Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 39)
cet agrandissement, lui recommanda le sermon sur la sainteVierge, pour chaque samedi, et dans les missions, ainsi que
l'instruction sur le grand moyen de la prière. Mais la pensée que les maisons du royaume de Naples étaient privées des grâces
du Saint-Siège , lui affligeait le coeur. Réduit à l'extrémité par un vomissement de sang, il disait dans un accès de fièvre : "
Comment, nous ne sommes plus de la congrégation! " Une autre fois: " Si nous observons la règle, pourquoi ne serions-nous
plus de la congrégation " . Un autre jour : " On croit que nous n'observons pas la règle de Benoît XIV, voilà pourquoi nous
sommes maintenant. rejetés; Dieu le veut ainsi, patience !... " Comme on avait compassion de son état, ou lui disait, pour le
calmer que lui et les siens étaient de vrais Rédemptoristes; alors il se taisait et se tenait en paix. Dans ses crises de fièvre et de
délire, il ne sortit jamais de sa bouche une parole qui indiquât le plus léger mécontentement contre le Pape ou toute autre
personne.
Toujours plus grand que son malheur , il ne cessa jamais d'espérer des jours plus heureux pour la congrégation. On voulait, un
jour, lui persuader qu'elle ne se rétablirait plus comme auparavant : " Je vous assure, répondit-il , que Dieu a voulu et veut que
la congrégation subsiste dans le royaume; c'est pour le royaume que je l'ai fondée, et c'est pour cela que Dieu m'a donné la
vocation. "
A ses frères abattus il inspirait sans cesse du courage, par la certitude que le Pape rendrait un jour ses faveurs. " Ne perdons
pas courage, disait-il, Lazare a bien pu ressusciter le quatrième jour; soyons fidèles envers Dieu qui peut tout; prions et
résignons-nous. "
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CHAPITRE V. Calme inaltérable de saint Alphonse dans cette tribulation suprême ; malheurs et fin misérable de son
persécuteur.
Les évêques partagèrent l'affliction du saint fondateur, en se voyant frustrés d'une congrégation d'ouvriers qui prenaient tant de
part à leur sollicitude ; la plupart se mirent en devoir de représenter au Saint-Père, ou aux grands personnages de Rome ,
l'innocence d'Alphonse et les tristes conséquences qui résulteraient pour leurs diocèses , si Pie VI, par sa clémence, ne rendait
pas ses bonnes grâces aux maisons du royaume de Naples.
Il y avait plus de deux ans qu'Alphonse déplorait sa disgrâce, et n'osait pour ainsi dire, lever les yeux au ciel, ni s'adresser au
Saint-Père, surtout depuis qu'il se voyait abandonné de tant de cardinaux qui avaient eu pour lui jusqu'alors une si grande
vénération. Le pauvre vieillard souffrait principalement de voir l'oeuvre des missions paralysée par la perte des grâces du
Saint-Siège. Fort de son innocence et se confiant dans la clémence du Pape, il lui adressa une supplique au mois de mars 1780.
Le Saint-Père ne crut pas devoir encore reconnaître la Congrégation du royaume , comme formant un corps ecclésiastique; il
rendit cependant une partie de ses grâces à Alphonse et à tous les siens, autant qu'il en fallait pour continuer l'oeuvre des
missions. Il accorda donc à tous les membres présents et futurs de la congrégation toutes les indulgences et les faveurs
spirituelles dont jouissaient dans ses états les missionnaires du Très-Saint Rédempteur en temps de mission et en tout autre
exercice de leur ministère.
Dans le même temps, Alphonse eut la consolation de se voir disculpé dans la chambre royale et justifié devant le roi de toutes
les accusations criminelles dont un autre ennemi l'avait accablé. Cette faveur du roi qui coincidait si bien avec celle du Pape
remplit son coeur d'une joie indicible, et releva le courage de ses enfants désolés. Il voulut que dans toutes les maisons on rendit
à Dieu et à la sainte Vierge des actions de grâces signalées pour ce qu'il appelait un grand miracle, miracle sans doute, mais qui
fut le fruit des prières et des pénitences du serviteur de Dieu et de sa confiance illimitée en la protection de Marie.
