Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 5)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

une cause si importante; il employa un mois entier à étudier attentivement toutes les pièces, à jeter de vives lumières dans la

question, afin d'assurer par la force de ses raisons le triomphe de son illustre client. Au jour des débats, Alphonse parut devant

les juges avec son énergique éloquence et la puissance du raisonnement unie à la chaleur et à la rapidité de son esprit.

L'assemblée était nombreuse ; on avait voulu assister à une cause en quelque sorte royale , et entendre l'illustre champion d'un

prince. Sa victoire semble assurée , un murmure approbateur le présage; le président Caravita est impatient de prononcer en sa

faveur ; quand l'avocat de la partie adverse , au lieu de répondre en réfutant les raisons de son adversaire , l'invite en souriant à

jeter les yeux sur les pièces du procès. Quelle est sa surprise, quand il voit une circonstance essentielle qu'il n'avait pas aperçue

et qui seule ruinait tout son système de défense ? L'honorable jeune homme , dont la réputation de loyauté était si grande et qui

avait toujours défendu ses causes avec la plus scrupuleuse conscience et la plus noble intégrité, faillit tomber comme frappé de

la foudre. La confusion parut sur son front virginal; il fut si troublé à la vue des soupçons qui allaient planer sur sa tête, que tout

l'auditoire s'en aperçut. Toutefois, sa réputation demeura intacte dans l'opinion générale ; tout le monde convint que c'était une

faute innocente. Le président Caravita voulut relever son courage, en lui disant que sa probité était à l'abri de toute atteinte ,

que sa haute réputation restait intacte, que d'ailleurs la cour remarquait souvent de pareilles inadvertances se glisser dans

l'ardeur de la défense , non par la faute de l'avocat, mais parle désir des parties intéressées à gagner leur procès. Malgré cet

hommage rendu à ses talents et à sa sincérité , Alphonse , couvert de confusion , avoua ingénument sa faute : " Pardonnez ,

Messieurs , je me suis trompé, j'ai tort"; et il se retira tranquillement, disant sur l'escalier du palais de justice : " Monde

trompeur, je t'ai connu , tu n'es plus rien pour moi. " Il rentra chez lui, s'enferma dans sa chambre, et, fondant en larmes , resta

trois jours sans sortir, même pour manger, malgré les invitations de sa famille. C'est ici que le saint jeune homme prit la ferme

résolution d'abandonner la tribune judiciaire et la défense des intérêts humains , pour se consacrer au ministère ecclésiastique , à

la cause sacrée de Jésus Christ et des âmes , on d'ailleurs ses méditations l'appelaient depuis longtemps.

Dans cette retraite profonde , dans la solitude de ces trois jours de souffrance , Dieu lui parla plus clairement au coeur, et lui fit

comprendre qu'il devait abandonner le monde et se réfugier dans le sanctuaire. A cette voix du ciel , Alphonse sentit la lutte

douloureuse de deux sentiments opposés : le respect filial et la prompte obéissance qu'il devait à Dieu. Malgré l'amour qu'il

devait si justement à son père , il résolut de se jeter entre les bras de Dieu et de lui sacrifier la volonté de l'homme. Avant de

parler à sa famille , il ouvrit son coeur à son guide spirituel et lui révéla le parti qu'il venait de prendre. Puis , sous un prétexte

honnête, il congédia ses clients , et se trouva bientôt débarrassé de toutes les entraves du barreau.

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CHAPITRE XII. Lutte contre les vues mondaines de son père.

Dieu triomphe. Son père , ignorant sa nouvelle résolution , lui dit un soir qu'il devait se présenter au tribunal le lendemain matin ,

pour traiter un intérêt de famille. " Mon père, répondit modestement Alphonse, à d'autres les affaires temporelles; pour moi, je

n'ai plus que celle de mon âme. " A cette réponse inattendue , le père reste immobile d'étonnement; ses entrailles sont déchirées

, il verse un torrent de larmes. Il a deviné la résolution de son fils ; il voit s'écrouler le brillant édifice de ses espérances.

Mais les choses ne s'arrêtèrent pas là : le jour d'une fête à la cour, le capitaine voulut présenter son fils, le faire participer aux

plaisirs de la journée et à l'honneur de baiser la main de l'impératrice. Alphonse répondit froidement à l'invitation de son père : "

A quoi bon ? " Celui-ci devint furieux , ne s'attendant pas à une pareille réponse. Alphonse troublé, voyant la colère de son

père, ajouta aussitôt : " Me voici , je ferai ce que vous désirez." Mais le capitaine lui tourna le dos avec dépit et s'enfuit, le

coeur déchiré, à son château de Marianella.

