Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 44)
il ne rentre pas dans le plan que nous traçait notre but, tout de pratique et d'édification. Après avoir montré la perfection où
s'éleva cette âme fidèle à la grâce, les oeuvres opérées pour le salut des âmes par ce grand apôtre , notre tâche est accomplie.
Néanmoins, pour satisfaire la pieuse curiosité et la dévotion, nous retracerons brièvement les principales circonstances. Elles
ont été toutes triomphales; autant saint Alphonse de Liguori avait cherché l'humiliation ; autant Dieu s'est plu à rendre son
tombeau glorieux, et sa mémoire vénérable.
Grand concours du peuple, de la noblesse et du clergé pour honorer le bon Père; il fallut un détachement militaire pour
maintenir l'ordre à la porte de la maison. Les torrents de fidèles se succédaient, faisant toucher au saint corps différents objets
de piété, et le couvrant de fleurs que l'on emportait ensuite comme autant de reliques; " Le saint est mort! Nous voulons voir le
saint! " Tel était le cri général.
Un artiste de Naples vint spontanément pour mouler le portrait. Le corps de l'homme juste n'était point l'image de la mort; il
avait toutes les apparences d'un sommeil paisible. Malgré les chaleurs et la gangrène locale, les chairs étaient flexibles et sans
décomposition. Le visage était vermeil, avait de la fraîcheur et de l'éclat, avec un. air à la fois gracieux et vénérable. En ôtant le
masque de plâtre apposé sur les traits pour former le moule, il se fit une légère écorchure, aux narines; il en sortit quelques
gouttes d'un sang vif et pur, que l'on recueillit sur des linges. La plaie resta fraîche et vermeille, jusqu'au moment où l’on ferma
le cercueil.
L'église était trop étroite pour contenir la foule; on plaça la chaire près de la porte, pour l'oraison funèbre. Le catafalque n'était
pas très-haut ; le corps était peu élevé au-dessus de terre; et le peuple put, à sa dévotion , le baiser, le toucher avec des
chapelets et lui jeter des fleurs. Le bon frère Antoine et le fidèle serviteur Alexis étaient aux deux côtés de leur saint maître; les
mères de famille leur, présentaient les petits enfants, pour leur faire toucher des lèvres le vénérable Père qui avait béni et guéri,
pendant sa vie, un si grand nombre de ces innocentes créatures, à l'exemple de celui qui. a dit le premier : " Laissez venir à moi
les enfants! "
Avant même que la, dépouille mortelle fût confiée à la terre, Dieu montra miraculeusement que son serviteur jouissait de la
gloire éternelle. Un petit enfant, âgé d'un an, avait une fièvre ardente, avec les symptômes les plus alarmants; on désespérait de
son rétablissement. Une parente, plus bardie, le porte dans ses bras, à l'église, et le remet aux prêtres, pour qu'ils lui fassent
toucher le corps du saint. Dès qu'il l'a touché, il reprend ses forces, et redevient joyeux et plein de vie; on n'aurait pas dit qu'il
avait été malade. Le lendemain, un prêtre, son oncle, lui présenta l'image d'Alphonse. L'enfant la prit, la baisa, et la posa sur
son front, et demeura un instant comme en extase. D'une main, il tenait l'image, et de l'autre il montrait le ciel en criant . "
Alphonse au ciel! Alphonse au ciel! " Jusque-là, sa langue ne s'était pas encore déliée, et jamais il n'avait appris le nom
d'Alphonse. Plusieurs fois se renouvela cette merveilleuse extase. On lui ôta l'image ; il se mit à crier en pleurant. On lui
présenta celle d'un autre saint, de même format; il la repoussa en disant : " Non, non! ce n'est pas Alphonse! " On lui rend le
portrait, il s'apaise, et, tout serein, il le baise, et se l'applique sur le front, comme auparavant. — Une carmélite de très-grande
piété, dans le monastère de Melfi , priait au choeur avec une dévotion de séraphin. Alphonse lui apparut; elle entendit une voix
claire et distincte qui lui ordonnait de faire connaître à son confesseur qu'elle a vu Alphonse rayonnant de splendeur et de gloire.
