Vie de saint Alphonse-Marie de Liguori (page 8)
poussèrent plus loin les conjectures ; on supposa que ce pouvait bien être un club de molinistes et une bande d'hérétiques.
Après avoir balancé toutes ces conjectures, ils en firent part au cardinal Pignatelli. Comme l'accusation tombait sur une
assemblée nocturne, accompagnée de circonstances qui paraissaient fort équivoques, Son Eminente crut d'abord que c'étaient
des gens mal intentionnés. Le gouverneur de Naples donna ses ordres au capitaine de la grande garde pour découvrir ce qui se
passait parmi ces prêtres et ces laïques. On était alois dans la neuvaine de la Nativité de Notre-Dame ; Alphonse, en proposant
les actes de vertu et plusieurs pratiques religieuses à observer en l'honneur de Marie enfant, se servit de plusieurs expressions
qui parurent suspectes au capitaine, telles que les langes, un berceau, et d'autres semblables. Le capitaine ne pouvant saisir le
sens, rapporta au gouverneur qu'il avait remarqué un mélange de choses bonnes et mauvaises, mais qu'il n'avait pu saisir
nettement ce que c'était. Dès lors ce magistrat et le cardinal, persuadés que ce n'était rien de bon, ordonnèrent que les prêtres
et les laïques seraient tous arrêtés. Le lendemain, Alphonse, se trouvant au palais de l'archevêque, eut connaissance de l'ordre
d'arrestation; persuadé qu'il s'agissait de sa réunion, il s'empressa de faire donner avis à tous les pénitents, pour que personne
ne se rendît à la place de l'Etoile. Il croyait que, les réunions une fois interdites, les craintes s'évanouiraient; cependant ceux
dont la demeure était fort éloignée, et qui n'avaient pu être prévenus à temps, vinrent au rendez-vous accoutumé; parmi eux se
trouvait Pierre Barberèse et Lutas Nardone. A peine arrivés, ces pauvres gens se virent tout-à-coup assaillis par des sergents,
et emmenés au corps-de-garde, à la porte Saint-Janvier; de là les deux prisonniers, escortés chacun d'un archer et d'un sergent,
furent d'abord conduits devant le chanoine procureur de la cour, et devant le gouverneur. Les bons pénitents ne furent pas
épouvantés de cette, arrestation; chemin faisant, Nardone dit même en plaisantant à Barberèse . " Camarade, cette politesse
qu'on nous fait n'est peut-être pas de votre goût? — Au contraire, reprit Barberèse, car Jésus-Christ fut. conduit garrotté de
liens; et nous sommes conduits d'une façon toute civile avec un simple cordon au bras. " Le chanoine les ayant sommés de
déclarer ce qu'ils faisaient. avec les prêtres sur la place de l'Etoile, ils répondirent : " Nous sommes de pauvres ignorants, et
nous venons y recevoir les instructions que Don Alphonse de Liguori et d'autres prêtres nous donnent sur la religion chrétienne.
" Dès que le chanoine entendit prononcer le nom d'Alphonse de Liguori : " Que Dieu vous le pardonne, s'écria-t-il, vous avez
mis en alarmes les deux cours ecclésiastique et civile. " On les conduisit ensuite à la maison du gouverneur, et ce qui arriva là
n'est pas moins intéressant. Le seul nom d'Alphonse ayant fait connaître l'innocence des détenus, le magistrat prenait plaisir à les
questionner sur les pratiques de piété, qu'on leur enseignait, quand le saint viatique vint à passer par la rue; dès que les pénitents
entendent le bruit des sonnettes, ils se mettent aussitôt en mouvement, tournent le dos au gouverneur et s'empressent d'aller se
prosterner sur le balcon en s'écriant : " C'est Notre Seigneur! c'est Notre Seigneur! " Le gouverneur n'en voulut pas savoir
davantage, et il les congédia en versant des larmes d'attendrissement et de consolation.
Alphonse fut inquiet de cette mésaventure. Le lendemain , lorsqu'il eut appris ce qui venait d'arriver , il alla trouver le cardinal,
l'informa de tout et s'offrit à subir toute espèce de châtiment, se donnant pour l'auteur de tout le mal, si toutefois il v en avait.
