Paul et Virginie (page 2)
Rien n’étoit plus agréable que les noms donnés à la plupart des retraites charmantes de ce labyrinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler, d’où l’on me voyoit venir de bien loin, s’appeloit la découverte de l’amitié. Paul et Virginie, dans leurs jeux, y avoient planté un bambou, au haut duquel ils élevoient un petit mouchoir blanc pour signaler mon arrivée dès qu’ils m’appercevoient, ainsi qu’on éleve un pavillon sur la montagne voisine, à la vue d’un vaisseau en mer. L’idée me vint de graver une inscription sur la tige de ce roseau. Quelque plaisir que j’aie eu dans mes voyages à voir une statue ou un monument de l’antiquité, j’en ai encore davantage à lire une inscription bien faite ; il me semble alors qu’une voix humaine sorte de la pierre, se fasse entendre à travers les siecles, et s’adressant à l’homme au milieu des déserts, lui dise qu’il n’est pas seul, et que d’autres hommes dans ces mêmes lieux ont senti, pensé, et souffert comme lui : que si cette inscription est de quelque nation ancienne qui ne subsiste plus, elle étend notre ame dans les champs de l’infini, et lui donne le sentiment de son immortalité, en lui montrant qu’une pensée a survécu à la ruine même d’un empire.
J’écrivis donc sur le petit mât de pavillon de Paul et de Virginie ces vers d’Horace :
… Fratres Helenæ, lucida sidera,
Ventorumque regat pater,
Obstrictis aliis, præter iapyga.
« Que les freres d’Hélene, astres charmants comme vous, et que le pere des vents vous dirigent, et ne fassent souffler que le zéphyr. »
Je gravai ce vers de Virgile sur l’écorce d’un tatamaque, à l’ombre duquel Paul s’asseyoit quelquefois pour regarder au loin la mer agitée :
Fortunatus et ille deos qui novit agrestes !
« Heureux, mon fils, de ne connoître que les divinités champêtres ! »
Et cet autre, au-dessus de la porte de la cabane de madame de la Tour, qui étoit leur lieu d’assemblée :
At secura quies, et nescia fallere vita.
« Ici est une bonne conscience, et une vie qui ne sait pas tromper. »
Mais Virginie n’approuvoit point mon latin ; elle disoit que ce que j’avois mis au pied de sa girouette étoit trop long et trop savant : « J’eusse mieux aimé, ajoutoit-elle, toujours agitée, mais constante. — Cette devise, lui répondis-je, conviendroit encore mieux à la vertu. » Ma réflexion la fit rougir.
Ces familles heureuses étendoient leurs ames sensibles à tout ce qui les environnoit. Elles avoient donné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d’orangers, de bananiers et de jam-roses plantés autour d’une pelouse, au milieu de laquelle Virginie et Paul alloient quelquefois danser, se nommoit la concorde. Un vieux arbre, à l’ombre duquel madame de la Tour et Marguerite s’étoient raconté leurs malheurs, s’appeloit les pleurs essuyés. Elles faisoient porter les noms de Bretagne et de Normandie à de petites portions de terre où elles avoient semé du bled, des fraises et des pois. Domingue et Marie désirant, à l’imitation de leurs maîtresses, se rappeler les lieux de leur naissance en Afrique, appeloient Angola et Foullepointe deux endroits où croissoit l’herbe dont ils faisoient des paniers, et où ils avoient planté un calebassier. Ainsi, par ces productions de leurs climats, ces familles expatriées entretenoient les douces illusions de leur pays, et en calmoient les regrets dans une terre étrangere. Hélas ! j’ai vu s’animer de mille appellations charmantes les arbres, les fontaines, les rochers de ce lieu maintenant si bouleversé, et qui, semblable à un champ de la Grece, n’offre plus que des ruines et des noms touchants.
