Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 36)
notre âme.
CHAPITRE I. Alphonse retourne à Nocera, édifier et soutenir sa congrégation souffrante.
Alphonse, délivré des honneurs et du fardeau de l'épiscopat, comptait lesjours, en. attendant l'heureux instant où il pourrait aller
mourir dans sa chère cellule de Nocera. Enfin, le 27 juillet 1775, dés qu'il fit jour, il donna la dernière bénédiction à sa chère
église de Sainte-Agathe et à son peuple, distribua largement l'aumône à la foule des pauvres, et monta en voiture avec le Père
Villani. On ne pourrait décrire l'attendrissement et les regrets du peuple ; le clergé pleurait, les gentilshommes aussi ;les pauvres
éclataient en douloureux gémissements. Cotte affliction perçait le coeur d'Alphonse ; il ne put voir tant de larmes sans en verser
luimême. Lorsqu'il se fut mis en route , il adressa ses prières ordinaires à ses patrons, et recommanda particulièrement à la
protectionde Jésus-Christ et de la très-sainte Vierge la terre d'Arienzo et tout le diocèse de Sainte-Agathe; puis il continua son
chemin en récitant, avec le Père Villani, le saint Rosaire et les Heures canoniales.
Il faisait beau voir ce vénérable évêque , de famille princière, chercher la retraite dans une pauvre cellule, monté sur une
misérable voiture, et rapportant sur un simple mulet son pauvre bagage , accepté à titre d'aumône ! Mais il avait le plus riche
cortège : une population immense , inconsolable, une foule de pauvres fondant en larmes , qui ne pouvaient quitter un si bon
père ; le deuil universel redisait assez haut les éloges de sa vertu, de sa grandeur et de son mérite !
Arrivé à Nole vers l'heure du dîner, il voulut dire la sainte messe; car , dans l'émotion que lui causait son départ , il n'avait pas
voulu la dire à Arienzo. Souffrant, accablé au dernier point, il la célébra en présence de tout le séminaire. On versait des larmes
de tendresse en voyant sa dévotion.
Dieu se plut à faire éclater, par un miracle, la sainteté de son serviteur. Depuis un an , Michel Menichino, à la suite d'une fluxion,
avait la vue tellement affaiblie, qu'il ne pouvait plus marcher sans guide. On avait tenté différentes cures à Naples et à Nole,
mais son mal avait empiré au point de le rendre entièrement aveugle. Lorsqu'il apprend qu'Alphonse est au séminaire; plein de
confiance dans son pouvoir auprès de Dieu, il s'y fait conduire, se jette à ses pieds, et le prie, en versant des larmes, de faire un
signe de croix sur ses yeux. Alphonse attendri fait ce qu'il demande, et l'aveugle recouvre la vue.
L'allégresse fut grande parmi les habitants de Pagani, lorsqu'ils revirent Alphonse au milieu d'eux. Son état excitait la
compassion générale; mais on répandait surtout des larmes d'émotion en se rappelant la promesse qu'à son départ pour
Sainte-Agathe , il avait
faite, treize ans auparavant , de venir terminer ses jours à Nocera. En descendant de voiture, il se vit entouré d'une multitude.
Tout le clergé et un grand nombre de gentilshommes s'empressèrent pour lui baiser la main et recevoir sa bénédiction. Lorsqu'il
fut sur les degrés, il s'écria avec transport : " Gloria Patri, etc. La croix que je porte sur la poitrine était bien pesante lorsque je
montais l'escalier d'Arienzo; mais aujourd'hui, quelle est devenue légère! Gloria Patri, etc. " Arrivé au choeur, il se jeta la face
contre terre devant le très-saint Sacrement, et dit : " Mon Dieu, je vous rends grâces de m'avoir délivré d'un si grand fardeau!
Mon Jésus , je n'en pouvais plus! "
Alphonse retrouva sa congrégation extrêmement abattue par les nombreuses persécutions de ses ennemis; beaucoup y avaient
perdu cette force d'âme qui les animait au commencement. Les vicissitudes de la persécution et cette crainte qu'avaient les
sujets d'être chassés d'un jour à l'autre , les jetaient dans une grande perplexité ; si l'on ne quittait la congrégation , on y vivait
du moins dans le malaise , et chacun faisait son plan pour l'avenir. Ce découragement faisait une profonde plaie dans le cœur
d'Alphonse. Dès sa rentrée, il s'efforça d'exciter la confiance dans la protection d'en-haut, et dans la très-sainte Vierge Marie. "
Les persécutions , disait-il , sont aux aeuvres de Dieu ce que sont en hiver les gelées aux plantes fortes ; loin de leur nuire, elles
les aident à pousser de plus profondes racines , et les rendent plus fructueuses. Il n'y a que le ver qui puisse nuire aux plantes.
