Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 34)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

désordres qui surviennent au détriment des missions; je suis résolu d'y remédier à tout prix. Dieu n'a pas besoin de beaucoup

de monde. Il suffit qu'il en reste peu, mais qui soient bons ; ce petit nombre fera plus de bien qu'une grande quantité d'autres qui

seraient imparfaits, superbes et désobéissants.

" Je prie toujours pour vous, mes frères, priez aussi pour moi; je fais un devoir à chacun en particulier de me recommander

particulièrement à Jésus pour qu'il me donne une bonne mort; elle ne doit plus tarder, à cause de mes infirmités et de mes

années; j'approche de ma soixante-seizième; j'espère que je me sauverai, et que dans l'autre vie je pourrai traiter avec Dieu les

intérêts de la congrégation. Je dis à tous ceux qui voudraient peut-être mépriser mes avis, qu'au jour du jugement ils m'auront

pour premier accusateur devant le tribunal de Jésus-Christ. Je n'ai jamais cessé de donner les mêmes avertissements à tous mes

frères; et, malgré tout cela, beaucoup ont tourné le dos à Dieu en quittant la congrégation. Ces malheureux et tous ceux qui leur

ressembleront, je les attends au jour du jugement!

" Encore un avis sur les jeunes frères qui ne sont pas encore prêtres. Lorsqu'ils auront à recevoir quelque ordre sacré, je veux

en être informé; car je ne permettrai pas qu'un seul soit ordonné avant que toute sa conduite n'ait été examinée, et qu'il ne soit

libre de toutes les exceptions établies dans les décrets de Sa Majesté. J'espère ne jamais faire la plus petite chose qui puisse

déplaire à Dieu et au roi ; c'est pourquoi, je vous prie tous en général et en particulier de m'écrire avec sincérité les défauts que

vous auriez observés dans chacun de nos ordinands, quoique je ne vous en aie point chargés d'ailleurs.

Je veux absolument que les jeunes gens n'aillent pas en mission avant l'âge de trente ans; quand il y aura, sous ce rapport

quelque dispense à donner par nécessité, je veux en être instruit.

" Je vous recommande à tous l'observance exacte des pratiques louables qui sont en usage parmi nous pour favoriser la piété et

la sanctification. Je recommande l'obéissance aux supérieurs, l'amour envers Jésus-Christ et sa passion ; je fais de même pour

l'oraison , les exercices spirituels et la retraite. Que celui qui aime Jésus-Christ obéisse, qu'il soit content de tout, et se tienne

toujours tranquille.

" Je finis en vous priant tous avec larmes de vous bien comporter et de ne pas me causer de chagrin pendant le peu de jours

qui me restent à vivre. C'est ce que me font espérer cet amour et le respect que vous m'avez toujours témoignés. Je vous bénis

tous. "

Les peines extérieures dans lesquelles se trouvait quelquefois la congrégation, le faisaient souffrir intérieurement. Les bons se

décourageaient; les autres s'affranchissaient de l'observance, et. semblaient ne craindre plus ni Alphonse , ni les recteurs. Dans

ces temps critiques, il fallait user de modération, aussi Alphonse jugeait qu'il n'était pas à propos d'augmenter l'incendie; et au

lieu de jeter l'huile sur le feu, il préféra mettre à profit les bonnes dispositions des uns pour retenir ceux que le démon pouvait

tenter et les empêcher de se joindre aux ennemis du dehors ; il temporisait et n'était plus si prompt à prononcer des exclusions.

Nous ne dirons pas en détail les tribulations intérieures ou extérieures de la congrégation, ni les travaux que le saint vieillard

exécutait par ses missionnaires, pendant son épiscopat; le pieux lecteur peut se représenter, dans mie perfection toujours

croissante, les mêmes prodiges de vertus et de grâces, que nous avons tant de fois admirés.

.

CHAPITRE. XX. Saint Alphonse assiste miraculeusement Clément XIV; il est consulté sur le futur conclave et sur les besoins

généraux de l'église.