" J'ai vu, dit-elle plusieurs fois avec serment, j'ai vu le serviteur de Dieu dans un globe de lumière, dans une incomparable
splendeur. Le saint évêque était d'une inexprimable beauté ; son teint effaçait la blancheur de l'ivoire; sa vue me remplissait
d'une joie si vive, que j'étais sur le point de m'évanouir..... Il me dit avec douceur et bonté : " Ma fille, gardez la pureté du eceur
; que votre cceur soit à Dieu seul, et toujours à Dieu : soyez disposée à tout souffrir; et vivez sur la terre comme si vous n'étiez
plus sur la terre! "
Il y eut aussi, dans ces mêmes jours, d'autres apparitions merveilleuses, desguérisons extraordinaires, à Naples, à SainteAgathe
et ailleurs.
Le deux août, vers sept heures du soir, le saint corps fut. descendu publiquement dans un caveau creusé au côté gauche du
maître-autel; et l'entrée en fut fermée par une dalle de marbre où était gravé le nom d'Alphonse de Liguori. La Providence
voulut contenter l'humilité da grand homme, après son trépas. Elle ne permit point d'exécuter, ni les grandes cérémonies
projetées par l'évêque de Nocera pour l'enterrement, ni le magnifique tombeau, ni les fastueuses épitaphes; la principale beauté
de ses funérailles ne devait pas être dans les appareils extérieurs ; elle consista surtout dans la piété, les larmes et les invocations
des assistants. On pleurait un père, mais on invoquait un protecteur dans ie ciel. Telle fut, dès le premierinstant, la gloire de
l'humble Alphonse.
Mais les honneurs funèbres ne furent pas célébrés seulement le deux aotit, et dans la seule église de Saint-Michel-de-Pagani.
L'évêque de Nocera fit des obsèques solennelles dans sa cathédrale; toutes les maisons de la congrégation, dans le royaume.de
Naples, en Sicile, et dans les Etats pontificaux, payérent avec éclat leur tribut de regrets et d'hommages, avec un grand
concours du peuple et du clergé, et des éloges funèbres.
De nouveaux miracles vinrent accroître la dévotion et répandre le culte anticipé du saint missionnaire. Les maisons religieuses,
les curés et les évêques qui avaient mis à contribution son zèle infatigable, firent éclater leur pieuse reconnaissance.
En particulier, lé chapitre de Sainte-Agathe et le vicaire capitulaire montrèrent combien leur attachement pour leur ancien
évêque était profond. Tout le diocèse imita I'exemple de l'église cathédrale. Là, surtout, on pleurait un bon père, on invoquait
an ciel un puissant protecteur.
Bientôt le concert d'éloges fut au comble. De toutes-parts, la congrégation recevait des lettres de félicitations sur le glorieux
patron qu'elle avait au ciel. Partout, dans l'Italie, dans laFrance et dans d'autres parties de l'Europe, et la voix populaire, et
lesvoix éloquentes des prélats, des savants, des orateurs, redisaient la science éminente, la sainteté incomparable de saint
Alphonse. On célébrait le nouvel apôtre, le nouveau François-Xavier; les uns
le comparaient à saint Philippe de Néri, d'autres à saint Charles Borromée, d'autres à saint François de Sales.
Partout on désirait de ses reliques; partout on se disputait ses images: Des artistes, de divers mérites, s'empressaient de
reproduire ses augustes traits, avec la plus grande rapidité et sons toutes les formes; la piété publique, impatiente, les enlevait
plus vite encore et à tout prix.
Un éclatant témoignage ne tarda pas à venir de la chaire suprême. Abusé quelque temps par une adroite calomnie, Pie VI avait
reconnu la vérité. Sa Sainteté, recevant un portrait d'Alphonse avec l'oraison funèbre prononcée aux funérailles, posa
respectueusement l'image sur sa tête, en présence des personnes qui la lui avaient présentée. Un peu plus tard, le grand Pape
attestera, solennellement et avec larmes, l'inaltérable vertu et l'inviolable attachement d'Alphonse pour le Saint-Siège.
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CHAPITRE XIII. Béatification et canonisation de saint Alphonse.
Bientôt une nouvelle affluence de miracles, de guérisons et d'apparitions, en Italie, en France et ailleurs, vint, à différentes
époques, redoubler la dévotion publique, et activer les instances pour la béatification et la canonisation de l'humble Alphonse.
