Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 7)
comme le savant, y trouvait sa nourriture et l'écoutait avec un égal intérêt; l'un et l'autre en retiraient une componction salutaire;
les gens de lettres étaient même les plus empressés à venir l'entendre. Son auditoire était toujours composé d'ecclésiastiques
distingués, de réguliers, de séculiers, d'avocats, de procureurs, de magistrats, de dames de haut rang, et de gentilshommes, qui
tous sortaient de ses sermons la tête baissée et la componction dans le coeur.
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CHAPITRE III. Alphonse recouvre les bonnes grâces de son père, et prélude, avec quelques saints amis, à la vie religieuse.
Don Joseph, revenu de son illusion, et content de l'état qu'avait embrassé Alphonse , rendait grâces à Dieu qui lui avait inspiré
un si beau choix. Un jour, Alphonse donnait les exercice., à une foule immense dans l'église eu Saint-Esprit; Don Joseph,
revenant du palais royal et passant de ce côté, entendit la voix de son fils. Aussitôt, poussé par la curiosité, il entre dans l'église,
écoute avec attention ; bientôt il verse des larmes et regrette en gémissant tant de contradictions par lesquelles il s'est opposé à
sa vocation; puis il remercie Dieu du fond de son coeur d'avoir appelé Alphonse à un si noble état, et regagne sa demeure, tout
occupé de ces pensées. A peine Alphonse est-il de retour, que Don Joseph vient à sa rencontre , l'embrasse, l'arrose de ses
pleurs et lui dit : " O mon fils , combien je vous suis reconnaissant! C'est vous qui tout à l'heure m'avez appris à connaître Dieu!
Alphonse, je vous bénis mille fois d'avoir embrassé un état si saint et si agréable à Dieu ! "
Alphonse ne négligeait pas sa propre sanctification; il consacrait chaque jour plusieurs heures à la méditation, sans parler du
temps qu'il employait à la lecture de la Vie des saints. Il appelait ce livre l'évangile en pratique; chaque jour aussi il célébrait la
Sainte Messe avec la plus grande dévotion; sa préparation était longue, et son action de grâces l'était plus encore. Il ne passait
jamais un seul jour sans aller visiter Jésus au Très-Saint Sacrement dans l'église on l'on faisait l'adoration des Quarante Heures;
ce n'était pas de ces courtes visites faites comme en passât; mais on le voyait durant plusieurs heures contempler
amoureusement son divin Rédempteur; en un mot, sa vie paraissait une oraison continuelle. Telles étaient chaque jour les
occupations d'Alphonse pour le bien de son âme et celui du prochain. N'oubliant jamais ce repos que Jésus-Christ conseille à
ses apôtres, il savait de temps en temps suspendre entièrement les occupations de son apostolat pour se tirer à l'écart et s'y
entretenir seul à seul avec Dieu, tout occupé du soin de son âme.
Déjà lié intimement avec de saints prêtres, Joseph Porpora et Jean Mazzini, l'un de ses premiers compagnons dans sa
congrégation future, Alphonse s'attacha plusieurs autres ecclésiastiques pieux et zélés , et se plaisait singulièrement dans leur
société. Afin de resserrer davantage entre eux les liens de la charité et de prendre tous ensemble de temps en temps quelque
récréation spirituelle, l'un des pieux amis, Don de Alteriis, prêta une de ses maisons de campagne, qui répondait d'autant mieux
à leur but, qu'elle était tout à fait à l'écart et loin du tumulte. Il y avait dans cette maison un oratoire et une magnifique statue de
la très-sainte Vierge. Chaque mois , ils se retiraient dans ce lieu solitaire, pour s'y entretenir, durant trois ou quatre jours, dans
des exercices de pénitence , faisant ensemble de longues méditations et des conférences spirituelles. Leurs repas étaient
très-édifiants et très-simples; ils faisaient présider à leur table une petite statue de l'enfant Jésus , à qui chacun devait faire son
offrande des mets que l'on servait. Ces repas étaient plutôt des prières que des réfections corporelles, tant y étaient
nombreuses les oraisons jaculatoires. Le repas fini, ils se récréaient quelque temps par le chant d'hymnes et de cantiques , et
reprenaient leurs saintes méditations. Ils abandonnèrent cette maison pour une autre encore plus solitaire, dans le voisinage de
Saint Janvier , hors des murs de la ville. Là, ils purent avec encore plus de .satisfaction s'occuper uniquement de Dieu et du soin
de leur âme., Ainsi Alphonse se retrempait chaque mois dans la piété; ou plutôt, il ébauchait, sans y penser, le plan de l'institut
qu'il devait donner à l'église.
