Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 4)
eux, doué des plus heureuses dispositions, fut richement équipé et attaché au service d'Alphonse. Bientôt l'esclave manifesta
l'intention de se faire chrétien. Comme on lui demandait ce qui l'avait porté à une semblable résolution : "L'exemple de mon
jeune maître, répondit-il, a fait sur moi la plus grande impression; car il est impossible qu'elle soit fausse, cette religion qui le fait
vivre avec tant d'honnêteté et de perfection ! " L'esclave persévéra, se fit chrétien, et mourut en donnant des marques de
prédestination. On essaya vainement de convertir les autres ; aucun moyen ne fut efficace comme le spectacle familier et
continuel de l'angélique Alphonse.
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CHAPITRE VII. Projet brillant de mariage pour Alphonse; trait héroïque de respect pour son père; ses vues sublimes sur tous
ses devoirs.
Alphonse approchait de sa vingtième année. En voyant les progrès qu'il faisait de jour en jour dans la carrière du barreau,
chacun se persuadait aisément qu'avec des talents si distingués et la faveur dont la maison. de Liguori jouissait auprès de la
famille royale, il ne tarderait pas à être bientôt revêtu des dignités de la magistrature, et qu'il occuperait une des places les plus
importantes dans le sénat de Naples. De si rares prérogatives étaient encore rehaussées par tous les autres avantages qu'on
peut désirer dans un jeune homme de qualité : une grande âme, un noble amour de la gloire, des manières aimables et
prévenantes. Tout. cela, joint à une conduite irréprochable, faisait désirer aux principaux seigneurs de Naples de lui donner leur
fille en mariage. Parmi tous les partis qui se présentèrent, le choix de Don Joseph s'était fixé sur Thérèse, fille unique de
François de Liguori, prince de Présiccio; il voyait en elle une riche héritière, qui d'ailleurs était sa parente. Tout le monde croyait
que le prince François n'aurait plus d'enfant; comme il n'avait pas de fils, Don Joseph pensait acquérir pour Alphonse, l'aîné de
sa maison, une fortune considérable. Il fit parler au prince par l'entremise de Don Vespasien de Liguori, qui était aussi son
parent. Si Don Joseph entrait avec plaisir en négociation pour ce mariage, le prince, de son côté, le désirait bien davantage
encore, et regardait comme un bonheur que sa fille pût devenir l'épouse d'Alphonse.
Tout se passait entre les parents ; car Alphonse ne faisait aucuNe instance et ne montrait pas même l'intention d'embrasser l'état
de mariage. Bientôt, une circonstance imprévue montra d Thérèse le néant du inonde; elle prit Jésus-Christ pour époux , dans le
couvent des religieuses du Saint-Sacrement. Dieu bénit sa vocation ; sa vie fut courte , mais pleine de mérites. Elle mourut en
odeur de sainteté ; et Alphonse, à la, prière de la supérieure , écrivit le récit de la vie édifiante de celle qui avait dû être son
épouse.
Cette haute fortune qui s'ouvrait devant ses yeux, ce rang distingué dans le barreau de Naples, son âge et la grandeur de son
caractère nous rendent plus admirable encore un trait qui montre combien le noble jeune homme était respectueux et soumis
envers son père. Il y avait un soir, à la maison, une splendide réunion ; le domestique ne fut pas assez prompt pour éclairer, et
Don Joseph le gronda plus que de raison. Alphonse eut compassion du serviteur, et se permit quelques paroles en sa faveur. Le
père, dans sa mauvaise humeur, lui donne un soufflet. Alphonse ne dit mot; mais, pénétré d'humiliation, il se retire dans sa
chambre. Sa mère, ne le voyant pas arriver, le cherche et l'appelle; le trouve baigné de larmes , et déplorant, non pas son
affront, mais son manque de respect à l'autorité paternelle. Il avoue sa faute à sa tendre mère, et la prie d'intercéder pour lui. Il
va, avec elle , se présenter; fait ses excuses, et demande pardon. Le père, attendri, l'embrasse et le bénit; si le reproche d'un fils
lui avait été sensible, sa consolation ne fut pas moins touchante quand il le vit si héroïquement humilié.
Quelle vertu, quel prodige de zèle ou d'immolation pourra nous étonner plus tard dans une âme si droite, si fortement trempée,
et qui se fait une idée si héroïque de l'obéissance et une idée si sublime de l'autorité?