Alphonse resta immobile de. stupéfaction ; mais bientôt la lumière de la grâce vint l'éclairer de nouveau et le confirmer dans la

résolution qu'il avait prise. " O monde! disait-il en lui-même , comment te contenter? Si je dis non , tu t'irrites ; si je dis oui, c'est

pire encore ! Plus je te vois, plus j'apprends à te connaître ! "

Alors , pour soulager un peu sa pauvre âme , il alla directement à l'hospice des Incurables ; c'était un dimanche. Au milieu de

ses charitables fonctions, dans son empressement à servir les malades , il lui sembla que toute la salle s'agitait , et il entendit une

voix qui lui demandait ce qu'il faisait au milieu du monde. Il continue ses soins aux infirmes et les environne toujours de sa tendre

sollicitude. Mais , en sortant , il crut voir une vive lumière et entendre les mêmes reproches : " Que fais-tu encore dans le

monde ? " Il comprit le sens de cette voix qui résonnait . jusqu'au fond de son âme; il comprit qu'il devait vaincre la chair et le

sang pour se donner entièrement à Dieu. Plein de courage et de la confiance que lui inspirait l'Esprit-Saint , il s'offrit en

holocauste au Seigneur , disant à l'exemple de saint Paul : " Vous avez raison, Seigneur! me voici, faites de moi ce qu'il vous

plaira." Il entra dans l'église la plus voisine. Le saint Sacrement y était exposé ; Alphonse renouvela dans toute la ferveur de son

âme le sacrifice qu'il venait de faire au Seigneur , tira son épée du fourreau et la suspendit à l'autel de la Vierge, en témoignage

de sa résolution. Afin de s'assurer encore de la volonté du ciel et de se décharger de la responsabilité , il alla trouver le père

Pagano, son directeur, qui l'encouragea dans sa généreuse et sainte résolution.

En se consacrant à Dieu , l'intention d'Alphonse était d'entrer chez les Pères de l'Oratoire de saint Philippe de Néri. Ils l'eussent

reçu avec une grande joie , mais ils lui refusèrent l'entrée de leur maison tant qu'il n'obtiendrait pas l'assentiment paternel.

Alphonse mettait tout en oeuvre pour arriver à son but ; le capitaine , de son côté , employait tout son pouvoir pour étouffer sa

vocation. Il le regardait d'un oeil sévère et dédaigneux , le maltraitait souvent et ne rougissait pas de lui laisser porter des

vêtements déchirés , qui contrastaient étrangement avec la noblesse ale sa famille. Voyant que la rigueur et les durs traitements

étaient inutiles , quelquefois il appelait à son secours de douces paroles et de tendres embrassements ; car au fond de l'âme il

l'aimait tendrement; il lui disait de coeur : " O mon fils , ne m'abandonnez pas! " La pieuse mère voyait tout et gardait le plus

profond silence; son âme était navrée, quand elle voyait son cher Alphonse soumis à de si rudes épreuves et n'osant lui adresser

la parole.

Enfin, Don Joseph voyant l'inutilité de ses efforts , eut recours à quelques amis et parents, dans la pensée qu'ils auraient assez

d'empire sur l’esprit du jeune docteur. Un frère du conseiller Mira, abbé du Mont-Cassin , eut un long entretien avec Alphonse

, dont il ne put obtenir que cette simple réponse : " Dieu m'appelle , puis-je être sourd à sa sainte volonté ? " Un de ses parents

, Mgr Cavalieri , homme d'une autorité imposante, fut aussi appelé auprès du saint jeune homme. Mais , au lieu de se charger

d'une commission si difficile , il prit fait et cause pour son neveu , et dit au père : " Mon cousin , moi aussi, j'ai laissé le monde et

mon droit d'aînesse pour le salut de mon âme! Comment pourrai-je conseiller à votre fils d'agir autrement? Ce serait de ma part

une contradiction infernale. "

Après toutes ces démarches et toutes ces tentatives , le père s'adoucit un peu et se réconcilia avec son fils. Alors celui-ci eut

l'idée de prendre pour médiateur ce même Mgr Cavalieri , son oncle maternel, et son directeur, l'abbé Pagano. Ces deux

vénérables personnages obtinrent qu'Alphonse prendrait l'habit ecclésiastique, à condition cependant qu'il ne quitterait pas la

maison paternelle et qu'il n'entrerait pas, comme il le voulait , dans la congrégation des Pères de l'Oratoire.

