Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 26)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

méchants. Le zèle du saint missionnaire était bien- connu. Lorsqu'on y apprit qu'il voulait refuser, les gens de bien redoublèrent

d'instances auprès de Dieu , le priant de tout disposer pour sa plus grande gloire et pour le bién d'un diocèse qui était dans un

grand besoin spirituel.

Pendant qu'Alphonse se désolait à Nocera, sa renonciation faisait du bruit à Rome. Le Pape fut mécontent et troublé; mais

plusieurs personues qualifiées , informées des motifs allégués par Alphonse , s'empressèrent d'intervenir en sa faveur, faisant

surtout valoir ses années et son corps affaibli. Le cardinal Spinelli, instruit de l'état d'Alphonse, plaida lui-même sa cause ,

quoiqu'à regret. Le soir du 14 mars, le Pape se montra disposé à recevoir la renonciation ; mais le lendemain matin , il prit une

décision contraire.

Le soir du 18 mars , vers six heures , le messager du Nonce parut de nouveau à Nocera. Les pères Ferrare et Mazzini le

reçurent, et ouvrirent eux-mêmes les lettres dont il était porteur. Quand ils virent la ferme résolution du Pape, ils allèrent trouver

Alphonse; mais, avant de lui faire connaître la vérité, ils l'engagérent à réciter un Ave Maria. Pendant qu'ils priaient, Alphonse

qui sentait battre son coeur ; s'écria : " Le courrier est revenu ! " Ils l'avouèrent et dirent que le Pape lui commandait d'accepter

levant les yeux aux ciel, et inclinant la tête en signe de soumission, il prononça ces mots: " Je me tais , mon Dieu , parce que

ceci est votre ouvrage; " puis il ajouta: " C'est la volonté de Dieu; Dieu me chasse de la congrégation pour mes péchés! " Et, se

retournant vers les pères : " Ne m'oubliez pas, leur dit-il ; ah ! faut-il que nous nous séparions après nous être aimés pendant

trente ans " Puis il se tut, et ses yeux se baignèrent de larmes. Les pères Mazzini et Ferrare , pour le ranimer, lui dirent qu'il ne

pourrait manquer d'avoir des amis à Rome pour faire prévaloir les motifs de sa renonciation. " Il n'est plus possible , reprit

Alphonse, de faire des interprétations; le pape s'est déclaré en termes absolus qui ne les permettent point! Il faut obéir." A ces

mots, il tomba dans de telles convulsions que pendant cinq heures il resta sans parole. Lorsqu'il fut revenu à lui , il écrivit à Mgr

le Nonce et à Mgr l'auditeur qu'il acceptait l'évêché et se soumettait aux volontés du souverain pontife.

Le refus d'Alphonse avait fait sensation; l'édification s'accrut lorsqu'on apprit son obéissance aveugle et son entière soumission.

L'abbé Bruni lui écrivit: " Le cardinal Spinelli a été attendri à la lecture de la lettre que votre Grandeur m'a adressée; il a admiré

votre incomparable résignation à la voix du Seigneur. Je vous conseille de lui écrire directement; votre lettre le consolera

beaucoup , et lui fera le plus grand plaisir. "

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CHAPITRE II. Mortelle frayeur de saint Alphonse en face de la dignité épiscopale; sentiments du public et de ses nouveaux

diocésains.

Don Hercule, apprenant que son frère avait accepté l'épiscopat, s'en réjouit et s'empressa dé lui offrir les services nécessaires

dans la circonstance. Alphonse lui écrivit: " Mon cher frère, je suis resté étourdi du cmmmandement que m'a fait le Pape

d'accepter l'épiscopat; mes idées m'abandonnent, quand je songe que je dois me séparer de la congrégation où j'ai vécu durant

trente ans. Je vous remercie pour l'offre que vous me faites de m'avancer de l'argent; j'avais déjà pensé écrire au Pape, afin de

l'informer humblement de l'embarras où je me trouve à cause des. dépenses que vont m'occasionner l'expédition des bulles et

beaucoup d'autres choses nécessaires. L'indigence où je me trouve suffira peut-être pour me dispenser de l'épiscopat. J'avais

prié le cardinal Spinelli de s'employer pour me rendre ce bon office; il a fait tout le contraire. Que dire? Vous vous réjouissez,

et je ne fais que pleurer! J'ai perdu le sommeil et l'appétit ; je suis hors de moi , ce matin , la fièvre m'a pris ; ce soir, pendant

que je vous écris , elle n'est point encore passée. Je demande d'où vient que mes vieux jours seront affligés par lés travaux

pénibles de l'épiscopat, et comment le " Pape, qui ne donne jamais de tels commandements, a pris avec moi le ton d'une

pareille sévérité. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite ; il exige le sacrifice du reste de ma vie ; il faut me soumettre! "

