Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 28)
diocèse, qui furent logés dans le palais épiscopal. Ces sages dispositions produisirent les conversions les plus inespérées; le
bien de la mission fut immense; il s'y fit des réconciliations et des restitutions remarquables; des pécheurs croupissant depuis
longues années dans le désordre embrassèrent. une vie exemplaire.
Le dimanche suivant, Alphonse fit la communion générale. Il annonça qu'il avait obtenu du pape un bref particulier, accordant
une indulgence plénière à quiconque s'approcherait des sacrements. Aussi la communion fut vraiment générale. Le saint évêque,
comblé de joie , prononça lui-même les affections pour la préparation et l'action de grâces ; il le fit d'une manière si tonchante
que tout l'auditoire fondit en larmes , les riches comme les pauvres , les clercs comme les laïques. Il y eut un baiser de paix
auquel tous prirent part. Enfin , la ville de Sainte-Agathe fut sanctifiée; les communions devinrent fréquentes; le très-saint
Sacrement et la très-sainte Vierge Marie devinrent l'objet d'une grande dévotion, et l'on vit chaque soir l'église remplie de
fervents adorateurs.
Il n'avait pas encore célébré pontificalement à Sainte-Agathe, quoiqu'il eût déjà officié dans d'autres églises. Il se réserva de le.
faire dans la cathédrale le jour de l'Assomption, parce que c'était sous ce titre que la sainte Vierge était la patronne de son
église.
Pour relever la majesté de ces premières fonctions, le pape avait accordé, une indulgence plénière à quiconque y assisterait
après s'être approché des sacrements, ou visiterait ce même jour la cathédrale. On l'annnonça la veille au soir; et, dés le matin ,
l'église fut remplie de fidèles. Le Saint-Père accorda la même grâce à tous ceux qui, pendant la première tournée d'Alphonse
dans le diocèse, assisteraient à la messe pontificale, ou visiteraient le même jour l'église où il aurait officié.
A son arrivée, Mgr de Liguori trouvait son diocèse dans un état déplorable ; la ville de Sainte-Agathe et les paroisses offraient
un champ digne de ses travaux et de son zèle ; le dévoué pontife mit de suite la main à l'oeuvre. Les chanoines peu fervents ou
vicieux, les clercs et les religieux indignes de leur saint état , les gentilshommes débauchés et les femmes scandaleuses furent les
premiers objets de son zèle. Douceur, prudence, sévérité et rigueur furent employées à propos, et souvent avec le plus éclatant
succès. Plus d'une fois, cependant, le mal s'obstinait; et le zélé pontife dut braver les injures, et montrer la plus héroïque
patience et la plus parfaite mansuétude.
Bientôt, il réforma le séminaire , y reconstitua l'enseignement, répara les bâtiments, y rétablit le bien-être et la piété , y plaça
pour maîtres et supérieurs des prêtres vénérables, également distingués par la science et la vertu. Il se faisait un plaisir et un
devoir d'assister aux leçons plusieurs fois la semaine ; il établit des séances solennelles pour les thèses théologiques et
philosophiques , et pour des exercices littéraires; il assistait , avec les chanoines et d'autres ecclésiastiques, aux exercices de
prédication , et recommandait expressément le genre apostolique et populaire et plein de dignité , dont il était lui-même le
parfait modèle. Mortifié et pénitent pour lui-même , le saint prélat était tout aimable pour les séminaristes. A ceux qui avaient
officié dans les cérémonies pontificales, il donnait des gâteaux préparés par son cuisinier, ou des sucreries achetées à la foire de
Salerne, ou d'autres douceurs et attentions délicates. Il aimait à voir régnez une douce gaieté parmi les séminaristes. Il leur
donna un excellent maitre de chant; fit mettre en musique les cantiques qu'il avait composés lui-même,, et se plaisait à les
entendre chanter en récréation. Très-souvent, il se joignait à ses enfants, et jouissait de les voir gais et contents. Nous avons dù
mettre en relief cette aménité de caractère , trop négligée par les historiens. " Tout mon clergé est ma couronne, disait-il, mais
je compte principalement sur le séminaire pour cultiver et faire régner les bonnes mœurs dans mon diocèse. " Inflexible envers
les vicieux, il avait une tendresse de père pour ceux qui se montraient dignes de ses soins. S'il voyait quelque part un enfant
prévenu de la grâce, il lui ouvrait généreusement l'entrée du séminaire. " Les séminaires, disait-il, ont été fondés pour le secours
des églises; les personnes pieuses, en léguant des biens, n'ont eu d'autre intention que le bien des diocésains, et surtout des
pauvres." Il aidait aussi de sa bourse les sujets de mérite ; il procura ainsi d'excellents prêtres à beaucoup de pauvres
campagnes qui en étaient dépourvues.