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CHAPITRE IV. Alphonse au tribunal de la pénitence;. son zèle, sa méthode et ses succès.
Après sa première année de prêtrise, Alphonse reçut du cardinal Pignatelli la faculté d'entendre les confessions; c'était le voeu
de plusieurs milliers d'âmes qui désiraient ardemment sa direction. Dès qu'il eut pris place au tribunal de la pénitence, le
nouveau confesseur se vit entouré d'une multitude de pénitents; des personnes de tout rang et de toute condition accouraient en
foule; Alphonse les accueillait tous avec une charité sans exemple ; il était le premier à se rendre le matin à l'église; il était aussi
le dernier à quitter le confessionnal.
Il disait dès lors; et le répéta jusque dans sa vieillesse, que ce ministère est le plus profitable aux âmes et le moins sujet à la
vaine gloire pour un ouvrier évangélique. " Car, disait-il, par ce moyen, plus que par tout autre, les pécheurs se réconcilient
immédiatement avec Dieu , et la grâce de Jésus-Christ leur est appliquée avec surabondance. " Il avait pour les autres et
surtout pour les pécheurs une mansuétude inexprimable et les manières les plus engageantes; sans excuser le péché; il était tout
rempli de compassion pour le pécheur ; quand celui-ci détestait sérieusement ses fautes et voulait sincèrement retourner à Dieu.
Dans ses sermons; il ne séparait jamais la justice de la miséricorde, afin d'engager les âmes à la pénitence; lorsqu'il était au
confessionnal, il se souvenait que s'il était le juge de son pénitent, il en était aussi le père. " Plus une âme, disait-il, est enfoncée
dans le vice et au pouvoir du démon, plus nous devons lui faire bon accueil, afin de l'arracher des griffes de l'ennemi pour la
jeter dans les bras de Jésus-Christ. " Il disait à ce sujet, dans sa vieillesse, qu'il ne se souvenait pas d'avoir jamais renvoyé un
seul pécheur sans parvenir à pouvoir l'absoudre ; bien moins encore d'en avoir jamais traité aucun. avec dureté ou aigreur. Ce
n'est pas qu'il donnat indifféremment l'absolution à ceux qui étaient bien disposés et à ceux qui ne l'étaient pas; mais, comme il
nous l'apprend lui-même, il recevait tous les pécheurs avec bonté , les remplissait de confiance dans les mérites du sang de
Jésus-Christ et leur donnait les moyens de sortir de leurs désordres ; ainsi encouragés, ils ne manquaient jamais de retourner à
lui bien disposés, pleins de repentir et de componction. Il enjoignait pour pénitence de revenir se confesser, de fréquenter les
sacrements,, d'assister tous les jours à la messe , et d'y méditer sur la passion de Jésus-Christ, ou sur les vérités éternelles: A
cet effet, il avait composé un petit recueil de méditations qu'il se plaisait à donner. Il imposait aussi pour pénitence l'obligation
de visiter tous les jours le Saint Sacrement et quelque image de la sainte Vierge , et de réciter le rosaire en son honneur; il:
engageait ceux qui se trouvaient à la tête d'une maison à pratiquer cette dévotion en commun avec leur famille. Il gagnait chaque
jour à Jésus-Christ une multitude d'âmes criminelles qui croupissaient depuis longtemps dans le désordre et dans le péché. Il se
faisait un plaisir d'être entouré des personnes de la plus basse condition; de leur côté, ces pauvres gens avaient pour Alphonse
une affection toute singulière ; il les éclairait, les instruisait et les disposait à- rentrer en grâce par la réception des sacrements.
