Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 42)
dans une douce extase, et répétait souvent, de manière à être entendu : " Mon amour, mon Dieu! à vous, ma mère, aimez-le
pour moi! " Depuis sa retraite à Nocera jusqu'à sa quatre-vingthuitième année, ses délices étaient de se tenir toute la journée
devant le Saint-Sacrement. Au mois d'octobre 1784, le dernier jour de la neuvaine de sainte Thérèse, qu'il avait suivie avec le
peuple, il entra dans une longue extase, et ne cessa de, répéter: " Amour éternel, je vous aime! "
Lorsque le serviteur le promenait par les corridors sur sa chaise roulante , Alphonse ne pensait qu'à Jésus dans le
Saint-Sacrement. " Allons un peu à l'église, disait-il, allons visiter Jésus-Christ! " — " Comment voudriez-vous y aller? lui disait
le serviteur ; vous ne pouvez vous soutenir." — " Qui vous dit cela, reprenait vivement Alphonse; savez-vous qu'il y a des mois
que je ne vais plus à l'église visiter Jésus-Christ? " Il se mettait quelquefois dans une telle agitation à ce sujet, qu'on devait.
appeler le Père Mazzini pour le calmer. Jusque dans son sommeil, il ne songeait qu'au Saint-Sacrement et à la sainte Vierge, et
il faisait les aspirations les plus attendrissantes.
Son affection pour Jésus crucifié n'était pas moins vive; il avait toujours son image sous les yeux, et ses actes d'amour ne
discontinuaient pas. Il l'aimait et le contemplait avec tendresse; sa méditation n'avait jamais d'autre objet, comme il l'assura
luimême, que la passion de Jésus-Christ. Il aurait voulu donner son sang pour un Dieu qui avait versé le sien pour lui. Il ne cessa
de faire tous les jours le chemin de la croix dans un grand corridor, jusqu'à l'âge de quatre-vingt huit ans. Quand cela lui fut
interdit, il ne manqua jamais de le faire en esprit, dans sa chambre, devant un crucifix.
Son amour pour la très-sainte Vierge devint, dans ses dernières années , plus ardent que jamais: Il ne laissait passer aucune
occasion de lui rendre hommage. Comme le rosaire avait été de tout temps sa dévotion spéciale, il le récitait plusieurs fois par
jour avec le serviteur et le frère, tandis qu'ils le promenaient par les corridors; il n'omettait jamais d'en méditer les mystères.
Il avait toujours soin de recommander la dévotion à la sainte Vierge à tous ceux qui venaient le visiter. " Soyez dévots à la
Vierge, leur disait-il; celui qui est dévot à la Vierge, se sauvera. " Il recommandait de visiter ses images, de réciter le rosaire et
de jeüner en son honneur le samedi et les veilles de ses fêtes.
Un jeune clerc partant pour le noviciat, l'an 1784, vint trois fois lui demander sa bénédiction, ne pouvant se contenter de la
première; et trois fois notre saint vieillard l'accueillit avec amour, et lui donna ses conseils: " Mon fils, lui dit-il la première fois, si
vous voulez persévérer, communiez plusieurs fois la semaine , et soyez dévot envers la très-sainte Vierge Marie et le très-saint
Sacrement. " La deuxième fois il lui dit. " Mon fils je vous recommande la sainte obéissance. Par votre obéissance vous plairez
à Dieu, et vous serez bien vu dans la congrégation; mais surtout je vous recommande d'être dévot envers la très-sainte Vierge
Marie et Jésus au Saint-Sacrement. " Et la troisième fois. " Si l'ennemi de Dieu, lui dit-il, vous tente de quitter la congrégation,
recourez aussitôt à Jésus et à Marie; et ne cessez de les invoquer jusqu'à ce que la tentation soit passée. "
Voici quelques pratiques de dévotion qu'Alphonse n'omettait jamais avant de s'endormir ; elles seraient inconnues , si , dans la
crainte de les oublier, il ne les eût fait écrire un jour de l'an 1784 , par le frère François-Antoine : Dix actes d'amour, dix actes
de confiance, dix actes de contrition, dix actes de conformité à la volonté de Dieu, dix actes d'amour envers Jésus-Christ, dix
actes d'amour envers la sainte Vierge, dix actes d'amour envers le Saint-Sacrement, dix actes de confiance en Jésus-Christ, dix
actes de confiance en la sainte Vierge, dix actes de résignation à souffrir, dix actes d'abandon à Dieu, dix actes d'abandon à
Jésus-Christ, dix actes d'abandon à Marie, et dix prières pour faire la volonté de Dieu.
