Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 8)

Abbé Bernard · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (abbé Bernard, 1862) · 52 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

poussèrent plus loin les conjectures ; on supposa que ce pouvait bien être un club de molinistes et une bande d'hérétiques.

Après avoir balancé toutes ces conjectures, ils en firent part au cardinal Pignatelli. Comme l'accusation tombait sur une

assemblée nocturne, accompagnée de circonstances qui paraissaient fort équivoques, Son Eminente crut d'abord que c'étaient

des gens mal intentionnés. Le gouverneur de Naples donna ses ordres au capitaine de la grande garde pour découvrir ce qui se

passait parmi ces prêtres et ces laïques. On était alois dans la neuvaine de la Nativité de Notre-Dame ; Alphonse, en proposant

les actes de vertu et plusieurs pratiques religieuses à observer en l'honneur de Marie enfant, se servit de plusieurs expressions

qui parurent suspectes au capitaine, telles que les langes, un berceau, et d'autres semblables. Le capitaine ne pouvant saisir le

sens, rapporta au gouverneur qu'il avait remarqué un mélange de choses bonnes et mauvaises, mais qu'il n'avait pu saisir

nettement ce que c'était. Dès lors ce magistrat et le cardinal, persuadés que ce n'était rien de bon, ordonnèrent que les prêtres

et les laïques seraient tous arrêtés. Le lendemain, Alphonse, se trouvant au palais de l'archevêque, eut connaissance de l'ordre

d'arrestation; persuadé qu'il s'agissait de sa réunion, il s'empressa de faire donner avis à tous les pénitents, pour que personne

ne se rendît à la place de l'Etoile. Il croyait que, les réunions une fois interdites, les craintes s'évanouiraient; cependant ceux

dont la demeure était fort éloignée, et qui n'avaient pu être prévenus à temps, vinrent au rendez-vous accoutumé; parmi eux se

trouvait Pierre Barberèse et Lutas Nardone. A peine arrivés, ces pauvres gens se virent tout-à-coup assaillis par des sergents,

et emmenés au corps-de-garde, à la porte Saint-Janvier; de là les deux prisonniers, escortés chacun d'un archer et d'un sergent,

furent d'abord conduits devant le chanoine procureur de la cour, et devant le gouverneur. Les bons pénitents ne furent pas

épouvantés de cette, arrestation; chemin faisant, Nardone dit même en plaisantant à Barberèse . " Camarade, cette politesse

qu'on nous fait n'est peut-être pas de votre goût? — Au contraire, reprit Barberèse, car Jésus-Christ fut. conduit garrotté de

liens; et nous sommes conduits d'une façon toute civile avec un simple cordon au bras. " Le chanoine les ayant sommés de

déclarer ce qu'ils faisaient. avec les prêtres sur la place de l'Etoile, ils répondirent : " Nous sommes de pauvres ignorants, et

nous venons y recevoir les instructions que Don Alphonse de Liguori et d'autres prêtres nous donnent sur la religion chrétienne.

" Dès que le chanoine entendit prononcer le nom d'Alphonse de Liguori : " Que Dieu vous le pardonne, s'écria-t-il, vous avez

mis en alarmes les deux cours ecclésiastique et civile. " On les conduisit ensuite à la maison du gouverneur, et ce qui arriva là

n'est pas moins intéressant. Le seul nom d'Alphonse ayant fait connaître l'innocence des détenus, le magistrat prenait plaisir à les

questionner sur les pratiques de piété, qu'on leur enseignait, quand le saint viatique vint à passer par la rue; dès que les pénitents

entendent le bruit des sonnettes, ils se mettent aussitôt en mouvement, tournent le dos au gouverneur et s'empressent d'aller se

prosterner sur le balcon en s'écriant : " C'est Notre Seigneur! c'est Notre Seigneur! " Le gouverneur n'en voulut pas savoir

davantage, et il les congédia en versant des larmes d'attendrissement et de consolation.

Alphonse fut inquiet de cette mésaventure. Le lendemain , lorsqu'il eut appris ce qui venait d'arriver , il alla trouver le cardinal,

l'informa de tout et s'offrit à subir toute espèce de châtiment, se donnant pour l'auteur de tout le mal, si toutefois il v en avait.