Nous donnerons seulement une idée sommaire de ces merveilles, en disant que le résultat des procès constatera plus de cent
miracles, opérés du vivant même d'Alphonse, et que les informations juridiques portent le total bien au-delà d'un millier. Dès les
premiers instants, la congrégation du très-saint Rédempteur fit constater les miracles et l'héroïsme des vertus ; les témoins les
plus distingués et les plus recommandables furent entendus; des procès-verbaux furent dressés; et les demandes les plus
imposantes furent adressées au Saint-Siège.
Plusieurs congrégations préliminaires et plusieurs décrets pontificaux déclarèrent que nul obstacle ne s'opposait à l'introduction
de la cause , et donnèrent à Alphonse le titre de Vénérable. Le malheur des temps et l'exil du Saint-Père, Pie VI, interrompit la
eause heureusement commencée ; mais le sage Pontife ne la perdit. pas de vue dans son exil, et accorda aux juges les pouvoirs
pour recueillir les dépositions et les documents.
Avant l'examen des vertus, il fallut procéder à celui des ouvrages et des manuscrits. La sacrée congrégation des Rites décida, le
14 mai 1803, que d'après un examen théologique, il ne s'était rien trouvé dans les oeuvres imprimées ee manuscrites du
vénérable Alphonse de Liguori, qui fut digne de censure : " Nihil censura dignum fuisse repertum ; " et qu'on pouvait procéder
ultérieurement. Cette décision fut approuvée du Pape le 18 du même mois, et complétée le 24 septembre suivant.
L'examen des vertus fut commencé le 10 juin 1806, et terminé le 28 avril 1807. Les cardinaux et les consulteurs déclarèrent
unanimement que les vertus du vénérable Alphonse de Liguori s'étaient élevées à un degré héroïque. Cependant, avant de
rendre sa décision; le souverain Pontife voulut attendre quelques jours, pour se donner le temps d'implorer mieux encore les
lumières du Saint-Esprit.
Le 7 mai, jour de l'Ascension, le Saint-Père publia, dans la basilique de saint Jean-de-Latran , son décret solennel sur les
vertus. Sa Sainteté proclama " que le vénérable serviteur de Dieu, Alphonse-Marie de Liguori, avait possédé à un degré
héroïque les vertus théologales et cardinales. "
Il restait pour la béatification solennelle l'examen des miracles. On en choisit trois qui devaient être proposés dans une
congrégation extraordinaire. Les circonstances ne permirent pas de la tenir: la captivité du Pape, la dispersion des cardinaux,
l'envahissement des Etats romains, suspendirent la procédure. Après la persécution, l'affaire de la béatification du serviteur de
Dieu fut reprise. Le 28 février 1815, eut lieu, au palais Quirinal, la troisième congrégation générale d'usage sur la même
question; deux miracles suffisaient; la congrégation en approuva deux. Le Pape voulut. prendre encore du temps pour implorer
les lumières du SaintEsprit; mais le 17 septembre, jour auquel on célébrait pour la première fois dans toute l'Eglise catholique la
fête de Notre-Dame-des-Douleurs, fut choisi par le Saint-Père pour la promulgation du décret en faveur des miracles , à cause
de la grande dévotion d'Alphonse pour les souffrances de la sainte Vierge.
Après avoir offert le saint sacrifice dans sa chapelle domestique du Quirinal, Sa Sainteté publia le décret qui reconnaissait deux
miracles du second ordre, dont voici le résumé historique.
