Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 29)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

leur dit-il , le trop d'indulgence dans un confesseur nuit aux âmes; mais le trop de rigueur ne leur est pas moins préjudiciable. Je

blâme certains esprits rigides, qui ne sont pas selon la science , et qui détruisent plus qu'ils n'édifient; avec les pécheurs , il faut

user de charité et de douceur. Tel fut le caractère de Jésus-Christ ; et si nous voulons porter les âmes à Dieu et les sauver , ce

n'est pas Jansénius qu'il faut imiter, mais Jésus-Christ, le chef des missionnaires. "

Il leur recommandait également de prêcher dans un style populaire, familier et sans enchaînement de périodes. " Lorsque

Jésus-Christ prêchait , disait-il , il ne se servait pas de tournures, ni d'expressions empruntées à la rhétorique ; toutes ses

paroles étaient à la portée du peuple, ses preuves étaient naturelles et nullement abstraites. Il faisait usage de paraboles et de

comparaisons , qui, en frappant les esprits et les coeurs , triomphaient de la volonté. Les apôtres ont été instruits par lui, ils ont

imité sa manière ; et nous aussi, faisons comme eux; sinon, tous les voyages, toutes les dépenses et toutes les fatigues

deviennent inutiles. " Ces instructions courtes, mais solides, faisaient réfléchir les plus renommés d'entre les missionnaires et

n'étaient jamais sans profit.

Il serait difficile de dire combien Alphonse s'intéressait à l'œuvre des missions ; son désintéressement et sa sollicitude à ce sujet

sont des preuves du plus grand dévouement. Le zèle du salut des âmes le consumait ; comme un cultivateur qui n'épargne rien

pour rendre ses champs plus fertiles, le saint évêque était infatigable pour mettre en honneur la piété dans son diocèse. Il

envoyait des courriers à Naples pour avoir des ouvriers. Il était attentif à pourvoir à tous leurs besoins et à prévenir tous les

inconvénients. Les dépenses pour les missions, hors celles de Naples qui étaient soutenues par des fondations, se faisaient

toutes à son compte. Il payait les voyages , les logements et la nourriture ; il affranchissait de tous frais les curés et les

communes, et fournissait même l'huile et les cierges aux églises. Partout les missionnaires se trouvaient logés et nourris à son

compte, dans les travaux mêmes qu'ils entreprenaient de leur propre mouvement. Il veillait surtout,à ce qu'ils pussent donner

des lits et d'autres objets indispensables aux pauvres que la misère contraignait de faire coucher leurs enfants avec eux ; et il

appelait tous leurs soins sur les familles nécessiteuses, les femmes converties et les jeunes filles en danger.

Lorsque les prédicateurs et les confesseurs, se présentaient chez lui, afin de recevoir sa bénédiction, Alphonse aimait à les

retenir quelques jours; et, tout en discourant avec eux, il jugeait de leur habileté et de leur science. Les obligations du saint

ministère, la charité envers les pauvres et la nécessité de les encourager à la pénitence lui fournissaient un sujet inépuisable

d'entretien, mais surtout les motifs de ses recommandations particulières.

Jusque dans les panégyriques, il voulait que le prédicateur parlât simplement: " Pour quelle fin fait-on les panégyriques, disait-il,

sinon pour exposer clairement les vertus d'un saint, et exciter à les imiter? Si on se borne à l'éloge, il n'en résulte aucune utilité ;

si le peuple ne comprend pas ce qu'il entend et ne s'en fait pas l'application, comment pourra-t-il imiter le modèle qu'on lui

propose? " A la célébration de la fête du Sacré-Coeur de Jésus, à Arienzo, on avait fait venir pour panégyriste un sujet d'une

congrégation distinguée de Naples; Alphonse trop malade pour officier lui-même, voulut cependant y assister; mais que ne

souffrit-il pas en entendant les expressions fleuries et les phrases guindées du prédicateur? II ne sortit point de l'église, pour ne

pas troubler la cérémonie ; il se tourna du moins vers le grand autel, et tourna le dos à la chaire et au prédicateur. Lorsqu'il fut

rentré chez lui , il le fit appeler; et d'un ton d'autorité, l'apostropha ainsi: " N'est-ce pas vouloir trahir Jésus-Christ et le peuple,

que de prêcher de la sorte? Si je ne vous ai pas fait descendre de chaire, c'est par respect pour l'habit que vous portez. Quel

fruit a retiré le peuple de toutes les figures et des pompeuses descriptions dont vous avez paré votre discours? l'out cela est le

fruit de la vanité , et vous méritera le feu du purgatoire. Vous deviez avoir pour but de toucher les coeurs et de faire verser des

larmes; mais le peuple a été insensible, parce qu'il n'a rien compris. "

.

