Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 33)
collation , un peu de lait, ou simplement de l'eau , il la prenait la montre à la main.
Ceux qui s'intéressaient le plus à sa personne, voyant une si grande application, et croyant qu'il abrégeait ses jours,
s'adressèrent au père Villani pour qu'il lui ordonnât de se modérer. Mais lorsqu'il lui en parla, notre saint se justifia doucement.
Plus tard encore , le père Villani insistait pour qu'il se ménageât : " Ne craignez point, lui répondit-il ; pour ce nouvel ouvrage je
ne me donne pas de fatigue. J'écris quelques versets tous les mille ans; je sors matin et soir, et je fais toujours ma promenade
ordinaire. J'ai pris ce travail en forme de délassement , en cela je suis le conseil que vous m'avez donné. C'est un vérin table
délassement, mais il peut en même temps être utile par les nombreux et intéressants extraits que j'ai recueillis depuis neuf mois
que j'y travaille. Par la grâce de Dieu, je me sens bien; mais, soixante-huit ans, c'est une lourde infirmité. " On voit, par ce peu
de mots où son âme vient se peindre, qu'il pensait à tout, excepté aux maux qui l'accablaient.
Sans prendre un moment de relâche, il prolongeait ses audiences et ses occupations jusqu'à la dernière heure, et ne les
interrompait que lorsqu'on lui apportait à manger; mais la nourriture lui était pénible à prendre ; il éprouvait la plus grande
difficulté pour introduire les morceaux dans sa bouche, et ne pouvait boire qu'à l'aide d'un tuyau. On lui proposa de faire un
chalumeau d'argent; il repoussa cette idée qui lui faisait horreur. Au commencement, il se servait de tuyaux de bois; mais l'usage
du café et d'autres boissons chaudes en fit éclater plusieurs. Un des frères servants fabriqua un autre chalumeau en fer étamé ,
le frère Antoine le fit bientôt jeter, parce que la rouille le rongeait, bien qu'Alphonse ne s'en plaignît jamais. On s'adressa enfin à
un orfèvre qui en fit un en argent ; mais il fallut feindre qu'il était d'un autre métal.
Il s'affligeait de ne pouvoir visiter ses chers malades; toutefois il y suppléait par le moyen des curés et de divers ecclésiastiques.
Dieu le secondait aussi dans l'exercice de sa charité; beaucoup de malades furent guéris par ses prières. Le père Joseph
Morgillo, de la congrégation des Pieux-Ouvriers , se trouvant à Arienzo , descendait un jour une montagne où des parents le
conduisaient cri promenade; il fit une chute et se rompit la jambe; l'os fut remis, mais l'opération n'ayant pas réussi , il était
depuis dix jours dans les douleurs, sans trouver le moindre repos. Alphonse, informé de son triste état , lui envoya un de ses
serviteurs avec une image de la sainte Vierge , lui faisant dire d'avoir confiance en elle, et qu'il obtiendrait sa guérison. Le père
s'appliqua l'image sur la figure en disant : " Ma Reine, par les mérites de Mgr de Liguori, délivrez-moi de ce tourment. " Et à
l'instant il se trouva guéri.
Les médecins voyant son corps si perclus et son esprit livré à tant d'études, lui ordonnèrent de faire tous les jours une
promenade en voiture. Toujours empressé à suivre leurs avis , il se montrait cette fois indifférent, mais les médecins et ceux de
sa maison insistaient : "Pourquoi ces promenades? répondit-il, je me trouve bien comme je suis, et je ne souffre pas. L'argent
qu'il me faudrait dépenser pour le carrosse et les chevaux, je dois l'employer à soulager les pauvres. " Voyant le besoin qu'il en
avait , le frère Antoine et d'autres résolurent de lui acheter une voiture telle quelle, ce qui, avec les chevaux occasionna une
dépense de cent treize ducats. Il se plaignit au frère Tartaglione de l'avoir entraîné pour ces objets, dans une dépense
considérable.
" Vous auriez pu économiser , lui écrivait-il , en achetant un carrosse et des chevaux d'une moindre qualité. " Il voulut que les
chevauxfussent traités et équipés le plus pauvrement possible; aussi ses promenades divertissaient beaucoup les gentilshommes
d'Arienzo : " Vieil évêque, disaient-ils, vieux cocher , vieux carrosse, vieux chevaux."