Mais le cardinal, délivré de toute inquiétude, se montra satisfait d'Alphonse et du grand bien qu'il faisait; toutefois il
désapprouva les rassemblements : " Les temps, dit-il, sont trop critiques; il faut éviter que les loups puissent se couvrir de la
peau des brebis, pour faire le mal dans l'ombre et sous notre nom. "
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CHAPITRE VI. Alphonse établit les conférences spirituelles et l'œuvre des chapelles, plus dignes et plus utiles que les
exercices précédents.
L'enfer triomphait de voir la sainte assemblée dissoute; mais sa victoire même fut une défaite, car il en résulta une,oeuvre d'un
plus grand bien pour les âmes et pour la gloire de Dieu. Alphonse, convaincu par l'expérience des heureux effets que les
conférences avaient produits, engagea Pierre Barberèse et ses autres pénitents les plus zélés à donner des instructions publiques
aux lazzaroni et aux autres gens du bas-peuple, non plus sur le marché , mais dans des endroits convenables. Dès que
Barberèse, qui avait lui-même éprouvé les bons effets de ces instructions, se vit excité par Alphonse, il se mit d'abord à
enseigner diverses pratiques de piété à de petits porte-faix , dans la boutique d'un barbier devant l'église des Carmes. Le bon
homme débitait de son mieux quelques maximes de l'évangile; instruisait son monde sur les principales vérités de la religion,
exhortait à visiter le très-saint Sacrement , à pratiquer la dévotion envers la très-sainte Vierge. Il faisait aussi pendant un
quart-d'heure dos méditations sur les vérités éternelles, ou sur la passion de Jésus-Christ; enfin, il continuait ainsi ses entretiens
pendant une heure. Le nombre de ses auditeurs s'étant accru, un bon prêtre, frappé du grand bien qui en résultait., lui conseilla
d'exercer cette rouvre de charité dans la chapelle des bonnetiers. Barberèse le fit, et. chaque soir il y eut jusqu'à soixante
jeunes-gens, sans compter ceux d'un âge plus avancé, qui vinrent s'y réunir pour l'entendre. Nardone, qui avait quelque teinture
des lettres, se mit aussi à donner des conférences. Un barbier, pénitent zélé d'Alphonse, enseignait le catéchisme et portait les
âmes au bien. Alphonse faisait souvent la revue de ces réunions, les visitait alternativement, animait les uns à poursuivre la
grande oeuvre de leur perfection, et portait les autres à l'amour de la croix.
Parmi cas diverses assemblées, viles aux yeux du monde, mais glorieuses devant Dieu , celle que tenait Pierre Barberèse était la
plus nombreuse. Un soir, le chanoine Romane se promenait pour se récréer avec d'autres prêtres; quelqu'un de sa
connaissance, venant à sa rencontre : " Votre Révérence, dit-il au chanoine, est venue ici pour se récréer; si vous voulez jouir
d'une surprise, venez voir ce que fait Pierre Barberèse. " Le chanoine s'y rendit par curiosité; Barberèse se leva, lui fit prendre
la place d'honneur, et le pria de continuer lui-même l'instruction. Il reprit ensuite la parole, lorsqu'il s'y vit contraint par l'ordre du
chanoine.
Romano enchanté ne garda pas le secret sur ce qu'il avait vit; il en informa le cardinal Pignatelli qui fut extrêmement consolé
d'apprendre qu'un homme du siècle faisait tant de bien ; et il voulut que le chanoine se chargeât lui-même d'instruire ces bonnes
gens. Pierre, lui ayant cédé la place, réunit dans sa nouvelle maison une autre assemblée plus nombreuse encore, composée de
lazzaroni et de porte-faix. Alphonse, voyant le grand bien qui résultait de ces réunions, engagea d'autres de ses pénitents à eu
instituer de semblables ailleurs. Bientôt on vit ces fidèles fervents, encouragés par les exhortations de leur zélé directeur,
s'employer dans toute la ville à gagner leurs semblables à Jésus-Christ, les conduire à ces réunions et leur faire aimer les
sacrements et la pratique des vertus chrétiennes. Alphonse les visitait de temps en temps, et ne pouvait assez se réjouir de tout
le bien que produisait une si bonne œuvre. Plus tard, et même après qu'il eut fondé sa congrégation, il ne manqua jamais,
chaque fois qu'il dut se rendre à Naples, d'aller visiter ses chères réunions ; il les exhortait à persévérer dans le service de Dieu ,
et à faire de nouvelles conquêtes à Jésus-Christ. Il ressentait surtout une grande consolation, en considérant qu'une entreprise
traversée par l'enfer avait fait. naître une oeuvre bien plus vaste, plus glorieuse et plus agréable à Dieu. En peu de temps, ces
petites réunions n'eurent plus lieu seulement dans des maisons particulières, mais dans des oratoires publics et des églises. .