CHAPITRE XI. Admirable charité de saint Alphonse pendant la disette.

L'an 1763, l'Italie entière, mais surtout la ville de Naples, fut en proie à une affreuse détresse, qui valut à notre saint un surcroît

d'afflictions et de mérites. Il avait prévu cette calamité. A la mission de Sainte-Agathe , lorsqu'il prêchait la pénitence au peuple,

il s'était écrié: " Mes enfants cessez de pécher, parce qu'un grand châtiment nous menace. " Une autre fois, il apostropha son

auditoire en ces termes : " Corrigez-vous, je vous le répète, et recommandez-vous à Dieu, parce qu'une grande disette ne

tardera pas de vous affliger. " Il s'expliqua en ces termes plus précis, dans la collégiale d'Arienzo ; il représentait vivement au

peuple l'énormité du péché : " Le Seigneur s'écria-t-il, nous châtiera par une grande disette ; la famine sera telle que, manquant

de pain, on mangera même les herbes qui croissent près des haies. " Un autre jour: " Prenez garde et tremblez; car Dieu nous

prépare un grand fléau, non parce qu'il veut notre perte, mais parce qu'il veut notre salut. Dans un an, nous serons affligés d'une

affreuse disette. " Le peuple ennuyé de ces menaces réitérées disait : " D'où nous est venu cet évêque? il ne prédit que famine

et mauvaise année. "

La prophétie fut trop vraie ; Dieu voulut qu'il fut prophète, mais ne permit pas qu'il le fût pour lui-même. Après la récolte de

l'année 1763, Alphonse, manquant d'argent pour faire ses aumônes, ne réserva que la quantité ordinaire de grain pour les

pauvres et vendit le reste pour subvenir à leurs besoins. Bientôt il se trouva au dépourvu. Mais, quelquesjours après avoir

vendu son grain, il parait tout-à-coup se réveiller, appelle son secrétaire; et, tout animé, lui ordonne de faire acheter une grande

quantité de fèves et d'autres légumes. Personne ne comprenait le mystère, et l'on en rit , le secrétaire tout le premier , car la

récolte avait été au moins médiocre. Monseigneur voulut qu'on obéit; pendant le mois de septembre, et d'octobre, on amassa

une forte provision de ces légumes. L'empressement qu'il mit à prendre ces mesures fut sans doute l'effet d'une nouvelle lumière

qu'il reçut de Dieu; tout porte à le croire.

Le mois de novembre 1763 n'était pas encore à son terme ; la disette se répandait d'un bout à l'autre du royaume. On ne

pourrait s'imaginer l'affliction que ressentit le saint évêque à la vue des pauvres affamés ; ils n'avaient plus de pain, et ils

recouraient tous à leur père commun. Le grand salon du palais épiscopal était quelquefois encombré de quatre à cinq cents

malheureux, qui, dans la posture la plus suppliante et les larmes aux yeux, demandaient un peu de pain. Alphonse, n'écoutant

que sa charité, tâchait de les consoler. a Faites qu'ils se retirent contents, disait-il a aux serviteurs, ils demandent des biens qui

leur appartiennent. Cependant il se recommandait à ses riches protecteurs, pour eu obtenir du grain et des légumes. Il fit venir

de Cerra, à un prix très-élevé, cinquante mesures de fèves. Il s'adressa aussi à Naples, à son frère Hercule, l'un des

gouverneurs de la cité; et comme la disette n'était pas encore extrême à Naples, il en reçut beaucoup de grains. Alphonse reçut

de nombreuses aumônes ; il ne pouvait contenir sa joie de secourir ses pauvres enfants.

Plein de zèle pour tout le monde, il s'informait exactement de tous les besoins. Il fit placer dans son grand salon un tableau sur

lequel étaient notées par ordre alphabétique toutes les familles nécessiteuses; à mesure qu'elles se présentaient, elles recevaient,

selon leur indigence, une portion de fèves ou d'autres légumes, avec une certaine aumône en argent. Il avait dressé une note

particulière et secrète des familles que la honte, ou quelque autre raison, empêchait de se présenter à son palais.