Mais de tout ce que renfermoit cette enceinte rien n’étoit plus agréable que ce qu’on appeloit le repos de Virginie. Au pied du rocher la découverte de l’amitié est un enfoncement d’où sort une fontaine, qui forme dès sa source une petite flaque d’eau, au milieu d’un pré d’une herbe fine. Lorsque Marguerite eut mis Paul au monde je lui fis présent d’un coco des Indes qu’on m’avoit donné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette flaque d’eau, afin que l’arbre qu’il produiroit servît un jour d’époque à la naissance de son fils. Madame de la Tour, à son exemple, y en planta un autre dans une semblable intention dès qu’elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui formoient toutes les archives de ces deux familles ; l’un se nommoit l’arbre de Paul, et l’autre, l’arbre de Virginie. Ils crurent tous deux, dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d’une hauteur un peu inégale, mais qui surpassoit au bout de douze ans celle de leurs cabanes. Déja ils entrelaçoient leurs palmes, et laissoient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation on avoit laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l’avoit orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnoient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottoient au gré des vents des touffes de scolopendre suspendues comme de longs rubans d’un verd pourpré. Près de là croissoient des lisieres de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de la giroflée rouge, et des piments, dont les gousses couleur de sang sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, l’herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur, et les basilics à odeur de girofle, exhaloient les plus doux parfums. Du haut de l’escarpement de la montagne pendoient des lianes semblables à des draperies flottantes, qui formoient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venoient passer la nuit. Au coucher du soleil on y voyoit voler le long des rivages de la mer le corbigeau et l’alouette marine, et au haut des airs la noire frégate, avec l’oiseau blanc du tropique, qui abandonnoient, ainsi que l’astre du jour, les solitudes de l’océan indien. Virginie aimoit à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d’une pompe à la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venoit laver le linge de la famille à l’ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menoit paître ses chevres. Pendant qu’elle préparoit des fromages avec leur lait, elle se plaisoit à les voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l’air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul, voyant que ce lieu étoit aimé de Virginie, y apporta de la forêt voisine des nids de toute sorte d’oiseaux. Les peres et les meres de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s’établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuoit de temps en temps des grains de riz, de maïs et de millet : dès qu’elle paraissoit, les merles siffleurs, les bengalis, dont le ramage est si doux, les cardinaux, dont le plumage est couleur de feu, quittoient leurs buissons ; des perruches vertes comme des émeraudes descendoient des lataniers voisins ; des perdrix accouroient sous l’herbe : tous s’avançoient pêle-mêle jusqu’à ses pieds comme des poules. Paul et elle s’amusoient avec transport de leurs jeux, de leurs appétits, et de leurs amours.
Aimables enfants, vous passiez ainsi dans l’innocence vos premiers jours en vous exerçant aux bienfaits ! Combien de fois dans ce lieu vos meres, vous serrant dans leurs bras, bénissoient le ciel de la consolation que vous prépariez à leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois, à l’ombre de ces rochers, ai-je partagé avec elles vos repas champêtres qui n’avoient coûté la vie à aucun animal ! des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates, de mangues, d’oranges, de grenades, de bananes, d’attes, d’ananas, offroient à la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies, et les sucs les plus agréables.
La conversation étoit aussi douce et aussi innocente que ces festins : Paul y parloit souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditoit toujours quelque chose d’utile pour la société. Ici les sentiers n’étoient pas commodes ; là on étoit mal assis ; ces jeunes berceaux ne donnoient pas assez d’ombrage ; Virginie seroit mieux là.
Dans la saison pluvieuse ils passoient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d’herbes et des paniers de bambou. On voyoit rangés dans le plus grand ordre aux parois de la muraille des râteaux, des haches, des bêches ; et auprès de ces instruments de l’agriculture les productions qui en étoient les fruits, des sacs de riz, des gerbes de bled, et des régimes de bananes. La délicatesse s’y joignoit toujours à l’abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mere, y préparoit des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédras.
La nuit venue ils soupoient à la lueur d’une lampe ; ensuite madame de la Tour ou Marguerite racontoit quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l’Europe infestés de voleurs, ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d’une isle déserte. À ces récits les ames sensibles de leurs enfants s’enflammoient ; ils prioient le ciel de leur faire la grace d’exercer quelque jour l’hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles se séparoient pour aller prendre du repos, dans l’impatience de se revoir le lendemain. Quelquefois elles s’endormoient au bruit de la pluie qui tomboit par torrents sur la couverture de leurs cases, ou à celui des vents qui leur apportoient le murmure lointain des flots qui se brisoient sur le rivage. Elles bénissoient Dieu de leur sécurité personnelle, dont le sentiment redoubloit par celui du danger éloigné.