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CHAPITRE X. Dernière année de la vie de saint Alphonse; circonstances extraordinaires qui prouvent la perfection de ses
vertus et la grandeur de sa sainteté.
Nous voilà parvenus à la quatre-vingt-dixième année de la vie d'Alphonse et à la quatre-vingt-sixième de son siècle. A mesure
qu'il approchait du terme de sa course, il se dépouillait davantage des affections de la terre, et se purifiait de tout ce qui n'était
pas Dieu. Les visites de civilité lui étaient devenues insupportables; il savait s'en débarrasser. Il. tenait une tout autre conduite à
l'égard des personnes religieuses qui l'entretenaient de choses qui méritaient son attention. Deux pères conventuels vinrent le
visiter dans ces derniers temps; l'un d'eux, nouvellement ordonné prêtre, voulait lui baiser la main. Au mot de prêtre, Alphonse
s'écria : " Grande dignité, grande dignité, la dignité sacerdotale!" Celui-ci se recommandait à ses prières : " Je suis un
misérable, lui dit Alphonse, mais vous, priez le Seigneur pour moi, qui suis à la veille de faire le grand passage du temps à
l'éternité, et de me présenter devant le tribunal de Dieu! " Il dit ces paroles avec une telle expression d'épouvante, que les deux
religieux, saisis de crainte, se retirèrent en disant : " Si Monseigneur tremble, qu'en sera-t-il de nous? "
Il avait une si haute idée du sacerdoce, qu'il n'y pouvait penser sans être ravi. Deux jeunes pères, ayant été promus à la prêtrise,
vinrent le trouver pour le remercier et lui baiser la main; mais par respect pour la dignité dont ils venaient d'être revêtus, il voulut
lui-même la leur baiser, et le fit en s'écriant : " O la grande dignité, ô la grande dignité du prêtre! Maintenant vous êtes
au-dessus des souverains, des rois et des empereurs. " Devant certaines visites d'apparat, Alphonse aimait à se donner des airs
de simplicité et d'ignorance puériles , par mortification ; mais la justesse de son jugement et sa présence d'esprit se retrouvaient
dans les affaires sérieuses, importantes et difficiles ; là, on admirait sa mémoire toujours fidèle; il montrait souvent combien sa
tête était ferme et solide jusque dans les derniers jours.
Le Seigneur, qui a coutume de révéler à ses saints l'approche de leur délivrance, fit connaître à Alphonse l'époque de sa mort.
Au mois de septembre 1786 , il la prédit. Un père Carme étant venu le visiter, ce qu'il faisait chaque année, Alphonse lui dit
"Père Joseph, l'année prochaine nous ne nous reverrons plus! Priez pour moi le bon Dieu et Notre-Dame-des-Sept-Douleurs!
" Puis il se recueillit, resta immobile sur sa chaise, et parut tout absorbé en Dieu. Le 16 juillet 1787, se tournant vers le frère
FrançoisAntoine, il lui dit tout joyeux : " Frère, il me reste à remplir une nouvelle fonction. " Il voulait parler de ses funérailles.
On comprit le mystère, lorsque pendant la nuit du 18, il fut atteint d'une forte dyssenterie; c'était avec ses infirmités naturelles
une complication qui ne permit plus de doute sur sa fin prochaine. Le matin du 19, après avoir assisté à la messe et reçu la
sainte communion, la fièvre le saisit. Le 20 dans la matinée , quoique la fièvre ne l'eût pas quitté, il voulut sortir du lit pour
entendre la messe et communier; le soir, il tomba dans un si grand affaissement et une telle faiblesse, qu'il parut prés d'expirer. Il
mangea; et, après avoir repris ses forces, il dormit une partie de la nuit suivante.
Aussitôt qu'il fut proche de la mort, tous ses scrupules s'évanouirent, et la sérénité ne le quitta plus durant tout le cours de sa
pénible maladie, malgré quelques épreuves passagères.
Le 21 juillet, quand on vit que la fièvre ne le quittait pas et que sa faiblesse était extrême, on dressa un autel dans sa chambre ,
on y dit la messe et on lui administra la sainte communion. Dans le courant de la journée, il mangea comme s'il eut été bien
portant; mais il ne tarda pas à tomber dans un grand abattement. La nuit suivante, il reposa fort bien et n'eut besoin d'aucun
secours.
