Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 37)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

l'occasion, plus modéré et plus humble. "

Lorsqu'il vit sa congrégation justifiée des calomnies de ses ennemis, Alphonse comptait sa quatre-vingt-troisième année et

semblait pouvoir finir en paix sa longue carrière ; mais une nouvelle tempête ne devait pas tarder à lui faire éprouver les plus

cruelles angoisses. Le démon qui n'avait pu prendre la place eu assiégeant ses murs, suscita la trahison dans l'intérieur pour la

réduire à se ruiner elle-même.

La règle, confirmée par le Pape, n'était pas encore sanctionnée par le gouvernement. On avait obtenu, par un décret du 21 août

1779, l'approbation royale sur différents points; alors on crut le moment favorable pour demander une approbation générale qui

pût mettre un terme à toutes les tentatives des adversaires. Le projet ne déplut point à Alphonse; il voulut toutefois qu'on agît

avec prudence et qu'on prît conseil de personnes sages et éclairées.

On confia l'affaire au père Ange-Majone, l'un des consulteurs généraux, qui s'était jusque-là bien acquitté de sa charge, et

continuait de fréquenter les tribunaux et la cour, dans les intérêts de la congrégation. Alphonse, jaloux de la règle, protesta

plusieurs fois qu'il n'y permettrait aucun changement; seulement il torr sentait à passer ce qui avait rapport aux acquisitions

défendues par le roi. Le père Majone ne paraissait pas sans crainte. " Si l'on fait opposition, disait-il, et si nous recevons un

refus du roi, ce sera un coup dont nous nous ressentirons toujours, surtout si la chose devient publique; ce qui me paraît

inévitable, à moins que tout ne reste secret entre tous les consulteurs. " Ces raisons persuadèrent Alphonse et les autres

membres du conseil, qui prêtèrent tous le serment de garder le secret sur tout ce qui se ferait dans le cours de cette affaire.

Mais le père Majone ne fut pas fidèle, et voulut être pl s sage qu'Alphonse et le Saint-Siège. De concert avec le consulteur qui

lui avait été adjoint à Naples, et, comme lui, imbu de l'esprit de nouveauté , il fit à la règle les changements les plus arbitraires.

Malgré ses précautions pour tenir les choses secrètes, il ne tarda pas à faire soupçonner ses intentions, et le bruit se répandit

parmi les religieux qu'on allait faire des innovations à la règle. L'alarme fut générale; on communiqua les craintes à Alphonse ; le

pauvre vieillard , qui n'avait aucun motif de soupçonner une trahison, s'efforrait de rassurer tout le monde.

Le père Majone vient au mois de septembre à Notera, présente à Alphonse le règlement de sa composition , lui assure que,

sauf ce qui regarde les acquisitions, tout le reste est conforme à. la règle. Le vieillard ne pouvant lire lui-même, à cause de

l'écriture qui était petite et indéchiffrable, chargée de ratures et de renvois, le donne à. examiner au père Villani.

Comme le père Majone était d'un caractère violent et fait pour imposer, le père Villani n'eut pas le courage de s'élever contre

lui ni contre son collègue. Il va trouver Alphonse; et, craignant de l'accabler par la révélation d'une si triste nouvelle, lui dit que

tout va bien; Monseigneur se tranquillise dans l'attente d'un heureux dénoûment. De retour à Naples , le perfide consulteur

consomme l'œuvre d'iniquité, obtient l'approbation royale pour la prétendue règle; et, par une lettre captieuse, entretient le saint

vieillard dans son illusion.

Le 27 février 1780, troisième dimanche de carême, la règle mutilée parvint à Notera, accompagnée d'une lettre officielle du

grand aumônier. Le soir même, les pères firent si bien auprès du père Villani, qu'ils eurent le règlement entre les mains.

