Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 30)
réconforté, arraché aux bras de la mort. Un soir, que tous les pauvres avaient été satisfaits, le secrétaire vit un homme étendu
sur un banc du salon; s'étant approché dans l'intention de l'éveiller, il s'aperçut qu'il était sans mouvement et prés d'expirer. Il en
avertit aussitôt son maître qui accourut en toute hâte. La vue de ce malheureux l'accable de douleur; il fait chercher du vinaigre,
des essences pour le ranimer; lui-même court à sa chambre, y prend un morceau de chocolat et parvient non sans peine à
l'introduire dans la bouche du moribond. Enfin, à force de soins, il a le bonheur de lui faire reprendre ses sens, et ne se sent plus
de joie à la vue du pauvre rendu à la vie. Toujours plus sensible aux maux de son peuple, Alphonse, depuis cet accident,
ordonna qu'on tînt toujours prêtes, en cas de besoin, des liqueurs et des essences spiritueuses, et que les pauvres affamés qu'on
rencontrerait dans la ville fussent restaurés avec la nourriture qu'on préparait pour lui et ceux de sa maison.
Les pauvres n'avaient jamais attendu à la porte d'Alphonse; pendant la famine, ce fut Alphonse lui-même qui allait frapper à leur
porte. Il faisait le tour de la ville, et soulageait une multitude de misérables, en leur procurant des remèdes et des vivres. Il se
recommandait aux monastères de Naples, à ses pénitentes, ou à ses parents pour avoir des douceurs à donner aux malades;
ainsi les pauvres étaient consolés, et leur consolation le remplissait d'une joie indicible.
La ville de Sainte-Agathe n'était pas seule à souffrir de la calamité; le pain manquait partout le diocèse, et tous recouraient à
Monseigneur. Souvent les gentilshommes les plus distingués, et même beaucoup de personnes opulentes, ne pouvaient se
procurer le pain nécessaire. Alphonse leur tendait une main secourable. Il n'y avait pas de population dans le diocèse qui ne
reçût de lui quantité de grains et de légumes, ainsi, que de l'argent. Comme évêque, il était seigneur du fief de Bagnoli; les
habitants de ce domaine réclamèrent aussi des secours. Il parvint à se procurer secrètement , de Naples, une grande quantité
de grains à six ducats la mesure, et fit journellement une distribution de pain aux pauvres de cette terre.
L'année 1763 avait été bien difficile; les suites en furent encore bien plus déplorables. De nouvelles inquiétudes vinrent achever
d'oppresser le cœur d'Alphonse ; sa sollicitude ne pouvait suffire aux besoins de tous. Le 20 février de l'année 1764 , les
horreurs de la famine se faisant toujours sentir davantage, le peuple exaspéré se révolta et choisit pour objet de son aveugle
ressentiment le syndic chargé de l'intendance des vivres. L'infortuné s'était retranché dans sa maison; mais les mutins, voulant
l'assassiner, l'y attaquèrent, et brisèrent sa porte à coups de hache. Il eut le bonheur de s'esquiver et de se réfugier dans le
palais épiscopal. Les séditieux courent aussitôt, sans égard pour leur évêque, assiéger le palais; ils pénètrent dans l'intérieur, et
cherchent le syndic pour le massacrer. Alphonse alarmé vient au-devant de forcenés; et s'offrant en victime à leur emportement,
il court au milieu d'eux, les embrasse , les serre contre son cœur , et tout en larmes s'efforce de disculper le syndic : " Vie pour
vie! " s'écriait la multitude. Alphonse, ne sachant plus que faire pour calmer la fureur de cette troupe sourde à ses raisons,
distribue toute la farine qu'il gardait en réserve pour les pauvres les plus nécessiteux; il court au séminaire, et distribue encore
tous les pains et toutes les provisions qui s'y trouvent. Alors l'émeute cessa, mais Alphonse ne se vit pas hors d'inquiétude : "
Nous sommes ici dans une grande crise, écrivait-il le 21 février à son frère Hercule; hier nous avons eu une émeute
épouvanvable, nous en craignons une nouvelle pour dimanche. "
Il ne se contentait pas de faire des aumônes, il avait recours à l'oraison ; assisté des lumières d'en haut, il prévoyait souvent les
accidents qui devaient arriver même hors de la ville, et savait les prévenir. A Arienzo surtout, il sauva du plus grand malheur le
premier magistrat de cette ville. Il prévint également d'autres malheurs en divers lieux du diocèse; il fut d'un grand secours à une
foule d'infortunés doublement affligés par la famine et par des imputations calomnieuses. Sainte-Agathe eut cependant
beaucoup moins à souffrir que les autres diocèses du royaume; car, tandis qu'on mangeait le pain à dix ou douze grains la livre,
il ne coûtait à Sainte-Agathe que six grains et demi.