Le 22, vers huit heures du matin, comme il conservait toujours le plein usage de ses facultés intellectuelles, on lui demanda s'il
voulait entendre la messe et communier. " Hâtez-vous, répondit-il tout agité. Lorsqu'on l'avertit que la messe commençait, il fit
comme à l'ordinaire, le signe de la croix, et répéta : " Hâtezvous! " Plus tard, il n'était plus tout à fait à lui, mais on lui dit qu'il
devait communier; alors il rappela ses sens, communia et continua à faire des actes d'amour envers Jésus-Christ. Dans la
journée, le père recteur lui demanda comment il se trouvait, il répondit : " Recommandez-moi à Jésus-Christ. " Le
médecin lui ayant ordonné une limonade, il obéit, puis rentra dans son recueillement.
Vers quatre heures, on lui demanda encore comment il se trouvait; il répondit : " Grâce à Dieu! " Le frère François-Antoine lui
suggéra dé bénir tous les pères et frères de la maison. Et vous aussi, lui répondit Alphonse, priez Dieu et la Vierge pour moi! "
En disant ces paroles, il les bénit.
Jusqu'au soir, il fut toujours parfaitement calme et serein; mais alors la fièvre le saisit, et il entra en délire. "Donnez-moi
Jésus-Christ, " disait-il, en lui tendant les bras.
Dans la nuit , son état empira; lorsqu'il fit jour, le frère François-Antoine lui dit qu'il était l'heure d'entendre la messe et de
communier. " Qu'on se hâte! " répondit Alphonse dans un grand abattement; il répéta plusieurs fois : " Ne voulez-vous donc
pas me donner la communion? " Mais lorsque le moment de la lui donner fut arrivé, il avait perdu les sens. On lui dit de se
disposer à recevoir l'extrême-onction et on le lui répéta plusieurs fois, mais il répondit : " Je ne comprends pas. " Enfin, voyant
qu'on ne lui donnait pas la communion, il dit : "Je veux son corps! " On lui dit encore de se disposer à recevoir
l'extrême-onction; et il dit de nouveau : " Donnez-moi son corps! " On ne le satisfit point, car on craignit qu'il n'eût pas l'esprit
présent. Lorsqu'on lui eut administré l'extrême-onction ; le père Villani lui dit de bénir la congrégation; mais il ne put rien
comprendre. Le père Villani s'avisa de lui faire entendre que par obéissance au nom de Jésus-Christ et de la très-sainte vierge
Marie, il devait bénir la congrégation comme évêque et comme supérieur. Alphonse, au mot d'obéissance rappela ses esprits,
leva la main et donna la bénédiction désirée.
Lorsque sa vie fut désespérée, le Pète Villani s'empressa d'en informer toutes les maisons. Le deuil fut général. A la réception
de la triste nouvelle, il n'y eut pas de sujet qui ne voulût assister à sa mort et recevoir sa dernière bénédiction. Tous les recteurs
se mirent en route, et avec eux tous les sujets qui n'étaient pas nécessaires dans leurs maisons. Trois jours après, tous étaient
arrivés, même de Bénévent et de Saint-Ange. Dès que le saint vieillard les aperçut , il témoigna son contentement et les bénit du
signe de la croix.
Vers sept heures du matin, le 22 , après qu'on lui eût appliqué desvésicatoires, il parut un peu soulagé. Pour prévenir son désir
de communier, on se hâta de célébrer une seconde messe; et, lorsqu'on lui eut fait entendre qu'il allait recevoir Jésus-Christ, il
montra une joie extrême. Comme on doutait qu'il fût en état de communier, on lui donna d'abord une parcelle non consacrée, et
l'on remarqua que toutes ses forces physiques l'avaient abandonné. Il demanda son chapelet, et. avec la main tâta ça et là
comme pour le trouver. On le lui donna; et, quoiqu'il eût perdu ses sens, il le parcourut en balbutiant.
Comme son état ne changeait point, les médecins voulurent qu'avec la limonade on lui fit avaler du quinquina. Après en avoir
pris trois ou quatre cuillerées, il n'en voulut plus; mais on lui dit que le médecin l'exigeait et qu'il avait l'obédience d'en prendre
davantage; aux mots de médecin et d'obédience, il ouvrit aussitôt la bouche, et dit : " Me voilà, mon Dieu !"