Les vers que nous devons éviter sont les fautes et les manquements volontaires; corrigeons-nous, et Dieu ne manquera pas de
nous protéger. Une seule inobservance me fait plus de peine que toutes les persécutions. Baisons les murs de notre cellule; et ,
à mesure que nous nous verrons plus persécutés, tenons-nous plus étroitement unis à Jésus-Christ. "
Tous les samedis, il ne manquait pas de se traîner à la chapelle, pour assister au chapitre des coulpes, et exciter ses enfants à
une plus grande perfection. Il prêchait avec ferveur sur les devoirs de la règle et sur les vertus particulières, dont il faisait
resplendir les moindres beautés. " Pourquoi sommes-nous dans la congrégation, dit-il un jour, sinon pour devenir des
saints ? Le but de Dieu en nous arrachant au monde, c'est notre sancti fication : s'il ne l'avait pas voulu ainsi, il nous aurait
laissés au milieu des dangers. " Il rappelait continuellement que la fin de l'Institut est le zèle pour le salut des âmes.
Il s'était engagé par voeu à prêcher tous les samedis les Gloires de Marie; et la maison célébrait ce même jour un salut avec
exposition du très-saint Sacrement. Brûlant du désir de voir honorer la Mère et le Fils, il ne manqua pas, dès le samedi qui
suivit son arrivée, de se faire conduire à l'église par le frèrelai et son serviteur, qui eurent la plus grande peine à le placer dans la
chaire. Dès qu'il parut en présence du peuple accouru en foule pour l'entendre, tous laissèrent échapper des cris
d'attendrissement; ils pleuraient en voyant ce vieillard brisé d'infirmités , et se réjoussaient en voyant se vérifier la prophétie qu'il
avait faite de venir mourir au milieu d'eux. Il prêcha comme s'il se fût bien porté ; et, dans la suite, il fit de même tous les
samedis.
Les religieuses voulurent aussi entendre ses instructions. Il ne manquait pas de les visiter; sa présence suffisait pour toucher les
cœurs. Deux personnes consacrées à Dieu vivaient dans une inimitié scandaleuse; mais rien qu'à le voir, l'une d'elles s'humilia,
courut se jeter aux pieds de son ennemie; et toutes deux, se demandant pardon, s'embrassèrent en toute charité. Un autre
jour, il consola doublement les religieuses et la prieure. du monastère. Celle-ci lui demanda un souvenir dans ses prières, pour
obtenir la guérison d'un cancer que les médecins regardaient comme incurable; !Monseigneur l'encouragea à souffrir avec,
patience
" Quand même votre mal empirerait jusqu'à la dernière extrémité, lui dit-il, ne vous affligez pas; remettez-vous entre les mains
de Dieu; embrassez le crucifix; vous ferez ainsi plaisir à Jésus-Christ; et votre douleur vous deviendra plus légère. " De retour à
la maison , Alphonse, compatissant aux souffrances de la religieuse, lui envoya un flacon d'eau pure, et lui fit dire de s'en arroser
la partie malade : la mère prieure l'ayant fait, le mal disparut, à sa grande consolation et à celle des religieuses.
Toujours fidèle à sa chère pauvreté, Alphonse la fit reluire dans sa retraite à Nocera; ses deux petites chambres en offraient un
miroir admirable. On y voyait aussi dominer son amour et sa tendresse pour le Sauveur et sa divine Mère. Dans Fune, qu'il
destina pour son oratoire, on voyait sur l'autel le grand crucifix qu'il avait reçu du père Longobardi, et au pied de ce crucifix une
très-belle image de Marie, au milieu de deux autres représentant la divine bergère et la Vierge avec le Saint-Esprit sur la
poitrine. Dès le matin jusqu'au soir, il était sur sa chaise, en présence de ces objets de dévotion; là, il faisait ses exercices de
piété, et s'occupait de la composition de ses ouvrages. La chambre était aussi ornée d'images qui représentaient en grand les
différents mystères de la Passion ; ses yeux rencontraient partout des souvenirs propres à nourrir sa ferveur. Cette chambre
n'avait pas d'autres ornements ; trois ou quatre chaises de paille et une petite table en formaient tout le mobilier. Il avait aussi ce
fauteuil grossièrement travaillé dont on lui avait fait charité à Sainte-Agathe.