S'il est vrai que la bouche parle de l'abondance du coeur , les paroles d'Alphonse, au milieu de ses plus grandes tribulations,
sont une preuve irrécusable de sa parfaite union à la volonté divine. Le Père de Paule, ne manqua pas , lorsqu'il fut nommé
président, de lui représenter qu'il s'était vu contraint, par le commandement du Pape, à lui faire ce grand déplaisir. Lorsque
Alphonse entendit parler de déplaisir pour une chose ordonnée par le Pape, dont il révérait les moindres volontés, il répondit : "
Par la grâce de Dieu, je n'ai pas perdu le jugement, et je me réjouis de ce que Votre Révérence soit nommée Supérieur; tout va
bien, et vous devez tout accepter, puisque c'est la volonté du Pape. " Il fut si indifférent à sa déposition qu'un Père de l'Oratoire
étant venu le consoler de la division qui venait d'avoir lieu, et lui ayant témoigné son grand déplaisir au sujet de l'élection du
président, Alphonse n'ouvrit la bouche que pour lui dire : " Qu'on m'ait enlevé ma dignité de recteur-majeur, cela me touche
peu ; il me suffit qu'on ne m'ait point enlevé Jésus, mon sauveur, et Marie, ma mère ! "
Comme le père procureur, avec ceux de son parti, persistait dans la désunion : " J'ai la confiance, dit Alphonse au père Villani,
et je prédis qu'un jour ceux-là même qui s'opposent à la réunion demanderont à être admis parmi nous; mais il faut que la
volonté de Dieu se fasse. " En effet, lorsque les choses furent pacifiées, il y en eut un grand nombre qui , détestant leur conduite
antérieure, adressèrent des suppliques réitérées pour rentrer dans le royaume. Ils trouvèrent tant d'imitateurs que le président,
voyant que ses maisons se dépeuplaient, demanda au Pape si , en conscience , il pouvait permettre ces transmigrations; et il en
reçut une réponse négative. Ce dernier oracle fut comme la lie du calice qu'Alphonse dut avaler. " Si le Pape le juge ainsi ,
dit-il, moi aussi, je le yeux! Sainte volonté de Dieu qui me rendez doux tout ce qui est amer! Volonté du Pape , volonté de Dieu
! " Dans une foule d'autres occasions il fut aussi admirable de résignation, d'humilité , et de conformité à la volonté de Dieu.
L'humiliation d'Alphonse et de ses maisons n'avait pas assouvi la haine du procureur. Les bons procédés d'Alphonse à son
égard ne purent amollir son coeur. Plein de vanité au sujet des nouvelles maisons fondées par le Pape, il disait . " Il est vrai que
Mgr de Liguori a fondé la congrégation; mais il l'a détruite lui-même. Moi, je puis me dire fondateur; car, si la congrégation
subsiste, c'est à moi, et non à Mgr de Liguori qu'on en a toute l'obligation. Je l'ai soutenue et la soutiens encore. " Nous
abrégeons les détails révoltants par lesquels ce persécuteur cherchait à jeter son fiel sur le saint vieillard. Il ne put un instant le
troubler; il lui fournit. seulement des occasions de montrer les trésors de sa charité, de sa mansuétude et de son humilité. Il
ne changea points tant que vécut le serviteur de Dieu. Sa rage le poursuivit même au delà du tombeau. Lors même que Dieu
glorifiait par des miracles la sainteté d'Alphonse, l'implacable persécuteur voulut empêcher sa canonisation; mais ses odieuses
démarches exicèrent l'indignation. Pie VI reconnut , mais trop tard , l'hypocrisie de cet imposteur, on lui interdit d'approcher
désormais du Vatican et de mettre le pied dans la Congrégation des évêques et réguliers. Alphonse avait prédit, en voyant cet
impie prospérer, qu'il aurait un jour à subir un grand châtiment. L'an 1801, ce misérable tombit malade; dans son délire, il se
prétendait bien portant. Quand on lui proposa le viatique , il répondit que ce n'était pas nécessaire; mais on eut à peine le temps
de lui administrer l'extrême- onction: Bientôt les angoisses de la mort le saisirent; et, en proie à toutes les agitations da
désespoir, il expira en frappant violemment de sa main contre le lit, sans proférer aucune parole qui pût rassurer à l'égard de
son sort éternel.
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CHAPITRE VI. Derniers efforts de zèle dans l'extrême caducité; oubli de soi-mime; héroïque fidélité à tous les exercices dans
les plus grandes souffrances; accidents mortels; privation définitive de célébrer les saints mystères.