Quoique brûlé par la fièvre et au plus fort des chaleurs de l'été, son amour pour la modestie ne lui permit jamais de se
découvrir. Un jour, on avait un peu soulevé ses draps pour le laver: " Ils m'ont découvert, s'écria-t-il en se plaignant au
serviteur Alexis; n'y a-t-il pas là de péché? "
Il est impossible de croire combien l'on fit de demandes, même de pays éloignés, pour avoir de ses reliques, dès qu'on apprit
son état. Ses linges qui se donnaient à laver, ou ne revenaient pas à la maison , ou n'y rentraient que par morceaux. On
apportait sans cesse des chapelets et d'autres objets de dévotion qu'on désirait lui faire toucher. Quantité d'ecclésiastiques , de
réguliers et de séculiers, venaient à l'envi le contempler et chercher de ses reliques.
Dans la journée du 23, l'état d'Alphonse ne subit guère de changement. Le soir, vers trois heures, il avait plus de présence
d'esprit; on lui demanda s'il désirait la communion. A cette proposition, le saint vieillard tressaillit, et s'écria plusieurs fois tout
joyeux: " Venez, mon cher Jésus! " Il fit encore plusieurs actes de désir, et montra par ses gestes un saint empressement.
Lorsqu'il eut communié, il dit en se tournant vers le Père Magaldi : " Maintenant, que dois-je faire? " Il voulait dire qu'on lui
suggérât les actes de remerciement; on le fit, et Alphonse écouta et balbutia sans qu'on pût distinguer ses paroles. On lui dit
Remerciez Jésus-Christ que vous avez dans votre coeur, et priez la Vierge de le remercier pour vous. " — " Mais vous , dit-il
alors, priez aussi Marie pour moi. " Le Père continua et lui dit de bénir au nom de Jésus-Christ tous ceux qui étaient présents;
Alphonse éleva la main assez haut, et les bénit tous avecl'esprit présent.
Dans la matinée du 24, on dit plusieurs messes votives dans sa chambre; il avait reçu la sainte communion la veille , vers six
heures du soir; mais il parut l'avoir oublié. Il était alors quatre heures, et il répétait avec de vives instances: " Donnez-moi
Jésus-Christ! " Les actes de désir qu'il faisait, et son impatience d'être bientôt consolé arrachèrent des larmes; on le satisfit;
après avoir communié, il se tint recueilli, faisant des actes d'amour et de remerciement.
Les neveux d'Alphonse ayant reçu à Naples la triste nouvelle, Don Joseph vint le soir, avec sa femme et son oncle , le prince de
Polleca. Ils lui demandèrent sa bénédiction; mais on eut beaucoup de peine à le lui faire comprendre. Cependant il leva la main,
et les bénit. Don Joseph lui dit qu'il était venu expressément pour lui rendre visite: "Je vous remercie, lui dit Alphonse , soyez
béni. " Il lui demanda ensuite un conseil; Alphonse , rappelant alors ses esprits, lui dit: " Sauvez votre âme. " Joseph,
s'approchant davantage, lui prit la main et lui dit qu'il était son neveu ; Alphonse la lui serra à son tour et la tint quelque temps,
après quoi il le bénit encore. Voyant qu'ils ne panaient pas " Soyez tous contents, leur dit-il, cela suffit; maintenant vous pouvez
vous retirer. "
Le 25 , au matin , pendant que le Père Néri célébrait, Alphonse entendit ces mots : " Celui qui pêche est ennemi de Dieu. " Le
Père, voyant qu'il était tenté, interrompit un instant, et l'exhorta à se confier dans les mérites de Jésus-Christ, et à recourir à la
très-sainte Vierge Marie. Alphonse respira et reprit sa sérénité. Au même instant la fièvre reparut; il avait l'esprit agité, et ne put
communier. Vers quatre heures, il fut de nouveau tenté , et dit " Voulez-vous me faire désespérer? " Le même Père lui rappela
aussitôt la passion de Jésus-Christ et les mérites de la très-sainte Vierge. Lorsqu'il entendit parler des mérites de Jésus-Christ et
de la sainte Vierge, il ouvrit les yeux et écouta avec attention. On lui suggéra d'offrir ses souffrances à Jésus-Christ; et il dit
d'une voix claire : " J'offre tout à la passion de mon Jésus. " Quelques minutes après, il s'écria: " Je crois et je veux croire tout
ce que l'église m'enseigne. " Puis il ajouta: " Oui , j'espère ! " Le Père continuait à lui suggérer d'autres actes de foi et de
confiance; Alphonse les répéta intérieurement et remua les lèvres. Quelques temps après, il demanda d'une voix entrecoupée : "
Qu'ai-je à faire pour mériter? " On lui répondit : " Faites la volonté de Dieu. " Il se tut, et par intervalle on le voyait fixer les