Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 45)
requêtes, ayant pour but le procès de la canonisation, obtinrent l'assentiment de la sacrée congrégation des Rites ; et le 28
février 1818, le Saint-Père Pie VII signait le décret qui introduisait la cause du Bienheureux pour la canonisation. Dans l'espace
de dix ans , on organisa , avec une sage lenteur, différents travaux; on constata la validité des procès antérieurs ; et le révérend
père Mantone, procureur-général de la congrégation du très-saint Rédempteur, fut nommé postulateur de la canonisation. En
1828, commença le triple examen des deux miracles choisis. A cette fin, une première congrégation fut tenue le 19 août, dans le
palais de l'Eminentissime Odescalchi, -rapporteur de la cause. La seconde congrégation préparatoire eut lieu le 7 juillet 1829,
dans le palais Quirinal, sous le pontificat de Pie VIII. Enfin, le 23 septembre 1829, les miracles furent approuvés dans la
congrégation générale des cardinaux, prélats et consulteurs. Sa Sainteté confirma cette reconnaissance juridique par son décret
solennel du 3 décembre 1829, publié le jourdesaint François-Xavier, dans l'église des pères jésuites. Voici les deux miracles
approuvés: Vingt jours après la béatification solennelle, le frère Pierre Canali, Camaldule, reçut en un instant la guérison d'une
plaie profonde et mortelle par l'attouchement d'une image du Bienheureux. — Un an après, Antonia Tarsia, de Catanzaro,
tomba du haut d'un escalier sous le poids d'une lourde charge, et se cassa la jambe. La violence de cette chute ébranla
tellement son corps, qu'elle ne pouvait plus supporter de nourriture et souffrait de fréquents vomissements. Peu après, la morf
était inévitable. Saint Alphonse lui apparut plein de gloire, revêtu des ornements pontificaux, et la bénit; au môme instant elle fut
guérie, allaita sa petite fille et mangea avec beaucoup d'appétit.
Il restait à examiner si on pouvait procéder en sûreté à la canonisation du Bienheureux. Une assemblée générale fut tenue à cet
effet, le 20 avril 1830. L'avocat Hyacinthe Amici, le même qui avait commencé la cause à la mort du Bienheureux, ayant été
entendu, il fut déclaré unanimement qu'on pouvait procéder à la canonisation. Enfin, le 16 mai 1830, Sa Sainteté prononça
qu'on pouvait procéder en toute sûreté à la canonisation solennelle du bienheureux Alphonse-Marie de Liguori ; ordonna que
ce décret fût publié et conservé dans les actes de la congrégation des Rites, et qu'on adressât les lettres apostoliques sur la
canonisation qui serait célébrée en son temps, dans la basilique du Vatican. Ainsi, le souverain Pontife Pie VIII faisait diversion
aux chagrins que lui causaient les ennemis de l'église. Bientôt la tempête, qu'il avait prédite dans son encyclique, éclata sur
l'Europe, et mit un empêchement à la solennisation si ardemment désirée. Le Pontife mourut quelques mois après; Grégoire
XVI lui succéda, le 2 février 1831. Sous son glorieux pontificat, le décret favorable devait recevoir son entier accomplissement.
Aux raisons politiques se joignaient celles des dépenses qu'entrainent les magnifiques cérémonies de la canonisation; diverses
souscriptions furent ouvertes; enfin, le 26 mai 1839 fut fixé pour élever solennellement à l'honneur des autels les serviteurs de
Dieu: Alphonse-Marie de Liguori; François de Hieronymo, de la compagnie de Jésus; Jean-Joseph de la Croix, de la réforme
de saint Pierre d'Alcantara; Pacifique de saint Séverin, Mineur réformé; et Véronique Juliani, capucine.
Plusieurs semaines avant la solennité, Rome était remplie d'étrangers qui voulaient assister à cette grande fête. Le Saint-Père y
avait invité tous les évêques de l'Italie; environ cent membres de la congrégation du Très-Saint-Rédempteur s'étaient rendus à
Rome, de l'Italie, de l'Allemagne et de la Belgique, pour être présents au triomphe de leur Père.
