Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 33)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

collation , un peu de lait, ou simplement de l'eau , il la prenait la montre à la main.

Ceux qui s'intéressaient le plus à sa personne, voyant une si grande application, et croyant qu'il abrégeait ses jours,

s'adressèrent au père Villani pour qu'il lui ordonnât de se modérer. Mais lorsqu'il lui en parla, notre saint se justifia doucement.

Plus tard encore , le père Villani insistait pour qu'il se ménageât : " Ne craignez point, lui répondit-il ; pour ce nouvel ouvrage je

ne me donne pas de fatigue. J'écris quelques versets tous les mille ans; je sors matin et soir, et je fais toujours ma promenade

ordinaire. J'ai pris ce travail en forme de délassement , en cela je suis le conseil que vous m'avez donné. C'est un vérin table

délassement, mais il peut en même temps être utile par les nombreux et intéressants extraits que j'ai recueillis depuis neuf mois

que j'y travaille. Par la grâce de Dieu, je me sens bien; mais, soixante-huit ans, c'est une lourde infirmité. " On voit, par ce peu

de mots où son âme vient se peindre, qu'il pensait à tout, excepté aux maux qui l'accablaient.

Sans prendre un moment de relâche, il prolongeait ses audiences et ses occupations jusqu'à la dernière heure, et ne les

interrompait que lorsqu'on lui apportait à manger; mais la nourriture lui était pénible à prendre ; il éprouvait la plus grande

difficulté pour introduire les morceaux dans sa bouche, et ne pouvait boire qu'à l'aide d'un tuyau. On lui proposa de faire un

chalumeau d'argent; il repoussa cette idée qui lui faisait horreur. Au commencement, il se servait de tuyaux de bois; mais l'usage

du café et d'autres boissons chaudes en fit éclater plusieurs. Un des frères servants fabriqua un autre chalumeau en fer étamé ,

le frère Antoine le fit bientôt jeter, parce que la rouille le rongeait, bien qu'Alphonse ne s'en plaignît jamais. On s'adressa enfin à

un orfèvre qui en fit un en argent ; mais il fallut feindre qu'il était d'un autre métal.

Il s'affligeait de ne pouvoir visiter ses chers malades; toutefois il y suppléait par le moyen des curés et de divers ecclésiastiques.

Dieu le secondait aussi dans l'exercice de sa charité; beaucoup de malades furent guéris par ses prières. Le père Joseph

Morgillo, de la congrégation des Pieux-Ouvriers , se trouvant à Arienzo , descendait un jour une montagne où des parents le

conduisaient cri promenade; il fit une chute et se rompit la jambe; l'os fut remis, mais l'opération n'ayant pas réussi , il était

depuis dix jours dans les douleurs, sans trouver le moindre repos. Alphonse, informé de son triste état , lui envoya un de ses

serviteurs avec une image de la sainte Vierge , lui faisant dire d'avoir confiance en elle, et qu'il obtiendrait sa guérison. Le père

s'appliqua l'image sur la figure en disant : " Ma Reine, par les mérites de Mgr de Liguori, délivrez-moi de ce tourment. " Et à

l'instant il se trouva guéri.

Les médecins voyant son corps si perclus et son esprit livré à tant d'études, lui ordonnèrent de faire tous les jours une

promenade en voiture. Toujours empressé à suivre leurs avis , il se montrait cette fois indifférent, mais les médecins et ceux de

sa maison insistaient : "Pourquoi ces promenades? répondit-il, je me trouve bien comme je suis, et je ne souffre pas. L'argent

qu'il me faudrait dépenser pour le carrosse et les chevaux, je dois l'employer à soulager les pauvres. " Voyant le besoin qu'il en

avait , le frère Antoine et d'autres résolurent de lui acheter une voiture telle quelle, ce qui, avec les chevaux occasionna une

dépense de cent treize ducats. Il se plaignit au frère Tartaglione de l'avoir entraîné pour ces objets, dans une dépense

considérable.

" Vous auriez pu économiser , lui écrivait-il , en achetant un carrosse et des chevaux d'une moindre qualité. " Il voulut que les

chevauxfussent traités et équipés le plus pauvrement possible; aussi ses promenades divertissaient beaucoup les gentilshommes

d'Arienzo : " Vieil évêque, disaient-ils, vieux cocher , vieux carrosse, vieux chevaux."