Ensuite, le saint évêque fit la visite de son diocèse. Examen des prêtres, des confesseurs; inspection de tous les objets qui
servent au culte sacré; fondations et dotations de nouvelles paroisses, de nouvelles églises, de monastères et d'oeuvres
charitables; réforme des abus et réparation des scandales; tout fut entrepris, exécuté avec un zèle ardent, tempéré par la plus
exquise charité, et parfois soutenu par la plus héroïque sévérité. Nous aimerions d'offrir, dans cet abrégé, le tableau complet
des travaux de l'infatigable évêque; mais notre objet spécial ne demande pas que nous retracions encore en détail les vertus que
nous avons admirées déjà sous d'autres formes.
Dieu se plut à éprouver son serviteur au milieu des consolations et des fatigues pastorales. Son asthme, accompagné d'une
fièvre violente et de symptômes mortels , vint le tourmenter à Airola. Il fit continuer la visite pastorale par son vicaire-général, et
s'en faisait rendre compte. Pendant cette maladie, il ne passa pas un jour sans communier, sans entendre la messe dans sa
chambre et sans faire tous ses exercices de piété. Le médecin lui avoua tout le danger de sa position. Il reçut les sacrements
dans toute la joie de son âme , avec la plus parfaite soumission à la volonté divine. Loin de craindre la mort, il l'invitait comme
une amie qui viendrait le délivrer de l'exil et l'introduire dans la véritable patrie. Son état s'améliora le quinzième jour; à peine
convalescent, il reprit avec ardeur les objets de la visite pastorale. De sa couche mortelle, il avait la force d'examiner les prêtres
sur les rubriques ou sur la théologie morale. A peine relevé de maladie, il allait proposer aux fidèles les motifs d'amour envers
Jésus-Christ dans les églises, où il établissait la visite au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge. Il institua la pratique de l'oraison
commune dans la cathédrale et d'autres églises paroissiales, des congrégations pour les jeunes gens et les jeunes personnes, et
plusieurs autres pratiques bien propres à nourrir et à fortifier la piété dans les fidèles.
Chemin faisant, il récitait habituellement le rosaire, les litanies, des prières en l'honneur de ses patrons et des saints prolecteurs
des lieux où il passait. Il bravait toute espèce d'incommodité, voyageait plus que modestement, choisissait toujours la plus
mauvaise place, la plus mauvaise chambre ; et se trouvait toujours trop bien traité. Il édifiait par, sa piété, sa mortification, son
désintéressement, souvent même par des prophéties et des guérisons miraculeuses. Pendant que certains gentilshommes trop
délicats étaient choqués de son austérité, les bons fidèles faisaient de pieux larcins sur les vêtements ou les objets sanctifiés par
son attouchement, et les gardaient comme de précieuses reliques ou comme des instruments privilégiés de guérisons
miraculeuses.
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CHAPITRE IX. Zèle tout particulier de saint Alphonse pour la prédication.
Mgr de Liguori mettait la prédication au nombre de ses principaux devoirs. C'est en prêchant qu'il entra dans son diocèse, et
c'est, en prêchant qu'il en sortit.
Lorsqu'il était à Sainte-Agathe, il ne manquait aucun dimanche de prêcher dans la cathédrale après vêpres; tous les jours de
fête qui tombaient dans la semaine, il allait prêcher dans les paroisses. Ses sermons attiraient un grand concours de personnes
de toutes les conditions; il suffisait de dire que Mgr de Liguori devait précher, pour voir toutes les maisons désertes. Tous les
dimanches, avant le sermon, il se rendait à l'église pour catéchiser les petits enfants, qu'il attirait en leur donnant des rosaires,
des images et quelquefois même de l'argent.