On sait combien l'église fut cruellement agitée sous le pontificat de Clément XIV, et quels malheurs ces troubles présageaient à

la religion. Alphonse ressentait les plus vives alarmes, et offrait au ciel de continuelles prières pour la paix de l'église. Ses

afflictions redoublaient, en voyant la tempête se déchaîner dé plus enplus contre les Jésuites; il en parlait avec de profonds

sentiments de douleur : " Tout n'est qu'intrigue, disait-il , de la part des Jansénistes et des incrédules. S'ils parviennent à

renverser la Compagnie, leurs désirs seront accomplis ; et, si ce boulevard vient à tomber, quelles convulsions dans l'église et

dans l'Etat! Les Jésuites une fois détruits, le Pape et l'église se trouveront dans la plus fâcheuse situation. Les Jésuites ne sont

pas le seul point de mire des Jansénistes ; ils en veulent à la compagnie de Jésus pour frapper plus sûrement l'église et les Etats.

"

Telles étaient les pensées et les craintes d'Alphonse ; mais les jugements de Dieu sont impénétrables. Clément XIV, par un bref

du 22 juillet 1773, supprima la compagnie de Jésus. Ce fut pour Alphonse un coup terrible; il n'en parlait pas , mais sa figure

manifestait combien son coeur était navré. Lorsqu'il reçut le bref, il adora quelque temps en silence les jugements de Dieu dans

la conduite de son Pontife ; puis , prenant la parole : " Volonté du Pape, s'écria-t-il, volonté de Dieu! " Et l'on n'entendit plus

de. sa bouche une seule parole qui manifestât sa peine intérieure. Le grand vicaire et d'autres personnes de distinction voulant

jeter le blâme sur les dispositions du souverain Pontife : " Pauvre Pape! s'écria le saint évêque, que pouvait-il faire dans les

circonstances difficiles où il se trouvait, tandis que toutes les couronnes demandaient cette suppression? Nous ne pouvons

qu'adorer en silence les secrets jugements de Dieu et nous tenir en paix. Cependant, ne restât-il qu'un Jésuite au monde, il

suffirait pour rétablir la Compagnie! "

Dans la matinée du 21 septembre 1774, Alphonse, après av ir fini la Messe, se jeta contre sa coutume dans son fauteuil; il était

abattu, ne faisait aucun mouvement, n'articulait aucune parole et ne demandait rien à personne. Il resta ainsi tout le jour et la nuit

suivante : durant tout ce temps, il ne prit aucune nourriture et ne chercha pas à se déshabiller. Les domestiques, ne sachant ce

qui allait arriver, se tenaient à la porte de sa chambre; mais aucun n'osait entrer.

Le 22, au matin, il n'avait pas changé d'attitude; on ne savait plus que penser ; il était dans une extase prolongée. Lorsque

l'heure fut plus avancée , il agite la sonnette pour annoncer qu'il veut célébrer la sainte Messe. A ce signe, non-seulement le

frère Antoine, mais toutes les personnes de la maison accoururent avec empressement. En voyant tant de monde , Monseigneur

avec un air de surprise demande ce qu'il y a. " Ce qu'il y a? lui répondirent-ils; depuis deux jours vous ne parlez plus, ni ne

mangez, et vous ne donnez plus aucun signe de vie. " — "C'est vrai, répliqua Alphonse ; mais vous ne savez-pas que je viens

d'assister le Pape qui vient de mourir! " On crût que c'était nn songé ; mais on ne tarda pas i recevoir la nouvelle de la mort du

Pape Clément XIV , décédé au moment même où Alphonse avait repris ses sens. Cette miraculeuse assistance est

invinciblement constatée par les procès juridiques, et la congrégation des rites.

Le cardinal Castelli connaissait la haute réputation de sainteté dont jouissait Alphonse; il savait combien où le vénérait pour sa

sagesse que l'on disait inspirée de Dieu ; il.connaissait aussi la grande vénération que le sacré collège des cardinaux avait pour

le saint homme; il conçut l'idée de demander à Alphonse avant le conclave une lettre détaillée sur les abus qu'il y avait à

réformer dans tous les ordres de la hiérarchie ecclésiastique. Le cardinal voulut que ce mémoire fût présenté au conclave et

servît à déterminer l'élection d'un Pape capable de remédier à tous les maux dé l'église. Une pareille commission l'effraya ; mais,

comme elle lui était imposée par un cardinal qu'il avait en grande estime, il se recommande à Dieu, et se décide à exposer ses

sentiments de la manière suivante dans une lettre du 23 octobre 1774.

" Très-Révérend cardinal, vous me demandez mes sentiments sur les affaires présentes de l'église et sur l'élection d'un Pape.