On se donnait le mot; de nouveaux pénitents accouraient de toutes parts et venaient servir d'aliment au zèle qui dévorait
Alphonse. Dans la foule des conversions qu'il opéra, deux surtout méritent d'être rapportées. La première est celle de Pierre
Barberèse, de cet homme qui, jeune encore, était déjà vieux dans le mal : c'était un maître d'école, montrant à lire et à écrire, et
enseignant tout au plus la grammaire, et dont le coeur était ouvert à toutes les mauvaises pensées; au lieu d'éclairer l'intelligence
de ses écoliers, il ne faisait que pervertir leur volonté. Pour son bonheur, Pierre assiste à un sermon d'Alphonse; son coeur
s'ouvre à la contrition ; il rentre en lui-même , et , plein de repentir, va se jeter à ses pieds. Se voyant accueilli avec charité, il
s'attache au service de Dieu, quitte le péché, embrasse une vie pénitente et reste fidèlement sous la conduite de son saint
directeur. L'apôtre du démon ressuscité à la grâce , s'appliquait à remplir ses élèves de l'esprit de Dieu, par de fréquents
catéchismes où il leur inspirait de l'horreur pour l'ombre même du péché. Il les conduisait à l'église pour y entendre la sainte
messe; ensuite il leur faisait quelque méditation sur les vérités éternelles; il profitait de ce moment pour leur suggérer de saintes
résolutions, et terminait par la récitation des actes des vertus théologales. Il allait, accompagné de tous ses enfants, rendre visite
au Saint Sacrement et à la sainte Vierge. Il avait soin de choisir les églises les moins fréquentées afin de ne point paraître faire
étalage de sainteté et de dévotion, tant il était pénétré de repentir et d'humilité après les scandales qu'il avait donnés autrefois.
Mais tout ceci ne suffisait pas à son zèle; il voulait encore que les élèves s'approchassent toutes les semaines du sacrement de
pénitence, et lui-même les conduisait à cette fin dans quelque église; il disposait ainsi les plus âgés à recevoir la sainte
communion; pendant la messe qu'il entendait avec eux, il avait soin de leur suggérer d'une manière pratique les actes de foi,
d'espérance et de charité, de repentir et de demande; après la communion il les aidait à faire l'action de graves. On verra plus
tard ce que fit de plus Pierre Barberèse, sous la sage direction d'Alphonse. L'autre conversion est celle de Lucas ivardone. Cet
homme avait mené longtemps dans les troupes une vie déréglée, avait déserté plusieurs fois; et, en dernier lieu, s'était vu sur le
point d'être condamné à mort. Dans cette circonstance, il avait été redevable de son salut à l'entremise d'un de ses frères qui
servait parmi les soldats de la garde du roi de France. Chassé de l'armée comme infâme, il vivait en proscrit, couvert de honte
et chargé de péchés. Il assiste un jour à un sermon d'Alphonse ; vaincu par la grâce, il va le trouver, mais sans oser espérer le
pardon de ses péchés. Alphonse l'embrasse , l'encourage , le console , le remet en bon chemin ; et, de scélérat déjà condamné
qu'il avait été, cet homme devint dans la suite un vrai foyer d'amour divin, à tel point qu'il sut gagner beaucoup d'âmes à
Jésus-Christ.
Les moyens dont Alphonse se servait pour conduire ses pénitents à la perfection se réduisaient à la méditation et à la prière;
outre la mortification de la chair et des passions, il proposait la méditation comme un miroir dans lequel chacun voit ses
difformités, et la mortification comme un glaive qui retranche tout ce qui ne convient pas. Il disait qu'il n'y a pas de véritable
oraison sans mortification, et que, pour acquérir la mortification, il faut avoir l'esprit d'oraison. Après la méditation qui fait
découvrir les taches de l'âme, il recommandait la prière et ne cessait de dire : " Celui qui prie se sauvera. certainement; et
certainement celui qui ne prie pas se damnera. Tous ceux qui se sont sauvés, disait-il encore, se sont sauvés par la prière , et
tous ceux qui se sont damnés, se sont perdus parce qu'ils n'ont pas prié. "
Son remède par excellence était la communion fréquente et la visite journalière au très-saint Sacrement. Dans son livre, tout
divin, des Visites au très-saint Sacrement, il avoue lui-même que les grâces qu'il a reçues lorsqu'il vivait dans le siècle lui sont
toutes venues du très-saint Sacrement. " Oh ! quel bonheur, disait-il, de se tenir devant l'autel, d'y converser familièrement avec
Jésus dans le très-saint Sacrement, de lui demander pardon des déplaisirs qu'on lui a donnés ; de lui exposer ses besoins,
comme un ami fait à un ami; de lui demander son amour et l'abondance de ses grâces ! " Ou le voyait se tenir de la manière la
plus édifiante et comme ravi en extase durant plusieurs heures devant la victime adorable, et à ses cités venaient se ranger ses
pénitents, qui formaient ainsi autour de lui le cercle le plus honorable.