Grande fut la joie d'Alphonse, immense fut sa consolation, quand il apprit la nouvelle de cette victoire , bien que son projet

primitif n'eût pas son plein accomplissement. Dès lors , tous les projets de mariage furent rompus ; la jeune princesse qui avait

dû être l'épouse d'Alphonse, apprenant sa résolution , suivit. son exemple; et entra au monastère du Saint-Sacrement de

Naples , où elle vécut et. mourut saintement. Alphonse écrivit l'histoire de cette admirable servante de Jésus-Christ.

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CHAPITRE XIII. Alphonse prend l'habit ecclésiastique, résiste aux nouvelles oppositions de son père, aux sarcasmes des

profanes, et se prépare au sacerdoce.

Bientôt il céda à son frère Hercule son droit d'aînesse , ne se réservant pas la moindre chose, et par conséquent aucun des

titres, honneurs ou dignités de ce monde. Ce n'est pas tout ; son père avait promis , à son grand déplaisir, de le présenter

lui-même au cardinal Pignatelli , archevêque de Naples ; mais il temporisait toujours sous les plus vains prétextes , disant que

son fils n'avait encore que des habits de séculier. Dans une sainte impatience, Alphonse ne voyant pas arriver le moment de

rejeter les dernières dépouilles du siècle, pour prendre l'uniforme de la milice ecclésiastique , se pourvut, à l'insu de son père,

de tout ce qui lui était nécessaire pour sa nouvelle profession ; et, le 23 octobre de l'année 1723, ayant à peine 27 ans,il parut

devant sa famille avec l'habit ecclésiastique. A cette vue, le capitaine se trouble , tombe sur un fauteuil en jetant un cri déchirant.

Trop faible encore pour comprendre la sublime folie de l'abnégation chrétienne, ce père désolé fut une année entière sans dire

un mot à son cher Alphonse. Il n'en était pas ainsi de sa tendre mère; cette femme possédait un plus grand fonds de vertu

surnaturelle. Convaincue de la volonté de Dieu , elle s'efforçait d'adoucir la peine de son mari , ne négligeait aucune occasion de

défendre son fils.

Alphonse trouva aussi des censeurs dans ses amis. Dès qu'il eut pris l'habit ecclésiastique, il devint la fable de ceux-là mêmes

dont il avait auparavant excité l'admiration. Les avocats et les sénateurs, qui naguère avaient pour lui autant d'amitié que

d'estime, le taxaient d'irréflexion et même de folie. Le président du conseil , surtout, ne pouvait revenir de sa surprise ; il avait eu

pour Alphonse, avocat , une tendresse vraiment paternelle ; il refusa l'entrée de sa maison à Alphonse devenu ecclésiastique ; il

le congédia même brusquement , comme une personne qui ne méritait pas l'honneur d'être reçue.

Dans ce même temps, Alphonse rencontra le . célèbre avocat Dominique Bruno , contre qui il avait plaidé une affaire

très-importante. Bruno aait mis en oeuvre tous ses talents pour assurer le gain de sa cause ; mais il avait dû céder et s'avouer

vaincu. Voyant Alphonse en habit ecclésiastique : " Dieu vous le pardonne, dit-il en plaisantant , si vous aviez fait ce pas trois

ans plus tôt, vous ne m'auriez pas fait passer pour un ignorant; vous ne m'auriez pas enlevé la palme. " Puis il l'embrassa, le

félicita et lui montra combien il applaudissait à son choix. Insensible à cet hommage comme aux sarcasmes des profanes, et

docile à la voix de la grâce, Alphonse, à l'entrée de sa nouvelle carrière, se disposa, dans la retraite et la prière, aux fonctions

sublimes du sacerdoce.

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CHAPITRE XIV. Conclusion du premier livre, tirée des écrits de saint Liguori. — Enseignements qui découlent de cette

première période.

Alphonse pouvait tout espérer du monde. L'aîné d'une famille princière, il peut avoir le premier rang dans sa belle patrie ; il

abandonne ses droits à son frère. Il suit avec éclat une des plus brillantes professions qui mènent aux premiers rangs , dans de

telles conditions; il abdique cette gloire pour une profession humble, dévouée et consacrée aux plus durs travaux.