Le père François Ottojano, franciscain, avait depuis longtemps un rhumatisme douloureux ; la fièvre et la toux viennent
compliquer son mal, il est déclaré étique. Plus tard ; les célébrités médicales de Naples s'accordent à dire qu'il est au dernier
degré de la phthisie la plus incurable. Devenu comme un squelette, il se prépare à la mort. Le 27 août 1787 , on lui donne un
linge qui avait servi à saint Alphonse ; il se l'applique sur la poitrine, et dit: " Monseigneur, si vous êtes cher à Dieu, si vous
jouissez du bonheur éternel, obtenez-moi de ne pas mourir de cette horrible maladie! " Il éprouve un changement instantané ,
mange avec appétit, s'endort paisiblement, et s'éveille parfaitement guéri. Il vivait encore en 1802. — Madeleine de Nunzio
avait un abcès au sein gauche. Après les plus profondes opérations chirurgicales, et les plus horribles incidents, les ravages de
la gangrène deviennent plus alarmants; elle reçoit les sacrements. Une de ses amies lui présente une image et un morceau des
vêtements du bienheureux. Elle applique l'image sur la plaie, avalé dans un peu d'eau quelques fils de l'étoffe. Elle entre à
l'instant dans un profond sommeil, s'éveille parfaitement guérie; la plaie se ferme; et l'heureuse mère peut allaiter son enfant.
Après l'approbation des miracles, il restait à prendre l'avis de la sacrée congrégation, pour inscrire le nom du vénérable
Alphonse parmi les noms des Bienheureux reconnus par l'église. D'après l'avis unanime, le Saint-Père publia le décret qui
permettait de procéder à la béatification solennelle. Il signa, le 26 septembre 1816, le bref de la Béatification, qui, en conférant
à l'illustre évêque le titre de Bienheureux, déclare qu'il est certainement en possession de la gloire céleste, et qu'on peut exposer
ses images et ses reliques à la vénération des fidèles. Ce bref autorisait les diocèses de Nocera et de Sainte-Agathe , et la
congrégation du très-saint Rédempteur, à célébrer tous les ans en l'honneur du Bienheureux l'office de la messe pour laquelle le
Pape prescrivit des oraisons propres. La cérémonie de la béatification eut lieu neuf jours après , dans la basilique de
Saint-Pierre. On y mit le plus grand éclat. On avait placé sur l'entrée principale du majestueux portique de Saint-Pierre un
très-beau tableau du miracle de Foggia, représentant le moment où les rayons de lumière viennent d'une image de la sainte
Vierge se réfléchir sur le front du saint prédicateur en extase. Diverses inscriptions rappelaient divers traits du Bienheureux, et
les deux miracles reconnus par le décret pontifical. L'immense basilique était toute décorée de riches tentures de damas,
brodées en or ; c'était de la plus grande magnificence. Au fond de l'église, au-dessus de la chaire de Saint-Pierre, se trouvait
placé au milieu d'une lumière éblouissante, un grand tableau de forme ovale représentant le bienheureux Alphonse; un nombre
prodigieux de cierges de toute grandeur l'environnaient comme d'une gloire céleste. A dix heures du matin , le postulateur de la
cause, Vincent Giattini, procureur-général du très-saint Rédempteur, vint en présence de toute la congrégation des Rites et
accompagné du prélat-secrétaire , demander dans un discours latin, au cardinal de la Somaglia, préfet de la sacrée
congrégation, la permission de publier le bref de la béatification solennelle. Après ce discours et la lecture du bref, un des plus
grands dignitaires entonna le Te Deum; au même instant le rideau se tire et laisse voir le tableau du nouveau Bienheureux; au
son de toutes les cloches et au bruit de nombreuses salves d'artillerie, tous les assistants tombent à genoux et lui offrent le
premier hommage religieux et public de leur vénération. L'hymne d'actions de grâces se continue avec l'accompagnement d'une
brillante musique. L'archevêque célébrant dit ensuite la nouvelle oraison approuvée par le souverain Pontife ; et l'on commença
la messe solennelle chantée par un chœur nombreux, composé des meilleurs maîtres de Rome. Le soir, vers six heures, Pie VII
se rendit avec son cortège ordinaire à la basilique de Saint-Pierre ; il y fut reçu par tout le sacré collège. Après avoir adoré le
Saint-Sacrement, le Saint-Père alla avec tous les cardinaux se prosterner devant le tableau du bienheureux Alphonse. Quand il
eut fini sa prière, le postulateur de la cause lui fit hommage d'une vie du Bienheureux, ainsi qu'à tous les membres du sacré
collège et de la maison pontificale. Ainsi se termina cette cérémonie glorieuse, prélude des honneurs plus grands réservés au
serviteur de Dieu.
Le Seigneur ne tarda pas à manifester sa volonté, par de nouveaux prodiges et par de nombreuses et illustres sollicitations. Ces