Il était à peine placé dans la voiture , qu'il récitait un Ave , à la sainte Vierge, trois Gloria Patri, aux saints protecteurs, et un De
profundis, pour les âmes du purgatoire. Ensuite, il se faisait lire une vie de saint ou quelque autre livre traitant de matières
ecclésiastiques. Il se dirigeait le plus souvent vers Sainte-Marie-deVico, y visitait le Saint-Sacrement, et anin ait le peuple à la
ferveur, par quelque sainte exhortation.
Après avoir suivi pendant près de deux ans ce régime , dont il se trouvait bien , il eut un scrupule au sujet de la dépense
occasionnée par les chevaux et le cocher , et demanda qu'on vendit l'équipage pour en distribuer le prix aux pauvres. Le
vicaire-général, les médecins et tous ceux de sa maison s'unirent pour lui représenter la nécessité absolue qu'il avait de sortir et
l'impossibilité de faire autrement. Ces représentations l'ébranlèrent peu , il fallut recourir à son directeur ; il céda au
commandement du père Villani. La célébration des saints mystères manquait à son bonheur. " Dieu veut que je ne dise pas la
messe , que sa volonté soit faite! " disait-il un jour. Cette privation était pour lui la plus sensible; elle avait déjà duré deux ans,
pendant lesquels il avait dû se contenter de recevoir la sainte communion.
Il avait à peine retrouvé quelques forces, qu'il voulut reprendre le ministère de la parole. Pendant qu'il prêchait, on ne lui voyait
pas la figure , ses bras seulement s'agitaient vers le peuple; cependant il ne tarissait pas des heures entières, et je ne sais s'il
touchait plus parses paroles que par le spectacle attendrissant de lui-même.
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CHAPITRE XVIII. Vues chrétiennes de saint Alphonse sur la première éducation et la vocation de ses neveux.
Le double fardeau d'un diocèse et d'nue congrégation n'était pas le seul objet de la sollicitude d'Alphonse. Son indifférence
pour les intérêts temporels de son frère n'eut d'égal que son zèle éclairé et dévoué pour ses intérêts spirituels. Hercule lui avait
dèrnandé le secours de ses prières, quand il voulut contracter un second mariage ; Alphonse lui adressa les réflexions, lés
conseils les plus admirables dans cette circonstance délicate et difficile.
Il s'intéressait aussi beaucoup à l'éducation de ses neveux. L'un d'eux avait été régénéré dans les eaux du baptême par
Alphonse lui-même, et lui était cher à double titre. Jamais le saint évêque n'écrivait à son frère sans lui recommander l'éducation
de ses fils. Il composa même pour eux, un règlement approprié à leur âge, pour leur faire passer dévotement là journée. Dans
une lettre du 4 décembre 1770, à Don Hercule , il s'exprime ainsi : " Par charité , rappelez-vous souvent tout ce dont je vous
ai prié tant de fois touchant l'affaire votre salut éternel. J'apprends avec bonheur que les petits filleuls observent les dévotions
que j'ai recommandées, j'espère qu'ils auront la volonté d'être des saints. "
Alphonse aimait les enfants de son frère, et il aurait voulu les rendre impeccables, il leur conféra lui-même la confirmation après
les avoir instruits sur ce Sacrement. Lorsqu'ils venaient le voir à Sainte-Agathe, il leur expliquait leurs devoirs envers Dieu et
envers leurs parents; il leur inspirait par-dessus tout l’amour de Jésus-Christ, et une tendre dévotion envers la sainte Vierge.