Ses vues n'étaient pas moins élevées sur tous ses devoirs, et, en particulier, sur sa profession d'avocat. Il nous suffit de citer
quelques-unes des maximes qu'il s'était proposées et qu'il méditait souvent, pour maintenir la pureté de sa conscience dans ses
fonctions délicates.
" N'accepter jamais de cause injuste; une cause injuste est. aussi funeste à l'honneur qu'à la conscience. "
" Ne pas accabler le client de dépens superflus; autrement, l'avocat est tenu à restitution. "
" L'avocat doit défendre la cause de son client avec tout le soin qu'il mettrait à défendre la sienne propre. "
" La négligence et les retards de l'avocat sont souvent préjudiciables aux clients ; il doit les dédommager de ces pertes ;
autrement, il pèche contre la justice. "
" Un avocat se déshonore, en acceptant des affaires supérieures à ses talents, ou s'il prévoit qu'il n'aura pas le temps de
préparer sa défense. "
" La justice et la probité sont les compagnes obligées de l'avocat ; il doit les garder comme la prunelle de son oeil. "
" L'avocat doit implorer le secours de Dieu pour réussir dans sa défense ; car Dieu est le premier protecteur de la justice. "
C'est la pureté virginale de son coeur qui donnait au jeune avocat tant de lumière et tant de force. Ses succès furent complets ;
on a fait le relevé de toutes les sentences prononcées dans les affaires où Alphonse a plaidé; il ne perdit pas une seule cause,
jusqu'au jour qui décida son grand sacrifice.
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CHAPITRE VIII. Refroidissement passager d'Alphonse. - Retour à sa ferveur première.
L'homme a tout à craindre de sa propre inconstance. Les passions naissent et croissent avec nous; amorties par l'éducation et
la grâce, elles sont néanmoins toujours si vivantes et si promptes à se ranimer, qu'à la première occasion elles livrent de terribles
combats. Alphonse avouait dans sa vieillesse qu'à cet âge critique il s'était notablement refroidi dans la piété, et mis en danger
de perdre son âme. Son père le conduisait dans les sociétés, il fréquentait les théâtres; et souvent, quoique toujours par
obéissance, on le comptait parmi les joueurs; c'était, il est vrai, d'innocents divertissements , mais son coeur s'y dissipa; il ne
montrait plus comme autrefois cette grande ardeur pour la vertu, et ne goûtait plus cette manne divine qui faisait naguère ses
délices. Les applaudissements qu'il recevait de toutes parts , les propositions de mariage, les messages flatteurs, les
compliments des dames; toutes ces choses flattèrent ses passions, son coeur en fut atteint, et perdit sa première ferveur. Dans
ce refroidissement spirituel, le plus léger motif suffisait pour lui faire omettre quelques-uns de ses exercices de piété. S'il avait
persisté plus longtemps dans ce dangereux état, comme il le disait lui-même, il n'aurait pu éviter de faire quelque lourde chute;
mais la providence veillait sur lui, et ne manqua pas de le secourir à temps, et de le faire rentrer en lui-même.
Alphonse était lié d'une étroite amitié avec un jeune homme de moeurs excellentes , et plein de vertus. Alarmé de voir dans son
ami un commencement de négligence dans le service de Dieu, et voulant lui-même se retremper dans la ferveur, cet, excellent
jeune homme lui proposa dans le temps du carême d'aller faire avec lui une retraite. La grâce qui suivait Alphonse et le pressait
sans relâche,frappa à la porte de son coeur et lui fit sentir combien il était déchu de sa première ferveur; elle lui fit voir qu'en
suivant le monde il se repaissait aussi des vanités du monde, qu'il aimait Dieu d'une manière secondaire , et prenait place à la
table de l'agneau comme un convive déjà rassasié, puisqu'il y venait sans désir. La retraite, passée dans ces méditations, fut
pour lui comme une rosée sur une terre menacée de sécheresse ; elle fit de nouveau germer dans son coeur les semences de
piété que les ronces commençaient à étouffer. La lumière divine pénétra son âme; il déplora son relâchement et promit à Dieu
de quitter le genre de vie où il s'était inconsidérément engagé ; pendant cette retraite il le maudit , le pleura au pied du crucifix ,
et ne cessa de le détester jusqu'à la fin de sa vie, avec les larmes d'un douloureux repentir.
