Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 31)
de la France et qui sont introduits ici par des hommes du parti. Il faut pleurer et prier pour la pauvre Eglise qui est ainsi attaquée
; ayons cependant confiance. Les portes de l'enfer ne prévaudront pas. Je vais encore faire paraitre un livre sur toutes les
hérésies; il me semble assez bon; mais comme c'est un travail de longue haleine, je ne sais si je pourrai l'achever. "
Il voyait avec la plus grande douleur l'infaillibilité du Pape attaquée et mise en doute. Comme le plus grand argument dont on se
prévalait était puisé dans la déclaration de l'assemblée de Paris en 1682, il entreprit de la réfuter dans un opuscule qu'il publia
sous le titre: Réflexions-sur la déclaration de l'assemblée de France, au sujet de l'infaillibilité du Souverain-Pontife. Il y prouve
l'infaillibilité du Pape en matière de foi, par l'autorité des saints Pères et des Conciles oecuméniques.
Il gémissait aussi beaucoup en voyant cette tempête qui , par toute l'Europe, s'élevait contre les Jésuites et les ordres religieux.
Il déplorait l’aveuglement de souverains qui , trompés par les faux rapports de prétendus catholiques se déclaraient contre ces
religieux : " La Religion et l'Etat, disait-il, se donnent mutuellement la main ; lorsque celle-là est ébranlée, l'autre chancelle et
court à sa ruine. "
Il écrivait au père Provincial des Jésuites: " J'éprouve sur les affaires de votre compagnie une inquiétude presque plus grande
que s'il s'agissait de notre petite congrégation. On menace une société qui a, pour ainsi dire, sanctifié tout le monde, et qui
continue incessamment à le sanctifier. " Le bruit courut que la compagnie allait être supprimée; le saint évêque crut en mourir
de douleur. " L'église est la vigne de Jésus-Christ, disait-il ; mais, si on enlève les ouvriers qui la gardent et la cultivent, elle
produira des ronces et des épines ; les serpents s'y cacheront pour miner la Religion et l'Etat. Si ces ouvriers ne sont plus, nous
sommes perdus ! " Il estimait heureuses les villes qui possédaient un collège de la Compagnie. " Outre le bien des missions,
disait-il encore, les Jésuites savent jeter, par l'éducation, des semences de piété dans le coeur de la jeunesse; et ces plantes,
transportées ensuite dans toutes les classes de la société, sanctifient les villes et les campagnes. Les jansénistes et les novateurs
voudraient anéantir la compagnie de Jésus, parce qu'elle est le boulevard de l'Eglise. Contre de tels ennemis, où trouver une
milice vigoureuse comme celle que fournit cette société? " Le pape Clément XIII confirma de nouveau par une bulle l'Institut et
la compagnie. Alphonse crut devoir le remercier; et le souverain Pontife lui répondit affectueusement. Mais bientôt devait
arriver le règne plus agité de Clément XIV; et le coup qui frappait la compagnie de Jésus devait retentir bien douloureusement
dans le coeur de saint Alphonse.
Il tournait souvent les yeux vers la France , soit pour déplorer les mauvais livres, les blasphèmes, les impiétés de la secte
philosophique, la faiblesse ou la connivence de l'autorité civile, et les vains efforts de la puissance spirituelle; soit pour bénir et
animer les défenseurs de la vérité catholique. Il s'écriait un jour ; " Paris est donc devenu une autre Genève! Quoi! l'Eglise
serait sans force contre un impie Voltaire? Malheureuse France , je te plains; je plains tant de pauvres innocents qui seront
enveloppés dans ta catastrophe! Je voudrais écrire au roi de France; mais que puis-je de si loin, si l'archevêque de Paris et tant
d'excellents évêques ne sont pas écoutés? " Il écrivit une lettre de félicitation et. d'encouragement. au savant et spirituel abbé
Nonnotte, qui osa combattre Voltaire au moment de sa plus grande vogue, tourna contre le patriarche de l'impiété ses propres
armes, le ridicule, et l'empêcha plus d'une fois de dormir. Bien plus, le saint vieillard écrivit à Rome pour obtenir au généreux
apologiste un bref apostolique en faveur de ses ouvrages contre le philosophisme. Quelques années après, apprenant la mort de
Voltaire et de J.-J. Rousseau, il écrivait : " Voltaire est mort dans l'impénitence, et le voilà dans la malheureuse éternité! " Et
dans une autre lettre
" Je reçois la nouvelle de la mort de l'infortuné J.-J. Rousseau! Dieu soit loué, d'avoir délivré l'Eglise de ses deux plus grands
ennemis ! " Pauvre France! combien le saint vieillard a prié pour toi; il prie aussi beaucoup pour toi dans le ciel! Hélas! il est
bien vrai que ton influence est souveraine pour le mal comme pour le bien, dans les destinées du monde!