Il était à peine placé dans la voiture , qu'il récitait un Ave , à la sainte Vierge, trois Gloria Patri, aux saints protecteurs, et un De

profundis, pour les âmes du purgatoire. Ensuite, il se faisait lire une vie de saint ou quelque autre livre traitant de matières

ecclésiastiques. Il se dirigeait le plus souvent vers Sainte-Marie-deVico, y visitait le Saint-Sacrement, et anin ait le peuple à la

ferveur, par quelque sainte exhortation.

Après avoir suivi pendant près de deux ans ce régime , dont il se trouvait bien , il eut un scrupule au sujet de la dépense

occasionnée par les chevaux et le cocher , et demanda qu'on vendit l'équipage pour en distribuer le prix aux pauvres. Le

vicaire-général, les médecins et tous ceux de sa maison s'unirent pour lui représenter la nécessité absolue qu'il avait de sortir et

l'impossibilité de faire autrement. Ces représentations l'ébranlèrent peu , il fallut recourir à son directeur ; il céda au

commandement du père Villani. La célébration des saints mystères manquait à son bonheur. " Dieu veut que je ne dise pas la

messe , que sa volonté soit faite! " disait-il un jour. Cette privation était pour lui la plus sensible; elle avait déjà duré deux ans,

pendant lesquels il avait dû se contenter de recevoir la sainte communion.

Il avait à peine retrouvé quelques forces, qu'il voulut reprendre le ministère de la parole. Pendant qu'il prêchait, on ne lui voyait

pas la figure , ses bras seulement s'agitaient vers le peuple; cependant il ne tarissait pas des heures entières, et je ne sais s'il

touchait plus parses paroles que par le spectacle attendrissant de lui-même.

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CHAPITRE XVIII. Vues chrétiennes de saint Alphonse sur la première éducation et la vocation de ses neveux.

Le double fardeau d'un diocèse et d'nue congrégation n'était pas le seul objet de la sollicitude d'Alphonse. Son indifférence

pour les intérêts temporels de son frère n'eut d'égal que son zèle éclairé et dévoué pour ses intérêts spirituels. Hercule lui avait

dèrnandé le secours de ses prières, quand il voulut contracter un second mariage ; Alphonse lui adressa les réflexions, lés

conseils les plus admirables dans cette circonstance délicate et difficile.

Il s'intéressait aussi beaucoup à l'éducation de ses neveux. L'un d'eux avait été régénéré dans les eaux du baptême par

Alphonse lui-même, et lui était cher à double titre. Jamais le saint évêque n'écrivait à son frère sans lui recommander l'éducation

de ses fils. Il composa même pour eux, un règlement approprié à leur âge, pour leur faire passer dévotement là journée. Dans

une lettre du 4 décembre 1770, à Don Hercule , il s'exprime ainsi : " Par charité , rappelez-vous souvent tout ce dont je vous

ai prié tant de fois touchant l'affaire votre salut éternel. J'apprends avec bonheur que les petits filleuls observent les dévotions

que j'ai recommandées, j'espère qu'ils auront la volonté d'être des saints. "

Alphonse aimait les enfants de son frère, et il aurait voulu les rendre impeccables, il leur conféra lui-même la confirmation après

les avoir instruits sur ce Sacrement. Lorsqu'ils venaient le voir à Sainte-Agathe, il leur expliquait leurs devoirs envers Dieu et

envers leurs parents; il leur inspirait par-dessus tout l’amour de Jésus-Christ, et une tendre dévotion envers la sainte Vierge.

Don Hercule pensait aux avantages temporels; il aurait voulu placer ses fils dans la maison royale des jeunes pages ; mais

Alphonse l'en dissuada : " Plus les enfants sont innocents, lui écrivit-il, plus ils peuvent être facilement corrompus par la

fréquentation des autres, surtout si ces derniers sont plus âgés. La malice d'un seul suffit pour causer la ruiné de cent. Gardezles

sous vos yeux; et Dieu pourvoira au reste, quand. il sera temps. Ayez leur bien spirituel à coeur; et la Providence saura

suppléer aux intérêts temporels, sans nuire à ceux de l'âme. " Quoique ses ancêtres se fussent illustrés par les armes et eussent

mérité la protection de leurs souverains, Alphonse était cependant ennemi de cette carrière : " Il y a des gens de bien dans cet