Chaque soir, ces fidèles de bonne volonté s'occupaient environ une heure et demie à. diverses dévotions. Ils récitaient le
Rosaire avec les actes de foi, d'espérance et de charité; ils recevaient une instruction d'une demi-heure sur les devoirs du
chrétien ; on leur enseignait d'une manière pratique les différentes parties de l'oraison mentale. Chaque samedi, plusieurs prêtres
zélés entendaient les confessions. Le dimanche matin, après une demi-heure de méditation sur la passion de Jésus-Christ, on
disait la sainte messe avec exposition du très-saint Sacrement, suivie de la sainte communion ; un prêtre prononçait des
affections pour la préparation et l'action de grâces; on célébrait encore plusieurs autres messes , on, donnait enfin la bénédiction
du très-saint Sacrement; puis, chacun se retirait chez soi. Dans le courant de la journée, ils allaient ensemble dans une église
visiter le très-saint Sacrement et l'autel de la sainte Vierge. Lorsque chacun avait satisfait en particulier à ses autres dévotions,
ils faisaient tous ensemble une promenade dans une campagne peu fréquentée ; ou, si le temps ne le permettait pas, ils se
réunissaient dans quelque cloître; là ils se récréaient par d'honnêtes divertissements et par de pieux entretiens. Quand venait le
soir, ils chantaient de saints cantiques et se rendaient de nouveau à la chapelle pour y faire leurs exercices accoutumés.
Chacune de ces réunions comptait de cent à cent cinquante personnes.
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CHAPITRE VII. Alphonse entre dans la congrégation de la Sainte-Famille, et redouble de ferveur et de mortification.
C'était bien à regret qu'Alphonse continuait d'habiter la maison de son père; depuis longtemps il soupirait après lé bonheur
d'avoir une cellule , où, éloigné du monde, il pût jouir en Dieu de cette douce paix réservée à la solitude. Dieu, qui le favorisait
toujours dans ses saintes entreprises, lui fournit le moyen de satisfaire ce pieux désir. Don Ripa, homme de Dieu renommé par
son zèle pour le salut des âmes, était revenu de sa glorieuse mission de la Chine, depuis le mois de novembre 1724.. Véritable
modèle Vides hommes apostoliques dans ce vaste empire ; il y était devenu le soutien de la religion. Résolu de propager, de
défendre et de perpétuer la foi parmi les idolâtres de la Chine, il avait amené avec lui un docteur chinois, avec quatre jeunes
gens pleins de ferveur, dans l'intention de fonder à Naples un collège pour les missions de ce pays. I1 connaissait très-bien
Alphonse, et appréciait l'acquisition que ferait sa congrégation en recevant un sujet si digne et si zélé. Il l'accueillit avec
empressement ; Alphonse eut la consolation d'entrer au collège des Chinois vers le milieu du mois de juin de l’année 1729. Une
résolution si imprévue déplut beaucoup à son père, qui regrettait infiniment d’être privé de la présence d'un fils qu'il considérait
comme un ange visible et un présent du ciel; il n'eut cependant pas le courage de s'y opposer, à cause du louable dessein qui en
était l'occasion.
Alphonse, délivré de la surveillance de ses parents, se livra à la mortification avec plus d'ardeur et , de liberté. Il avait
continuellement le corps couvert de cilices et de chaînettes de fer ; plusieurs fois le jour, il se flagellait, souvent jusqu'au sang,
comme on pouvait en voir les traces sur les linges dont il se servait. La chétive nourriture qu'il prenait, il ne manquait jamais de
l’assaisonner de myrrhe ou de poudres amères ; il jeûnait tous les samedis au pain et à l'eau, mangeait presque chaque fois à
genoux, ou étendu par terre. Mais tout cela ne le satisfaisait pas; dans sa chambre , il ne se permettait point de s'asseoir, mais
étudiait toujours debout, tenant son livre entre les mains.
Outre ces pénitences volontaires, il ne s'exemptait pas des autres privations imposées à tous les membres de la communauté.