Quelque temps avant la catastrophe de 1780, Alphonse, réduit à une extrême faiblesse, paraissait toucher à ses derniers
moments; mais après le coup funeste qui le sépara de la plupart de ses enfants, sa vie ne fut qu'une mort prolongée. Jusque-là, il
n'avait cessé de prêcher, tous lés samedis, les vertus de Marie. On accourait en foule pour l'entendre et pour recueillir, comme
on disait, les dernières perles précieuses de la bouche du saint évêque. Mais l'ordre des médecins et son directeur mirent un
terme à l'exercice de ce zèle qui abrégeait ses jours.
La charité se perfectionne au milleu des souffrances. Alphonse avait toujours été un modèle par son zèle pour le salut des âmes;
mais sa sollicitude parut redoubler à mesure que les maux augmettèrent. Au mois d'octobre, lorsque les missionnaires parlaient
pour les missions , il s'y intéressait on ne peut davantage. Il voulait savoir les lieux où ils allaient, quels évêques les avaient
demandés; il les animait à faire le bien et à prendre à coeur la gloire de Dieu et le salut des pécheurs. Lorsqu'ils étaient de retour
, il les recevait à bras ouverts, trouvait ses délices dans le récit des conversions extraordinaires, et gémissait de se voir un
misérable,, inutile à la congrégation. Naguère encore il se traînait au chevet des moribonds impénitents, et leur prodiguait les
soins les plus affectueux; quelle était sa joie, quand il pouvait les gagner à Jésus-Christ! Aujourd'hui, il offre pour eux ses prières
et ses peines, et s'unit à la passion du saint Rédempteur.
Il s'intéressait à l'état général de l'église, et. s'informait des affaires religieuses dans tous les royaumes catholiques , et de
l'intelligence qui régnait entre les souverains et le Pape. S'il apprenait sous ce rapport quelque mauvaise nouvelle : " Prions
Dieu, disait-il, pour qu'il établisse l'harmonie et la concorde entre Rome et les puissances catholiques. Pauvre Pape , s'écriaitil
avec émotion, qu'il est affligé et contrasté par ses enfants. "
Jusqu'aux dernières années de sa vie, il exprima son indignation contre le faux zèle des jansénistes qui repoussent les pécheurs.
" Jésus-Christ, disait-il, les reçut toujours avec bonté; ne les rebutez donc point par de trop longs délais; ce n'est pas le moyen
de les-aider, mais de les perdre. Quand le pécheur connaît son état et le déteste , il ne faut pas l'abandonner à sa faiblesse; il
faut l'aider; et le plus grand secours est celui des Sacrements. Ils suppléent ce que nous ne pouvons par nous-mêmes. Différer
l'absolution pendant des mois entiers, c'est la doctrine des jansénistes; ils n'ont pas à coeur d'inspirer aux fidèles de l'amour
pour les Sacrements, mais de les leur rendre inutiles. Beaucoup de pécheurs se présentent, et ne sont pas disposés; mais on
leurinspire des sentiments de repentir, en leur montrant la griéveté du péché , l'injure qu'il fait à Dieu, le paradis perdu, l'enfer
s'ouvrant sous leurs pieds; c'est là qu'on voit la charité du confesseur. Il y en a qui voudraient mettre les pécheurs sur le bûcher ,
tandis qu'il faut leur tendre les bras ! "
Lorsqu'on donnait à la maison les exercices spirituels au peuple , il avait coutume, le dernier jour, de se faire transporter à
l'église pour encourager les fidèles à persévérer dans la grâce de Dieu. Une fois, il voulut donner ses avis accoutumés, quoiqu'il
eût été saigné le matin. Il s'étendait sur l'amour que nous portent Jésus et Marie et sur l'amour que nous devons leur porter ; il
commença ainsi son exorde : " L'amour se paie par l'amour, " et fit un véritable sermon qui ne dura pas moins d'une heure. A la
fin, lorsqu'il voulut donner la bénédiction avec le grand crucifix, l'effort ouvrit sa blessure, et le sang coula pendant la cérémonie.