Dans ses prédications, il ne se départait jamais de son style familier. Il exposait les vérités d'une manière pratique; s'il prêchait
sur des matières fortes, il concluait chaque fois par des motifs de confiance. Il disait : " Si l'on n'encourage pas le pécheur à
recourir à Dieu, en même temps qu'on le porte à la pénitence , tous les efforts sont infructueux. " Il avait coutume de chanter
avant le sermon quelqu'un des pieux cantiques qu'il avait composés lui-même.
Tous les samedis , comme il en avait fait voeu, il se signalait en publiant les louanges de la très-sainte Vierge. Jésus et Marie
étaient le centre de toutes ses affections; jamais il ne parlait de l'amour de Jésus-Christ pour l'homme , sans parler aussi de
l'amour de Marie ; et jamais il ne parlait de l'amour de Marie sans animer le peuple à aimer Jésus-Christ. Non content de le
faire par lui-même, il établit cette dévotion dans tout le diocèse. Chaque mois , il visitait ~,me église qu'il déterminait d'avance ,
et il avait coutume d'y faire la protestation pour la bonne mort, avec l'exposition du très-saint Sacrement. On ne saurait croire le
grand bien qu'il fit au moyen de cet exercice. Il exposait et faisait admirablement ressortir, devant un auditoire toujours
nombreux , la laideur du vice et la beauté de la vertu, et montrait, d'une manière pratique, le grand contraste de la mort du juste
avec celle du pécheur; tous les auditeurs fondaient en larmes, et l'enfer y perdait beaucoup. Alphonse profitait aussi de la
circonstance pour chanter quelques cantiques choisis qui n'avaient pas moins de succès que le sermon.
Il avait coutume de dire : " La parole de Dieu fait toujours du fruit; il n'est rien que l'enfer s'efforce d'empécher plus que la
prédication. " Son zèle se montrait surtout lorsqu'il s'agissait de prêcher aux hommes et particulièrement aux nobles et aux
lettrés : " Lorsqu'un homme est converti, disait-il, la piété règne aussi parmi les femmes. " Il lui suffisait d'apercevoir une lueur
d'espérance pour qu'il s'empressât d'en poursuivre l'accomplissement en chaire.
Un soir, il retournait avec son grand-vicaire à Sainte-Agathe revenant d'Airola, où il avait assisté à la profession de deux jeunes
personnes. Il arriva à l'église de l'Annonciade; comme on l'y voyait pour la première fois , le peuple s'y portait en foule pour
recevoir sa bénédiction. Monseigneur les bénit tous et continua sa route ; arrivé près de l'église des Virginiens : " Je me sens
pressé, dit-il à son grand-vicaire, de dire deux mots à ce peuple. " Le grand vicaire voulait l'en dissuader, en le priant de
réfléchir qu'il n'avait pas ses habits pontificaux. " Mais qui sait, répliqua Monseigneur, s'il n'y a pas là quelque âme à sauver? "
Puis , prenant son parti : " Il me suffit, ajouta-t-il, d'avoir le rochet et l'étole. " Il se dirigea donc vers l'église ; le peuple surpris
de le voir rebrousser chemin , le suivit à l'église , on Alphonse prêcha pendant plus d'une heure. Il y gagna un refroidissement ,
suivi de fièvre; néanmoins, voulant profiter du grand concours du peuple qui se montrait si avide de la parole de Dieu, il
demeura encore trois jours, et prêcha tous les soirs pendant une heure. Il fut si convaincu du bien qu'il y avait fait , que depuis
ce temps , chaque fois qu'il passait, il ne manquait jamais d'y faire quelque prédication.
