Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 40)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

ses douleurs et les soins de sa congrégation ne l'empêchèrent jamais de veiller au bonheur de ses neveux. Tandis qu'ils étaient

au collège des nobles, il apprit que son frère Hercule avait commencé une négociation de mariage pour l'aîné avec la fille du

conseiller Vespoli. Le jeune homme n'avait pas encore treize ans, mais Don Hercule désirait le voir établi avant de mourir.

Lorsque Alphonse entendit parler de ce mariage : " Ah! s'écria-t-il avec l'accent de la douleur, mon petit Joseph va perdre la

grâce de Dieu! " Le père Villani ajoutant que la chose resterait secrète entre Don Hercule et le conseiller : " Il suffira, reprit

Alphonse, qu'un des domestiques l'apprenne pour que le petit Joseph le sache aussi bientôt; les enfants des grands se perdent

par le moyen des serviteurs...! " Don Hercule voulut justifier sa conduite. Alphonse lui répondit le 4 septembre 1779 : " J'ai

reçu votre seconde lettre; mais je ne sais que vous répondre. Le petit Joseph est trop jeune pour songer à se marier; j'apprends

que la fille est aussi fort jeune. C'est une chose très-scabreuse de traiter maintenant d'un mariage qui pourra se réaliser dans six

ou sept ans, pour le moins. Je suis vieux; et aujourd'hui ou demain je me verrai dans l'autre monde; vous aussi, vous êtes

avancé en âge. Si Joseph, abandonné à lui-même, est établi à l'âge de quinze ou seize ans, je ne sais quelle allure il prendra. Je

vous le répète, ne lui faites rien savoir touchant ce mariage; mais je crains qu'il ne le sache déjà. Je me réjouis qu'il soit au

collège , parce que, s'il était à la maison, un domestique ne manquerait pas de lui parler de ce mariage, et de lui faire perdre la

grâce de Dieu, en lui occasionnant de mauvaises pensées. "

Comme les enfants de Don Hercule étaient en âge de distinguer le bien du mal, Alphonse leur écrivit le 4 avril 1780, une longue

lettre pleine d'instructions et de sages conseils.

" Mes très-chers neveux,

" Je vous attendais ici pour vous donner ma dernière bénédiction et mes derniers conseils; car c'est un miracle de la bonté du

Seigneur s'il me reste quelques jours à vivre pour pleurer mes péchés. Mais que Dieu soit toujours béni! S'il n'a pas daigné me

donner cette consolation, je ne la mérite pas. Je vous bénis de loin; mais je vous bénis de tout mon cceur, priant le bon Dieu de

vous bénir aussi du haut du ciel, et de répandre dans vos tendres coeurs sa crainte et son amour, un amour durable qui vous

conduise à l'éternité bienheureuse, où, par la miséricorde de Dieu, j'irai vous attendre. Appliquez-vous à craindre Dieu comme

votre maître, mais plus encore à l'aimer comme votre père, nom bien doux, que vous lui donnez tous les jours dans l'Oraison

dominicale, en disant : Notre Père! Oui, il est votre père; aimez-le donc avec tendresse! Il est père, mais bon, mais doux,

amoureux, tendre, bienfaisant et miséricordieux. A combien d'autres titres ne devez-vous pas aimer ce père avec une affection

sincère, avec tendresse et reconnaissance! Heureux si vous l'aimez avec sincérité de coeur depuis votre enfance! Le joug du

Seigneur ne vous paraîtra pas dur, il vous sera agréable, et vous aimerez sa très-sainte loi. Soyez attentifs à vaincre vos

passions déréglées et à surmonter les ennemis de votre âme. L'habitude de bien faire se fortifiera de petit à petit; enfin, vous

trouverez facile et suave ce qui est désagréable et difficile à ceux qui sont tombés dans le vice. Aimez Dieu, mes chers petits

enfants! Je vous appelle mes enfants, parce que je vous aime avec toute la tendresse et l'amour d'un père, et parce que je

voudrais faire croître en votre âme la sainte charité. Mes enfants, aimez le Seigneur votre Dieu et Notre-Seigneur Jésus-Christ;

mais aimez-les beaucoup, et soyez jaloux de garder cet amour dans votre coeur, par la crainte de le perdre. C'est une grande

perte que celle de l'amour de Dieu, de sa grâce et de son amitié. Je vous recommande d'être humbles; l'humble fuit les périls;