Alphonse dut néanmoins se faire tant de violence, la contrainte qu'il éprouva intérieurement fut telle , qu'il faillit perdre la vie. Le

20 mars, dans la matinée, la fièvre le saisit. On crut d'abord que c'était un rhume ; mais les symptômes devinrent si alarmants,

que bientôt sa vie parut en danger. Tout motif de consolation était inutile , car l'épine qui lui perçait le coeur , c'était l'épiscopat,

qu'il regardait comme un châtiment de ses péchés. " Justes jugements de Dieu, s'écriait-il souvent ; le Seigneur me chasse de la

congrégation pour mes péchés ! " Dans tous ces tourments, la seule chose qui lui apportait quelque soulagement, c'était

l'espérance de pouvoir un jour rentrer dans la congrégation. " J'en suis certain, dit-il; après que la colère de Dieu sera paisée ,

(j'espère que dans peu d'annéees mes prières et mon " zèle à remplir mes devoirs le désarmeront;) j'en suis certain; " le Pape

prendra mes peines en pitié, et voudra bien choisir pour Sainte-Agathe un sujet plus digne. Il me renverra mourir dans ces

murs, d'où je vais sortir. "

Le pape Clément XIII ue pouvait assez se réjouir de la docilité d'Alphonse ; il voulut lui en témoigner sa grande satisfaction.

Aussi Mgr l'auditeur écrivit au saint homme la lettre suivante : " Révérendissime père ; j'ai l'avantage de vous adresser cette

lettre pour assurer votre Révérence que Sa Sainteté apprend avec un plaisir singulier, que, soumettant votre volonté propre à

ses déterminations, vous êtes résigné et disposé à accepter l'église épiscopale de Sainte-Agathe ; je suis dans la plus ferme

confiance que le mérite de votre acquiescement à l'appel du Seigneur vous obtiendra des forces abondantes et tous les secours

désirables pour l'accomplissement de vos devoirs dans ce diocèse. Que cette assurance de la satisfaction du Saint-père, dont

je vous fais part en son nom, vous console, jusqu'à ce que vous puissiez venir à Rome vous en convaincre en personne. Sa

Sainteté a eu la bienveillance de consentir à ce que vous différiez ce voyage à cause de la rigueur de la saison ; vous pourrez

l'entreprendre à votre commodité, en vous réglant toutefois sur les avis de l'agent du Saint-Père, afin d'être présent au prochain

consistoire. De mon côté, Révérendissime père , je n'ambitionne rien tant que de vous donner de nouvelles preuves du respect

et du dévouement dans lequel je suis etc."

Cette lettre arriva lorsqu'Alphonse était au fort de la fièvre. Dès que Don Hercule apprit l'état- dangereux de son frère , il

accourut à Nocera, amenant avec lui un des plus habiles médecins de la capitale. Alphonse interrogé sur sa position répondit : "

Je suis sous la main de Dieu. " Comme Hercule s'efforçait de lui faire reprendre courage, il répondit : " Je veux toujours faire la

volonté de Dieu. " Enfin, la maladie fut si sérieuse qu'à Naples et à Rome on crut qu'il était mort. Le Pape fut extrêment affligé;

et, doutant qu'il fût encore en vie: " S'il meurt, dit-il, nous lui donnerons notre bénédiction apostolique ; mais s'il vit, nous

voulons l'avoir à Rome. " Toute la congrégation fut en alarmes, et dans toutes les maisons on adressa des prières publiques à

Dieu, chacun prenant intérêt à la vie de celui qu'il regardait comme un père.

La soumission d'Alphonse aux volontés du Pape avait produit dans Sainte-Agathe un véritable ravissement de joie ; l'allégresse

fut générale. Le chapitre députa plusieurs chanoines pour le féliciter; mais, autant ils brûlaient du désir de faire la connaissance

de celui que Dieu leur destinait pour père, autant ils furent douloureusement surpris de le trouver au lit et en danger de mort.

Leurs compliments de félicitation devinrent des paroles de condoléance. A leur retour, cette nouvelle consterna tous les

habitants de Sainte-Agathe ; de concert avec le clergé , ils adressèrent des prières à Dieu pour qu'il daignât rendre la santé à

celui qui devait être leur pasteur.

