Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 41)
justice de Dieu. " Puis, se tournant vers le crucifix "Ah! Seigneur, s'écria-t-il, châtiez-moi, je le mérite; mais ne me rejetez pas
de votre face ! "
Son unique soutien, dans ses angoisses, était la voix du confesseur; mais l'esprit tentateur lui suggérait sans cesse des doutes et
des raisons contraires. " Ma tête, disait-il, ne veut point obéir." C'était beau de le voir triompher de lui-même et se soumettre
aux décisions de son directeur. Souvent on l'entendait s'écrier : " Mon Jésus ! faites-moi la grâce de me vaincre et de me
soumettre; je ne veux pas m'en rapporter à moi-mémé, et mon intention n'est pas de contredire. "
Les scrupules ne furent pas seuls à le tourmenter. Il eut tout à endurer : révolte des sens , pensées de vanité, présomption,
incrédulité, tentations contre tous nos saints mystères. Tantôt le démon l'attaquait sur un peint, tantôt sur un autre, tantôt sur
plusieurs vertus àla fois. " J'ai été épouvanté de ses tentations , dit le père Mazzini , et ravi de son courage à les surmonter. "
Attaqué contre la foi, il répétait avec feu : " Je crois, Seigneur, et je veux vivre et mourir enfant de la sainte Eglise ! " Sa
confiance en Jésus et Marié lui faisait invoquer leurs saints noms , lorsqu'il était tenté de défiance. Ses tentations contre la pureté
étaient surtout accablantes : " J'ai quatre-vingt-huit ans, dit-il un jour en pleurant,, et le feu de ma jeunesse n'est pas encore
éteint! " On l'entendait quelquefois s'écrier pendant la nuit : " Mon Jésus, faites que je meure plutôt que de vous offenser! O
Marie, si vous ne me secourez pas, je puis faire pis que Judas! " La concupiscence s'enflammait au point que, ne sachant plus
distinguer le sentiment de la volonté, il éclatait en gémissements et frappait des pieds contre la terre. Un curé étant venu le visiter
: "Monseigneur, dit-il à Alphonse, vous me paraissez mélancolique , vous qui avez toujours été si gai. Ah! répondit Alphonse,
je souffre un enfer! "
Très-souvent, au milieu de la nuit, ne pouvant dormir , à cause de ses tentations, il réveillait le serviteur ou le frère assistant,
pour l'aider à dissiper ses frayeurs. Son unique soulagement était la prière; mais souvent il n'y trouvait aucun soutien. " Je
m'adresse à Dieu, dit-il un jour au père Villani, et à chaque parole, il me semble qu'il me rejette. Une nouvelle tempête m'a
assailli ce matin. Je dis : Non Jésus, je vous aime, et je m'entends répondre : Ce n'est pas vrai. " II se trouvait quelquefois dans
de si grandes obscurités, qu'il croyait le paradis fermé pour lui. " Ainsi donc, mon Jésus, disait-il, je n'aurais point le bonheur de
vous aimer éternellement? " Puis s'adressant à la Vierge : " Ma bonne mère , pourquoi ne dois-je pas vous aimer dans
l'éternité?" Il se croyait surtout perdu, parce qu'il craignait de n'avoir jamais fait une seule bonne oeuvre.