Personne n'alla se coucher, mais on se partagea les feuilles pour en prendre copie. Il ne faisait pas encore jour, qu'on vint

réveiller Alphonse pour lui annoncer la brèche faite à la règle, et lui demander justice. A cette nouvelle, le vieillard demande les

pages fatales, les parcourt de ses yeux affaiblis; et, la douleur dans l'âme, s'écrie : " Cela ne se peut, cela ne se peut! " puis, se

tournant vers le père Villani : " Don André, lui dit-il, je ne m'attendais pas à cette déception de votre part; " et, s'adressant à la

communauté : " Je mériterais, dit-il, d'être traîné à la queue d'un cheval! Je devais tout lire moi-même, en qualité de supérieur. "

Jetant ensuite sur le crucifix ses yeux baignés de larmes, il s'écria : " Mon Jésus, pardonnez-moi!... Vous savez, ajoutat-il, en

s'adressant à la communauté, combien il m'en coûte pour lire une ligne. " Puis, donnant cours à ses larmes : " J'ai été trompé, "

dit-il en sanglotant; et il se tut. Il passa toute la matinée dans un profond silence et dans un tel accablement, que la douleur

semblait l'avoir anéanti; c'est à peine s'il consentit à prendre quelque nourriture qu'il arrosa de ses larmes. " Ah! Seigneur!

répétait-il, ne châtiez point les innocents; mais punissez le coupable qui a gâté votre oeuvre. " Enfin, le coeur percé par ces

cruelles angoisses, Alphonse ne dormit plus, et bientôt sa vie fut en danger.

Le père Majone, voyant l'opposition qu'on lui faisait, se para d'un faux zèle; feignant d'avoir pitié d'Alphonse, il représenta au

grand aumônier le pauvre vieillard comme succombant d'affliction au milieu de ses enfants rebelles. Alphonse lui écrivit à

Naples, le 20 mars 1780, sans lui parler de son infidélité : " C'est en tenant embrassés les pieds de Jésus-Christ, lui dit-il, que

je vous écris cette lettre; je vous prie de faire la même chose de votre côté, dans ces jours où Jésus-Christ a donné sa vie pour

notre amour. Mon cher Don Ange, oublions tout le passé, et mettons sous les pieds tout ce qui a été fait. Je vous prie de vous

retirer dans votre maison de Ciorani; et si cette maison ne vous plaît pas, choisissez celle que vous voulez. Soyez sûr que pour

moi, je vous aimerai comme auparavant, et plus qu'auparavant; je suis prêt à vous en donner des preuves. Vous resterez

consulteur général, comme ci-devant, et vous donnerez votre avis dans toutes les affaires importantes de la congrégation. Pour

votre honneur, abandonnez-le entre mes mains, je ne cesserai de le défendre dans la congrégation et auprès des étrangers.

Tranquillisons-nous donc, je vous en prie. par les plaies de Jésus-Christ; je n'ai rien d'autre à dire. Prenez conseil du très-saint

Sacrement, et ensuite donnezmoi une réponse, quand il vous plaira. Je vous bénis et prie Jésus-Christ de vous remplir de son

saint amour, et de vous attirer tout à lui comme il le désire. "

Le même jour il écrivit au père Corrado : " J'ai cru devoir agir en toute douceur avec le père Majone, parce que c'est ainsi que

le veut et me l'inspire Jésus-Christ. Je lui ai écrit une lettre toute bienveillante, en le priant, pour l'amour de Jésus-Christ,

d'oublier tout le passé. Je continuerai d'agir ainsi à sou égard, jusqu'à ce que le Seigneur nous ait rendu la paix. Je l'ai prié de se

retirer à Ciorani ou dans telle autre maison qu'il lui plaira : j'espère que par ce moyen, qui certainement plaît à Jésus-Christ,

j'obtiendrai la paix et tout le reste. Il faut avoir patience et nous recommander à Jésus-Christ et à la Vierge Marie qui est la

Reine de la paix. "

Bien loin de se rendre à des procédés si pleins d'amour, le père Majone s'enflamma toujours plus contre la congrégation et

contre Alphonse lui-même. Voyant ses desseins traversés, il était résolu d'adresser une supplique au roi, pour contraindre les

sujets d'embrasser le nouveau règlement, sous peine d'être chassés de la congrégation.

