Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 38)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

dans l'esprit, j'ai finalement cru devoir m'adresser à Votre Eminence. Si elle veut sauver la congrégation , il faut qu'elle prenne

en main tous ses intérêts , pour agir librement, comme Dieu le lui inspirera; autrement les désaccords continueront parmi nous,

et nous ne viendrons jamais à un bon résultat. Il est nécessaire, je le répète, que vous preniez en main tous nos intérêts, sans

tenir compte d'aucun écrit fait par nous, non plus que de l'assemblée et des élections qu'on y a faites. Si même votre Eminence

veut m'ôter la charge de rècteur-majeur, qu'elle fasse comme bon lui semble devant Dieu. Tout mon désir est de voir la paix

rendue à ma pauvre congrégation; et je ne vois que votre Eminence qui puisse y parvenir. Ne prêtez l'oreille à personne, et

écrivez au SaintPère ce qui vous paraîtra le plus expédient pour ressusciter ce cadavre. Je prie la très-sainte Vierge Marie de

vous aider à triompher de tous les obstacles. J'ai ordonné à tous d'obéir aveuglément à votre Eminence. " L'insubordination des

sujets fit encore échouer ce sage expédient, et personne ne voulut soumettre son jugement à celui du cardinal.

Tandis qu'Alphonse, au milieu d'un océan de douleurs, mettait tout en oeuvre pour rétablir la règle dans le royaume; à Rome,

on lé faisait passer pour infidèle et prévaricateur. Lorsqu'il apprit confusément que le Pape prenait des dispositions au sujet des

maisons des Etats, il appela aussitôt, pour s'en informer, les Pères les plus anciens de Bénévent et de Saint-Ange ; mais on lui

répondit qu'on n'était pas tenu de lui obéir, puisqu'il n'était plus supérieur légitime. Ces paroles furent pour Alphonse un glaive

qui lui perça le coeur. Les combats intérieurs qu'elles lui firent éprouver mirent deux fois sanie en danger. C'était au

commencement d'août 1780. Son âme, inséparablement unie à la volonté de Dieu, attendait la mort avec calme; mais le

Seigneur pour couronner plus glorieusement son serviteur lui préparait de plus rudes épreuves. Il reçut de Rome l'ordre de

remettre à la sacrée congrégation les actes de la dernière assemblée et un compte exact des faits. Mais la cour de Naples

défendait alors avec la dernière rigueur d'entrer en relation sur aucune affaire avec la cour de Rome. Alphonse ne sachant à

quoi se résoudre, pour obéir au Pape et ne pas manquer envers le souverain, répondit, dans son embarras et sur le conseil qui

lui en fut donné, qu'il enverrait en novembre prochain deux de ses Pères à Rome pour donner de vive voix tous les

renseignements désirés. Il écrivit dans l'intervalle plusieurs lettres touchantes et bien humbles, et croyait regagner bientôt la

faveur du Saint-Siège ; mais Dieu ne permit pas que le Pape découvrît sitôt son innocence. Le procureur ne manqua pas de

faire passer le délai pour une supercherie dans l'intention de gagner du temps et d'éluder les ordres du Saint-Siège. Multipliant

les suppliques et les perfides insinuations, il exagéra de tout son pouvoir le prétendu délit d'Alphonse, et surtout le tort que

l'absence d'un chef occasionnait aux maisons des Etats, redoubla d'instances pour qu'un supérieur leur fût donné. Le centre

d'où partaient toutes les clameurs était la maison de Frosinone, cette maison pour laquelle Alphonse, quelques mois auparavant,

avait vendu ses quatre couverts, voulait vendre sa voiture et se priver du nécessaire. Le procureur fut écouté; et, à la faveur de

la mésintelligence qui régnait alors entre les deux cours de Naples et de Rome, il parvint à noircir Alphonse encore davantage.

Pie VI, mal informé , ne voyant à Rome aucun sujet de la congrégation pour justifier la conduite de l'accusé, déclara que les

maisons du royaume ne faisaient plus partie de la congrégation. Il dépouilla Alphonse de son autorité , et nomma le père

François de Paule président des maisons de ses Etats. O profondeur des jugements de Dieu! Qui jamais aurait imaginé

qu'Alphonse serait regardé comme peu soumis au Saint-Siège, et, comme tel, déposé, condamné et disgracié du souverain