dans les tentations involontaires, il recourt à Dieu avec confiance; par là, il conserve l'amour divin. Le superbe tombe facilement

dans le péché et l'offense du Seigneur. Sans humilité, ou vous ne ferez jamais aucun véritable bien , et vous n'aurez jamais une

vertu solide, ou vous la perdrez facilement. Dieu résiste aux superbes et fait miséricorde aux humbles. Il les regarde d'un oeil

compatissant; car ils sont ses amis. Si vous vous considérez attentivement, vous ne serez pas superbes, parce que vous

trouverez en vous des motifs de toujours vous humilier. Vous êtes bien nés, mais c'est un don de Dieu; vous êtes dans un

collège dirigé par des supérieurs pleins de zèle et de sagesse, et quine se distinguent pas moins par leurs vertus que par leur

naissance; vous y recevez une bonne éducation sous la conduite de maîtres sages, savants et exemplaires, mais tout cela est

encore un bienfait du Seigneur. Vous êtes toujours, comme je l'espère, dans la grâce de Dieu, et c'est encore un pur effet dé la

bonté divine. En un mot, tout ce que vous avez de bien est un don de la Providence; mais vous en êtes plus redevables à sa

bonté, et vous ne devez pas en tirer vanité. Si vous considérez aussi toutes les fautes que vous commettez, et c'est là

véritablement ce qui vous appartient, vous trouverez de quoi vous humilier toujours. Obéissez à vos supérieurs avec humilité

amour et reconnaissance; car, soit qu'ils vous donnent des leçons, qu'ils vous caressent ou vous corrigent, ce sont autant de

preuves qu'ils vous donnent de l'affection charitable de leur coeur; et, quoique les corrections puissent vous déplaire, elles

proviennent de l'amour que vous portent ces bons religieux. Obéissez-leur comme à autant de pères, puisque le vôtre vous a

confiés à leurs soins et vous les a donnés pour le remplacer. Obéissez-leur, respectez-les, aimez-les, comme vous devez obéir

à votre père, le respecter et l'aimer. J'espère que vous le faites pour plaire à Dieu, à votre père et à moi.

" J'ai appris avec peine que vous vous appliquez peu à l'étude. O mes enfants! vous pleureriez, si vous compreniez, combien

vous faites mal! L'ignorance et l'oisiveté sont les sources fécondes des péchés et des vices. Etudiez donc avec soin, avec

application , avec efforts, pour connaître Dieu , ses bienfaits et ses récompenses, et pour pouvoir le contempler et l'aimer

beaucoup. L'ignorant connaît peu Dieu et ses bienfaits, si toutefois il les tonnait; il ne connaît pas les obligations et les devoirs

qui lui ont été imposés par le Seigneur : c'est pourquoi il fait le mal. Etuliez donc; et, avant que je meure, donnez-moi la

consolation d'apprendre que vous avez profité de mes conseils. Je suis au terme de mes jours, et je ne sais si vous pourrez

encore me voir; que ces dernières exhortations restent donc gravées dans

vos tendres coeurs, et qu'elles produisent en vous le fruit que je désire.

" Lisez ma longue lettre, demandez l'explication de ce que vous ne comprendrez pas, et imprimez-la dans votre mémoire , afin

que vous puissiez mettre en pratique tout ce que je vous dis. Aimez beaucoup Dieu; étudiez pour apprendre à le connaître et

pour l'aimer toujours davantage. Conservez dans votre coeur ce saint amour et l'humilité; obéissez avec docilité à vos

supérieurs et à votre père. Observez les règles du collège pour faire plaisir à Dieu.

A Soyez dévots envers la très-sainte Vierge Marie ; je vous laisse sous sa garde et sous sa protection.; je vous recommande à

elle, avec l'affection la plus ardente, et je vous bénis en Jésus-Christ, O afin que vous soyez à lui dans le temps et dans

l'éternité, comme je l'espère. a

Alphonse remplissait ainsi, comme par avance, la charge de père à l'égard des enfants de son frère, que la mort devrait bientôt

leur enlever. Trois mois auparavant, Alphonse avait eu le pressentiment de ce malheur. Don Hercule était robuste et en parfaite

santé. Un jour, Monseigneur méditait comme de coutume, sur son fauteuil; il se tourna vers le père Costanzo , et lui dit: "

Hercule me causera cette année de l'affliction ." Après avoir dit ces paroles, il se tut ; on n'y attacha pas d'importance , on crut

même que c'était un songe; mais trois mois plus tard, le 8 septembre 1780, Don Hercule mourut d'une manière aussi violente

qu'inattendue.