Mais le cardinal, délivré de toute inquiétude, se montra satisfait d'Alphonse et du grand bien qu'il faisait; toutefois il

désapprouva les rassemblements : " Les temps, dit-il, sont trop critiques; il faut éviter que les loups puissent se couvrir de la

peau des brebis, pour faire le mal dans l'ombre et sous notre nom. "

.

CHAPITRE VI. Alphonse établit les conférences spirituelles et l'œuvre des chapelles, plus dignes et plus utiles que les

exercices précédents.

L'enfer triomphait de voir la sainte assemblée dissoute; mais sa victoire même fut une défaite, car il en résulta une,oeuvre d'un

plus grand bien pour les âmes et pour la gloire de Dieu. Alphonse, convaincu par l'expérience des heureux effets que les

conférences avaient produits, engagea Pierre Barberèse et ses autres pénitents les plus zélés à donner des instructions publiques

aux lazzaroni et aux autres gens du bas-peuple, non plus sur le marché , mais dans des endroits convenables. Dès que

Barberèse, qui avait lui-même éprouvé les bons effets de ces instructions, se vit excité par Alphonse, il se mit d'abord à

enseigner diverses pratiques de piété à de petits porte-faix , dans la boutique d'un barbier devant l'église des Carmes. Le bon

homme débitait de son mieux quelques maximes de l'évangile; instruisait son monde sur les principales vérités de la religion,

exhortait à visiter le très-saint Sacrement , à pratiquer la dévotion envers la très-sainte Vierge. Il faisait aussi pendant un

quart-d'heure dos méditations sur les vérités éternelles, ou sur la passion de Jésus-Christ; enfin, il continuait ainsi ses entretiens

pendant une heure. Le nombre de ses auditeurs s'étant accru, un bon prêtre, frappé du grand bien qui en résultait., lui conseilla

d'exercer cette rouvre de charité dans la chapelle des bonnetiers. Barberèse le fit, et. chaque soir il y eut jusqu'à soixante

jeunes-gens, sans compter ceux d'un âge plus avancé, qui vinrent s'y réunir pour l'entendre. Nardone, qui avait quelque teinture

des lettres, se mit aussi à donner des conférences. Un barbier, pénitent zélé d'Alphonse, enseignait le catéchisme et portait les

âmes au bien. Alphonse faisait souvent la revue de ces réunions, les visitait alternativement, animait les uns à poursuivre la

grande oeuvre de leur perfection, et portait les autres à l'amour de la croix.

Parmi cas diverses assemblées, viles aux yeux du monde, mais glorieuses devant Dieu , celle que tenait Pierre Barberèse était la

plus nombreuse. Un soir, le chanoine Romane se promenait pour se récréer avec d'autres prêtres; quelqu'un de sa

connaissance, venant à sa rencontre : " Votre Révérence, dit-il au chanoine, est venue ici pour se récréer; si vous voulez jouir

d'une surprise, venez voir ce que fait Pierre Barberèse. " Le chanoine s'y rendit par curiosité; Barberèse se leva, lui fit prendre

la place d'honneur, et le pria de continuer lui-même l'instruction. Il reprit ensuite la parole, lorsqu'il s'y vit contraint par l'ordre du

chanoine.

Romano enchanté ne garda pas le secret sur ce qu'il avait vit; il en informa le cardinal Pignatelli qui fut extrêmement consolé

d'apprendre qu'un homme du siècle faisait tant de bien ; et il voulut que le chanoine se chargeât lui-même d'instruire ces bonnes

gens. Pierre, lui ayant cédé la place, réunit dans sa nouvelle maison une autre assemblée plus nombreuse encore, composée de

lazzaroni et de porte-faix. Alphonse, voyant le grand bien qui résultait de ces réunions, engagea d'autres de ses pénitents à eu

instituer de semblables ailleurs. Bientôt on vit ces fidèles fervents, encouragés par les exhortations de leur zélé directeur,

s'employer dans toute la ville à gagner leurs semblables à Jésus-Christ, les conduire à ces réunions et leur faire aimer les

sacrements et la pratique des vertus chrétiennes. Alphonse les visitait de temps en temps, et ne pouvait assez se réjouir de tout

le bien que produisait une si bonne œuvre. Plus tard, et même après qu'il eut fondé sa congrégation, il ne manqua jamais,

chaque fois qu'il dut se rendre à Naples, d'aller visiter ses chères réunions ; il les exhortait à persévérer dans le service de Dieu ,

et à faire de nouvelles conquêtes à Jésus-Christ. Il ressentait surtout une grande consolation, en considérant qu'une entreprise

traversée par l'enfer avait fait. naître une oeuvre bien plus vaste, plus glorieuse et plus agréable à Dieu. En peu de temps, ces

petites réunions n'eurent plus lieu seulement dans des maisons particulières, mais dans des oratoires publics et des églises. .