Monseigneur mettait à profit même les calamités publiques pour accroître l'intérêt de ses sermons. Au printemps de l'année
1768, il y eut partout le diocèse, mais principalement à Arienzo, une si grande sécheresse que tous les puits étaient à sec Dans
cette affliction générale, notre saint imagina de célébrer dans l'église de l'Annonciade une neuvaine en l'honneur de la très-sainte
Vierge, pour implorer la clémence de Dieu; cet exercice devint une mission. Le premier soir, s'adressant à ses nombreux
auditeurs, il assura que s'ils se convertissaient sincèrement, le Seigneur les consolerait en leur envoyant le jour de sainte Anne
une pluie abondante. Il continua chaque soir de prêcher sur les justes châtiments qui atteignent le pécheur; souvent il se frappait
lui-même cruellement avec une grosse corde. Après le sermon, il envoyait deux pères capucins parcourir les campagnes
voisines pour exhorter les habitants à la pénitence; puis il retenait chez lui ces pères avec quelques autres pour entendre les
confessions. La neuvaine eut le plus heureux succès ; et les prières du saint obtinrent que la calamité cessât, comme il l'avait
promis. Le temps avait continué d'être sec, et il n'y avait aucune espérance de pluie; mais le jour de sainte Anne, vers midi, le
ciel se couvrit de nuages qui abreuvèrent les campagnes désolées.
L'éternité seule nous apprendra tout le bien que Mgr de Liguori opéra dans son diocèse par ses prédications. Ses paroles
faisaient du fruit, parce qu'elles partaient d'un coeur humble et plein de l'amour de Dieu. " Depuis la venue de Monseigneur à
Sainte Agathe, disait un officier de justice, préposé à la surveillance du diocèse, nous n'avons plus rien à faire; car les sermons
de Monseigneur et ceux qu'il inspire ont rendu les gens tout paisibles; et l'on ne voit plus un seul désordre. "
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CHAPITRE X. Saint Alphonse introduit les missions dans son diocèse; sa prudence, sa délicatesse, son désintéressement et
son esprit apostolique.
Dès que Monseigneur de Liguori eut accepté l'épiscopat, il se fit aider par des ouvriers animés du même esprit et de la science
nécessaire, pour le seconder et pour hâter la maturité des fruits; il traita avec les supérieurs de toutes les congrégations de
Naples, pour obtenir leur coopération.
Tandis que ces missionnaires travaillaient , le premier pasteur du diocèse ne prenait point de repos et ne se contentait pas d'être
simple spectateur. " Et moi aussi, disait-il modestement, je veux faire quelque chose. " Il s'attacha spécialement à réformer la
conduite des gentilshommes , et résolut de leur donner les exercices spirituels. Après avoir uni tous les nobles par la charité, il
établit en leur faveur une congrégation à laquelle il donna des statuts particuliers et les anima surtout à fréquenter les sacrements.
Il donna ces exercices dans l'église des Carmes. Dans son sermon sur le patronage de Marie, il parla avec tout le feu d'un
Séraphin ; son visage était rayonnant, et son éclat animait l'église d'une splendeur surnaturelle : il s'écriait en même temps ravi en
extase: " Voici la Vierge qui vient, pour répandre les grâces; demandez-lui des grâces, elle est prête à tout vous accorder. "
Après la mission d'Arienzo, Alphonse entreprit d'aller en faire une autre lui-même dans le village de Sainte-Marie de Vico , qui
compte plus de 4.000 habitants, il appela à son aide dix pères dominicains. La mission dura vingt-deux jours, et chacun était
émerveillé de voir comment un vieillard de soixante-sept ans, brisé par les infirmités, pouvait résister à tant de fatigues. Mais ce
qui confondait, c'était surtout sa vie pénitente : son repas, composé d'un simple potage, de quelques onces de bouilli et d'un peu
de fruits, était mal apprêté par le frère-lai, devenu cuisinier par nécessité. Tel fut toujours son régime dans toutes les missions.
Dès son arrivée à Sainte-Agathe , Alphonse ne voulut pas se servir des missionnaires de sa congrégation, dans la crainte qu'on
ne les soupçonnât d'être ses espions; c'est pourquoi il employa des sujets qui pussent exercer leur ministère en toute liberté. il
fondait cependant ses espérances sur ceux de sa congrégation; et dans la suite il en fit venir chaque année de Nocera, de
Ciorani et de Saint-Ange.
Il exigeait de tous les missionnaires une grande charité envers les pécheurs; il ne manquait pas de leur rappeler les vrais
principes qui rendent efficace le ministère de grâce et de pardon. Une fois, il s'expliqua bien clairement avec quelques
missionnaires, qu'il savait être coupables de rigorisme , quoiqu'ils appartinssent à une congrégation respectable. " Mes pères,