Don Hercule pensait aux avantages temporels; il aurait voulu placer ses fils dans la maison royale des jeunes pages ; mais
Alphonse l'en dissuada : " Plus les enfants sont innocents, lui écrivit-il, plus ils peuvent être facilement corrompus par la
fréquentation des autres, surtout si ces derniers sont plus âgés. La malice d'un seul suffit pour causer la ruiné de cent. Gardezles
sous vos yeux; et Dieu pourvoira au reste, quand. il sera temps. Ayez leur bien spirituel à coeur; et la Providence saura
suppléer aux intérêts temporels, sans nuire à ceux de l'âme. " Quoique ses ancêtres se fussent illustrés par les armes et eussent
mérité la protection de leurs souverains, Alphonse était cependant ennemi de cette carrière : " Il y a des gens de bien dans cet
état, disait-il souvent, mais la généralité et surtout les jeunes gens sont volages; je ne sais trop s'ils ont la grâce de Dieu. " Son
frère voulait présenter ses fils au roi, en profitant de la première occasion où il serait admis au baise-main; Alphonse l'avertit de
ne pas le faire. " Si le roi désire vos fils dans un régiment, vous serez forcé de les faire cadets ou soldats, et de risquer ainsi la
perte de leur âme aussi bien que de leur corps. Je vois que vous n'entrez pas dans mes sentiments sur la manière d'élever ces
chers petits; et vous faites le contraire de ce que je vous dis. Vous êtes le père, faites ce que vous voulez ; mais je crains
fortement que vous n'ayez un jour à vous repentir de quelque malheur, auquel vous ne pourriez porter remède. L'amour que je
vous porte et à vos enfants me fait écrire ceci... Je suis retenu dans ma chambre par un catarrhe , semblable à ceux que j'ai
ordinairement et qui m'ont réduit plusieurs fois à l'agonie; mais je suis en paix, et j'attends la mort sans frayeur. "
Alphonse donna à son frère une nouvelle preuve de son désintéressement. Don Charles Cavalieri, son cousin , général et
gouverneur de la place de Mantoue, avait laissé environ soixante mille ducats d'héritage en faveur de l'évêque de Sainte-Agathe
et de Don Hercule. Alphonse laissa le tout à son frère, et lui dit dans une lettre du 23 mars 1770 : " Je ne veux ni rentes, ni
bien, ni autre chose qui puisse me regarder; quand même je n'aurais plus l'évêché, je pourrais vivre avec mon revenu du collège
des docteurs. Soyez content et n'ayez pas d'inquiétude sous ce rapport. Il suffit que vous sachiez que je ne prétends de vous
aucune rente, ni passée, ni future. "
Monseigneur, considérant le grand âge de Don Hercule, et se voyant lui-même à son déclin, le décida à faire son testament et à
choisir des tuteurs à ses neveux. Hercule avait jeté les yeux sur le conseiller Caracciolo et l'avocat Pierre Gavotti; Alphonse
approuva ce choix, et il écrivit à son frère : " Je vous prie de continuer d'avoir bon courage et de ne pas vous épouvanter à
cause du testament; faire son testament n'abrége pas la vie. Et puis, je vous le répète encore; je ne veux rien de vos biens,
disposez librement de tout en faveur de mes chers neveux. "
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CHAPITRE XIX. Sollicitude paternelle de saint Alphonse pour le bien spirituel de sa congrégation.
Au milieu de toutes ces occupations et malgré les peines corporelles, l'homme de Dieu n'oubliait pas ses premiers enfants
spirituels, les membres de la congrégation du très-saint Rédempteur. Pour faire connaître le désir qu'il conservait d'y voir fleurir
les vertus et la perfection évangélique, il adressa une circulaire à toutes les maisons de l’ordre, le 26 février 1771.
" Mes très-chers frères, vous savez déjà qu'en très-peu de temps le Seigneur a appelé dans l'éternité plusieurs de nos
compagnons; vous savez aussi combien la congrégation est persécutée. Toutefois, rien de cela ne m'épouvante; mais je
m'épouvanterais d'en voir parmi vous qui eussent peu de ferveur et de nombreux défauts. Saint Philippe de Néri disait que dix
saints ouvriers suffiraient pour convertir le monde. Je vous écris cette fois les larmes aux yeux, parce que j'apprends que
plusieurs d'entre vous correspondent mal au but pour lequel Dieu les a appelés dans notre petite congrégation, et qu'ils se
laissent dominer par l'esprit d'orgueil. Dans les coeurs où ne règnent pas l'humilité chrétienne, la charité fraternelle et la paix,
Dieu ne peut régner. Notre défaut de correspondance à Dieu me fait plus trembler que les persécutions les plus furieuses des
hommes et des démons; Dieu nous protège contre ses ennemis, lorsque nous vivons selon son coeur ; et alors nous pouvons
dire : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Mais si nous nous conduisons mal envers Dieu, il nous châtiera au lieu de
nous protéger. J'éprouve un grand déplaisir lorsqu'un jeune frère ne vit pas selon la perfection évangélique , le propre des
ouvriers de Jésus-Christ; mais la peine m'est plus sensible et l'amertume reste dans mon coeur, si les fautes contre la
subordination et l'observance de la règle sont commises par des pères ou des frères plus anciens, par ceux enfin qui devraient
servir de modèles aux plus jeunes et aux nouveaux reçus.