Le refus d'accepter l'évêché et ensuite l'acceptation définitive. avaient été pour tous un grand sujet d'édification. On voyait dans

le refus le détachement du saint religieux pour les dignités; dans l'acceptation, on admirait sa grande soumission au chef visible

de l'église.

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CHAPITRE III. Humble tristesse et pieuse simplicité de saint Alphonse, en face des félicitations qui lui sont adressées.

Si notre saint échappa à la mort que faillit causer sa promotion à l'épiscopat, on doit l'attribuer à un vrai miracle. A mesure que

son esprit reprenait du calme, il s'abandonnait à la volonté du Pape; son corps aussi regagnait des forces, et sa santé se

rétablissait. Lorsque son humilité voulait s'opposer à la volonté du Pape, on l'entendait se reprendre et se dire à lui-même: "

Dieu veut que je sois évêque ; et moi aussi, je veux être évêque. " Il était dans cette disposition d'esprit, quand le matin de

Pâques, il prit subitement la résolution de se rendre dans son évêché. Il monta dans une misérable voiture et partit pour Naples

d'où il devait se rendre à Rome. Il était accompagné du père Villani. Il se flattait que la vue d'un si pauvre équipage

déterminerait le Pape à l'exempter de la charge dont le poids l'effrayait d'avance.

Le samedi qui précéda son départ , il n'avait pas manqué de prêcher comme de coutume en l'honneur de la très-sainte Vierge ;

ce qu'il fit d'un ton si pathétique, qu'il émut extraordinairement tout l'auditoire.

Il fit à ses frères de Nocera des adieux d'autant plus attendrissants que tous croyaient l'entendre pour la dernière fois. Chacun

recueillit ses dernières exhortations; il recommandait de persévérer dans la crainte de Dieu et dans la dévotion à la très-sainte

Vierge. Il supplia tous les assistants de ne jamais l'oublier dans leurs prières, afin que Jésus-Christ et la très-sainte Vierge

l'aidassent à potier le fardeau; de son côté, il leur promit de se souvenir toujours d'eux. Ensuite il ajouta: " Ne vous affligez pas,

mes très-chers frères, de ce que je vais partir; je vous donne ma parole que je reviendrai encore ici pour finir mes jours. "

L'émotion fut grande et tous fondirent en larmes, ne pouvant s'empêcher de regretter la perte d'un homme qui avait tant de titres

à leur amour.

Arrivé à Naples, il trouva de nouveaux sujets d'affliction. Obligé d'aller rendre ses hommages aux ministres et aux magistrats, et

se voyant assiégé à la maison par la foule de ceux qui venaient le complimenter, il avait besoin de toute sa vertu pour se prêter à

un genre de vie si nouveau. " Recommandez-moi et faites-moi recommander tout particulièrement à Jésus-Christ, écrivait-il au

père Mazzini ; si je ne perds pas la tète maintenant, je ne la perdrai jamais. Malheureux que je suis , j'ai quitté le monde dans

ma jeunesse, et maintenant à cet âge avancé, il me faut recomencer de traiter avec lui ! "

Hercule de Liguori, loin d'éprouver les mêmes sentiments, ne pouvait au contraire se réjouir assez de l'élévation de son frère.

Alphonse mécontent de le voir ainsi, lui dit un jour : "Vous n'êtes pas capable de procurer de la consolation à un pauvre

chrétien; ah! si vous saviez ce que c'est qu'un évêché, et d'avoir à rendre compte à Dieu des âmes des autres ! "

Dans ses afflictions, il n'oubliait. pas de dérober quelque temps au monde pour aller visiter , dans les monastères , ses filles en

Jésus-Christ. Lorsqu'elles eurent appris le chagrin qui le tourmentait et le péril qu'avait couru sa vie , elles s'étaient empressées

de recourir à Dieu, pour qu'il daignât lui rendre la paix et la santé. Il leur imposa de redoubler d'instances auprès de Dieu, afin

qu'il disposât de lui selon sa plus grande gloire. " Je suis" maintenant Illustrissime, parce que je suis évêque, dit-il un jour à la

soeur Marie Graziano ; mais lorsque le Pape me verra infirme et cassé: " Retirez-vous de moi, me dira-t-il , l'épiscopat n'est

point t'ait pour vous! " Il ajouta : " Priez beaucoup, parce que Dieu peut tout. "

Aussitôt qu'on apprit à Sainte-Agathe son arrivée dans Naples, un grand nombre de gentilshommes et d'ecclésiastiques allèrent

l'y complimenter. L'humilité d'Alphonse les confondit d'admiration. Ils furent également surpris de son affabilité et de la

tranquillité de son esprit. Ils ne remarquèrent en lui aucun air impérieux; mais ils virent un homme ennemi du faste, dont le couur

était plein de douceur et de sincérité. De retour à Sainte-Agathe, ils ne cessaient de faire l'éloge de leur évêque et de publier ses

vertus dans tout le diocèse; ainsi , avant d'y être connu , Alphonse y était déjà désiré et proclamé pour un saint.

