzini. " Que la volonté de Dieu soit toujours faite, " répondit Alphonse , en inclinant la tête. Malgré son

extrême agitation, on l'entendait répéter sans cesse et en tout lieu : " Que la volonté de Dieu soit faite. " Il était balancé entre la

crainte et l'espérance, mais la crainte prenait le dessus. " Si le courrier vient, dit-il aux pères Ferrare et Mazzini, ne me le faites

pas voir, parce qu'il me paraîtrait comme un bourreau la hache à la main. " Son frère Hercule, qui était à Naples , lui ayant

demandé comment les choses se passaient, Alphonse lui écrivit " J'attends la volonté de Dieu, pour obéir selon qu'il lui plaira de

disposer des quelques jours qui me restent. Ils ne dureront plus guère; je me sentais hier bien mal. "

On ne tarda pas d'apprendre à Sainte-Agathe l'élection d'Alphonse. Cette nouvelle réjouit les bons autant qu'elle attrista les

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