Enfin, le 25 mai, veille de la canonisation, les canons du château Saint-Ange et le son de toutes les cloches de Rome
annoncèrent l'approche du jour tant désiré. A minuit, les trompettes de la garde et du sénat parcouraient la ville, la musique se
faisait entendre de tous côtés; à quatre heures du matin, centun coups de canon saluèrent le grand jour.
La foule innombrable, qui de toptes les parties de chrétienté se trouvait réunie à Rome, se dirigea vers la magnifique place de
Saint-Pierre.
Les colonnes de la galerie qui l'environne étaient garnies de riches tentures, de draperies et de fleurs. Pour le maintien de
l'ordre, les grenadiers, la garde noble et la garde bourgeoise de Rome, en grand uniforme, étaient rangés tout autour.
A six heures, commença au Vatican la procession la plus imposante qui se puisse voir âu monde. Les orphelins précédaient,
suivis des écoles des Enfants nobles; puis les ordres Mendiants, les Franciscàins, les Capucins, etc., avec leurs bannières
respectives ; ensuite les ordres religieux, les Augustins, les Servites, etc., après eux les séminaristes, les vicaires et les curés de
Rome avec l'étole blanche. Ceux-ci étaient suivis des chapitres des nombreuses collégiales, avec leurs croix et leurs bannères;
de plusieurs officiers civils, et des membres de la congrégation des Rites. On remarquait une multitude de personnes portant
des flambeaux allumés; et, à la suite, les bannières des nouveaux saints. Les cordons de ces bannières étaient portés par les
parents encore survivants des saints, et par les membres de leurs ordres respectifs. Auprès de la bannière de saint Alphonse
marchaient un de ses neveux et plusieurs de ses petits-neveux; le premier, général; les autres, officiers, au service du roi de
Naples.
La procession se partagea en deux parties, et se rangea aux deux côtés de la place Saint-Pierre; le Saint-Père entonna, dans la
chapelle Sixtine, l'hymne : Ave, maris stella, pour implorer l'assistance de la très-sainte Vierge Marie dans cette action
solennelle. Il monta ensuite dans sa litière; dès qu'il quitta son palais, toutes les cloches s'ébranlèrent, on entendit le roulement
des tambours et le son de la plus magnifique harmonie.
Voici l'ordre dans lequel se dirigea vers l'église de Saint-Pierre tout le cortége du Souverain-Pontife, depuis la chapelle Sixtine
les hérauts du Pape précédaient; venait ensuite la cour du Souverain-Pontife avec les chantres de la chapelle papale, suivis de
l'assistance de l'office pontifical, diacres, sous-diacres et acolytes, et des confesseurs établis à l'église de Saint-Pierre pour
toutes les nations, tous en ornements blancs. On voyait après eux l'imposante réunion de plus de cent évêques, des abbés et
des cardinaux qui se trouvaient à Rome. Les abbés mitrés précédaient; puis suivaient les évêques et les cardinaux revêtus de
leurs habits pontificaux. Le préfet de Rome et les principaux officiers suivaient les cardinaux; devant le Souverain-Pontife
marchaient en habits de lévites les trois plus anciens cardinaux, suivis de la brillante assistance du trône. Enfin paraissait la litière
du Saint-Père, dont le profond recueillement dans cette grande solennité, comme dans toutes les autres, frappa tous ceux qui
l'ont vu. Il était en chape , blanche, la croix sur la poitrine. Il portait une mitre, tenait un cierge allumé à la main gauche, et
bénissait de la droite la foule agenouillée. Il s'avançait sous un dais en étoffe d'or, environné des principaux personnages de sa
cour et suivi des généraux d'ordres.
Avant de décrire la canonisation, telle qu'elle eut lieu dans l'église Saint-Pierre, décrivons sommairement la décoration de cette
vaste basilique, afin qu'on puisse se faire une idée de la magnificence où parut dans cette occasion le plus beau temple de
l'univers.