Les sujets, se voyant sommés, par les lettres réitérées du grand aumônier, de suivre une règle dont ils n'avaient pas promis

l'observance, réclamèrent tous contre les consulteurs et contre Alphonse lui-même, qui avait tenu la chose secrète. Le

mécontentement alla si loin qu'on perdit pour Monseigneur cette vénération qu'on lui avait toujours témoignée. Le pauvre

vieillard, ne sachant sur quel point se diriger au milieu d'une mer si orageuse, ne faisait que gémir en silence aux pieds du

crucifix. N'ayant aucune autre espérance que la protection du grand aumônier, il lui écrivit encore une longue lettre, pour lui

faire mieux connaître la situation critique où il se trouvait. Il lui dit, entre autres choses, que, si la règle était changée, il regardait

la congrégation comme détruite, et que s'il ne daignait pas se prêter à y porter remède, lui-même était en danger d'en perdre la

vie.

Dès le 25 janvier de cette année 1780 , Alphonse avait prévu cette tourmente. Se réveillant d'une profonde méditation, il dit

aux pères, et écrivit le même jour ait père Majone à Bénévent : " Je prévois que, cette année, le démon fera tous ses efforts

pour nous renverser. Que votre Révérence fasse donc réciter en commun tous les soirs les courtes prières marquées sur le

papier ci-inclus, depuis le mois de février jusqu'à la fin de mai. "

.

CHAPITRE III. Les épreuves redoublent; la calomnie fait tomber Alphonse dans la disgrâce du souverain Pontife ; il est déchu

de son titre de supérieur; soumission héroïque au Pape et au nouveau supérieur; horribles tentations et victoire.

Il advint à Alphonse ce qui arrive parfois au pilote aux prises avec la tempête, qui, pour se sauver d'un écueil, se jette dans un

autre. Pour rétablir l'ordre et la paix dans la congrégation ; sans encourir la disgrâce du Pape ni celle du roi, il suspendit

l'exécution du règlement. Après avoir recommandé l'affaire à Dieu, et imploré pendant plusieurs jours la protection de la

très-sainte Vierge, il décida que dès le retour des missionnaires, on tiendrait une assemblée générale composée de deux sujets

de chaque maison , et que, d'un commun accord , après avoir examiné les choses, on présenterait au roi le résultat des

délibérations. Il fit consulter à cet effet plusieurs personnages de Naples; tous lui assurèrent que ces mesures auraient la plus

heureuse issue.

Lorsque le grand aumônier fut persuadé du mécontentement général, il se montra porté à favoriser Alphonse, qui s'empressa

d'en faire part à toutes les maisons, en recommandant la paix. Il leur fit ensuite savoir qu'une réunion était fixée au ter mai; et

que deux sujets devaient être élus dans chaque maison, à la majorité des voix, pour composer cette assemblée.

La maison de Frosinone comptait alors parmi ses membres un caractère remuant et inquiet, partout à charge à la communauté,

et sans cesse transféré d'un lieu à un autre. Ces changements ne lui plaisant point, il s'irrita contre le saint fondateur, et profita

des circonstances, pour désaffectionner les maisons des états pontificaux, etles rendre indépendantes. Des démarches furent

faites, le 3 février, pour obtenir qu'un conseil fut tenu à Rome; Alphonse y fut dénoncé comme complice de la nouveauté et

déchu de sa dignité de supérieur; on décida que le Pape en serait informé , et qu'on le supplierait de convoquer un chapitre

général des maisons de ses Etats, pour prononcer leur démembrement de celles du royaume, et leur donner la faculté de se

choisir un chef. D'autre part, Alphonse n'ayant pu présider l'assemblée qu'il avait convoquée , on y prit les décisions les plus

arbitraires, tant au mépris qu'en faveur de la règle. Au milieu de cette confusion, le turbulent procureur de Frosinone ne perdit

pas de vue son dessein criminel; voulant se soustraire à l'autorité d'Alphonse , il fit tous ses efforts pour consommer la scission

entre les maisons du royaume et celles des Etats. Ne pouvant réussir dans ses injustes prétentions, il se retira de Nocera avec

ses partisans, l'esprit rempli de méchantes pensées; et la réunion, qui devait procurer la paix, fut pour la congrégation une

occasion de haines et de discordes.

Pendant les douze jours que dura cette lutte , Alphonse fut comme le point de mire; sa neutralité à l'égard des partis le fit

regarder comme la cause de tout le mal. Les uns lui reprochaient d'avoir gardé le secret avec les consulteurs , les autres, de

n'avoir pas prêté l'oreille aux réclamations générales; et, au lieu d'admettre ses raisons, ne considérant que le malheur présent,

on oubliait le respect dû à sa personne et on l'accablait de reproches. Un zèle mal réglé ne peut manquer de donner dans les

derniers excès : " Vous l'avez fondée, lui disait-on, et vous l'avez détruite. Nous ne savons si Dieu vous pardonnera cette faute.