Pontife? Ce coup fatal fut porté le 22 septembre 1780. Le procureur ne s'en tint pas là; il publia partout son odieux triomphe et

envoya des lettres ir tous ses amis du royaume , ne négligeant aucun moyen pour augmenter la honte d'Alphonse. Poursuivant

ses manoeuvres, il obtint de la pénitencerie un rescrit portant que la congrégation était abolie dans le royaume de Naples , et

qu'on n'admettrait plus aucune supplique adressée par les missionnaires du très-saint Rédempteur hors des Etats romains. Il fit

circuler dans les autres congrégations de cardinaux un écrit tendant à obtenir une semblable déclaration. Ces démarches

hypocrites étaient prises pour autant d'effets de son zèle. Plusieurs prélats, trompés par l'apparence, disaient dans leur

admiration: " Voyez avec quelle ardeur ce bon Père soutient l'honneur de Dieu et les droits du Saint-Siège! "

Au moment où Alphonse se préparait à communier et à entendre la messe, le Père Villani lui fit part de la décision prise contre

lui: Ce coup fatal l'interdit tout d'abord; mais bientôt, adorant la volonté divine dans celle du souverain Pontife, il dit en

s'inclinant profondément: " Dieu seul! Dieu seul! Il suffit que sa grâce ne me manque pas! Le Pape le veut ainsi, que Dieu soit

loué! " Il n'en dit pas davantage, continua paisiblement sa préparation, entendit la messe, et s'y fortifia du pain eucharistique.

Après son action de grâces, il sortit en voiture, selon sa coutume. Le démon vint (assaillir d'une horrible tentation; il lui

représenta la ruine de la congrégation comme son ouvrage et la punition de ses péchés; il voulut lui persuader que Dieu l'avait

abandonné et qu'il n'y avait plus pour lui d'espoir de salut. Dans ce conflit cruel„ il s'humilie et se confond, repousse la tentation,

et tâche de dilater son coeur par la confiance; mais son humilité lui semble fausse, et son espérance présomptueuse. Malgré

tous ses efforts, il ne voit de ressource que dans le désespoir; il hâte son retour à la maison; il n'est pas plutôt sur le seuil de la

porte qu'il se met à crier d'une voix déchirante: " Secourez-moi! Le démon veut me désespérer! secourez-moi. Je ne veux point

offenser Dieu! " A ces cris, les Pères Villani et Mazzini s'empressent d'accourir; et Alphonse de répéter; " Secourez-moi! le

démon me tente de désespoir! " Bientôt toute la communauté entoure le saint vieillard , qui dit en s'adressant à tous: " Mes

péchés sont cause que Dieu abandonne la congrégation! Aidez-moi, car je ne veux pas offenser Dieu ! Le démon veut me

désespérer! " Les Pères Villani et Mazzini parvinrent à le calmer en lui découvrant le piège du démon, et lui assurant que Dieu

n'abandonnerait pas son oeuvre. Il reprit courage , mais son corps affaibli demeura dans le plus grand accablement. Lorsque la

tentation fut dissipée, il répétait en se tournant vers le crucifix et l'image de Marie: " Ma mère, je vous remercie, vous m'avez

secouru ! Secourez-moi, ma bonne mère ! Mon Jésus , mon espérance , je ne serai jamais confondu! "

Le soir, il avait recouvré toute sa sérénité. " Le démon, dit-il, m'a tenté de désespoir; mais la Vierge m'a aidé, et, par la grâce

de Dieu, je n'ai fait aucun acte de défiance. " Cette même- tentation revint de temps en temps. e Le démon ne me quitte pas,

dit-il nn jour au Père Villani; mais je ne veux pas déplaire à Dieu. Jésus-Christ et la Vierge viendront à mon aide !

Il ne laissa jamais échapper la moindre plainte. " Le Pape , disait-il, a jugé ainsi , Dieu soit loué ! La volonté du Pape, c'est la

volonté de Dieu. " Le samedi suivant , il voulut , tout malade qu'il était, se rendre à l'église pour exalter, comme de coutume, la

très-sainte Vierge. " Priez Jésus-Christ et la Vierge; dit-il au peuple, pour notre pauvre congrégation , qui se trouve dans de

grandes tribulations, Priez-les pour que nous fassions leur sainte volonté et que nous ne leur causions aucun déplaisir. "

La correspondance à la grâce redouble les- forces de l'âme fidèle ; les victoires d'Alphonse le préparaient à de plus glorieux

triomphes. Non content d'avoir soumis sa volonté à celle du Pape, il voulut encore prêter obéissance au nouveau supérieur , et

résolut d'aller mourir en simple sujet dans la maison de Bénévent. Cette détermination héroïque était néanmoins plus admirable

que possible; car ses infirmités s'y opposaient. On eut beau le lui représenter , il persistait dans son dessein. Alors le Père