Chaque soir, ces fidèles de bonne volonté s'occupaient environ une heure et demie à. diverses dévotions. Ils récitaient le

Rosaire avec les actes de foi, d'espérance et de charité; ils recevaient une instruction d'une demi-heure sur les devoirs du

chrétien ; on leur enseignait d'une manière pratique les différentes parties de l'oraison mentale. Chaque samedi, plusieurs prêtres

zélés entendaient les confessions. Le dimanche matin, après une demi-heure de méditation sur la passion de Jésus-Christ, on

disait la sainte messe avec exposition du très-saint Sacrement, suivie de la sainte communion ; un prêtre prononçait des

affections pour la préparation et l'action de grâces; on célébrait encore plusieurs autres messes , on, donnait enfin la bénédiction

du très-saint Sacrement; puis, chacun se retirait chez soi. Dans le courant de la journée, ils allaient ensemble dans une église

visiter le très-saint Sacrement et l'autel de la sainte Vierge. Lorsque chacun avait satisfait en particulier à ses autres dévotions,

ils faisaient tous ensemble une promenade dans une campagne peu fréquentée ; ou, si le temps ne le permettait pas, ils se

réunissaient dans quelque cloître; là ils se récréaient par d'honnêtes divertissements et par de pieux entretiens. Quand venait le

soir, ils chantaient de saints cantiques et se rendaient de nouveau à la chapelle pour y faire leurs exercices accoutumés.

Chacune de ces réunions comptait de cent à cent cinquante personnes.

.

CHAPITRE VII. Alphonse entre dans la congrégation de la Sainte-Famille, et redouble de ferveur et de mortification.

C'était bien à regret qu'Alphonse continuait d'habiter la maison de son père; depuis longtemps il soupirait après lé bonheur

d'avoir une cellule , où, éloigné du monde, il pût jouir en Dieu de cette douce paix réservée à la solitude. Dieu, qui le favorisait

toujours dans ses saintes entreprises, lui fournit le moyen de satisfaire ce pieux désir. Don Ripa, homme de Dieu renommé par

son zèle pour le salut des âmes, était revenu de sa glorieuse mission de la Chine, depuis le mois de novembre 1724.. Véritable

modèle Vides hommes apostoliques dans ce vaste empire ; il y était devenu le soutien de la religion. Résolu de propager, de

défendre et de perpétuer la foi parmi les idolâtres de la Chine, il avait amené avec lui un docteur chinois, avec quatre jeunes

gens pleins de ferveur, dans l'intention de fonder à Naples un collège pour les missions de ce pays. I1 connaissait très-bien

Alphonse, et appréciait l'acquisition que ferait sa congrégation en recevant un sujet si digne et si zélé. Il l'accueillit avec

empressement ; Alphonse eut la consolation d'entrer au collège des Chinois vers le milieu du mois de juin de l’année 1729. Une

résolution si imprévue déplut beaucoup à son père, qui regrettait infiniment d’être privé de la présence d'un fils qu'il considérait

comme un ange visible et un présent du ciel; il n'eut cependant pas le courage de s'y opposer, à cause du louable dessein qui en

était l'occasion.

Alphonse, délivré de la surveillance de ses parents, se livra à la mortification avec plus d'ardeur et , de liberté. Il avait

continuellement le corps couvert de cilices et de chaînettes de fer ; plusieurs fois le jour, il se flagellait, souvent jusqu'au sang,

comme on pouvait en voir les traces sur les linges dont il se servait. La chétive nourriture qu'il prenait, il ne manquait jamais de

l’assaisonner de myrrhe ou de poudres amères ; il jeûnait tous les samedis au pain et à l'eau, mangeait presque chaque fois à

genoux, ou étendu par terre. Mais tout cela ne le satisfaisait pas; dans sa chambre , il ne se permettait point de s'asseoir, mais

étudiait toujours debout, tenant son livre entre les mains.

Outre ces pénitences volontaires, il ne s'exemptait pas des autres privations imposées à tous les membres de la communauté.