.

CHAPITRE IV. Saint. Alphonse à Rome et à Lorette; nouvelles marques de piété d'humilité et de sainteté.

Arrivé à Rome, Alphonse alla d'abord visiter le tombeau de saint Pierre. Il demeura tout ravi pendant plus d'une heure devant

l'autel, et longtemps à genoux, pour honorer la statue du saint Apôtre. On était si prévenu en sa faveur, que partout il fut

accueilli avec les marques d'une estime toute particulière.

Les pères de saint Vincent de Paul l'ayant un jour invité à dîner : " Mes pères, leur dit-il, veuillez donner mon dîner aux pauvres

de Jésus-Christ, afin que le Seigneur me fasse connaître sûrement sa sainte volonté. " Le cardinal Orsini l'ayant fait convier à sa

table, il voulut encore s'excuser, mais ce fut en vain; Son Eminente avait invité d'autres grands personnages à cause de lui.

Alphonse n'avait pas changé d'habits; à Rome même, il se faisait gloire de porter la soutane de sa congrégation. Lorsqu'il se

préparait à aller chez le cardinal, on lui fit observer qu'il ne serait pas bien de se présenter dans un pareil costume; mais

Alphonse ne tint pas compte de cet avis; abordant le cardinal : " Monseigneur, lui dit-il, comme je me trouve, je viens. " Le

cardinal sourit. "Je sais, ajoute Alphonse, que je vous fais honte. " — " Eh bien, je veux que vous me fassiez honte, reprend le

cardinal. " Puis l'embrassant étroitement, il l'introduit dans son cabinet, avec les pieux sentiments de la plus profonde

vénération.

Le pape se trouvait à Civita-Vecchia d'où il ne devait pas revenir de si tôt; Alphonse prit la résolution d'aller visiter la sainte

maison de Lorette. Le père Villani l'en détournait pour lui épargner ce surcroît de fatigue. " Marie, ma bonne mère, m'aidera,

répondit Alphonse; quand se présentera-t-il une occasion aussi favorable? Rien ne me coûtera, si je puis avoir la consolation de

visiter cette demeure où le Verbe éternel s'est fait homme pour nous. "

Ce voyage, comme celui de Naples à Rome, fut pour Alphonse un acte d'union continuelle avec Dieu. Il passa trois jours à

Lorette éprouva des consolations ineffables dans la sainte chapelle. Il observait ou plutôt il méditait jusqu'aux plus petites

circonstances locales. " C'est ici, s'écriait-il avec ravissement, c'est ici que le Verbe s'est fait homme, c’est ici que Marie le

tenait dans ses bras! " Un jour, il dit au père Villani de se retirer, voulant contempler à loisir les mystères que lui rappelait ce

berceau de l'humanité divine.

Quoiqu'il y fut allé incognito , diverses personnes eurent connaissance de son arrivée et vinrent le complimenter. Le père jésuite,

pénitencier de cette église, le combla d'égards et de prévenances : il l'accompagna continuellement, et lui fit voir toutes les

raretés qui se trouvaient dans le trésor de la chapelle. Alphonse éprouvait une joie inexprimable d'entendre nommer les princes

et les rois qui avaient donné à la Vierge ces riches témoignages de leur piété.

Lorsqu'il fallut enfin quitter Lorette , on peut dire qu'il laissa son coeur dans le saint lieu. Pendant le retour, il ne cessait de parler

du grand mystère dont il venait de visiter le théâtre miraculeux.

Dans la nuit qui suivit son départ, il tomba une pluie abondante qui grossit les eaux de la rivière de Tarni. Le lendemain matin,

en sortant de Marino sur un bateau, on fit une mauvaise manoeuvre qui faillit faire chavirer la barque. Alphonse tomba dans

l'eau et disparut au milieu de la rivière ; il était perdu sans le courage du serviteur qui l'accompagnait. Celui-ci, s'étant jeté dans

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