état, disait-il souvent, mais la généralité et surtout les jeunes gens sont volages; je ne sais trop s'ils ont la grâce de Dieu. " Son

frère voulait présenter ses fils au roi, en profitant de la première occasion où il serait admis au baise-main; Alphonse l'avertit de

ne pas le faire. " Si le roi désire vos fils dans un régiment, vous serez forcé de les faire cadets ou soldats, et de risquer ainsi la

perte de leur âme aussi bien que de leur corps. Je vois que vous n'entrez pas dans mes sentiments sur la manière d'élever ces

chers petits; et vous faites le contraire de ce que je vous dis. Vous êtes le père, faites ce que vous voulez ; mais je crains

fortement que vous n'ayez un jour à vous repentir de quelque malheur, auquel vous ne pourriez porter remède. L'amour que je

vous porte et à vos enfants me fait écrire ceci... Je suis retenu dans ma chambre par un catarrhe , semblable à ceux que j'ai

ordinairement et qui m'ont réduit plusieurs fois à l'agonie; mais je suis en paix, et j'attends la mort sans frayeur. "

Alphonse donna à son frère une nouvelle preuve de son désintéressement. Don Charles Cavalieri, son cousin , général et

gouverneur de la place de Mantoue, avait laissé environ soixante mille ducats d'héritage en faveur de l'évêque de Sainte-Agathe

et de Don Hercule. Alphonse laissa le tout à son frère, et lui dit dans une lettre du 23 mars 1770 : " Je ne veux ni rentes, ni

bien, ni autre chose qui puisse me regarder; quand même je n'aurais plus l'évêché, je pourrais vivre avec mon revenu du collège

des docteurs. Soyez content et n'ayez pas d'inquiétude sous ce rapport. Il suffit que vous sachiez que je ne prétends de vous

aucune rente, ni passée, ni future. "

Monseigneur, considérant le grand âge de Don Hercule, et se voyant lui-même à son déclin, le décida à faire son testament et à

choisir des tuteurs à ses neveux. Hercule avait jeté les yeux sur le conseiller Caracciolo et l'avocat Pierre Gavotti; Alphonse

approuva ce choix, et il écrivit à son frère : " Je vous prie de continuer d'avoir bon courage et de ne pas vous épouvanter à

cause du testament; faire son testament n'abrége pas la vie. Et puis, je vous le répète encore; je ne veux rien de vos biens,

disposez librement de tout en faveur de mes chers neveux. "

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CHAPITRE XIX. Sollicitude paternelle de saint Alphonse pour le bien spirituel de sa congrégation.

Au milieu de toutes ces occupations et malgré les peines corporelles, l'homme de Dieu n'oubliait pas ses premiers enfants

spirituels, les membres de la congrégation du très-saint Rédempteur. Pour faire connaître le désir qu'il conservait d'y voir fleurir

les vertus et la perfection évangélique, il adressa une circulaire à toutes les maisons de l’ordre, le 26 février 1771.

" Mes très-chers frères, vous savez déjà qu'en très-peu de temps le Seigneur a appelé dans l'éternité plusieurs de nos

compagnons; vous savez aussi combien la congrégation est persécutée. Toutefois, rien de cela ne m'épouvante; mais je

m'épouvanterais d'en voir parmi vous qui eussent peu de ferveur et de nombreux défauts. Saint Philippe de Néri disait que dix

saints ouvriers suffiraient pour convertir le monde. Je vous écris cette fois les larmes aux yeux, parce que j'apprends que

plusieurs d'entre vous correspondent mal au but pour lequel Dieu les a appelés dans notre petite congrégation, et qu'ils se

laissent dominer par l'esprit d'orgueil. Dans les coeurs où ne règnent pas l'humilité chrétienne, la charité fraternelle et la paix,

Dieu ne peut régner. Notre défaut de correspondance à Dieu me fait plus trembler que les persécutions les plus furieuses des

hommes et des démons; Dieu nous protège contre ses ennemis, lorsque nous vivons selon son coeur ; et alors nous pouvons

dire : Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Mais si nous nous conduisons mal envers Dieu, il nous châtiera au lieu de

nous protéger. J'éprouve un grand déplaisir lorsqu'un jeune frère ne vit pas selon la perfection évangélique , le propre des

ouvriers de Jésus-Christ; mais la peine m'est plus sensible et l'amertume reste dans mon coeur, si les fautes contre la

subordination et l'observance de la règle sont commises par des pères ou des frères plus anciens, par ceux enfin qui devraient

servir de modèles aux plus jeunes et aux nouveaux reçus.