Les médecins et le père Villani voulurent, pour lui prolonger la vie, qu'il continuât à faire chaque jour une petite promenade en
voiture. La dépense qui en résultait lui déplaisait beaucoup ; il voyait en cela quelque chose de superflu, et tourmentait souvent
les médecins pour obtenir la permission de s'en défaire. Oubliant qu'il était accablé d'infirmités, il pleurait et gémissait
continuellergent de ce qu'il ne faisait plus de pénitence. Il aurait voulu se donner la discipline aux jours établis par la règle; ruais
comment eût-il fait? Il avait besoin d'un aide pour se lever et se tenir debout.
La lecture des Livres saints, la méditation et la prière faisaient plus que jamais ses délices; sa vie était une conversation
continuelle avec Dieu. Il faisait tous les exercices de la communauté, et beaucoup plus encore. Après. sa méditation du matin, il
récitait les Petites-Heures, disait la sainte Messe, après une longue et fervente préparation; il faisait de même son action de
grâces; et, avant le dîner, sou examen particulier.
Après son repas, il prenait un peu de récréation avec plusieurs pères de la maison. Sa conversation roulait sur la piété, sur les
missions, ou sur tout autre sujet sérieux. Souvent, il mêlait à la conversation des plaisanteries et d'aimables traits d'esprit; car il
n'avait rien perdu de sa gaité et de sa vivacité naturelles. Dès qu'il fut nommé évôque, il ne voulut plus, toucher son clavecin. "
Monseigneur, lui disait-on, pourquoi ne jouez-vous plus? " Le bon père avait une réponse bien digne de son coeur : " Eh ! que
dirait le pauvre peuple? Il dirait : Pendant que nous sommes dans le travail et la misère, Monseigneur s'amuse! " Mais il reprit
son clavecin , après avoir donné sa démission ; il en jouait souvent, pour divertir la communauté. Il la divertissait et l'édifiait à la
fois, en exécutant les pieux cantiques de sa composition. Si la franche et cordiale gaîté était un jour bannie de la terre , il faudrait
encore la chercher dans les inimitables récréations des maisons religieuses.
Après une courte méridienne, d'obligation en Italie , Alphonse faisait sa lecture spirituelle, suivie d'une méditation sur la passion
de Jésus-Christ. Venait ensuite sa visite au Saint-Sacrement, à l'Eglise , nonobstant la difficulté de s'y rendre, ou plutôt; de s'y
faire traîner; elle durait souvent des heures entières. Après six heures, il reprenait sa méditation et récitait matines. Il faisait
ensuite le chemin de la croix, en parcourant les stations dans un long corridor. Nous ne dirons pas avec quelle ferveur, avant
son coucher, il faisait son examen de conscience et la prière du soir, attendant le sommeil, comme l'image de la mort.
L'infatigable vieillard saura trouver quelques intervalles libres dans la journée, pour lire les ouvrages nouveaux en faveur de la
religion, pour écrire des lettrés de félicitations et d'encouragement aux apologistes, et pour travailler à la composition de ses
propres
ouvrages.
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CHAPITRE II. Tribulations, tempêtes intérieures et extérieures contre la congrégation; fermeté, douceur, résignation et charité
de saint Alphonse, su milieu de ses épreuves.
La congrégation du très-saint Rédempteur, comme toutes les oeuvres instituées franchement pour la plus grande gloire de Dieu
et le salut des âmes , avait des ennemis puissants et acharnés , dans les divers ordres de la société. Nous ne donnerons pas le
fastidieux détail des persécutions et des calomnies; nous aimons mieux mettre dans tout son jour l'héroïsme des vertus que
déploya le saint fondateur clans de si terribles épreuves.
Lés ennemis faisaient à cette oeuvre divine un crime de ce qui faisait sa gloire , cherchaient des motifs de ruine, dans ce qui lui
donnait le plus de force surnaturelle , et s'écriaient hautement qu'elle allait périr, ou du moins ne survivrait pas au pauvre
vieillard.