Eh! quel sentiment puis-je vous exposer , moi pauvre évèque? Tout ce que je trouve à dire , c'est qu'il faut prier et prier

beaucoup; pour relever l'église de l'état de relâchement et de confusion où sont généralement tombées toutes les conditions, la

prudence et la sagesse humaines sont insuffisantes; et pour y porter remède, il faut le bras puissant de Dieu. Ainsi, il faut prier

Jésus-Christ de donner à son Eglise un chef qui ait quelque chose de plus que la science et la prudence humaines, que l'esprit

de Dieu remplisse d'un grand amour et d'un grand zèle pour sa gloire , et qui soit entièrement détaché de tout parti, et sache

résister aux attaques du respect humain. Si, pour notre malheur, nous avions jamais un Pape qui n'eût pas uniquement en vue. la

gloire de Dieu , le Seigneur l'assisterait moins, et les choses iraient de mal en pis. Les prières sont le remède à de si grands

maux. Non-seulement j'ai imposé à " toutes les maisons de ma congrégation de prier avec plus de ferveur pour l'élection du

nouveau Pontife; mais encore ,j'ai ordonné " dans tout, mon diocèse à tous les prêtres, séculiers et réguliers, de dire à la messe

la collecte: Pro eligendo summo Pontifice.

Voilà le meilleur sentiment que je puis vous communiquer. Plusieurs fois le jour, je prie moi-même pour cette élection; mais que

peuvent mes froides prières? Néanmoins, je mets toute ma confiance dans les mérites de Jésus-Christ et de la très-sainte

Vierge Marie; et j'espère qu'avant ma mort, que mon âge avancé et mes infirmités m'annoncent être bien prochaine, le Seigneur

me consolera, en me faisant voir l'église soulagée. Moi aussi, je désirerais, comme votre Eminence , de voir réformer tous les

désordres ; sur cette matière, il me vient mille pensées que je souhaiterais ardemment communiquer à tous, si la vue de ce que

je suis ne m'en ôtait la hardiesse, en m'avertissant qu'il ne m'appartient pas de réformer le monde. " Et le saint vieillard continue

en exposant avec modestie et simplicité les plus austères conseils, et les directions les plus sages pour la conscience du futur

vicaire de Jésus-Christ, et pour le bien de son église.

.

CHAPITRE XXI. La démission de saint Alphonse est acceptée. Deuil général et regrets de son diocèse; ses humbles adieux.

Le successeur de Clément XIV n'était pas encore élu ; Alphonse pensa de nouveau à donner sa démission. Octogénaire et

paralytique, il trouvait insupportable le poids de l'épiscopat; il ouvrit son coeur au père Villani, alors en mission à Tarente, et lui

écrivit le 9 novembre 1774: " La pensée de donner ma démission m'est revenue ; recommandez cette affaire à Jésus-Christ

parce que je ne veux pas suivre ma volonté, mais faire ce qui plait à Dieu; je veux me soumettre à l'obéissance. Pour le

moment, il ne s'agit pas encore d'en parler; j'attendrai que le Pape soit nominé. " Il lui expose ensuite avec simplicité et candeur

les raisons pour. et contre. sa démission, et ajoute en finissant: " Lorsque vous viendrez nous en parlerons ; car je veux

uniquement la volonté de Dieu. "

Il consulta aussi plusieurs personnages prudents et zélés; tous furent d'avis qu'il pouvait sans scrupule abdiquer le fardeau. Le

père Villani pensait que le Pape n'y consentirait pas; mais Alphonse répéta plusieurs fois : " N'en doutez pas ; le saint Père

acceptera. Je suis certain que je mourrai dans la congrégation ; et même j'y mourrai comme simple sujet; vous le verrez. " Il

prophétisait ; mais on ne comprit pas alors le mystère.

Le 15 février 1775 , le cardinal Braschi fut,élu Pape, sous le nom de Pie VI. Peu de temps après, Alphonse écrivit au père

Villani : " Donnez-moi du courage; montrez-moi que je fais la volonté de Dieu, ,en quittant le diocèse. " En même temps, il

adressait à Pie VI une demande, où il exposait son âge, ses infirmités, l'état de son diocèse , et la confiance avec laquelle il

attendait l'agrément de sa Sainteté, avec sa bénédiction , afin que dès ce jour il put tranquillement se préparer à la mort. Il faisait

aussi appuyer sa supplique.par les dignitaires les plus recommandables. Dès que le diocèse de Sainte-Agathe apprit les

démarches de son digne évêque , l'affliction fut générale; tous adressaient des voeux au ciel pour la conservation du tendre père

et du bon pasteur. L'infatigable vieillard, malgré sa position qui semblait légitimer un repos anticipé; redoublait de soins et de

travaux pour le, bien de son peuple. Il animait les prêtres au travailpar ses exhortations et ses exemples, redoublait de

sollicitude pour son séminaire , faisait donner des missions pourachever de sanctifier les âmes confiées à sa tendresse , en

réglait les circonstances et les détails,avec le plus grand zèle et la plus haute sagesse.