De temps en temps madame de la Tour lisoit publiquement quelque histoire touchante de l’ancien ou du nouveau Testament. Ils raisonnoient peu sur ces livres sacrés ; car leur théologie étoit toute en sentiment, comme celle de la nature, et leur morale toute en action, comme celle de l’évangile. Ils n’avoient point de jours destinés aux plaisirs et d’autres à la tristesse. Chaque jour étoit pour eux un jour de fête, et tout ce qui les environnoit un temple divin, où ils admiroient sans cesse une Intelligence infinie, toute-puissante, et amie des hommes : ce sentiment de confiance dans le pouvoir suprême les remplissoit de consolation pour le passé, de courage pour le présent, et d’espérance pour l’avenir. Voilà comme ces femmes, forcées par le malheur de rentrer dans la nature, avoient développé en elles-mêmes et dans leurs enfants ces sentiments que donne la nature pour nous empêcher de tomber dans le malheur.
Mais comme il s’éleve quelquefois dans l’ame la mieux réglée des nuages qui la troublent, quand quelque membre de leur société paraissoit triste, tous les autres se réunissoient autour de lui, et l’enlevoient aux pensées ameres, plus par des sentiments que par des réflexions. Chacun y employoit son caractere particulier ; Marguerite, une gaieté vive ; madame de la Tour, une théologie douce ; Virginie, des caresses tendres ; Paul, de la franchise et de la cordialité : Marie et Domingue même venoient à son secours. Ils s’affligeoient s’ils le voyoient affligé, et ils pleuroient s’ils le voyoient pleurer. Ainsi des plantes foibles s’entrelacent ensemble pour résister aux ouragans.
Dans la belle saison ils alloient tous les dimanches à la messe à l’église des Pamplemousses dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine. Il y venoit des habitants riches, en palanquin, qui s’empresserent plusieurs fois de faire la connoissance de ces familles si unies, et de les inviter à des parties de plaisir. Mais elles repousserent toujours leurs offres avec honnêteté et respect, persuadées que les gens puissants ne recherchent les foibles que pour avoir des complaisants, et qu’on ne peut être complaisant qu’en flattant les passions d’autrui, bonnes et mauvaises. D’un autre côté elles n’évitoient pas avec moins de soin l’accointance des petits habitants, pour l’ordinaire jaloux, médisants et grossiers. Elles passerent d’abord auprès des uns pour timides, et auprès des autres pour fieres ; mais leur conduite réservée étoit accompagnée de marques de politesse si obligeantes, sur-tout envers les misérables, qu’elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance des pauvres.
Après la messe on venoit souvent les requérir de quelque bon office. C’étoit une personne affligée qui leur demandoit des conseils, ou un enfant qui les prioit de passer chez sa mere malade dans un des quartiers voisins. Elles portoient toujours avec elles quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants, et elles y joignoient la bonne grace, qui donne tant de prix aux petits services. Elles réussissoient sur-tout à bannir les peines de l’esprit, si intolérables dans la solitude et dans un corps infirme. Madame de la Tour parloit avec tant de confiance de la Divinité que le malade en l’écoutant la croyoit présente. Virginie revenoit bien souvent de là les yeux humides de larmes, mais le cœur rempli de joie, car elle avoit eu l’occasion de faire du bien. C’étoit elle qui préparoit d’avance les remedes nécessaires aux malades, et qui les leur présentoit avec une grace ineffable. Après ces visites d’humanité, elles prolongeoient quelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-longue jusque chez moi, où je les attendois à dîner sur les bords de la petite riviere qui coule dans mon voisinage. Je me procurois pour ces occasions quelques bouteilles de vin vieux, afin d’augmenter la gaieté de nos repas indiens par ces douces et cordiales productions de l’Europe. D’autres fois nous nous donnions rendez-vous sur les bords de la mer, à l’embouchure de quelques autres petites rivieres, qui ne sont guere ici que de grands ruisseaux : nous y apportions de l’habitation des provisions végétales que nous joignions à celles que la mer nous fournissoit en abondance. Nous pêchions sur ses rivages des cabots, des polypes, des rougets, des langoustes, des chevrettes, des crabes, des oursins, des huîtres, et des coquillages de toute espece. Les sites les plus terribles nous procuroient souvent les plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois, assis sur un rocher, à l’ombre d’un veloutier, nous voyions les flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul, qui nageoit d’ailleurs comme un poisson, s’avançoit quelquefois sur les récifs au-devant des lames, puis à leur approche il fuyoit sur le rivage devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes qui le poursuivoient bien avant sur la greve. Mais Virginie à cette vue jetoit des cris perçants, et disoit que ces jeux-là lui faisoient grand’peur.