Villani , pour l'y faire renoncer, lui fit observer que , la règle n'ayant pas été abandonnée , la congrégation subsistait toujours

dans le

royaume. Alphonse lui répartit: " Quelque soit l'état des choses, le Pape ne reconnaît plus ces maisons comme faisant partie de

l'Institut. " Un seul motif le fit renoncer à son projet, ce fut le bruit que causerait à Naples une démarche de ce genre dans mi

temps oü le roi était en mésintelligence avec Rome. Mais si lu crainte de faire déplaisir au Pape suffit pour l'arrêter, il s'empressa

d'écrire au nouveau président pour lui protester de sou entière obéissance et de sa disposition à se rendre dans celle des

maisons qu'il lui plairait de désigner. Enfin il recouvra sa trarrquillité quand le Père de Paule lui eut commandé de rester à

Nocera , avec l'assurance qu'il faisait toujours partie de la congrégation. C'est ici le lieu de se rappeler la prophétie qu'il avait

faite par deux fois, c'est-à-dire en 1776 et 1774, concernant cette déposition que l'événement seul pouvait rendre croyable.

Les mesures du Pape furent comme un coup de foudre qui frappa les maisons du royaume : toute la congrégation se concentra

dans les Etats de l'Eglise. Ceux qui avaient le plus de respect pour Alphonse vinrent lui demander conseil, et ne reçurent que

cette réponse : " Obéissez au Pape. "

Insensible à sa propre humiliation, Alphonse ne pensait qu'à la désolation de ses enfants divisés ; mais ce qui l'affligeait le plus ,

c'était le déplaisir que cette scission causait au souverain Pontife, et la pensée si cruelle pour lui-même d'être tombé dans sa

disgrâce. " Le Pape est irrité contre nous, écrivait-il au Père-président, le 8 octobre; s'il savait que nous ations été en danger de

tout perdre, certainement il ne me condamnerait pas. J'espère lui faire tout connaître en son temps, et recouvrer ses bonnes

grâces; car je n'ai jamais oublié l'affection qu'il m'a toujours montrée à moi, misérable; et j'espère vivre et mourir en serviteur

très-fidèle de sa personne et de la sainte Eglise ! "

Alphonse n'oubliait pas les missions; comme un vaillant capitaine , après une grande défaite , rallie ses soldats et fait tête à

l'ennemi , il rassembla le peu de sujets qui lui restaient et les mit en campagne. Tandis qu'il montrait ainsi sa courageuse

sollicitude pour l'oeuvre des missions, les affaires de la congrégation, grâce aux calomnies du procureur, empiraient chaque jour

davantage. Au milieu de ces humiliations, il ne trouvait de consolation qu'à méditer la passion de Jésus-Christ et les vérités

éternelles , à lire et relire la vie du bienheureux Joseph Calasanze, dont la vieillesse avait été en proie à une cruelle persécution.

Hormis le temps qu'il employait à parler de choses nécessaires, il gardait un silence continuel et se tenait étroitement uni à Dieu.

.

CHAPITRE IV. Le souverain Pontife porte un grand coup à la congrégation et au coeur d'Alphonse; le saint vieillard s'élève au

degré le plus sublime de l'abnégation.

Un rayon d'espérance vint cependant ranimer Alphonse et ceux qui lui avaient gardé fidélité. Le roi, satisfait des services rendus

aux populations par la congrégation, avait promis de la récompenser. Alphonse lui demanda qu'il fût légalement permis à

chaque religieux, de faire le serment de vie commune, de pauvreté et de persévérance dans l'Institut ; et enfin auxcommunautés,

de demander quelques secours à leurs bienfaiteurs dans le temps des récoltes. La demande fut bien présentée et bien appuyée;

et le président de Paule lui était favorable.

Tout en prenant les moyens humains, Alphonse mettait toute son espérance dans la prière. Il ordonna que dans chaque maison

on exposerait, tous les soirs, pendant neuf jours , le très-saint Sacrement à l'adoration de la communauté, et qu'on réciterait

diverses prières qu'il détermina. Tous se revêtirent de l'esprit de pénitence; on célébra beaucoup de messes à cette. intention, et

l'on fit d'abondantes aumônes.