Au-dessus de la porte principale était un superbe tableau, où l'on voyait les nouveaux saints, transportés au ciel par des anges;
au-dessus de ce tableau on lisait une inscription convenable à la fête. En entrant dans l'église, on lisait au-dessus de chaque
porte du vestibule d'autres inscriptions analogues. Les murs étaient tapissés de soie rouge enrichie d'or. On voyait, entre les
nefs, des ciels de différentes couleurs. Le trône du Saint-Père s'élevait derrière l'autel sur huit colonnes couvertes de velours
rouge, entre lesquelles on avait placé des tableaux représeytant différents traits des nouveaux saints. Le trône était environné
d'une tribune couverte aussi de velours rouge, dans laquelle se trouvaient le roi de Naples et le roi de Bavière, Don Miguel de
Portugal et la reine de Sardaigne , ainsi que les ambassadeurs étrangers. Des draperies empêchaient le jour de pénétrer par les
fenêtres, afin qu'il ne nuisît pas à l'effet de l'illumination. Cent dix lustres d'or étaient suspendus dans les nefs collatérales,
quarante lustres magnifiquement ornés étaient suspendus à la voûte, trente candélabres étaient placés devant les tableaux, et
cent autres lustres étaient encore distribués dans la basilique; de sorte que plus de quatre mille cierges éclairaient l'auguste
basilique.
Aussitôt que le Saint-Père fut arrivé à l'église, il fut porté à la chapelle où reposait le Saint-Sacrement, afin de l'y adorer. Il fit
ensuite porté au trône qui se trouvr, derrière l'autel, où il reçut les hommages du haut clergé. Quand les cardinaux, les évêques
et les abbés eurent pris leurs places respectives, le maître des cérémonies conduisit devant le trône du Pape le cardinal qui
devait le supplier pour la canonisation, au nom de toute la chrétienté. Le cardinal s'inclina, tandis que son avocat suppliait à
genoux le souverain Pontife en ces termes : " Très-Saint-Père, le très-éminent cardinal ici présent prie instamment Votre
Sainteté de vouloir inscrire au nombre des saints de Notre-Seigneur Jésus, Christ les bienheureux Alphonse, François de
Hieronymo, etc., etc., et de vouloir déclarer qu'ils doivent être honorés comme tels par tous les fidèles. "
Le secrétaire du Pape répondit en son nom : " Sa Sainteté veut qu'on adresse à Dieu de ferventes prières dans une
circonstance aussi importante, et qu'on implore l'intercession de la trèssainte Mère de Dieu,, des saints apôtres Pierre et Paul et
de tous les autres saints, afin que tout se fasse avec dignité et sainteté. "
Après cette réponse, le cardinal revint à sa place. Le Pape descîndit de son trône et s'agenouilla, pendant que deux chantres
entonnaient les litanies des saints, auxquelles tous répondaient.
Après les litanies, le souverain Pontife remonta sur son trône; le cardinal vint une seconde fois au pied du trône, où l'avocat
répéta sa demande, en insistant sur la première : " Le très-éminent cardinal ici présent supplie instamment et plus instamment
Votre Sainteté, etc. "
Le secrétaire du souverain Pontife répondit à cette demande : " Sa Sainteté veut qu'on implore par de nouvelles prières les
lumières du Saint-Esprit, etc. " Le cardinal et son avocat reprirent place; le Pape déposa la mitre et s'agenouilla, pendant que le
cardinal, assis à sa gauche, exhortait tous les assistants à la prière. Tous prièrentquelque temps en silence; le Pape se releva, et
le cardinal assis à sa droite dit à tous les assistants de se lever. Deux évêques s'avancèrent alors avec des livres et des
candélabres; le Saint-Père entonna le Veni Creator, se mit à genoux pendant la première strophe. Il se leva ensuite, et resta
debout jusqu'à la fin de l'hymne; deux acolythes s'approchèrent du trône, et le Pape chanta l'oraison du Saint-Esprit.