.
CHAPITRE XV. Les périls de la congrégation exigent la présence d'Alphonse à Naples; ses travaux apostoliques pendant son
séjour.
La congrégation était dans un état florissant; l'enfer jaloux vint lui susciter des orages. Quelques malentendus, mais bientôt des
tracasseries sérieuses vinrent mettre l'alarme dans les maisons d'Iliceto et de Ciorani. D'absurdes calomnies voulaient perdre
l'institut aux yeux du roi et du gouvernement; le saint fondateur , plein de confiance en Dieu, en fut affligé avec ses enfants; il
recourut à la prière, et adressa cette circulaire à la congrégation : " Chers frères, le Seigneur nous visite en nous envoyant
beaucoup de tribulations; nous en sommes alarmés à cause des efforts de nos ennemis qui travaillent à détruire la congrégation,
et nous ne savons quelle sera la fin. C'est notre négligence à observer la règle, qui nous attire ce châtiment. Espérons en la
miséricorde du Seigneur, il ne permettra pas la ruine de la congrégation; apaisons-le par nos prières , par la fuite des fautes
volontaires, et surtout des fautes contre l'obéissance, qui nous rendent dignes de tout châtiment. Nous sommes affligés depuis
qu'on a laissé le jeûne du samedi; méritons la protection de Marie, dans cette tempête, en reprenant ce jeûne en son honneur, et
la divine Mère nous sauvera de la ruine! "
Dans une autre occasion il écrivait: " Mettons-nous avec résignation entre les mains de Dieu. " Il se reposait sur la bonté divine,
sur l'innocence des siens et sur les bonnes dispositions du roi.
Dès qu'il fut délivré de la fièvre, il se rendit Naples pour mettre en oeuvre les moyens humains qu'il savait si bien combiner avec.
les moyens surnaturels, " Mes frères, écrivait-il encore, unissons-nous à Jésus-Christ; faites votre étude du crucifix; je vous
recommande l'amour de la sainte pauvreté et de l'humilité. " Un autre jour : "Je vais à Naples pour nos affaires, faites une
neuvaine à cette intention; mon séjour dans cette ville sera long. "
L'humble et pauvre prélat fut reçu à Naples avec distinction; sa modestie eut à souffrir plus d'une fois. Il sut justifier ses enfants
sans médire de ses ennemis, et repousser la calomnie sans blesser les calomniateurs; son triomphe fut complet, ou plutôt sa
sainteté avait plaidé pour lui, et il triompha presque sans combattre.
On eût dit un jour que le démon avait juré de le faire périr. Il était en carrosse avec quelques hommes puissants de Naples; le
cocher précipita une fausse évolution et fit verser. Mais Monseigneur seul n'eut pas de mal; il n'eut à regretter que son beau
chapeau et son magnifique bâton de bois , perdus dans la bagarre.
La Providence avait ses vues : le saint fondateur s'était rendu à Naples uniquement pour les intérêts de sa congrégation, mais il
sut rendre sa visite utile aux âmes et à la gloire de Dieu.