Alphonse, uni à la volonté de Dieu, reçut la nouvelle avec calme. " Bon Dieu! " s'écria-t-il; puis , joignant les mains, il se tut.

Lorsqu'il apprit que Don Hercule avait laissé pour tuteur de ses fils l'avocat Gavotti , mais sous sa dépendance et sous celle du

conseiller Vespoli, leur parent, il en fut consolé. Gavotti était un homme respectable et très-attaché à la famille Liguori.

Alphonse lui écrivit aussitôt, moins pour lui recommander les intérêts temporels de ses neveux que leur éducation religieuse. Le

père Costanzo, appelé pour écrire la lettre, se ressouvint du présage qu'il lui avait entendu faire: " N'est-il pas vrai , mon père,

lui dit-il, c'est là l'affliction que devait bientôt vous causer Don Hercule ! " Mais Monseigneur l'interrompant: " Allons, lui dit-il,

écrivez! " Aussitôt, il lui dicta la lettre.

Cette charge porta bonheur à Gavotti; il souffrait presque continuellement de si violentes migraines , qu'il pouvait à peine se

livrer à ses occupations. " Je suis tout à vous, répondit-il à Monseigneur, et je m'emploierai autant que je pourrai à servir vos

neveux; mais votre Grandeur doit prier Dieu qu'il me délivre du mal de tête qui me tourmente sans cesse. "

" Prenez bien soin de ces petits enfants, lui répondit Alphonse, et soyez sûr que Dieu vous consolera. " Gavotti attesta qu'à la

réception de cette lettre, il se sentit à l'instant guéri, entant qu'il vécut, il ne souffrit plus de ce mal. En reconnaissance de ce

bienfait, il se fit toujours un devoir de soigner avant tout les intérêts de ses pupilles.

L'avenir de la jeune Thérèse, seule fille de Don Hercule, n'intéressait pas moins le saint vieillard , impatient d'assurer son salut

éternel. Elle était alors âgée de seize ans, et pensionnaire au couvent de Sainte-Marcelline. Alphonse la regardait comme un des

objets les plus chers à son coeur. " A cet âge de quatre-vingt-cinq ans; lui écrivit-il, je suis devenu incapable de toute chose par

moi-même; mais, lorsque vous avez quelque besoin, faites-le-moi savoir, et, j'y pourvoirai par d'autres. N'oubliez pas de me

recommander à Jésus-Christ, et si quelque personne vous conseille de quitter le couvent pour aller vous jeter dans le précipice,

c'est-à-dire, pour vous marier, ne lui prêtez pas l'oreille , parce que certainement vous vous en repentiriez dès le second jour.

Pensez à sauver votre âme, ce quiest la seule chose importante et nécessaire. Prenez conseil d'un bon confesseur et de quelque

religieuse d'une vie exemplaire. Je vous recommande à Jésus-Christ, afin qu'il vous fasse prendre la voie la plus sûre pour vous

sauver; de votre côté , recommandez-moi aussi à Marie, car ma mort ne doit plus tarder. "

Monseigneur n'avait pas d'autre désir que de voir sa nièce se consacrer à Jésus-Christ, et il ne négligeait rien pour soutenir sa

vocation. Il obtint ce qu'il désirait si ardemment. Thérèse déclara bientôt qu'elle voulait embrasser la vie religieuse; elle déploya

même de l'énergie pour obtenir cette consolation. Le conseiller Vespoli, considérant que la jeune personne n'avait que dix-huit

ans, ne pouvait se décider à donner son consentement, d'autant plus que son père avait demandé qu'elle ne prît pas le voile

avant l'âge de vingt ans. Elle insista; Gavotti faisait aussi des difficultés, mais Alphonse ne flanqua pas de la seconder. Plusieurs

fois il s'efforça de faire comprendre à Vespoli et à Gavotti que ce n'était pas dans sa nièce une simple velléité, mais une volonté

réfléchie, d'embrasser l'état religieux. Il leur fit considérer l’instabilité du coeur humain et le péril auquel sa nièce serait exposée,

en différant plus longtemps; ses raisons furent trouvées persuasives, et toute opposition cessa.