La congrégation naissante n'en manquait pas à cause de sa pauvreté. Nous n'osons pas décrire le régime de ces fervents

religieux; disons plutôt que tous, et surtout saint Alphonse , étaient heureux d'avoir beaucoup souffrir, afin de ressembler à Jésus

crucifié.

Alphonse puisait de nouvelles forces dans la prière et dans les exemples des Saints. Par la lecture de leurs vies, il s'instruisait à

leur école, et s'animait à les imiter; par la prière, s'embrasait d'un désir toujours plus grand d'aimer Dieu et de lui témoigner son

amour. Outre la. méditation commune, il se tenait chaque jour en oraison pendant une heure et demis, et quelquefois pendant

deux heures devant le Saint-Sacrement, dans l'église où avait lieu l'adoration des Quarante-Heures. Sa messe était alors aussi

longue que dévote, et son action de grâces durait aussi très-longtemps. Nais tout cela ne suffisait pas encore à sa ferveur; il pas

sait les nuits à veiller dans sa chambre ou à l'église devant le Saint Sacrement ; et le peu de repos qu'il accordait à la nature , il

le prenait à regret, cherchant mille expédients pour se le rendre. incommode; très-souvent la terre nue lui servait de lit.

.

CHAPITRE VIII. Souffrances intérieures d'Alphonse; renouvellement de zèle et nouveaux succès apostoliques.

Malgré tant d'austérités et de veilles, le cœur d'Alphonse ne jouissait pas même d'une seule goutte de ces consolations que Dieu

accorde avec libéralité aux âmes privilégiées, en qui il tempère par des douceurs spirituelles les rigueurs de la pénitence. Le

Seigneur avait sevré Alphonse de toutes ces faveurs, et ses jours s'écoulaient dans la sécheresse et dans la désolation; il croyait

avoir perdu toute sa. dévotion pour la sainte messe; son oraison était aride ; il cherchait Dieu, et ne le trouvait pas; il rendait

ainsi compte de son état : " Je vais à Jésus-Christ, et il me rebute : je recours à la sainte Vierge , et elle ne m'entend pas. " Tout

ce qu'il faisait dans cette obscurité, il le faisait par la pure lumière de la foi, résolu de plaire à Dieu en toutes choses, quand

même il n'y aurait pour lui ni paradis, ni enfer.

Il donna dans le collège des Chinois les plus grandes preuves de son zèle pour le bien des âmes; un coeur aussi enflammé de

l'amour de Dieu ne pouvait manquer de brûler pour le prochain, et suffisait pour attirer à l'église une foule de fidèles et pour les

satisfaire. Le vendredi, il prêchait à un auditoire nombreux les Gloires de Marie , et récitait avec le peuple le chapelet de ses

douleurs. Il célébrait encore plusieurs neuvaines dans le cours de l'année, pendant lesquelles il faisait des sermons en l'honneur

de la très-sainte Vierge , ainsi que de la sainte Famille , que cette congrégation avait prise pour Patron titulaire. Tous les ans, il

donnait les saints exercices , au grand profit de tous ceux qui voulaient y prendre part; le peuple ne cessait de remplir l'église ;

et chaque jour paraissait un nouveau jour de fête.

Alphonse, accablé des plus rudes travaux, redoublait d'ardeur à la vue du grand bien qui en résultait pour les âmes.

Une célèbre courtisane qu'il convertit, parvint sous sa conduite à une éminente sainteté; un grand nombre d'âmes, qui vivaient

auparavant dans une piété commune , parvinrent aussi par ses soins à une très-haute perfection. Beaucoup d'autres qui se

trouvaient déjà engagées dans le siècle, renoncèrent au monde et se consacrèrent à Jésus-Christ. Au premier sermon qu'il fit

pendant les saints exercices, quinze jeunes personnes prirent le généreux parti de faire à Dieu le sacrifice d'elles-mêmes et de

leur virginité. Alphonse relevait si bien et avec tant de zèle le prix de la chasteté, que tous se sentaient, comme malgré eux, tout

remplis d'estime et d'amour pour cette vertu.

Je ne puis m'empêcher de rapporter la conversion instantanée et presque miraculeuse d'une demoiselle appelée Marie. Cette

jeune personne était vide de l'esprit de Dieu et remplie de l'esprit du monde. Sa mère eut recours à Alphonse et le pria de

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