Enfin , le primtemps de 1764 , amena de nouvelles ressources qui mirent un terme à la disette. Le saint évêque reprit le cours
de sa visite pastorale, et put voir les désordres et les abus causés par le fléau. Des créanciers cupides avaient profité du
malheur général; Monseigneur tâcha de tout réparer, rétablit l'ordre partout, donna un nouvel essor à la charité; et trouva la plus
douce récompense pour son cœur : les cris d'allégresse dont les fidèles saluaient partout la présence du bon pasteur et du bon
père.
.
CHAPITRE XIII. Projet d'abdiquer l'épiscopat; apologie de la Théologie morale; fatigues, austérités et maladie;
convalescence; faveurs spirituelles.
Vers la fin de cette calamité, la congrégation du Très-Saint Rédempteur devait se réunir à Nocera en chapitre général ; et l'on
pria le saint fondateur de vouloir bien y présider. Il agréa l'invitation. Il écrivait au père Villani : " Il faut que cette réunion ait lieu
avant le mois d'octobre. Alors viendront les froids, il sera temps que je me recommande à Dieu, car je suis accablé de la
poitrine , et ce que j'ai enduré l'hiver dernier me force à me tenir sur mes gardes. Priez Dieu pour moi; demandez-lui d'avoir
pitié d'un pauvre vieillard épuisé, incapable de porter plus longtemps la fatigue des combats qu'il faut livrer tous les jours dans
un diocèse où le désordre est si invétéré! "
Alphonse pensa dans ce moment à se décharger de l'honorable fardeau de l'épiscopat. il écrivit au Saint-Père, lui représenta
son grand âge et ses infirmités; mais le Pape lui répondit qu'il ne pouvait point quitter, qu'il devait gouverner de son lit son
diocèse, et que c'était assez.
Il se rendit à Nocera vers la fin de septembre; il fut l'âme des délibérations, et tout s'y passa de la manière la plus satisfaisante.
Il reprit ensuite le chemin de Sainte-Agathe, et trouva bientôt un nouvel ennemi à combattre. Depuis quelque temps, le
dominicain Patuzzi , théologien distingué, s'était fait l'interprète des opposants à la doctrine morale de saint Alphonse. Il venait
de publier une longue et injurieuse dissertation avec une grande apparence de savoir et de démonstration, pour renverser le
système moral que le saint ihéologien avait si longtemps et si profondément travaillé aux pieds du crucifix. " Je me réjouis de
cette attaque , dit Alphonse; elle me donnera l'occasion de faire triompher la vérité... S'il me prouve que j'ai tort, je suis prêt à
me rétracter. " Aussitôt il répondit par une apologie savante et modérée, appuyée sur les saints canons, sur l'autorité des Saints
Pères , des grands théologiens et surtout de saint Thomas. Le violent adversaire fut vaincu, et l'apologie de notre saint eut un
succès universel et unanime. Il dit, en finissant, à son rigide et obstiné contradicteur : " Je vous invite aussi à examiner si vous
n'aurez pas à rendre devant Dieu un compte plus sévère, pour avoir suivi l'opinion rigide; pour avoir ainsi embarrassé les
consciences en leur proclamant comme certainement illicite ce qui ne J'est pas; pour avoir fait commettre beaucoup de péchés
formels qui n'étaient pas tels devant Dieu et pour avoir ainsi causé la damnation de beaucoup d'âmes ! "
Plus tard, d'autres ennemis attaqueront de même ce chef-d'oeuvre de science et d'esprit apostolique; et toujours le triomphe du
saint docteur sera aussi modeste et aussi complet.