Parfait dans le monde , il voit le plus bel avenir de fortune, de prospérité et de plaisirs; il y renonce pour embrasser là pauvreté

de Jésus-Christ.

Des princesses aspirent à sa main, il leur préfère Jésus-Christ et la virginité; après lui elles ne voient plus rien qui soit. digne

d'elles sur la terre, et à son exemple se consacrent à Jésus-Christ. Il foule tout aux pieds , devient pauvre pour être tout à Dieu.

Qui a fait ce prodige de détachement et d'abnégation? Alphonse nous a dit son secret : " Où les saintes âmes ont-elles formé

de plus belles résolutions qu'aux pieds du Saint Sacrement? Qui sait si, un jour, en sa présence, vous ne prendrez pas celle de

vous donner à Dieu tout entier ? Je dois ici faire briller la vérité, par reconnaissance. Par cette dévotion au Saint Sacrement,

quoique pratiquée avec beaucoup de froideur et d'imperfection , je me vis dégagé du monde, où , pour mon malheur, j'ai vécu

jusqu'à l'âge de vingt-six ans. Heureux celui qui pourra, plus tôt que moi , se détacher du siècle et se donner tout entier à ce

Dieu, qui s'est donné tout entier à nous! " (Préface des Visites.)

La sainte Eucharistie, rénovation perpétuelle de l’Incarnation et du Calvaire, lui avait révélé le prix de son âme! O anima, tanti

vales ! Ame , quel est ton prix! Prosterné devant le Saint des saints, adorant le Bien où se trouvent tous les biens , il comparait

les délices du ciel avec les délices de la terre, et se disait: Tous les biens d'ici-bas sont mensonge et folie! festins, spectacles,

divertissements, conversations, plaisirs mondains, remplis de remords et d'amertume! " (Préf. des Visites.)

Dans ces moments délicieux passés aux pieds des autels , s'entretenant familièrement avec Jésus-Christ, conversant avec lui

comme l'ami converse avec son ami, le pieux jeune homme jetait les regards sur la belle et noble carrière que le monde ouvrait

devant lui, et la comparait à la gloire éternelle que Dieu promet aux pauvres d'esprit, aux humbles de. coeur, , et se disait sans

doute ce qu'il écrivait plus tard dans un autre livre de piété : " A là mort finissent toutes les gloires humaines. Que reste-t-il d'un

Démosthène, d'un Cicéron ? —Heureux qui a reçu la science des saints! La science mondaine nous porte à nous complaire en

nous-mêmes, et nous rend fous et insensés, la science des saints nous conduit à faire le bon plaisir de Dieu, et nous fait grands

pour une éternité. J'ai perdu le temps à apprendre beaucoup de choses qui n'ont apporté aucun secours à mon âme; j'ai perdu

ma vie entière! Je sens, ô mon Dieu, que vous m'appelez à votre amour; je quitte tout; ma pensée sera uniquement de vous

plaire; je ne veux plus être à moi, mais tout à vous, oui, tout à vous. O Mère de Dieu , par vos prières, venez à mon aide. "

(Réflexions pieuses, 16.)

Une telle .âme est trop grande pour le monde. Ouvrage de Dieu, image de son Créateur, le prix de son Sang, appelée aux

délices de la grâce sanctifiante, de l'Eucharistie et du ciel, elle ne touche plus la terre; elle retire ses ailes de séraphin loin de ce

monde, de cette fange et de cette fumée, elle se dit avec enthousiasme : " Le sort le plus heureux, le rang le plus élevé auquel

puisse prétendre une jeune âme, c'est de renoncer au monde et de s'unir à Jésus-Christ. " (La Religieuse sanctifiée, chap. 1.)

" Dans le ciel règne la paix la plus parfaite, car les élus trouvent en Dieu tout leur bonheur; ainsi, l'âme religieuse , loin du

monde, cherchant Dieu seul, trouve en lui cette ineffable paix bien supérieure à toutes les délices et à toutes les pompes de la

terre " (Rel. sanct. chap. 2.)

" Les âmes qui restent dans le monde sont des arbres plantés dans un sol aride, on tombe rarement la rosée du ciel. Les âmes

religieuses, au contraire, loin du monde, sont d'heureux arbrisseaux plantés dans une terre féconde, et continuellement rafraîchie

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