Le chanoine Mazzaccara, supérieur de la congrégation de la Propagande, voulant mettre à profit la présence d'Alphonse à
Naples, résolut de l'inviter à prêcher la neuvaine de l'Assomption, dans l'église de sainte Restitute; mais il craignait que, malade
et surchargé d'affaires, Alphonse ne put accéder à sa demande. " Si vous voulez l'avoir, lui dit l'avocat Melchionna, vous avez
un moyen infaillible; il est frère de votre congrégation, faites valoir votre autorité de supérieur , commandez-lui, et vous serez
obéi. " Cet expédient réussit. Lorsque l'humble évêque reçut cet ordre, il ne résista pas; mais, inclinant la tête, il dit
" Priez la Vierge qu'elle me donne des forces , car je n'ai rien d'écrit, ni le temps de me préparer ; vous vous contenterez de ce
que Dieu et la Vierge voudront bien me suggérer. " Cependant, comme il souffrait de son asthme, il crut qu'il y aurait
imprudence à se risquer, mais Mgr Sersale l'ayant prié à son tour: " Je commencerai la neuvaine , lui dit Alphonse, mais je ne
sais si je pourrai la continuer. " — "Commencez toujours, reprit le cardinal, et si votre asthme vous fait trop souffrir, je vous
remplacerai. "
A peine sut-on dans la ville que Mgr de Liguori donnait cette neuvaine, que l'église fut remplie d'une foule de prêtres et de
religieux; le cardinal Sersale ne manqua pas de s'y trouver avec toute sa suite. Le même jour, vers le soir, notre saint devait se
rendre à l'archevêché; son carrosse , celui-là même qu'il avait vendu à son frère Gaëtan, avait été donné à réparer et n'était pas
revenu , son intendant prit une autre voiture de don Hercule, qui était riche et de belle apparence. Ce luxe effraya l'humble
évêque; il fallut, pour l'empêcher d'aller à pied, jeter de vieux harnais sur le dos des chevaux et couvrir le siège d'une vieille
couverture. Dans cet état et avec ce mélangg bizarre, l'évêque de Sainte-Agathe fit une apparition assez remarquable.
La nouvelle qu'il donnait cette neuvaine se répandit, l'élite de la noblesse voulut y assister, ainsi que beaucoup de dames des
familles les plus distinguées. Comme l'église était trop étroite, on vit des seigneurs des premières conditions s'y rendre bien
avant l'heure du sermon. Le concours fut si grand que, pour éviter le désordre, on dut mettre des gardes à la porte de l'église,
pour empêcher l'encombrement et contenir la multitude. La voix d'Alphonse faisait merveille; et , malgré son grand âge, il se
faisait entendre dans toutes les parties de l'édifice.
Les gens de lettres les plus distingués s'empressèrent d'y assister, sachant bien qu'ils n'avaient pas à attendre des discours
pompeux et fleuris; mais ils venaient admirer l'énergie de l'éloquence apostolique : "Plut à Dieu, dit l'un d'eux, que tous
prêchassent de la sorte! L'Evangile cesserait d'être un objet de mépris. " Un autre disait que la parole de Dieu avait beaucoup
plus de poids dans la bouche de Mgr de Liguori; on versait des ruisseaux de larmes dans l'église, et Son Eminence qui se faisait
un devoir d'y assister chaque jour, ne pouvait s'empêcher de pleurer à la vue du touchant spectacle d'un peuple entier dans la
componction. A la fin du sermon, et surtout lorsqu'il excitait aux affections, il aurait fallu ne pas avoir de cœur pour ne pas être
touché. Ses transports d'amour envers la très-sainte Vierge et le très-saint Sacrement étaient si tendres, que les plus durs ne
pouvaient s'empêcher de manifester leur émotion par leurs sanglots. Dix missions n'auraient pas fait tant de bien , ni tant de
conversions que Dieu en fit dans cette neuvaine par Mgr de Liguori.
Le dernier jour, celui de la bénédiction, Alphonse acheva de remplir les cœurs d'une confiance sans bornes en la mère de Dieu
et des hommes. Ce sermon fut divin. L'impression fut extraordinaire; tous les jours précédents, le cardinal en se retirant après le
sermon avait fait une inclination de tête à Monseigneur; mais cette dernière fois, sans faire aucun geste, il s'en retourna
sanglotant et s'essuyant les yeux. Alphonse ne faisait pas sa préparation à la maison, mais à l'église devant le très-saint
Sacrement. Après le sermon , quoique trempé de sueur, on le voyait comme ravi devant l'autel, et il ne se retirait de l'église
qu'après avoir reçu la bénédiction du Saint-Sacrement. Des chanoines, des chevaliers, des personnages du plus haut rang
s'empressaient de lui baiser la main, et plusieurs se jetaient à ses pieds pour recevoir sa bénédiction. On ne manquait pas non
plus de lui dérober en cachette quelques morceaux de ses vêtements; on lui coupa une pièce de son manteau.