Malgré tous les soins qu'il prenait, il lui arriva un jour à l'église un compliment qu'il n'attendait pas. Il prêchait, et engageait le

peuple à rendre des actions de grâces à Dieu, pour la protection qu'il accordait à la ville de Sainte-Agathe, beaucoup moins

châtiée que tant d'autres pays. Une femme du peuple lui coupa la parole, et lui reprocha la vente qu'il avait faite de ses grains.

Alphonse fut déconcerté et ne put retenir ses larmes; il n'avait plus de voix pour répondre à cette attaque. Heureusement,

l'auditoire était en état de juger entre son pasteur et la calomnie. Tout le monde fut indigné de la hardiesse de cette femme; elle

fut fort heureuse de s'esquiver. Dépourvu d'argent, Alphonse voulut emprunter à intérêt, mais il fut constamment refusé; qui

aurait voulu risquer ses fonds et se contenter de la garantie que présentait l'existence précaire d'un vieillard de 67 ans,

asthmatique et accablé d'infirmités? Dans cette extrémité , il pensa vendre la bague que lui avait donnée Jeanne Sersale, et celle

qui avait appartenu à son oncle, évêque de Troie; il confia ces objets à un ami, le chargea de les vendre, avec une petite croix

pectorale en or, qu'il avait aussi reçue en présent, réservant pour les cérémonies pontificales une croix d'argent doré. En outre,

il ordonna à son secrétaire de vendre le peu de couverts qu'il avait, voulant se contenter de couverts en cuivre; il était sur le

point de vendre son rochet et sa montre; mais tous l'empêchèrent, en lui représentant que ces objets étaient de trop peu de

valeur, et que sa montre lui était indispensable.

La disette faisant toujours plus de progrès, Alphonse résolut de vendre son carrosse; mais il eut à combattre l'opposition du

grand vicaire, des chanoines et des gentilshommes, qui lui représentaient non-seulement ses infirmités, mais sa dignité d'évêque.

" Saint Pierre était pape, répondit Alphonse, il n'avait point de carrosse, pourquoi en aurais-je un, moi qui ne suis pas plus que

saint Pierre? " Son frère Hercule intervint dans ce débat et se joignit aux opposants, convaincu du besoin qu'Alphonse avait de

sa voiture." Tous ces prétextes, pour m'engager à garder mon carrosse, répondit le charitable Pontife, sont à mon avis une

véritable tentation du démon, pour m'inquiéter ainsi que vous. Je prends conseil dans les choses douteuses, mais non dans

celles où il y a certitude; or, j'en suis certain; Dieu ne veut pas que je conserve inutilement un objet de valeur. Je suis vieux, j'ai

déjà un pied dans la fosse ; je suis chargé de dettes; j'ai besoin d'argent, pour subvenir à plusieurs dépenses nécessaires à la

gloire de Dieu; et je meurs de n'en pouvoir rien faire, parce qu'il faut d'abord que j'acquitte les dettes que j'ai contractées

envers vous et envers le grand séminaire. Je vous prie de ne plus me tourmenter sur cette affaire, car je ne vous répondrai plus.

Vous le savez bien d'ailleurs; lorsqu'après un mûr examen, j'ai pris une résolution, je n'en reviens plus. Je ne puis souffrir de

voir, durant presque toute l'année, les mules rester à ne rien faire dans l'écurie, et le cocher perdre son temps, tandis que les

pauvres me demandent du pain. " Don Hercule lui avait écrit que Mgr Testa le désapprouvait. " Si Mgr Testa m'entendait

moi-même, répondit Alphonse, il me donnerait certainement gain de cause; mais je devrais pour cela lui dire toutes mes raisons.