Nos repas étoient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantoit le bonheur de la vie champêtre, et les malheurs des gens de mer que l’avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois, à la maniere des noirs, elle exécutoit avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l’homme ; elle est connue de toutes les nations ; elle est si naturelle et si expressive que les enfants des blancs ne tardent pas à l’apprendre dès qu’ils ont vu ceux des noirs s’y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lui faisoit sa mere, les histoires qui l’avoient le plus touchée, en rendoit les principaux évènements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tamtam de Domingue, elle se présentoit sur la pelouse, portant une cruche sur sa tête ; elle s’avançoit avec timidité à la source d’une fontaine voisine pour y puiser de l’eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian, lui en défendoient l’approche et feignoient de la repousser. Paul accouroit à son secours, battoit les bergers, remplissoit la cruche de Virginie, et en la lui posant sur la tête il lui mettoit en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche qui relevoit la blancheur de son teint. Alors, me prêtant à leurs jeux, je me chargeois du personnage de Raguel, et j’accordois à Paul ma fille Séphora en mariage.
Une autre fois elle représentoit l’infortunée Ruth qui retourne veuve et pauvre dans son pays, où elle se trouve étrangere après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisoient les moissonneurs. Virginie feignoit de glaner çà et là sur leurs pas quelques épis de bled. Paul, imitant la gravité d’un patriarche, l’interrogeoit ; elle répondoit en tremblant à ses questions. Bientôt ému de pitié il accordoit l’hospitalité à l’innocence, et un asile à l’infortune ; il remplissoit le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions, et l’amenoit devant nous, comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu’il la prenoit en mariage malgré son indigence. Madame de la Tour à cette scene venant à se rappeler l’abandon où l’avoient laissée ses propres parents, son veuvage, la bonne réception que lui avoit faite Marguerite, suivie maintenant de l’espoir d’un mariage heureux entre leurs enfants, ne pouvoit s’empêcher de pleurer ; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisoit verser à tous des larmes de douleur et de joie.
Ces drames étoient rendus avec tant de vérité qu’on se croyoit transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations, d’illuminations et d’orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de la scene étoit pour l’ordinaire au carrefour d’une forêt dont les percés formoient autour de nous plusieurs arcades de feuillage : nous étions à leur centre abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais quand le soleil étoit descendu à l’horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres, divergeoient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisoient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissoit à l’extrémité d’une avenue, et la rendoit toute étincelante de lumiere. Le feuillage des arbres, éclairés en dessous de ses rayons safranés, brilloit des feux de la topaze et de l’émeraude ; leurs troncs mousseux et bruns paraissoient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux déja retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluoient tous à la fois l’astre du jour par mille et mille chansons.
La nuit nous surprenoit bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté de l’air et la douceur du climat nous permettoient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois, sans craindre d’ailleurs les voleurs ni de près ni de loin. Chacun le lendemain retournoit dans sa case, et la retrouvoit dans l’état où il l’avoit laissée. Il y avoit alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette isle sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermoient point à la clef, et qu’une serrure étoit un objet de curiosité pour plusieurs Créoles.