Au retour, il ne s'aperçut pas de l'accident, ni ceux qui l'aidaient à marcher; tout son passage jusqu'à la chambre fut arrosé de
sang. Les fidèles s'empressèrent de le recueillir avec un religieux respect. Et même certains esprits-forts, revenus à de meilleurs
sentiments, imitèrent la foule empressée, et remportèrent chez eux la terre rougie du sang de notre saint.
Bien souvent, à la fin, il ne pouvait plus célébrer les divins mystères. Chaque matin, après avoir entendu la, messe dans son
oratoire, reçu la communion et fait son action de grâces, il descendait à l'église, aidé d'un serviteur et d'un frère, et se faisait
placer à côté du maître-autel. Il y demeurait plusieurs heures, immobile sur une chaise, et entendait plusieurs messes. Dans le
courant de la journée, il se faisait reconduire à l'église, et priait pendant plusieurs heures devant le Saint-Sacrement. Il faisait les
stations du chemin de la croix tous les jours. Son amour pour la sainte Vierge s'accroissait avec les années; il n'omettait aucun
hommage. en son honneur. On admirait surtout sa constance dans les exercices de la communauté et ses dévotions
particulières. Il était exact à l'examen du matin et du soir, à faire la lecture spirituelle et l'oraison de l'après-dîner. La
persévérance fut son caractère distinctif. "Je ne veux pas de grandes choses, disait-il souvent; si peu que ce soit, pourvu que
l'on soit constant. "
Sa plus grande peine dans les infirmités était les soins qu'il occasionnait aux autres. S'il appelait quelqu'un pour demander un
service, il le faisait en priant et dans les termes les plus humbles. Croyant incommoder la communauté en mangeant dans sa
chambre, il voulut aller avec les autres au réfectoire. Cette prétention divertit beaucoup; il ne cédait cependant point aux raisons
qu'on lui apportait pour lui persuader le contraire; il se rendit, lorsqu'on lui dit que sa lenteur à manger serait gênante pour la
communauté.
Jusqu'en 1784, Alphonse était sorti matin et soir en carrosse, les médecins et la communauté ayant à coeur de prolonger sa vie.
Le 19 septembre de cette année, il lui arriva, pendant sa promenade , une défaillance d'entrailles qui s'augmenta par les cahots
de la voiture, et le plongea tout-à-coup dans la plus fâcheuse position. On dut le descendre de carrosse et recourir à la charité
d'une pauvre femme, qui le recueillit dans sa maison. On le plaça sur un lit, et il y demeura comme mort. Les chirurgiens
parvinrent à lui remettre les entrailles; mais on le rapporta dans un état fort alarmant. Les médecins, afin de ranimer un peu ses
forces par un mouvement bien réglé, ordonnèrent de le promener dans une chaise à porteurs. Il trouvait mille prétextes pour
s'en dispenser; mais le recteur lui dit que c'était l'ordre du médecin, et il y consentit. Le jour qui suivit cette première
promenade, il fit tant, de difficultés, que le recteur et les pères s'unirent en vain pour le persuader. " Comment, leur dit-il en
pleurant, il faut que je sois porté sur les épaules de ces malheureux ! Hier, cette pensée m'a rendu la promenade plus pénible
que salutaire. " On lui répondit que ces hommes étaient habitués à de pareilles fatigues, et gagnaient ainsi leur vie; mais il en
témoigna tant de répugnance que les médecins, pour ne pas l'affliger, ordonnèrent une chaise roulante pour le promener dans
les corridors.
Cette même année le priva définitivement de sa plus grande consolation: celle de dire la Messe. Depuis longtemps, la
célébration des Saints Mystères lui était devenue très-pénible, surtout parce qu'il voulait observer exactement les rubriques, et
faire les génuflexions jusqu'à terre. Le père Villani, considérant que, plusieurs fois, il avait été sur le point de ne pouvoir
achever, lui fit entendre que la volonté de Dieu était qu'il s'abstînt du Saint Sacrifice. Dès qu'il entendit que c'était la volonté de
Dieu et celle tic son directeur, Alphonse baissa la tête, et le 25 novembre 1784, un jour de vendredi, il célébra la Messe pour la
dernière fois.
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CHAPITRE VII. Sollicitude persévérante de saint Alphonse pour le bien spirituel de ses neveux.
Autant saint Alphonse était indifférent pour le temporel de ses proches, autant il s'intéressait à leur bien spirituel. Ses embarras,