Presque en même temps, l'infatigable prélat publiait six ordonnances très-sages et très-détaillées, pour reconstituer le chapitre
de son église cathédrale, pour tracer les devoirs des chanoines, des archi-prêtres, des curés, de tous les ecclésiastiques et des
divers ordres de personnes. Il érigeait de nouvelles paroisses, augmentait les revenus des anciennes , malgré les difficultés et les
contradictions les plus diverses. Son zèle n'était pas encore satisfait d'avoir pourvu aux besoins de tant d'âmes; il aurait voulu
donner un pasteur à chacune de ses brebis, il veillait du moins à ce que les chapelles rurales, éloignées des paroisses,
entendissent la parole de Dieu. " Si l'on ne frappe à l'oreille, disait-il, la porte du coeur ne s'ouvre point. " Il fournissait
lui-même à l'entretien des chapelains; son zèle était ingénieux et fécond pour l'avantage des paroisses et des âmes , et pour
attirer au concours les prêtres dignes qui se tenaient à l'éeart dans la crainte de la détresse.
Tant de travaux altéraient insensiblement la santé du zélé pasteur; à la fin de l'année 1764, il tomba malade, épuisé de fatigues et
d'austérités. La fièvre fit de rapides progrès ; on désespéra de sa vie, et l'on s'empressa de lui administrer le viatique et
l'extrême-onction. Tout le monde était sensiblement attendri de voir l'évêque de Sainte-Agathe mourir sur la paille, avec tous les
insignes de la pauvreté. Le père dominicain Caputo l'assistait d'un côté, et le doyen de l'autre; le malade les pria de lui inspirer
quelques sentiments d'amour. Le père dominicain voulut lui suggérer quelques saintes pensées ; mais les pleurs étouffèrent sa
voix; il ne put proférer une seule parole: " Monseigneur, dit alors le doyen, lorsque saint Martin se vit près de mourir, il adressa
cette prière à Dieu : " Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail. " Alphonse, qui pouvait à
peine remuer les lèvres, répéta : " Je ne refuse pas le travail ! "
Jamais enfants ne pleurèrent à la vue d'un père sur un lit de mort, comme pleuraient les habitants de Sainte-Agathe, se voyant
près de perdre Monseigneur. Sa charité pour son peuple s'était montrée durant la famine d'une manière si touchante, que les
pauvres particulièrement semblaient faire violence au ciel par leurs cris, pour obtenir le rétablissement de leur père commun. Il
n'y eut pas de lieu dans le diocèse où l'on ne fit des prières publiques. A Naples , plusieurs communautés religieuses firent aussi
des neuvaines et d'autres prières, pour que le Seigneur daignât rendre son pasteur au diocèse, ou plutôt à l'église entière,
intéressée à sa conservation.
Dieu, pendant cette maladie d'Alphonse; manifesta par un miracle la sainteté de son serviteur. Un jour qu'il était encore retenti
au lit, il reçut la visite d'un chanoine , qui lui apportait quelques bec-figues qu'il avait pris à la chasse. Il était accompagné d'un
neveu âgé de quatre ans; et qui ne parlait pas encore. L'enfant présenta les bec-figues à Monseigneur ; Alphonse dit au frère
servant de lui donner quelques bonbons; et, s'adressant au chanoine, lui demanda comment s'appelait son neveu. L'oncle
répondit que l'enfant s'appelait Thomas, mais que l'on croyait qu'il resterait muet. Aussitôt, Monseigneur fit le signe de la croix
sur le front de l'enfant; et, prenant une image de Notre-Dame, la fit baiser à Thomas, et lui demanda: " Comment s'appelle cette
dame? " L'enfant baisa l'image; sa langue se délia ; il répondit : " C'est Notre-Dame. " Alphonse se tournant alors vers le
chanoine: " Cet enfant n'est pas muet, dit-il pour cacher le miracle, " il est vrai que sa langue est empêchée, mais peu à peu elle
se " déliera. " L'enfant recouvra l'usage de la parole, articula parfaitement tous les sons , et demanda tout ce qu'il désirait.
Toute la ville admira ce miracle, et conçut une idée plus haute encore de la sainteté de son évêque.
Les médecins, prévoyant la longueur de sa convalescence, et craignant qu'il n'eut à languir tout l'hiver, lui conseillèrent d'aller
respirer l'air plus salubre de Nocera. Cette proposition l'épouvanta. " Je ne puis , répondit-il , me tenir loin de ma résidence.
Mettons-nous entre les mains du Seigneur, il fera le reste. " Le père Villani se trouvait alors à Sainte-Agathe ; tout le monde
l'engagea d'un commun accord à user de son autorité sur son pénitent; et il fallut le commandement du saint prêtre , pour
qu'Alphonse consentît à se rendre à Nocera.
Alphonse , dans la congrégation, ne manqua jamais, bien que convalescent, de suivre tous les exercices de la communauté; il
reprit en même temps toutes ses occupations scientifiques sans se permettre aucun moment de relâche.