Mais il y avoit dans l’année des jours qui étoient pour Paul et Virginie des jours de plus grandes réjouissances ; c’étoient les fêtes de leurs meres. Virginie ne manquoit pas la veille de pêtrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu’elle envoyoit à de pauvres familles de blancs, nées dans l’isle, qui n’avoient jamais mangé de pain d’Europe, et qui sans aucun secours de noirs, réduites à vivre de manioc au milieu des bois, n’avoient pour supporter la pauvreté ni la stupidité qui accompagne l’esclavage, ni le courage qui vient de l’éducation. Ces gâteaux étoient les seuls présents que Virginie pût faire de l’aisance de l’habitation ; mais elle y joignoit une bonne grace qui leur donnoit un grand prix. D’abord c’étoit Paul qui étoit chargé de les porter lui-même à ces familles, et elles s’engageoient en les recevant de venir le lendemain passer la journée chez madame de la Tour et Marguerite. On voyoit alors arriver une mere de famille avec deux ou trois misérables filles, jaunes, maigres, et si timides qu’elles n’osoient lever les yeux. Virginie les mettoit bientôt à leur aise ; elle leur servoit des rafraîchissements, dont elle relevoit la bonté par quelque circonstance particuliere qui en augmentoit selon elle l’agrément. Cette liqueur avoit été préparée par Marguerite, cette autre par sa mere ; son frere avoit cueilli lui-même ce fruit au haut d’un arbre. Elle engageoit Paul à les faire danser. Elle ne les quittoit point qu’elle ne les vît contentes et satisfaites ; elle vouloit qu’elles fussent joyeuses de la joie de sa famille. « On ne fait son bonheur, disoit-elle, qu’en s’occupant de celui des autres ». Quand elles s’en retournoient elle les engageoit d’emporter ce qui paraissoit leur avoir fait plaisir, couvrant la nécessité d’agréer ses présents du prétexte de leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle remarquoit trop de délabrement dans leurs habits, elle choisissoit, avec l’agrément de sa mere, quelques uns des siens, et elle chargeoit Paul d’aller secrètement les déposer à la porte de leurs cases. Ainsi elle faisoit le bien, à l’exemple de la Divinité, cachant la bienfaitrice, et montrant le bienfait.
Vous autres Européens, dont l’esprit se remplit dès l’enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumieres et de plaisirs. Votre ame, circonscrite dans une petite sphere de connoissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances artificielles : mais la nature et le cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n’avoient ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d’histoire, et de philosophie. Les périodes de leur vie se régloient sur celles de la nature. Ils connoissoient les heures du jour par l’ombre des arbres ; les saisons, par les temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits ; et les années, par le nombre de leurs récoltes. Ces douces images répandoient les plus grands charmes dans leurs conversations. « Il est temps de dîner, disoit Virginie à la famille, les ombres des bananiers sont à leurs pieds » ; ou bien : « La nuit s’approche, les tamarins ferment leurs feuilles. — Quand viendrez-vous nous voir ? lui disoient quelques amies du voisinage. — Aux cannes de sucre, répondoit Virginie. — Votre visite nous sera encore plus douce et plus agréable, reprenoient ces jeunes filles ». Quand on l’interrogeoit sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frere, disoit-elle, est de l’âge du grand cocotier de la fontaine, et moi de celui du plus petit. Les manguiers ont donné douze fois leurs fruits, et les orangers vingt-quatre fois leurs fleurs depuis que je suis au monde ». Leur vie sembloit attachée à celle des arbres comme celle des faunes et des dryades : ils ne connoissoient d’autres époques historiques que celles de la vie de leurs meres, d’autre chronologie que celle de leurs vergers, et d’autre philosophie que de faire du bien à tout le monde, et de se résigner à la volonté de Dieu.
Après tout qu’avoient besoin ces jeunes gens d’être riches et savants à notre maniere ? leurs besoins et leur ignorance ajoutoient encore à leur félicité. Il n’y avoit point de jour qu’ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumieres : oui, des lumieres ; et quand il s’y seroit mêlé quelques erreurs, l’homme pur n’en a point de dangereuses à craindre. Ainsi croissoient ces deux enfants de la nature. Aucun souci n’avoit ridé leur front, aucune intempérance n’avoit corrompu leur sang, aucune passion malheureuse n’avoit dépravé leur cœur : l’amour, l’innocence, la piété, développoient chaque jour la beauté de leur ame en graces ineffables, dans leurs traits, leurs attitudes et leurs mouvements. Au matin de la vie ils en avoient toute la fraîcheur : tels dans le jardin d’Éden parurent nos premiers parents, lorsque sortant des mains de Dieu, ils se virent, s’approcherent, et converserent d’abord comme frere et comme sœur. Virginie, douce, modeste, confiante comme Ève ; et Paul, semblable à Adam, ayant la taille d’un homme avec la simplicité d’un enfant.