Par la manière dont il parlait ordinairement de cette époque de sa vie, Alphonse semble donner à croire qu'il avait alors perdu
son innocence; mais il n'en était rien. Tel a toujours été le langage des saints qui se condamnent eux-mêmes , en exagérant leurs
fautes. Son innocence est prouvée par les témoignages de plusieurs personnes qui eurent la direction de sa conscience. Toutes
attestent que le vice n'est jamais entré dans son coeur, et qu'il n'a jamais commis de péché mortel. Même dans cet âge où il
disait avoir vécu dans le dérèglement et la disgrâce de Dieu, il ne cessa d'être réputé comme un saint jeune homme, de moeurs
irréprochables.
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CHAPITRE IX. La dévotion séraphique d'Alphonse au Saint-Sacrement le détache de plus en plus du monde.
De tous les fruits qu'Alphonse recueillit de cette retraite, le plus grand fut une confiance toute spéciale et une tendre dévotion
envers Jésus, présent au très-saint Sacrement. Il s'approchait de la Sainte-Table plusieurs fois la semaine ; il allait chaque jour
visiter le très-saint Sacrement dans l'église où se faisait l'adoration des Quarante-Heures, et s'y tenait en contemplation des
heures entières, édifiant ainsi le peuple et remplissant son propre coeur d'une grande consolation. C'était beau de le voir au pied
des autels, surtout quand il portait les insignes de son rang. Il achetait lui-même des fleurs, et embellissait l'autel de l'église de sa
paroisse où était exposé le divin Sacrement. Il conserva pendant toute sa vie cette dévotion pour orner les autels; quand il fut
dans la congrégation, il se procurait les semences les plus rares, et cultivait de ses propres mains les fleurs pour en parer les
autels. Il portait envie, comme il le dit dans un de ses cantiques, à ces innocentes créatures qui ont l'heureux destin de rester nuit
et jour devant le Créateur. En récompense des hommages qu'Alphonse rendait à Jésus dans le Mystère Eucharistique, l'auguste
Sacrement devint pour lui la source de toutes les grâces dont il fut comblé dans le cours de sa vie. Dégagé du monde et
vainqueur de lui-même, il en était redevable à Jésus, au Saint-Sacrement, comme il l'atteste dans son livre des Visites: a Par
cette dévotion de visiter le très-saint Sacrement , quoique pratiquée avec beaucoup de froideur et d'imperfection, je me vis
dégagé du monde, où pour mon malheur j'ai vécu jusqu'à l'âge de vingt-six ans. " Ce tendre amour envers le divin Mystère fut
extrêmement remarquable dans Alphonse ; il le conserva jusqu'à la fin de sa vie ; nous pourrions l'appeler à juste titre l'amant
du très-saint Sacrement.
L'année suivante, son père se trouvant à Naples, Alphonse se retira de nouveau avec lui dans la maison des Pères de la mission
pour y régler les affaires de sa conscience. Il y fut éclairé de nouvelle lumières, et s'affermit dans sa résolution de ne plus penser
au mariage, mais de se consacrer tout à Dieu et à l'affaire de son salut. Il résolut en même temps de céder son droit d'aînesse à
son frère Hercule, sans cependant abandonner les tribunaux. Ainsi, la grâce préparait suavement Alphonse à entrer dans les
desseins de Dieu sur lui; ainsi Alphonse correspondait à la grâce, et, sans en connaître les raisons , écartait lui-même tous les
obstacles aux bénédictions du Seigneur.
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CHAPITRE X. Alphonse brise un nouveau plan d'un brillant mariage et se consacre intérieurement à Dieu.
Le traité de mariage avec Thérèse de Liguori ayant été rompu, Don Joseph en projeta un autre avec la fille de Dominique del
Balzo, duc de Présenzano, personne très-vertueuse et d'un rang non moins distingué que la première. Sans avoir déclaré ses
intentions à Alphonse, il en fit tout à coup la proposition au prince, qui l'agréa très-volontiers. Don Joseph recherchait cette
alliance pour son fils; et le prince ne désirait pas moins de voir sa fille devenir la compagne d'un jeune homme aussi accompli.