Alphonse exigeait aussi une confiance filiale en la divine mère Marie. " De même, disait-il, que, tout bien nous vient du Père
céleste par la médiation de Jésus-Christ, de même tout bien nous vient aussi de Jésus-Christ par l'entremise de Marie. " Il
voulait que chaque jour on récitât le saint Rosaire en soit honneur, qu'on visitât quelqu'une de ses images et que chacun en eût
une à la tète de son lit. Il prescrivait la communion à toutes ses fêtes, et proposait toujours quelques pratiques de dévotion à
faire pendant ses neuvaines, pour recevoir ses faveurs avec de bonnes dispositions; il conseillait en son honneur , et pratiquait
lui-même le jeûne au pain. et à l'eau chaque samedi et toutes les veilles de ses fêtes, . Quoique porté à se dévouer de
préférence au service des pauvres et des gens du peuple , Alphonse ne refusait pas de diriger les personnes d'un certain rang.
Les filets de sa charité étaient tendus pour toute espèce de personne. Il considérait surtout dans les grands l'influence de leur
autorité et de leurs exemples, c'est-à-dire, le grand bien ou le grand mal qu'ils peuvent causer sur les personnes placées
au-dessous d'eux. Il écoutait tout le monde au confessionnal, et n'avait aucun égard à la qualité des personnes; les plus grands
personnages passaient confondus avec le pauvre peuple, et se trouvaient assez honorés et assez heureux de l'avoir pour
directeur.
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CHAPITRE V. Désagréments d'Alphonse dans les saintes industries de son zèle ardent pour la sanctification des classes
inférieures du peuple.
Alphonse fut soumis à la loi par laquelle Dieu éprouvé et purifie dans le creuset les actions de ses serviteurs: Le nombre: des
pénitents qui voulaient profiter de sa direction s'accrut à un tel point qu'on aurait peine à le croire. N'ayant pas le temps de
donner aux plus fervents les instructions qu'il jugeait nécessaires, et voulant les faire avancer dans la voie de la perfection, il
imagina de les réunir pendant les soirées d'été dans quelque endroit solitaire, et de les instruire en commun. Il choisit la place la
plus commode et la moins fréquentée. Ces réunions se composaient d'artisans de toute espèce ; plus leur condition était basse,
plus Alphonse les accueillait avec bonté ; plusieurs prêtres de ses amis prirent part à cette bonne couvre.
Dans cette assemblée, composée de gens abjects aux yeux du monde mais grands aux yeux de Dieu, Alphonse prêchait tous
les jours les vérités les plus sublimes de la religion ; leur exposait l'horreur que doit inspirer le vice, et faisait briller tout l'éclat
des vertus chrétiennes. Les autres prêtres, prenaient alternativement la parole ; celui-ci proposait les divers degrés de la charité
envers Dieu ; celui-là parlait de la charité envers le prochain ; il faisait voir combien le renoncement à soi-même est nécessaire
pour avancer dans la perfection , et le grand dommage qui provient de nos passions, si elles ne sont pas réprimées. D'autrefois,
on discourait sur la mortification de la chair, sur l'obligation où nous sommes d'imiter Jésus crucifié.
L'enfer ne pouvait laisser en paix une si sainte association. Les Pères de la Réforme de sainte Thérèse commencèrent à la
suspecter; les Pères de saint François de Paule soupçonnèrent qu'il s'y passait de mauvaises choses et se mirent à épier les
associés par leurs fenêtres, afin de découvrir quelles gens ils pouvaient être et de quoi ils s'occupaient; les Pères minimes