" J'ai toujours recommandé , par mes discours et, par mes lettres, la sainte obéissance et la soumission aux supérieurs, qui sont

ici-bas les interprètes dé la volonté de Dieu. De là dépendent le bon ordre, la gloire de Dieu, le succès des missions et la paix

de notre âme. Quiconque obéit ponctuellement est sûr de faire en tout la volonté de Dieu, dans qui seul on trouve la véritable

paix. Pour détruire ces vérités et l'effet qu'elles produiraient pour notre plus grand bien, le démon continue de tenter

quelques-uns d'entre vous, et de les porter à mépriser l'obéissance. Par suite de cette tentation, ils sont inquiets ; ils inquiètent

leurs compagnons et leurs supérieurs en cherchant à les abuser; ils s'abusent eux-mêmes par de mauvais prétextes , que

l'ennemi du salut représente comme les effets d'un zèle qui aurait pour but la réforme des abus et l'amour de la justice. On parle

de réforme et de zèle ! mais on ne pense pas à réformer sa conduite plus vicieuse que celle des autres. Celui qui veut rester

parmi nous, doit se résoudre à obéir et à ne pas inquiéter la maison où il se trouve, ou celle qui lui serait assignée. Je suis

déterminé à ne plus souffrir de pareils sujets qui , par leur vie peu édifiante, discréditent l'oeuvre des missions et ne font aucun

bien, ni pour eux, ni pour les autres. bles fières et mes fils en Jésus-Christ, comprenez bien ce que je vous dis : Dieu veut de

vous obéissance et soumission respectueuse aux supérieurs , plutôt que mille sacrifices et mille autres oeuvres éclatantes. Dieu

nous veut pauvres et contents de la pauvreté que nous professons; nous devons le remercier, lorsque sa miséricorde nous

donne le pain de chaque jour et ne nous laisse pas manquer du nécessaire. Celui qui ne se résigne pas à mener une vie pauvre

dans la nourriture et les vêtements, peut prendre congé de notre société, sans plus nous inquiéter, et s'en aller vivre comme il lui

plaît dans sa maison. Je suis prêt à lui en accorder La permission; car Dieu ne veut pas de serviteurs mécontents, qui le servent

par force et causent des troubles continuels.

" Il y en a dont les plaintes sont vraiment dignes de risée. Ils disent que leur santé souffre dans la congrégation , comme si on y

entrait pour acquérir l'immortalité et l'exemption de toute infirmité. Il faut mourir; et avant de mourir, il faut être malade. Quelle

doit être la fin principale de celui qui entre dans la congrégation, sinon de plaire à Dieu, et de faire une bonne mort? Grâce

qu'ont déjà obtenu tant de nos bons frères qui sont allés dans l'éternité, et qui maintenant, comme je le tiens pour certain , sont

occupés à remercier Dieu de les avoir fait mourir dans la congrégation. Mes frères, quand vient l'infirmité, embrassons-la

comme venant de Dieu , et ne nous laissons pas séduire par les suggestions du démon. "

Passant ensuite à la manière de prêcher, il recommande celle qu'il a toujours pratiquée lui-même, qu'il avait si souvent

enseignée. " Que chacun renonce à la vaine gloire de briller dans la manière de prêcher la parole divine, comme font tant

d'autres. Je ne veux absolument pas, de ce style prétentieux, orné de périodes et de paroles choisies, qui sont la peste de la

prédication; car de cette manière, on perdrait peu à peu le style simple et familier par lequel nos missions n'ont cessé de faire,

grâce à Dieu, des prodiges de conversions! Lors même qu'il s'agit d'un discours sur quelque saint, il faut faire l'éloge de ses

vertus dans un style simple et familier, s'appliquant à conclure par des réflexions morales et utiles aux auditeurs. Nous ne

devons pas nous prêcher nous-mêmes; prêchons Jésus crucifié; il faut publier sa gloire, et non étaler notre vanité. Je prie Dieu

d'envoyer ses châtiments à ceux qui prêchent avec vanité; je désire, oui, je désire qu'ils soient dans l'impossibilité de monter

dans la chaire de vérité; j'espère que mes voeux seront exaucés.

" Mes frères, je vous aime tous plus que je n'aimerais un frère selon la chair; lorsqu'un de vous sort de notre compagnie, je

ressens une peine indicible. Mais quand je vois la gangrène s'attacher à un membre malade, quand il est besoin de faire usage

du feu, j'emploiele feu; quoiqu'il m'en coûte. Le Seigneur me conserve la vie dans cet âge avancé, afin de remédier aux

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