Après les premières ouvertures, les deux familles commencèrent à se visiter; mais Alphonse avait en vue tout autre chose que le
monde et le mariage; il n'avait cependant pas le courage de le déclarer ouvertement à son père, qui l'aurait entendu avec
indignation. Afin de lui complaire, il fréquentait, quoiqu'à regret, la maison de Présenzano. Comme il le disait souvent plus tard,
il se trouvait au milieu des plus grands divertissements, comme sur des épines; et, avant de s'y rendre , il ne pensait qu'au temps
qu'allait durer son martyre.
Don Joseph, voyant l'indifférence d'Alphonse , cherchait à lui inspirer un vif amour; à cet effet, il passait en revue les rares
qualités qu'on admirait dans la jeune personne, vantait son éducation, son esprit, enfin tout ce qui pouvait rendre cette alliance
désirable; mais Alphonse, n'osant refuser formellement, se défendait en disant que ses maux de poitrine et son asthme
l'avertissaient assez qu'il n'était pas appelé à l'état de mariage. Don Joseph, attribuant ces prétextes à la timidité de son fils,
continuait de le conduire chez la princesse. Mais Alphonse ne songeait guère à la demoiselle ; il prenait part à la conversation,
mais avec une modestie et une réserve qui faisaient un contraste édifiant et très-original avec les plans des deux familles. " Mon
père m'y conduisait, disait-il dans la suite à son directeur; et la jeune personne voulait me faire toutes les amitiés; mais, grâce à
Dieu, je n'y ai jamais commis le plus petit péché. " Une fois surtout qu'il y eut soirée dans la maison de Présenzano, une
occasion fit apprécier la grande vertu et la rare circonspection d'Alphonse; les gens de la maison et d'autres gentilshommes
l'invitèrent à toucher du clavecin; il s'y prêta volontiers, et la demoiselle lui proposa de l'accompagner dans une partie de chant;
elle se leva, se plaça tout près d'Alphonse, et, tournant le visage de son côté, elle commença de chanter. Alphonse, qui ne
pouvait éluder cette épreuve , sut néanmoins , pendant qu'il touchait du clavecin, tourner adroitement la tête du côté opposé; la
demoiselle, qui attribuait ce geste à une simple distraction, quitta la place où elle se trouvait et passa de l'autre côté; mais elle ne
fut pas plus prompte à changer de place qu'Alphonse à se détourner encore. La jeune princesse , toute formalisée d'une
indifférence. qu'elle prenait pour du mépris : " Oh !dit-elle en s'adressant à la société, il paraît que M. l'avocat est tombé tout à
coup sous l'influence de la lune !" Abandonnant aussitôt la partie, elle se retira ; Alphonse resta ainsi mortifié , mais chacun fut
édifié de son admirable modestie.
Il s'ouvrit enfin à sa mère, lui déclara qu'à aucun prix il ne consentirait à se lier avec le monde, et la pria de persuader à son
père de ne plus le presser. Anne fut affligée de cette résolution; et, comme elle entrait assez dans les vues de Don Joseph ,
sollicita à son tour Alphonse, lui exposa tout ce que cette alliance avait d'avantageux, et surtout le grand déplaisir que son refus
causerait à son père: " Je saurai bien , dit alors Alphonse, opposer à mon père tant d'obstacles de tout genre qu'il ne pourra
conclure ce mariage , ni aucun autre. " La jeune demoiselle, de son côté, ne voyant, pas qu'Alphonse répondît à ses intentions,
changea de sentiment; et, lorsque son père et sa mère voulurent insister et lui faire déclarer qu'elle le voulait pour époux, elle
répondit franchement: " Quoi ! voulez-vous que j'aille prendre pour mari un homme qui ne veut pas me regarder? "
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CHAPITRE XI. Un événement providentiel fait éclater le renoncement définitif d'Alphonse à la gloire et aux biens de la terre.
Dieu avait des vues plus hautes sur Alphonse, et le tira tout à coup d'embarras, par un accident dont l'issue aussi efficace
qu'inattendue fit crouler toutes les belles espérances que Don Joseph avait fondées sur son fils. A cette époque, s'agitait un
grand procès féodal entre deux princes , dont l'un confia ses intérêts à l'habileté d'Alphonse. Il n'épargna rien pour faire réussir