" Ne craignons rien, disait Alphonse à ses enfants; je ne veux pas encore mourir! Dieu veut que je meure sujet dans la
congrégation, et non recteur-majeur!... Cette congrégation est l’œuvre de Dieu, et subsistera après ma mort. Notre
conservation dépend d Dieu et de la manière dont nous nous conduirons. Soyons unis à Dieu; observons notre règle, soyons
charitables envers tous; soyons résignés dans le malheur; attachons-nous à l'humilité!... Je me confie en Dieu; mais je ne veux
pas négliger les moyens humains..... Les prières sont nos armes; confiez-vous en Dieu; Jésus-Christ et la sainte Vierge ne
manqueront pas de nous consoler! " Il envoya, au mois de novembre 1776, une circulaire à toutes les maisons, pour
recommander le bon ordre et la parfaite observance des règles; il y recommande surtout la prudence, la charité, la vigilance, la
pauvreté, la mortification et l'humilité.
Il faisait diversion aux alarmes de ses frères, en les envoyant dans les diocèses, dans les maisons religieuses, déployer leur zèle,
et recueillir des moissons de grâces.
Il écrit des apologies, où s'unissent, d'une manière triomphante, la théologie et le droit; il adresse au Pape Pie VI un récit détaillé
de la naissance, des progrès, des travaux et des soulfrances de la congrégation, et obtient des grâces et priviléges nouveaux
pour le bien spirituel des âmes. Il déjoue toutes les menées de ses adversaires devant les ministres et les personnages influents
de la cour; et le roi accorde enfin les dispositions les plus bienveillantes pour la conservation et la prospérité des maisons déjà
fondées.
Attentif à tous les besoins, il console le pays attristé depuis six mois par une sécheresse obstinée; il ordonnè une procession, y
assiste lui-même, malgré ses infirmités; il donne plusieurs exercices de piété; enfin, il prédit, et obtient une pluie merveilleuse qui
rend à tout un peuple l'espérance et la joie.
A la fin de l'année 1778, le roi donna une marque toute spéciale de sa faveur, en choisissant la congrégation du saint
Rédempteur pour publier le jubilé, et promit des preuves de sa royale reconnaissance. Les principaux ennemis jetèrent en vain
un dernier cri de fureur et de désespoir; une mort prématurée et sinistre vint les frapper; et les autres cessèrent leurs aveugles
poursuites.
Après la tempête, saint Alphonse, comme un sage pilote, s'occupa de remédier aux maux et aux dommages que son navire
avait soufferts. Rien n'est plus admirable que ce mélange d'énergie et de douceur avec lequel il rappelle ses religieux à l'étroite
observance de la règle. " Dans la congrégation, disait-il, il faut édifier ou partir..... Mieux vaut que nous soyons peu, mais bons;
les autres nuisent à eux-mêmes et aux autres. "
Il savait, dans l'occasion, commander absolument. Il avait déterminé un changement de maison pour deux religieux; le recteur
faisait difficulté. a Par cette autorité que Dieu m'a donnée, lui écrivit saint Alphonse, je veux, je commande qu'à la réception de
la présente, vous disposiez tout ce qui est nécessaire pour le départ : je le veux ainsi, je commande; si je désire être obéi, ce
n'est point par vaine gloire, mais pour la gloire de Dieu. "
Il écrivait à un autre recteur : " J'ai bien réfléchi; j'ai pris cent fois conseil , avant de venir à cette résolution. Un peu plus
d'obéissance, si vous voulez plaire à Jésus-Christ! "
Dans une autre occasion : " Je n'agis point par èntètement! je suis recteur-majeur, et chef de la congrégation; à moi il appartient
de décider; à vous d'obéir! si vous détournez les yeux de l'obéissance et de l'étoile qui vous guide, c'en est fait de la
congrégation! "
Cette fermeté n'était jamais séparée de la prudence. Quelquefois, il n'intimait pas d'ordre, il parlait sur le prix de l'obéissance et
les maux causés par l'insubordination ; le sujet indécis réfléchissait et s'offrait de lui-même aux désirs du saint. Autant il savait
trancher, expulser, rejeter un sujet rebelle et mauvais; autant, il savait compatir aux faiblesses de caractère, et tempérer
l'amertume du commandement par la mansuétude et l'humilité. " Je vous plains, dit-il à un recteur, vous avez écrit dans le
trouble.... Je vous avais écrit avec toute l'affection que j'ai pour vous.... Votre piété devait recevoir en paix cette mortification....
Le père Villani m'a fait la même réprimande à moi-même. Grâce à Dieu! je l'ai reçue en paix; elle m'a servi à être, dans