Le recteur le faisait traiter avec quelque distinction pour la nourriture, non en considération de son caractère d'évêque, mais par
égard pour sa convalescence. Ces attentions étaient un martyre pour le fondateur de la congrégation; il aurait voulu n'être
distingué en rien. Aussi le Seigneur, pour seconder en quelque sorte ses désirs, permit un jour une méprise des plus
mortifiantes. Commi il ne prenait pas de vin , il demanda de l'eau ; le frère, voyant un vase rempli , le lui présenta; Alphonse le
prit et but sans laisser rien apercevoir. Le père Apiéelli sentit s'exhaler une mauvaise odeur, et vit que le vase était rempli d'une
eau corrompue, qui avait servi à conserver des fleurs; Alphonse ne témoigna aucun déplaisir, et ne proféra aucune parole
contre le maladroit serviteur.
Il disait un jour la messe dans la chappelle de Marie affligée; arrivé au psaume Judica me, il jette les yeux sur la statue, et
s'arrête au milieu des paroles commencées. Le père qui servait sa messe, croyant qu'il était distrait, veut le remettre sur la voie,
lui disant la suite du verset; mais Alphonse n'ouvre pas la bouche. Le père répète inutilement une deuxième et une troisième fois
, enfin il lève les yeux et voit Alphonse en extase. Le père le secoua plusieurs fois, en le tirant par l'aube; et il put continuer.
Loin de Sainte-Agathe, le saint évêque avait toujours présents les besoins de son diocèse; il voulait- être informé de tout : des
courriers partaient incessamment de Nocera et d'autres y arrivaient de la part, de son grand-vicaire, des curés et des vicaires.
Beaucoup de laïques avaient aussi recours à lui. Il donnait réponse à tous; une affaire à peine terminée, il en commençait une
autre; et, sans prendre garde à sa santé , il hâta son retour à Sainte-Agathe.
Lorsqu'il fut assez rétabli, il se mit de nouveau en tournée. Le père Villani considérant ses graves infirmités, son âge et tant
d'autres maladies qui avaient consumé ses forces, lui défendit de faire encore usage de sa paillasse pendant la visite, et voulut
qu'il se servit partout du lit que la providence lui présenterait. Alphonse obéit; mais cette soumission lui coûtait beaucoup,
lorsqu'il n'avait pas la fièvre; car alors il se trouvait. toujours trop de santé.
.
CHAPITRE XIV. Douleurs de saint Alphonse, en voyant les erreurs et les impiétés du siècle.
Alphonse avait dans ce temps l'esprit agité de pénibles soucis. Chaque jour il apprenait qu'un grand nombre de mauvais livres
répandaient la contagion dans plusieurs pays, et particulièrement en France, au grand dommage de la religion et de l'Etat ; ces
désordres ne lui laissaient plus de repos. Il déplorait surtout l'introduction clandestine de ces livres en Italie par l'entremise des
libraires de Naples qui les propageaient dans les provinces, et il était principalement alarmé des écrits envenimés de Voltaire et
de J.-J. Rousseau.
Il était affligé de voir des livres qui affectent la pureté de l'Evangile , mis au jour par de faux catholiques. " Il n'y a rien, disait-il,
qui soit aussi pernicieux aux âmes et à l'Eglise que l'erreur cachée sous le masque d'une spécieuse perfection évangélique. " Il
voulait surtout parler des Jansénistes.
Il était aussi transporté d'indignation outrela secte des Franc-Maçons. " Cette secte , disait-il les larmes aux yeux, fera un jour
le malheur, non-seulement de l'Eglise, mais aussi des royaumes et des souverains. Les rois n'y prennent pas garde; ils
reconnaîtront, mais trop tard leur funeste négligence. Les Francs-Maçons s'en prennent à Dieu aujourd'hui, et bientôt ils
s'attaqueront aux rois. "
Dans ce même temps , il composa contre les incrédules modernes, son grand ouvrage de la Vérité de la foi. Il disait à cette
occasion au père Sapio: " Je suis occupé à composer un ouvrage complet contre les erreurs modernes des déistes et des
matérialistes. J'en ai déjà achevé une grande partie. Recommandez-moi à Dieu pour qu'il m'aide à écrire de manière à
détromper tant de pauvres jeunes gens infectés de ces erreurs, principalement par les mauvais livres qui sortent continuellement