Un jour qu'il était au comble de la désolation ; le père Villani accourut et lui adressa des paroles de consolation. " Je m'entends
dire, lui répondit Alphonse : Tu as abandonné ton Dieu, et ton Dieu t'a abandonné. " Le père Villani, louant alors la bonté de
Dieu et l'excitant à la confiance , lui cita,ce passage d'Ezéchiel : " Je ne veux pas la mort de l'impie; je veux qu'il se convertisse
et qu'il vive. " Cela suffit pour le rassurer. " O mon Dieu! s'écria-t-il, combien de fois ne l'avais-je pas dit aux pécheurs pour les
ranimer, et je l'avais oublié! " Un texte de l'Ecriture qu'on lui citait à propos, dissipait toutes ses alarmes. Ses inquiétudes
redoublaient surtout lorsqu'il était sur le point de communier. Son amour pour Jésus-Christ lui faisait désirer de s'unir à lui, et la
crainte d'être en mauvais état le faisait reculer. Il était si embrasé du désir de la communion, que les moments lui paraissaient
des siècles. " Quand viendrez-vous, répétait-il, quand viendrez-vous, mon cher Jésus? " Quoique rebuté de Dieu, comme il le
disait, il n'en était que plus avide de s'entretenir avec lui dans le Saint-Sacrement. " Je veux rassasier mon amour, disait-il , et
j'espère aimer éternellement mon Dieu, quoique je mérite l'enfer pour mes péchés. " Une de ses cousines, religieuse à Naples ,
tourmentée , comme lui , de tentations et de scrupules, lui demanda conseil, et Alphonse lui répondit: " Consolons-nous
ensemble et prenons bon courage; car je suis dans la même épreuve. Tout proche de la mort que je suis , les tentations ne me
quittent pas, et toute ma ressource est, comme la vôtre, de regarder le crucifix. Embrassons donc la croix et tenons toujours les
yeux fixés sur Jésus-Christ mourant. De cette manière nous devons espérer qu'il ne nous enverra pas en enfer , où, séparés de
lui , nous ne pourrions plus l'aimer, ce qui ferait l'enfer de notre enfer. Disonslui donc sang cesse : Seigneur, faites que je vous
aime , et puis envoyez-moi où vous voulez. A cause de mes péchés, je mérite toutes sortes de peines; châtiez-moi comme vous
voulez, mais ne me privez pas du bonheur de vous aimer; privez-moi de tout, mais ne me privez pas de vous !... Je vous prie de
me recommander à Jésus-Christ, surtout après la communion; je ferai de même pour vous. Quand je serai plus près 'de la'mort,
je vous le ferai savoir, pour que vous m'aidiez d'une manière toute particulière dans mon passage à l'éternité. Quoique vous
soyez dans toutes ces inquiétudes, n'oubliez pas, à la fin de l'oraison, de recommander toujours à Jésus-Christ les pauvres
pécheurs. "
Il demeura plus d'un an dans cet état déplorable, pendant lequel, selon le témoignage du père Villani, l'obéissance aveugle et
l'abandon entre les mains de Dieu ne le quittèrent jamais. A certains intervalles, il retrouvait la sérénité; mais ces moments
étaient passagers, et semblables aux feux qui brillent un instant dans l'obscurité de la nuit pour se dissiper aussitôt. Cependant
ces désolations intérieures ne lui furent jamais un prétexte pour omettre ses exercices de dévotion ; tout son temps était
consacré à la prière et à la lecture spirituelle; il mettait ses délices dans la vie de saint Grégoire de Nazianze, et dans celle de
Saint François de Sales, qui avaient souffert les mêmes épreuves.
Le démon, n'ayant pu réussir à ébranler Alphonse par les tentations, tâcha de le faire tomber dans ses piéges, en se présentant
à lui sous des fantômes étrangers. Un jour, violemment tenté contre la foi, il fit appeler le père Corrado, et lui dit tout épouvanté
: "Une personne ennemie est venue ici, et m'a jeté dans un grand trouble; elle m'a dit que je n'ai pas la foi et que je suis damné.
" — " Croyez-vous, lui dit alors le Père, ce que Dieu a révélé à son Eglise et ce qu'enseigne la sainte Eglise? " — "
Certainement, lui répondit Alphonse, et je suis prêt à donner ma vie pour la foi." — "Espérez-vous, reprit le Père, la vie
éternelle, par les mérites de Jésus-Christ?" — " Je l'espère, lui répliqua Alphonse d'un ton animé, j'espère tout par le sang de
Jésus-Christ, qui est mort pour moi! " Enfin, après plusieurs alternatives de trouble et de sérénité, il retrouva son calme, par des
actes de foi et d'espérance. Il fut plusieurs autres fois tourmenté par de semblables apparitions.
Ce qui déplaisait le plus au démon, c'était l'humilité d'Alphonse; aussi il mettait tout en oeuvre pour le porter à se complaire
dans ses bonnes oeuvres. Il lui apparut sous l'extérieur d'un missionnaire napolitain, l'entretint sur ses nombreux ouvrages, et lui
dit que tout le monde ne cessait d'exalter ses écrits et d'admirer le bien qu'ils faisaient partout. A ces mots, Alphonse s'humilia
et se confondit: " J'ai fait, dit-il, ce que j'ai pu; mais tout a été le fruit de l'assistance de Dieu. " — " C'est vrai, répondit le faux
missionnaire; mais on dira toujours que ce sont vos ouvrages, et que vous êtes l'auteur de tout ce bien. " Alphonse, sentant
alors quelque chose de chatouillant pour l'amour-propre, s'humilia davantage, recourut à Dieu par la prière , fit le signe de la
croix; à l'instant le fantôme disparut.