Il y eut cependant quelques partisans du faste et des grandeurs mondaines qui ne portèrent pas le même jugement. La veille de
l'Assomption, il entra pour sa visite au très-saint Sacrement, dans l'église du monastère Regina caeli. Les religieuses chantaient
vêpres ; il se mit à genoux dans un coin de l'église, une chaise devant lui. Trois abbés célébraient pontificalement; l'un d'eux, qui
le connaissait, ne le vit pas plus tôt dans son chétif accoutrement, qu'il se retourna vers les autres: " Voyez, dit-il, quelle figure
d'évêque! ne fait-il pas honte à son caractère! "
L'abbé vit bientôt qu'il n'était pas bon juge. Le prince de Monte-Miletto, ayant aperçu Alphonse, demanda à son valet quel
était ce prélat; apprenant que c'était Mgr de Liguori , il l'aborda avec respect, lui baisa la main et la tint quelque temps sur son
front. Le duc d'Andria vint aussi se présenter à lui ou plutôt se jeter à ses pieds, et ne consentit à se relever qu'après en avoir
reçu un signe de croix sur la tête; d'autres seigneurs s'empressèrent de lui rendre les mêmes hommages. Les abbés confus lui
firent alors présenter par le sacristain un coussin de velours; mais Alphonse ne s'en servit point.
Avec le don de science et celui de conseil, on trouvait encore dans Alphonse le don de prophétie. Une fille de la duchesse de
Bovino, étant sur le point de sortir du couvent pour embrasser le mariage, hésitait encore sur sa vocation; la duchesse alla
trouver Monseigneur et le supplia de penser à elle dans ses prières : " Non, non, reprit Alphonse, elle ne se mariera pas; Dieu
la la détachera du monde, et l'attirera à lui. " La jeune demoiselle avait eu jusqu'alors l'esprit occupé de tout autre chose que de
se faire religieuse ; sa mère fut surprise d'entendre ces paroles du saint homme ; mais elle le fut davantage encore quand, à son
arrivée chez elle, on lui remit un billet dans lequel sa fille lui déclarait son intention de prendre le voile dans le monastère. La
jeune duchesse se fit religieuse, et édifia par ses hautes vertus le monastère d'Alvina.
Une fois à l'œuvre, Alphonse ne pouvait plus contenir son ardeur pour le salut des âmes; il n'en exceptait aucune , et il se
réjouissait de s'employer au bien des pauvres et des gens les plus obscurs. Le curé don Bergame l'invita à faire un sermon dans
son église de l'Avocate , à la confrérie des cochers , laquais et domestiques. Enfin, ces chers confrères des chapelles, parmi
lesquels était le célèbre Barberèse, son ancien pénitent, obtinrent d'entendre encore ses saintes exhortations.
Un maître sellier le pria de venir prêcher à sa chapelle située à la porte de Capoue; Alphonse se fit un plaisir de s'y rendre. Il y
trouva un très-grand concours de menu peuple; mais, la chapelle ne pouvant suffire, il les rassembla dans l'église du monastère
de Saint-Onuphre. Il fit exposer le Saint-Sacrement, excita ses nombreux auditeurs à aimer Jésus-Christ et à servir dévotement
la très-sainte Vierge; il leur recommanda la charité fraternelle et les pressa de s'employer à la recherche de nouveaux confrères.
Un autre jour, ces bonnes gens se réunirent dans l'hospice de l'Annonciade; le très-saint Sacrement fut exposé au bout de la
galerie; et Alphonse les anima tous à la pratique des vertus chrétiennes. Il fut encore invité à leur faire un sermon le jour de la
Nativité de la très-sainte Vierge, et se rendit à leurs désirs. Les orphelines qui sont élevées dans cet hôpital, au nombre de plus
de trois cents, ayant appris les heureux fruits de componction qu'il avait opérés dans ces exercices, demandèrent aussi à
l'entendre; et Monseigneur ne manqua pas de les satisfaire le dimanche suivant. Le peuple, non content de profiter de sa parole
à l'église, accourait en foule à sa maison; et, comme il n'y avait pas assez de sièges pour tout le monde, on s'asseyait par terre.
Monseigneur se réjouissait bien plus au milieu de cette multitude de;pauvres, que de se voir entouré des chevaliers de saint
Janvier; et sa bienveillance envers les malheureux lui attirait l'admiration de toute la ville de Naples.
Parmi les prophéties que Monseigneur fit dans les monastères, je citerai les suivantes.