"

Don Hercule ne cessa d'insister, et lui représenta le besoin qu'il pourrait avoir de se rendre à Naples. Monseigneur lui répondit :

" Sachez que très-probablement je n'irai plus à Naples ; car, si j'avais le désagrément d'y être appelé, j'enverrais mon

grand-vicaire ou quelque chanoine ; mon excuse est toute prête : je suis vieux et malade; je ne sors plus de ma maison. " Ce

qu'il avait résolu, il l'exécuta. Il envoya à Naples son carrosse et ses mules. Son frère Don Gaëtan ne voulant pas les laisser

passer en des mains étrangères, les acheta pour lui, à un prix très-élevé. " Je me flattais, lui écrivait le même jour Don Hercule,

que vous auriez enfin changé de sentiment; toutefois, si vous persistez dans votre manière de voir, vous pouvez compter que le

carrosse est toujours à vous ; quand vous le voudrez, je vous le procurerai à mes frais. Vous êtes et vous serez toujours le

maître absolu de toute ma maison, qui est la vôtre. "

Le fléau faisait toujours plus de ravages; le zélé pasteur s'adressa au Pape, lui représenta les besoins de son peuple et sollicita la

permission d'engager les biens de la mense, afin de secourir les pauvres. Le Pape y consentit, mais la réponse n'arriva pas à

temps; Alphonse fit réunir les chefs des chapelles et les pria, ou plutôt leur commanda de placer à gage toute l'argenterie qu'ils

avaient. Tout cela fut exécuté; mais c'étaient quelques gouttes d'eau pour jeter sur un grand incendie; l'infatigable évêque ne se

donna plus de repos ; tous les jours il convoquait les premiers gentilshommes, les chanoines et les principaux fonctionnaires, et

tenait conseil avec eux pour aviser aux moyens de soulager la ville et d'empêcher les pauvres de mourir de faim. Beaucoup lui

refusèrent de l'argent; mais beaucoup aussi, émus de compassion, lui déposèrent dans les mains de généreuses aumônes;

d'autres lui fournirent de l'argent à titre de prêt, mais sans doute ils ne s'attendaient pas à recouvrer jamais les avances. Le père

de Matteis, provincial des jésuites, informé du grand embarras dans lequel se trouvait le saint évêque, lui envoya un billet de

trente ducats pour être distribué aux pauvres.

Cependant le pieux pasteur s'était chargé des péchés du peuple, et s'offrait en victime à la justice du ciel; il se garrottait de

cilices, et se donnait tous les jours de cruelles disciplines; pour animer ses enfants à la pénitence, il prêchait tous les jours de

fête, et répétait sans cesse que le péché était la seule cause de tous les maux présents; chaque soir, à la visite au

Saint-Sacrement, il renouvelait ses exhortations, qui n'étaient pas toujours accueillies avec reconnaissance. Un soir qu'il allait

rentrer chez lui, une femme du peuple accourut, et cria. " Plut à Dieu que vous ne fussiez jamais venu parmi nous ! Depuis que

vous êtes ici, vous n'avez fait qu'annoncer des calamités; et maintenant vous nous faites manger notre pain à sept grains la livre!

" Ensuite, levant une main menaçante, elle ajouta : " Tu as bien le moyen, toi, d'en manger à ce prix. " Alphonse, bien loin de

s'émouvoir de ces paroles violentes et inattendues, donna sa bénédiction à la femme. Le sacristain qui l'accompagnait,

gourmanda l'insolente et la prit par l'épaule pour la forcer à se retirer. Alphonse en fut indigné, et le punit par quatre jours

d'emprisonnement. " Ces malheureux, dit-il, méritent compassion; ce n'est pas le coeur, mais la faim qui les fait parler. " Dieu

néanmoins ne laissa pas impuni un pareil attentat; cette méchante femme, qui vivait dans l'aisance auparavant, fut bientôt réduite

à la dernière mendicité.

.

CHAPITRE XII. Le fléau redouble; le saint pasteur redouble aussi de charité et d'énergie; il surabonde enfin de consolation.

La rareté des grains fut augmentée par l'avarice des riches qui, redoutant d'en être les victimes, sacrifièrent de grandes sommes

d'argent pour faire des provisions exagérées; de cette manières le pain manqua bientôt entièrement à Naples et dans tontes les

campagnes de la Pouille.

Pendant cette calamité, Alphonse fut à Sainte-Agathe le glorieux apôtre de la charité chrétienne. Les pauvres à ses yeux étaient

avant tout les membres de Jésus-Christ, et tous avaient part à sa sollicitude. Il était ravi lorsqu'il pouvait les secourir, il pleurait

s'il n'avait rien à leur donner; tout leur était ouvert, et il n'y avait pas de chambre au palais on l'on ne vit quelque pauvre

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