Un autre jour, le démon vint le visiter sous la forme d'un prêtre, et lui parla de ses livres : " Après vous être fatigué à composer
tant d'ouvrages, que vous en revient-il? Tout ce que vous avez dit et écrit, est inutile pour vous, et avec tout cela vous n'en
serez pas moins damné , car il n'y a plus pour vous d'espoir de salut. Il faut autre chose que des livres et des missions pour se
sauver. " Alphonse répondit en s'humiliant: " Je n'ai rien fait par moi-même; je ne pouvais rien faire de bon; je n'ai d'autre
mérite auprès de Dieu que les mérites de Jésus-Christ et de la très-sainte Vierge Marie. " Aussitôt l'illusion s'évanouit.
Malgré les soins qu'il prenait à passer les derniers jours dans l'obscurité, sa charité le faisait quelquefois paraître au dehors; et
Dieu, qui ne laisse jamais la lumière sous le boisseau, se plaisait à manifester alors la sainteté de son serviteur.
Dans une éruption du Vésuve, la montagne de Somma, voisine de Pagani, menaçait d'un nouveau désastre et lançait des
torrents de feu. Epouvantés de ce spectacle, les frères s'empressèrent d'avertir Alphonse ; aussitôt le vieillard se traîne vers la
fenêtre, et se montre pénétré de douleur. On le prie de bénir la montagne ; il s'y refuse; sur les prières réitérées; il élève la main
et dit: " Je te bénis au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit. " A peine eut-il parlé; que le danger cessa; le feu prit une autre
direction, et le volcan vomit ses tourbillons et ses pierres dans la gorge d'une vallée.
Alphonse avait une tendresse toute particulière pour les petits enfants , en qui il voyait l'image de l'innocence. Autrefois lorsqu'il
sortait en carrosse, les mères se pressaient sur son passage, lui présentaient leurs enfants malades en le priant de les bénir. Tout
plein de charité, il faisait arrêter le carrosse ; il leur imposait les mains et disait quelques prières; il les rendait ensuite pleins de
santé à leurs mères, en disant: " Recommandez-les à Marie. " Lorsque ces promenades cessèrent, on lui apportait les petits
enfants ; le serviteur les présentait lui-même à Alphonse qui leur imposait lés mains, et aussitôt ils étaient guéris. Le serviteur
Alexis et le frère François-Antoine assurent qu'il opéra des milIl ers de semblables guérisons.
Dans ses dernières années les prophéties lui devinrent familières Entre autres choses, il prédit la mort du père Alexandre de
Meo
" Dans peu de jours, dit-il, la congrégation souffrira une grande perte. " En effet, ce fut vers ce temps que le père Alexandre,
prêchant à Nole, fut frappé d'apoplexie dans la chaire, et mourut dans l'église même.
Alphonse prédit encore l'entrée des armées françaises à Naples, et les malheurs qui s'ensuivirent. Un jour, sortant tout à coup
d'une profonde méditation, il s'écria : " Un grand malheur doit affliger Naples, l’an 99, et je remercie Dieu de ce qu'il m'en
épargnera la vue. " Or, on sait combien, cette année fut triste pour l'Italie.
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CHAPITRE IX. La piété de saint Alphonse grandit, et son âme se fortifie à mesure que son corps s'affaiblit; actes héroïques de
vertu qui le préparent à sa mort.
Le corps d'Alphonse s'affaiblissait tous les jours; mais son âme devenait plus forte, et sa ferveur plus admirable. Plus il
approchait du terme , plus il redoublait d'efforts pour se rendre agréable à Dieu, s'enrichir de mérites et embellir sa couronne
éternelle. Toujours soumis à la volonté de Dieu, il souffrait tous ses maux sans se plaindre; les contrariétés qui en sont
inséparables ne purent jamais lui faire commettre la plus légère impatience. Un jour, il avait demandé quelque chose au père
Villani; et comme il ne pouvait saisir la réponse : " Que puis-je faire? Dit-il, si le Seigneur a voulu m'envoyer la surdité, qu'il soit
à jamais béni ! " Un soir , il ne pouvait lire un passage de l'Ecriture; il dit agréablement : " Lorsqu'une fois on est vieux, on perd
l'ouïe et on perd la vue; si Dieu le veut ainsi il faut prendre patience, c'est le meilleur remède! "
Son humilité semblait s'accroître à mesure qu'il approchait de -sa fin. Il n'avait qu'un désir, celui de se cacher et de s'anéantir.