" J'ai toujours recommandé , par mes discours et, par mes lettres, la sainte obéissance et la soumission aux supérieurs, qui sont
ici-bas les interprètes dé la volonté de Dieu. De là dépendent le bon ordre, la gloire de Dieu, le succès des missions et la paix
de notre âme. Quiconque obéit ponctuellement est sûr de faire en tout la volonté de Dieu, dans qui seul on trouve la véritable
paix. Pour détruire ces vérités et l'effet qu'elles produiraient pour notre plus grand bien, le démon continue de tenter
quelques-uns d'entre vous, et de les porter à mépriser l'obéissance. Par suite de cette tentation, ils sont inquiets ; ils inquiètent
leurs compagnons et leurs supérieurs en cherchant à les abuser; ils s'abusent eux-mêmes par de mauvais prétextes , que
l'ennemi du salut représente comme les effets d'un zèle qui aurait pour but la réforme des abus et l'amour de la justice. On parle
de réforme et de zèle ! mais on ne pense pas à réformer sa conduite plus vicieuse que celle des autres. Celui qui veut rester
parmi nous, doit se résoudre à obéir et à ne pas inquiéter la maison où il se trouve, ou celle qui lui serait assignée. Je suis
déterminé à ne plus souffrir de pareils sujets qui , par leur vie peu édifiante, discréditent l'oeuvre des missions et ne font aucun
bien, ni pour eux, ni pour les autres. bles fières et mes fils en Jésus-Christ, comprenez bien ce que je vous dis : Dieu veut de
vous obéissance et soumission respectueuse aux supérieurs , plutôt que mille sacrifices et mille autres oeuvres éclatantes. Dieu
nous veut pauvres et contents de la pauvreté que nous professons; nous devons le remercier, lorsque sa miséricorde nous
donne le pain de chaque jour et ne nous laisse pas manquer du nécessaire. Celui qui ne se résigne pas à mener une vie pauvre
dans la nourriture et les vêtements, peut prendre congé de notre société, sans plus nous inquiéter, et s'en aller vivre comme il lui
plaît dans sa maison. Je suis prêt à lui en accorder La permission; car Dieu ne veut pas de serviteurs mécontents, qui le servent
par force et causent des troubles continuels.
" Il y en a dont les plaintes sont vraiment dignes de risée. Ils disent que leur santé souffre dans la congrégation , comme si on y
entrait pour acquérir l'immortalité et l'exemption de toute infirmité. Il faut mourir; et avant de mourir, il faut être malade. Quelle
doit être la fin principale de celui qui entre dans la congrégation, sinon de plaire à Dieu, et de faire une bonne mort? Grâce
qu'ont déjà obtenu tant de nos bons frères qui sont allés dans l'éternité, et qui maintenant, comme je le tiens pour certain , sont
occupés à remercier Dieu de les avoir fait mourir dans la congrégation. Mes frères, quand vient l'infirmité, embrassons-la
comme venant de Dieu , et ne nous laissons pas séduire par les suggestions du démon. "
Passant ensuite à la manière de prêcher, il recommande celle qu'il a toujours pratiquée lui-même, qu'il avait si souvent
enseignée. " Que chacun renonce à la vaine gloire de briller dans la manière de prêcher la parole divine, comme font tant
d'autres. Je ne veux absolument pas, de ce style prétentieux, orné de périodes et de paroles choisies, qui sont la peste de la
prédication; car de cette manière, on perdrait peu à peu le style simple et familier par lequel nos missions n'ont cessé de faire,
grâce à Dieu, des prodiges de conversions! Lors même qu'il s'agit d'un discours sur quelque saint, il faut faire l'éloge de ses
vertus dans un style simple et familier, s'appliquant à conclure par des réflexions morales et utiles aux auditeurs. Nous ne
devons pas nous prêcher nous-mêmes; prêchons Jésus crucifié; il faut publier sa gloire, et non étaler notre vanité. Je prie Dieu
d'envoyer ses châtiments à ceux qui prêchent avec vanité; je désire, oui, je désire qu'ils soient dans l'impossibilité de monter
dans la chaire de vérité; j'espère que mes voeux seront exaucés.
" Mes frères, je vous aime tous plus que je n'aimerais un frère selon la chair; lorsqu'un de vous sort de notre compagnie, je
ressens une peine indicible. Mais quand je vois la gangrène s'attacher à un membre malade, quand il est besoin de faire usage
du feu, j'emploiele feu; quoiqu'il m'en coûte. Le Seigneur me conserve la vie dans cet âge avancé, afin de remédier aux