Pie VI appréciait trop bien le zèle et les succès du saint évêque, pour accepter sa démission; mais un jour, recevant les

hommages de deux religieux de sa congrégation, il leur demanda comment se trouvait Monseigneur de Liguori. Les

missionnaires, impatients de revoir ce bon père ait milieu d'eux , et certains de lui faire une chose agréable , confirmèrent

très-amplement ce que le Pape avait appris de ses infirmités : " Très-saint Père; son état fait compassion : sourd, aveugle,

accablé de maux, il n'a plus même l'apparence d'un homme. " " Ah! s'il en est ainsi, dit le Pape, il ne faut pas l'affliger! "

Aussitôt il lui fit écrire combien il appréciait ses mérites et ses services , mais qu'il reconnaissait la justice de ses motifs.

Alphonse, transporté de joie, écrivit au père Villani, alors en mission à Capoue : " Que la divine volonté soit faite!... Je quitte le

diocèse sans scrupule, car je le quitte par obéissance. " Mais bientôt le deuil fut universel dans le diocèse. Un archidiacre

s'écria : " C'est un châtiment de Dieu; nous n'avons pas su apprécier ce saint évêque! "

Tous les chanoines, tous les gentilshommes, ceux même qui ayaient :éprouvé sa rigueur, rendaient justice à son mérite et

laissaient éclater leurs regrets. " Que faites-vous , Monseigneur? le tort que votre abdication fait au diocèse est irréparable! "

— "Ah! disait un autre, le grand âge et la paralysie de Mgr n y font rien! son nom seul pouvait gouverner le diocèse ! " —

"Pensez-vous , disait le saint vieillard, que je, ne sois pas triste de partir? Dieu le veut ainsi; j'ai déclaré au Pape, que si mon

diocèse devait en souffrir le moindre dommage , j'étais disposé à traîner la charrue jusqu'à la mort. Si je nous quitte de corps ,

mon coeur reste avec vous! " Le clergé perdait sa lumière et son modèle; les classes élevées perdaient le confident discret des

peines qui empoisonnent le bonheur apparent des riches ; mais les pauvres et les âmes souffrantes étaient surtout inconsolables.

Ils s'écriaient : " Nous n'aurons plus Monseigneur pour nous consoler! Qui plaidera,pour nous,près des magistrats , ou des

créanciers? Quand nous allions à la montagne, nous laissions nos enfants au palais de Monseigneur , nous étions sûrs qu'ils

seraient nourris ; maintenant qu'il va partir, à qui donc aurons-nous recours?"

Hors du diocèse les impressions étaient les mêmes. L'un disait: "Si Monseigneur de Liguori dépendait de moi, je le ferais rester

dans son diocèse; sa présence est suffisante pour le gouverner. " L'archevêque de Capoue disait: " Le pape accepte la

démission de Mgr de Liguori qui faisait tant de bien dans l'église; et il refuse la mienne, à moi qui suis un serviteur inutile ! "

La renonciation fut formellement acceptée en consistoire , le 17 juillet. A cette nouvelle, quelqu'un du diocèse dit à

Monseigneur : " Votre Grandeur semble porter la tête plus droite qu'auparavant. " — " Oui, répondit Alphonse; on a ôté de

mes épaules le mont Taburno. " C'est le nom de la montagne voisine de Sainte-Agathe.

En remerciant le Pape, Alphonse , loin de solliciter une pension de retraite, ou un titre d'évêque in partibus, comme c'est l'usage

en Italie, demanda seulement de garder les priviléges spirituels annexés à l'épiscopat, surtout pour l'autel portatif. Le saint Père

l'exauça dans le sens le plus étendu, et même lui offrit une pension sur les revenus de l'église de Sainte-Agathe. Alphonse, pour

ne point grever cette église, détermina un chiffre très-modéré, à la grande édification du souverain Pontife. Quelque temps

auparavant, il avait écrit à son frère: a Vous ciaignez peut-être une réclamation sur ma part d'héritage. Soyez sans crainte; si je

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