Quelquefois seul avec elle (il me l’a mille fois raconté), il lui disoit au retour de ses travaux : « Lorsque je suis fatigué ta vue me délasse. Quand du haut de la montagne je t’apperçois au fond de ce vallon, tu me parois au milieu de nos vergers comme un bouton de rose. Si tu marches vers la maison de nos meres, la perdrix qui court vers ses petits a un corsage moins beau et une démarche moins légere. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n’ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi que je ne puis dire reste pour moi dans l’air où tu passes, sur l’herbe où tu t’assieds. Lorsque je t’approche, tu ravis tous mes sens. L’azur du ciel est moins beau que le bleu de tes yeux ; le chant des bengalis, moins doux que le son de ta voix. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour où nous passâmes à travers les cailloux roulants de la riviere des Trois-mamelles. En arrivant sur ses bords j’étois déja bien fatigué ; mais quand je t’eus prise sur mon dos il me sembloit que j’avois des ailes comme un oiseau. Dis-moi par quel charme tu as pu m’enchanter ? Est-ce par ton esprit ? mais nos meres en ont plus que nous deux. Est-ce par tes caresses ? mais elles m’embrassent plus souvent que toi. Je crois que c’est par ta bonté. Je n’oublierai jamais que tu as marché nu-pieds jusqu’à la Riviere-noire pour demander la grace d’une pauvre esclave fugitive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette branche fleurie de citronnier que j’ai cueillie dans la forêt ; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange ce rayon de miel ; je l’ai pris pour toi au haut d’un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon sein, et je serai délassé ».
Virginie lui répondoit : « Ô mon frere ! les rayons du soleil au matin, au haut de ces rochers, me donnent moins de joie que ta présence. J’aime bien ma mere, j’aime bien la tienne ; mais quand elles t’appellent mon fils je les aime encore davantage. Les caresses qu’elles te font me sont plus sensibles que celles que j’en reçois. Tu me demandes pourquoi tu m’aimes : mais tout ce qui a été élevé ensemble, s’aime. Vois nos oiseaux ; élevés dans les mêmes nids, ils s’aiment comme nous ; ils sont toujours ensemble comme nous. Écoute comme ils s’appellent et se répondent d’un arbre à l’autre : de même quand l’écho me fait entendre les airs que tu joues sur ta flûte, au haut de la montagne, j’en répete les paroles au fond de ce vallon. Tu m’es cher, sur-tout depuis le jour où tu voulois te battre pour moi contre le maître de l’esclave. Depuis ce temps-là, je me suis dit bien des fois : Ah ! mon frere a un bon cœur ; sans lui je serois morte d’effroi. Je prie Dieu tous les jours pour ma mere, pour la tienne, pour toi, pour nos pauvres serviteurs ; mais quand je prononce ton nom il me semble que ma dévotion augmente. Je demande si instamment à Dieu qu’il ne t’arrive aucun mal ! Pourquoi vas-tu si loin et si haut me chercher des fruits et des fleurs ? n’en avons-nous pas assez dans le jardin ? Comme te voilà fatigué ! tu es tout en nage ». Et avec son petit mouchoir blanc elle lui essuyoit le front et les joues, et elle lui donnoit plusieurs baisers.
Cependant depuis quelque temps Virginie se sentoit agitée d’un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbroient de noir ; son teint jaunissoit ; une langueur universelle abattoit son corps. La sérénité n’étoit plus sur son front, ni le sourire sur ses levres. On la voyoit tout-à-coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. Elle fuyoit ses jeux innocents, ses doux travaux, et la société de sa famille bien-aimée. Elle erroit çà et là dans les lieux les plus solitaires de l’habitation, cherchant par-tout du repos, et ne le trouvant nulle part. Quelquefois, à la vue de Paul, elle alloit vers lui en folâtrant ; puis tout-à-coup, près de l’aborder, un embarras subit la saisissoit ; un rouge vif coloroit ses joues pâles, et ses yeux n’osoient plus s’arrêter sur les siens. Paul lui disoit : « La verdure couvre ces rochers, nos oiseaux chantent quand ils te voient ; tout est gai autour de toi, toi seule es triste ». Et il cherchoit à la ranimer en l’embrassant ; mais elle détournoit la tête, et fuyoit tremblante vers sa mere. L’infortunée se sentoit troublée par les caresses de son frere. Paul ne comprenoit rien à des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n’arrive guere seul.
Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C’étoit vers la fin de décembre, lorsque le soleil au capricorne échauffe pendant trois semaines l’Isle-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est qui y regne presque toute l’année n’y souffloit plus. De longs tourbillons de poussiere s’élevoient sur les chemins, et restoient suspendus en l’air. La terre se fendoit de toutes parts ; l’herbe étoit brûlée ; des exhalaisons chaudes sortoient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étoient desséchés. Aucun nuage ne venoit du côté de la mer. Seulement pendant le jour des vapeurs rousses s’élevoient de dessus ses plaines, et paraissoient au coucher du soleil comme les flammes d’un incendie. La nuit même n’apportoit aucun rafraîchissement à l’atmosphere embrasé. L’orbe de la lune, tout rouge, se levoit, dans un horizon embrumé, d’une grandeur démesurée. Les troupeaux abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l’air, faisoient retentir les vallons de tristes mugissements. Le cafre même qui les conduisoit se couchoit sur la terre pour y trouver de la fraîcheur ; mais par-tout le sol étoit brûlant, et l’air étouffant retentissoit du bourdonnement des insectes qui cherchoient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.
Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levoit, elle s’asseyoit, elle se recouchoit, et ne trouvoit dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s’achemine, à la clarté de la lune, vers sa fontaine ; elle en apperçoit la source qui, malgré la sécheresse, couloit encore en filets d’argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D’abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que dans son enfance sa mere et Marguerite s’amusoient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avoit creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l’eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frere et à la sienne, qui entrelaçoient au-dessus de sa tête leurs rameaux verds et leurs jeunes cocos. Elle pense à l’amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l’eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis ; et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort, effrayée de ces dangereux ombrages, et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court auprès de sa mere chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes ; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression, et posant sa tête sur le sein maternel elle ne put que l’inonder de ses larmes.
Madame de la Tour pénétroit bien la cause du mal de sa fille, mais elle n’osoit elle-même lui en parler. « Mon enfant, lui disoit-elle, adresse-toi à Dieu, qui dispose à son gré de la santé et de la vie. Il t’éprouve aujourd’hui pour te récompenser demain. Songe que nous ne sommes sur la terre que pour exercer la vertu. »
Cependant ces chaleurs excessives éleverent de l’océan des vapeurs qui couvrirent l’isle comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassembloient autour d’eux, et de longs sillons de feu sortoient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons ; des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tomberent du ciel. Des torrents écumeux se précipitoient le long des flancs de cette montagne : le fond de ce bassin étoit devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes, une petite isle ; et l’entrée de ce vallon, une écluse par où sortoient pêle-mêle avec les eaux mugissantes les terres, les arbres et les rochers.
Toute la famille tremblante prioit Dieu dans la case de madame de la Tour, dont le toit craquoit horriblement par l’effort des vents. Quoique la porte et les contrevents en fussent bien fermés, tous les objets s’y distinguoient à travers les jointures de la charpente, tant les éclairs étoient vifs et fréquents. L’intrépide Paul, suivi de Domingue, alloit d’une case à l’autre malgré la fureur de la tempête, assurant ici une paroi avec un arc-boutant, et enfonçant là un pieu : il ne rentroit que pour consoler la famille par l’espoir prochain du retour du beau temps. En effet sur le soir la pluie cessa ; le vent alizé du sud-est reprit son cours ordinaire ; les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l’horizon.