La congrégation naissante n'en manquait pas à cause de sa pauvreté. Nous n'osons pas décrire le régime de ces fervents
religieux; disons plutôt que tous, et surtout saint Alphonse , étaient heureux d'avoir beaucoup souffrir, afin de ressembler à Jésus
crucifié.
Alphonse puisait de nouvelles forces dans la prière et dans les exemples des Saints. Par la lecture de leurs vies, il s'instruisait à
leur école, et s'animait à les imiter; par la prière, s'embrasait d'un désir toujours plus grand d'aimer Dieu et de lui témoigner son
amour. Outre la. méditation commune, il se tenait chaque jour en oraison pendant une heure et demis, et quelquefois pendant
deux heures devant le Saint-Sacrement, dans l'église où avait lieu l'adoration des Quarante-Heures. Sa messe était alors aussi
longue que dévote, et son action de grâces durait aussi très-longtemps. Nais tout cela ne suffisait pas encore à sa ferveur; il pas
sait les nuits à veiller dans sa chambre ou à l'église devant le Saint Sacrement ; et le peu de repos qu'il accordait à la nature , il
le prenait à regret, cherchant mille expédients pour se le rendre. incommode; très-souvent la terre nue lui servait de lit.
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CHAPITRE VIII. Souffrances intérieures d'Alphonse; renouvellement de zèle et nouveaux succès apostoliques.
Malgré tant d'austérités et de veilles, le cœur d'Alphonse ne jouissait pas même d'une seule goutte de ces consolations que Dieu
accorde avec libéralité aux âmes privilégiées, en qui il tempère par des douceurs spirituelles les rigueurs de la pénitence. Le
Seigneur avait sevré Alphonse de toutes ces faveurs, et ses jours s'écoulaient dans la sécheresse et dans la désolation; il croyait
avoir perdu toute sa. dévotion pour la sainte messe; son oraison était aride ; il cherchait Dieu, et ne le trouvait pas; il rendait
ainsi compte de son état : " Je vais à Jésus-Christ, et il me rebute : je recours à la sainte Vierge , et elle ne m'entend pas. " Tout
ce qu'il faisait dans cette obscurité, il le faisait par la pure lumière de la foi, résolu de plaire à Dieu en toutes choses, quand
même il n'y aurait pour lui ni paradis, ni enfer.
Il donna dans le collège des Chinois les plus grandes preuves de son zèle pour le bien des âmes; un coeur aussi enflammé de
l'amour de Dieu ne pouvait manquer de brûler pour le prochain, et suffisait pour attirer à l'église une foule de fidèles et pour les
satisfaire. Le vendredi, il prêchait à un auditoire nombreux les Gloires de Marie , et récitait avec le peuple le chapelet de ses
douleurs. Il célébrait encore plusieurs neuvaines dans le cours de l'année, pendant lesquelles il faisait des sermons en l'honneur
de la très-sainte Vierge , ainsi que de la sainte Famille , que cette congrégation avait prise pour Patron titulaire. Tous les ans, il
donnait les saints exercices , au grand profit de tous ceux qui voulaient y prendre part; le peuple ne cessait de remplir l'église ;
et chaque jour paraissait un nouveau jour de fête.
Alphonse, accablé des plus rudes travaux, redoublait d'ardeur à la vue du grand bien qui en résultait pour les âmes.
Une célèbre courtisane qu'il convertit, parvint sous sa conduite à une éminente sainteté; un grand nombre d'âmes, qui vivaient
auparavant dans une piété commune , parvinrent aussi par ses soins à une très-haute perfection. Beaucoup d'autres qui se
trouvaient déjà engagées dans le siècle, renoncèrent au monde et se consacrèrent à Jésus-Christ. Au premier sermon qu'il fit
pendant les saints exercices, quinze jeunes personnes prirent le généreux parti de faire à Dieu le sacrifice d'elles-mêmes et de
leur virginité. Alphonse relevait si bien et avec tant de zèle le prix de la chasteté, que tous se sentaient, comme malgré eux, tout
remplis d'estime et d'amour pour cette vertu.
Je ne puis m'empêcher de rapporter la conversion instantanée et presque miraculeuse d'une demoiselle appelée Marie. Cette
jeune personne était vide de l'esprit de Dieu et remplie de l'esprit du monde. Sa mère eut recours à Alphonse et le pria de