Après que le souverain Pontife eut repris sa place , le cardinal et son avocat vinrent de nouveau à ses pieds renouveler pour la
troisième fois leur demande, en disant: " Très-Saint Père, le très-éminent cardinal prie instamment et très-instamment votre
Sainteté de vouloir inscrire au nombre des saints, etc. " Le secrétaire répondit que le Saint-Père voulait prononcer le jugement
définitif. L'imposante assemblée se lève alors tout entière, et le Saint-Père assis, la mitre sur la tête, prononce comme Docteur
et Chef de l'église catholique le grand et suprême jugement en ces termes
"En l'honneur de la très-sainte et indivisible Trinité, pour l'exaltation de la foi catholique et l'augmentation de la piété chrétienne;
au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul , et en notre nom; après de mûres réflexions, et
l'invocation réitérée du secours de Dieu; après avoir consulté nos vénérables frères, les cardinaux de l'Eglise romaine, les
patriarches, archevêques ét évêques de cette capitale; décidons et prononçons que les bienheureux Alphonse, François de
Hiéronymo, etc., sont saints, et nous les comptons au nombre des saints, et ordonnons que leur mémoire soit. honorée par le
culte que l'Eglise leur rendra annuellement le jour de leur naissance ; savoir: du bienheureux Alphonse, le 2 août, etc. Au nom
du Père et du Fils -et du Saint-Esprit: Amen. "
Le Saint-Père, ayant ainsi recommandé à toute l'Eglise la vénération des nouveaux saints, entonna le Te Deum; et, au même
instant, les canons du château Saint-Ange, toutes les cloches de Rome, les tambours, les trompettes et une magnifique harmonie
se firent entendre. Tous ces signes de triomphe, qui font une faible impression dans les cérémonies profanes, en font une si
profonde en celle-ci, qu'il faut l'avoir éprouvée pour la comprendre. Après la parole prononcée par le vicaire de Jésus-Christ,
qui juge dignes de la gloire éternelle ceux qui ont vaincu le monde, on sent que ces signes de joie et de triomphe ne sont pas un
vain bruit, mais le commencement d'un culte de louanges et d'actions de grâces qui durera jusqu'à la consommation des siècles;
on sent qu'ils sont un écho des concerts du ciel où Jésus-Christ, le Pontife éternel, couronne ses saints dans un autre sanctuaire,
qui n'est pas fait par la main des hommes.
Après l'hymne d'actions de grâces, le souverain Pontife invoqua les saints nouvellement canonisés, au nom de l'Eglise militante,
en chantant l'oraison de leur office ; et , après le Confiteor, dans lequel on ajouta leurs noms, le Saint-Père donna la
bénédiction.
La solennité fut suivie d'une messe solennelle, où le SaintPère célébra lui-même. A l'offertoire, on lui fit, selon l'ordre établi pour
les canonisations, des offrandes de cierges , de pain et de vin, de touterelles, de colombes, et d'autres oiseaux. En voyant cette
dernière offrande , faite par les religieux des ordres respectifs des saints nouvellement canonisés, on pense à la colombe de
l'arche qu'ils ont si bien imitée , puisqu'ils sont retournés au ciel en passant sur la terre, sans s'y attacher.
Après la grand'messe , l'immense multitude se concentra sur la place de Saint-Pierre pour recevoir la bénédiction pontificale "
urbi et orbi, " c'est-à-dire " à la ville et au monde, " que le Saint-Père donne rarement , et sur la tribune de l'Eglise SaintPierre.
Tout à coup régna le plus profond silence, et l'on entendit parfaitement les augustes paroles de la bénédiction. On sait tout ce
qu'il y a de touchant, tout ce qu'il y a de catholique, de divin, dans ce mouvement d'un peuple innombrable qui tombe à genoux
comme un seul homme devant les successeurs de saint Pierre, qui vérifient depuis vingt siècles la parole prononcée par le Fils
de Dieu: " Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ; et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. "
Je tressaille en écrivant ces divines paroles, vérifiées aujourd'hui plus que jamais par le concours des évêques, des prêtres et
des fidèles autour du Pontife-Roi, autour du magnanime Pie IX. Augustes cérémonies qui proclamez en Occident la gloire des
martyrs de l'extrême Orient! Sublime discours de l'évêque d'Orléans aux deux sueurs d'Orient et d'Occident qui viennent unir
leurs peines et leurs espérances! Allocution si auguste et si calme du Pape-Roi, en face de la tempête ! Adresse unanime de
l'épiscopat au Vicaire de Jésus-Christ! Bénédiction donnée par le Père de tous les chrétiens à la ville et à l'univers! Journées si
consolantes pour le catholique et si terribles pour l'impie! Merveilles de la foi, de l'espérance et de la charité! Vous ne périrez
point; votre éclat est immortel ! A votre souvenir , on dira: " Jamais l'enfer n'avait si bien discipliné les forces du mal; et jamais