Le premier desir de Virginie fut de revoir le lieu de son repos. Paul s’approcha d’elle d’un air timide, et lui présenta son bras pour l’aider à marcher. Elle l’accepta en souriant, et ils sortirent ensemble de la case. L’air étoit frais et sonore. Des fumées blanches s’élevoient sur les croupes de la montagne sillonnée çà et là de l’écume des torrents qui tarissoient de tous côtés. Pour le jardin, il étoit tout bouleversé par d’affreux ravins ; la plupart des arbres fruitiers avoient leurs racines en haut ; de grands amas de sable couvroient les lisieres des prairies, et avoient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux cocotiers étoient debout et bien verdoyants ; mais il n’y avoit plus aux environs ni gazons, ni berceaux, ni oiseaux, excepté quelques bengalis qui, sur la pointe des rochers voisins, déploroient par des chants plaintifs la perte de leurs petits.
À la vue de cette désolation Virginie dit à Paul : « Vous aviez apporté ici des oiseaux, l’ouragan les a tués. Vous aviez planté ce jardin, il est détruit. Tout périt sur la terre ; il n’y a que le ciel qui ne change point ». Paul lui répondit : « Que ne puis-je vous donner quelque chose du ciel ! mais je ne possede rien même sur la terre ». Virginie reprit, en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint Paul ». À peine eut-elle parlé qu’il courut le chercher dans la case de sa mere. Ce portrait étoit une petite miniature représentant l’hermite Paul. Marguerite y avoit une grande dévotion ; elle l’avoit porté long-temps suspendu à son cou étant fille ; ensuite, devenue mere, elle l’avoit mis à celui de son enfant. Il étoit même arrivé qu’étant enceinte de lui, et délaissée de tout le monde, à force de contempler l’image de ce bienheureux solitaire, son fruit en avoit contracté quelque ressemblance ; ce qui l’avoit décidée à lui en faire porter le nom, et à lui donner pour patron un saint qui avoit passé sa vie loin des hommes, qui l’avoient abusée, puis abandonnée. Virginie, en recevant ce petit portrait des mains de Paul, lui dit d’un ton ému : « Mon frere, il ne me sera jamais enlevé tant que je vivrai, et je n’oublierai jamais que tu m’as donné la seule chose que tu possedes au monde ». À ce ton d’amitié, à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l’embrasser ; mais aussi légere qu’un oiseau elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne concevant rien à une conduite si extraordinaire.
Cependant Marguerite disoit à madame de la Tour : « Pourquoi ne marions-nous pas nos enfants ? Ils ont l’un pour l’autre une passion extrême dont mon fils ne s’apperçoit pas encore. Lorsque la nature lui aura parlé, en vain nous veillons sur eux, tout est à craindre ». Madame de la Tour lui répondit : « Ils sont trop jeunes et trop pauvres. Quel chagrin pour nous si Virginie mettoit au monde des enfants malheureux, qu’elle n’auroit peut-être pas la force d’élever ! Ton Noir Domingue est bien cassé ; Marie est infirme. Moi-même, chere amie, depuis quinze ans je me sens fort affoiblie. On vieillit promptement dans les pays chauds, et encore plus vîte dans le chagrin. Paul est notre unique espérance. Attendons que l’âge ait formé son tempérament, et qu’il puisse nous soutenir par son travail. À présent, tu le sais, nous n’avons guere que le nécessaire de chaque jour. Mais en faisant passer Paul dans l’Inde pour un peu de temps, le commerce lui fournira de quoi acheter quelque esclave : et à son retour ici nous le marierons à Virginie ; car je crois que personne ne peut rendre ma chere fille aussi heureuse que ton fils Paul. Nous en parlerons à notre voisin. »
En effet ces dames me consulterent, et je fus de leur avis. « Les mers de l’Inde sont belles, leur dis-je. En prenant une saison favorable pour passer d’ici aux Indes, c’est un voyage de six semaines au plus, et d’autant de temps pour en revenir. Nous ferons dans notre quartier une pacotille à Paul ; car j’ai des voisins qui l’aiment beaucoup. Quand nous ne lui donnerions que du coton brut, dont nous ne faisons aucun usage faute de moulins pour l’éplucher ; du bois d’ébene, si commun ici qu’il sert au chauffage, et quelques résines qui se perdent dans nos bois : tout cela se vend assez bien aux Indes, et nous est fort inutile ici. »