Néanmoins, les inquiétudes d'Alphonse ne finirent pas là. Thérèse devait, selon l'usage, sortir du monastère avant d'entrer au

noviciat. Au lieu de la confier à ses parents, Monseigneur s'adressa à sa pénitente la duchesse de Bovino, connue par sa rare

vertu. " Si nous la mettons dans la maison de ses parents, disait Alphonse, elle courra mille dangers; ce seront des sociétés, des

spectacles et des soirées; il n'en faudra pas davantage pour lui faire perdre sa vocation. " La duchesse se prêta volontiers à

recevoir Thérèse, qui sortit du monastère le 16 février 1781. Alphonse, pendant ce temps, eut soin de lui donner de sages

conseils. Le 16 juin, Thérèse rentra dans le monastère, Alphonse insista auprès de Gavotti pour que son entrée au noviciat et sa

profession religieuse fussent célébrées avec une modeste magnificence. La première cérémonie fut embellie par le concours de

la première noblesse de Naples. Thérèse eût bien désiré la présence d'un oncle vénéré à sa profession. " Votre dernière lettre,

lui écrivit Alphonse, m'a fait éprouver une si grande consolation , que je n'ai pu retenir mes larmes : je suis triste de n'avoir pu

me rendre à vos désirs. Si Dieu m'avait accordé de pouvoir être témoin de votre sacrifice, je n'aurais certainement fait que

verser des larmes; mais il n'a pas voulu m'accorder cette consolation. Je ne cesse de vous recommander à jésus-Christ, pour

qu'il vous enflamme de son saint amour, et que vous puissiez aller un jour le voir face à face au paradis. Je vous prie de me

recommander souvent à Jésus-Christ, pour qu'il m'aide à bien mourir; car mes péchés m'inspirent une grande crainte sur mon

salut éternel. Je vous bénis, et je ne laisserai passer aucun matin sans penser à vous dans la sainte communion, afin que

Jésus-Christ vous unisse toute à lui. " Il fallait faire un présent à Thérèse ; Monseigneur n'y manqua pas. " Je vous envoie, lui

dit-il, cette image de la très-sainte Vierge Marie , pour que vous la remerciez et que vous ne cessiez jamais d'implorer sa

protection. "

Lorsque son neveu Joseph fut en âge de se marier, Alphonse, plein de confiance dans Vespoli et Gavotti , leur recommanda de

nepas le contraindre, mais de lui choisir une femme de moeurs exemplaires et d'une naissance . assortie à la sienne. Joseph alla

lui-même l'informer de la conclusion de son mariage; Monseigneur en reçut la nouvelle avec indifférence, lui donna sa

bénédiction et dit : " Je prie Dieu de vous bénir à son tour. " Il lui donna ensuite de sages avis, le renvoya content et

l'accompagna par ses vieux et ses prières.

.

CHAPITRE VIII. Saint Alphonse est assiégé de scrupules, de peines spirituelles, et d'horribles tentations; ses vertus achèvent

de s'épurer, et il triomphe par son humble docilité il est récompensé par plusieurs dons surnaturels.

Vingt-deux ans de la plus douloureuse infirmité et vingt-quatre de la persécution la plus acharnée, avaient été témoins de

l'héroïsme du saint vieillard , lorsque la plus cruelle épreuve vint le porter à son comble ; je veux parler des peines d'esprit, des

scrupules, des frayeurs et des perplexités, le martyre des âmes privilégiées.

D'épaisses ténèbres obscurcirent son esprit, un fantôme d'iniquités vint alarmer son coeur. Il ne voyait en tout que péché et péril

d'offenser Dieu; celui qui avait dirigé des milliers d'âmes, qui les avait consolées dans leurs peines, éclairées dans leurs doutes,

rassurées dans leurs craintes, était lui-même le jouet des tentations et des illusions du démon, au point qu'il en perdit la paix et la

sérénité. A la crainte de se trouver dans l'inimitié de Dieu se joignit bientôt la défiance de son salut. " Qui sait, disait-il en

pleurant, qui sait si je suis dans la grâce de Dieu, et si je me sauverai?" Dans ces violentes anxiétés, il tournait les yeux vers le

crucifix, et s'écriait : " Non, Jésus , ne permettez pas que je sois damné! Seigneur ne m'envoyez pas en enfer, parce qu'en enfer

on ne peut pas vous aimer. " Un jour, on lui demandait comment il se trouvait : "Je me trouve, répondit-il, sous le fléau de la

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