Quelques personnes malades s'étant un jour présentées pour le prier de les guérir: "Si j'étais saint, leur dit-il, et si je savais faire
des miracles , je me guérirais moi-mème, qui suis estropié, et ne vaux pas une obole. "
L'esprit d'obéissance naissait naturellement de cette humilité. Quoique supérieur et évêque, il voulut toujours dépendre du
recteur local dans toutes ses actions. Lorsque, tourmenté par la soif, il avait besoin d'un peu d'eau, si le recteur était absent , il
envoyait demander la permission au père-ministre. Il cherchait toutes les occasions de se soumettre à la volonté des autres; et
lors même qu'il était mal servi , il remerciait encore avec humilité.
Si la nourriture n'était pas ordinaire , il en perdait la paix et refusait même de manger. A Nocera comme à Arienzo , il ne voulait
d'autre poisson que des sardines, parce qu'elles sontde peu de valeur. " Je suis pauvre, disait-il, et je dois me nourrir en pauvre.
" On lui servit un jour deux surmulets, mais il n'en voulut pas goûter : " A quoi bon ces surmulets? dit-il tout agité, achetez des
sardines , elles sont également bonnes. "
Loin de se plaindre , il oubliait ses maux pour compâtir aux peines de ceux qui le servaient. Croyant incommoder le frère et le
serviteur qui devaient le conduire dans sa chaise roulante, il s'yplaçaità regret. Il aurait voulu se priver de ce soulagement; mais
les ordres des médecins, du père Villani et du recteur l'en empêchèrent.
Avec la pauvreté, Alphonse chérit toujours la mortification qui en est inséparable. Un jour, il avait témoigné le désir d'avoir
quelques petits gâteaux; le frère s'empressa de lui en procurer; mais, lorsqu'ils arrivèrent, il n'y eut pas moyen de lui en faire
manger. Le lendemain , on les lui présenta de nouveau; mais il se récria comme la veille : " Non , non, ces mets délicats
conviennent pas aux pauvres! "
Un jour qu'il avait peu mangé, on lui présenta des primeurs de raisins et quelques figues: " Prenez ce raisin, lui dit le serviteur, il
est excellent; c'est l'abbé Tortora qui vous l'envoie. " Alphonse mangea les figues; quant au raisin, aucune instance ne put le
persuader d'en manger. Il se débarrassa en disant que le magasin était rempli.
Tout mets lui était insipide, s'il n'était assaisonné du sel de la mortification. Il avait toujours les poches pourvues d'herbes
amères, desséchées et souvent réduites en poudre ; et c'étaient là ses aromates.
Pendant quelques années, chaque soir, avant de se mettre an lit, il buvait deux doigts de vin , afin de pouvoir se reposer; mais
dans les derniers temps, il voulut encore s'en priver; et, pour cacher sa mortification : " Un peu d'eau, disait-il, vaut mieux que
tous les nectars du monde. "
Ne pouvant, comme il aurait voulu, crucifier sa chair par des instruments de pénitence , il sut trouver un expédient qui ne lui
faisait jamais défaut : c'est la position immobile qu'il tenait sur sa chaise depuis le matin jusqu'au soir. Le serviteur le voyant un
jour placé d'une manière incommode: " Monseigneur, lui dit-il, redressez-vous un peu, vous êtes mal assis. " Mais Alphonse lui
répondit: " J'ai beau vouloir me redresser, je suis toujours tortu. " Par cette insensibilité apparente, il ressemblait à un bloc de
marbre plutôt qu'à un corps vivant; et cet acte héroïque, il le pratiqua durant ses vingt dernières années.
La charité, ce noble lien qui unit toutes les vertus fut aussi dans Alphonse le fondement et le comble de la perfection; en toutes
ses actions il ne visa qu'à l'union avec Dieu. " Par la miséricorde de Jésus-Christ, dit-il un jour au père Villani , je ne me sens
attaché à aucune créature. " Ses élans d'amour vers Dieu étaient si fréquents, surtout dans ses dernières années, qu'il en formait
un seul acte depuis le matin jusqu'au soir. Malgré l'accablement produit par ses maux, il s'acquitta toujours des plus petits actes
de religion; il ne prenait jamais la plus légère nourriture sans la bénir et réciter un Ave Maria, lorsqu'il entendait sonner l'heure, il
ne manquait jamais de saluer la Vierge par un Ave Maria.
Son respect pour le saint sacrifice l'empêcha toujours de se dispenser de tomber à genoux au moment de la consécration ,
jusqu'à ce que le père Villani le, lui eût défendu. Lorsqu'il avait communié , il n'était plus maître de lui-même; il entrait comme