" Il souffrait en silence, attribuant tout à ses péchés; loin de se plaindre , il répondait par des paroles respectueuses et

bienveillantes : quelque amers que fussent ses chagrins, il les recevait comme de la main de Dieu, et s'offrait à boire jusqu'à la

dernière goutte ce calice dont la lie n'était pas encore épuisée. Alphonse ne trouva plus dans la congrégation l'esprit de

soumission qui régnait auparavant, ni, cette paix, cette harmonie qui unissaient naguère les maisons du royaume avec celles des

Etats. Dans les maisons même du royaume on vit naître plusieurs partis : chacun se constituait juge de ce qui s'était fait; les uns

approuvaient, les autres blâmaient la déposition des anciens consulteurs, et faisaient de même à l'égard de toutes les autres

décisions de la malheureuse assemblée.

Le turbulent procureur, pour humilier Alphonse et diviser la congrégation, se rendit à Rome, se présenta au Saint Père, et, avec

un grand étalage de zèle, lui exposa le dommage qu'avait subi la règle dans le royaume ; puis, par ses protestations de

soumission au Saint-Siège, il obtint la protection du Pape pour lui et les maisons des Etats. Il garda le silence sur la trahison

dont Alphonse avait été victime, et le représenta comme peu soucieux d'obéir aux ordonnances pontificales. Le Pape , trompé

par ces calomnies , ne pouvait cependant concevoir comment Alphonse , si dévoué au Saint-Siège , et comblé de ses faveurs,

avait pu donner dans de pareils écarts, au point d'altérer les sages règlements de Benoît X IV. Le procureur, poursuivant son

dessein perfide, se rendit favorables les membres de la sacrée Congrégation, et leur représenta que, si Sa Sainteté ne prenait

pas des mesures convenables pour arrêter le cours de ces nouveautés, Mgr de Liguori allait bientôt les introduire dans les

maisons de ses états. Ceci acheva d'indigner le Pape. Il fait venir Mgr Carafa, et lui ordonne d'écrire ce qui suit à l'éminence

Banditi de Bénévent. " Le Saint-Père, ayant appris que, dans la congrégation du Très-Saint-Rédempteur, on a fait et l'on veut

faire des changements aux règles et aux constitutions approuvées l'an 1749 par Benoît XIV d'heureuse mémoire, a ordonné

d'écrire à Votre éminence de faire savoir aux membres de la congrégation qui se trouvent dans les deux maisons de votre

diocèse, qu'ils doivent absolument observer les règles et constitutions approuvées par Benoît XIV, sans y rien changer. Sa

Sainteté veut que Votre éminence prenne copie des susdites règles et constitutions , et veille à ce qu'on ne leur fasse subir

aucune altération ; en cas contraire, Votre éminence en donnera avis à la sacrée Congrégation, pour qu'elle puisse y remédier

par des mesures efficaces. "

Cette disposition du Souverain Pontife, loin de déplaire à Alphonse, lui rendit courage : a Béni soit Dieu! s'écria-t-il. Par cet

ordre du Pape, les sujets des états n'ont plus liberté de faire des changements à la règle ! Mon Jésus, bénissez l'oeuvre ; c'est

vous qui l'avez faite !

Dés que la détermination du souverain Pontife parvint à la connaissance des maisons du royaume, un grand nombre de sujets,

fidèles à la règle, passèrent dans les deux maisons de Bénévent et de Saint-Ange. Cette transmigration fut pour Alphonse

d'autant plus douloureuse qu'il l'avait moins prévue, et qu'il se voyait abandonné par les jeunes gens, portion chérie de son

coeur. Toutefois , sa résignation fui toujours parfaite; et, baissant la tête, il bénissait la main qui le frappait. Mais, comme un

pilote intrépide n'abandonne jamais le gouvernail, Alphonse, sans jamais perdre courage, vit une dernière ressource dans la

protection du cardinal Banditi; il s'empressa d'y recourir : " Mon père et monseigneur, après mille pensées qui me sont venues

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