" Faisons tout ce que nous pourrons pour avoir la réunion, écrivit Alphonse au père de Paule. Si Dieu veut que nous soyons

séparés , je ne puis que dire : " Fiat voluntas tua. " J'ai déjà le pied dans la tombe; si , après ma mort, il y a deux

recteurs-majeurs, la congrégation se dissipera. Parlons clairement : supposé que nous ne parvenions pas à nous réunir, le pays

où nous pourrons gagner le plus d'âmes ne sera pas Rome, mais le royaume de Naples, où nos missions sont si nécessaires et si

désirées. Si nous restons divisés, la congrégation ne pourra plus faire le même bien. Du reste, l'unique prière que je fais

maintenant à Dieu, c'est que son bon plaisir s'accomplisse. "

Le roi accorda tout ce qu'on avait demandé. Cette nouvelle combla de joie Alphonse et toutes les maisons; mais le séditieux

procureur était plus envenimé que jamais.

Le souverain Pontife devait aller après Pâques aux Marais-Pontins ; Alphonse pria l'Eminente Banditi de se rendre en

personne, prés de Sa Sainteté pour l'informer de l'état des choses. Il fit la même prière à Mgr. Bergame, évêque de Gaëte, qui

était bien vu du Pape. Pie VI alla donc à Terracine, mais l'esprit préoccupé contre Alphonse et ses maisons. Mgr Bergame lui

dit tout ce qui pouvait dissiper ses préventions contre l'innocent vieillard, exalta le bien que la congrégation faisait dans les

provinces de Naples, où elle était presque seule pour se livrer aux travaux apostoliques. " Qu'ils exposent donc avec vérité tout

ce qui s'est fait, dit le Pape, car ce n'est pas bien de changer la règle d'une congrégation religieuse sans l'autorisation du

Saint-Siège. " Mgr Bergame, insistait sur l'attachement que Monseigneur n'avait jamais cessé de témoigner au Saint-Siège. " Je

sais, répondit le Pape, que c'est un saint, et qu'il a toujours été attaché au Saint-Siège ; mais dans cette occasion, il n'a pas tenu

la même conduite. Enfin te cardinal représenta l'état où il était réduit et l'infidélité des deux consulteurs; mais le Pape se borna à

répondre : " Qu'il envoie à Rome quelqu'un pour m'instruire. " Mgr Bergame le pria alors d'accorder sa bénédiction à

Alphonse Oui, reprit le Pape , de tout mon cceur je le bénis , et je bénis aussi tous les membres de sa congrégation. " Mais

l'astucieux procureur de Frosinone détruisit bientôt la plus chère espérance du saint vieillard , l'espérance de regagner les

bonnes grâces du souverain Pontife. Dans l'audience de la sacrée Congrégation, il jeta sur la sainte victime l'ironie, la calomnie

et la défaveur. Le Pape, abusé et indigné déclara qu'il n'admettrait plus de prières de la part d'Alphonse. L'oeuvre des missions

était comme anéantie dans le royaume de Naples par ce dernier coup. Alphonse apprenant la décision, s'écria avec tout le

calme de la résignation parfaite : " Depuis six mois je ne demandais que l'accomplissement de sa volonté! Seigneur, je veux ce

que vous voulez ! " Ainsi, il offrit à Dieu en parfait holocauste cette oeuvre qu'il avait soutenue pendant quarante ans, parmi tant

de contrariétés, et pour laquelle il avait sacrifié son repos et sa réputation.

Les jugements de Dieu sont toujours adorables. Alphonse, qui s'était constamment montré soumis et respectueux envers le

Chef de l'Eglise, en fut néanmoins regardé d'un oeil sévère et traité avec rigueur. Ainsi, Jésus-Christ, le plus beau des enfants

des hommes avait senti la colère du Seigneur, qui le voyait recouvert de nos iniquités. Ce n'est pas à dire qu'après sa mort,

Alphonse ait continué d'être regardé comme coupable par le souverain Pontife. Lorsqu'on procéda à l'examen de ses vertus

dans la congrégation des rites, avec cette scrupuleuse exactitude que l'on sait, les calomnies furent découvertes et l'innocence

mise au ;rand jour. Le saint Père, désabusé, pleura d'avoir contristé un saint, et déclara, le 29 avril 1796, par un décret

solennel, qu'Alphonse avait toujours été très-soumis envers le Saint-Siège.

Le Pape, en accablant l'oeuvre d'Alphonse dans le royaume de Naples, fondait de nouvelles maisons dans ses Etats. Le saint

vieillard écrivit à ce sujet les lettres les plus généreuses au Père de Paule, avec le respect dû au recteur-majeur; il le félicita de

Tous les livres