Paul et Virginie (page 3)
Je me chargeai de demander à M. de la Bourdonnais une permission d’embarquement pour ce voyage ; et avant tout je voulus en prévenir Paul. Mais quel fut mon étonnement lorsque ce jeune homme me dit avec un bon sens fort au-dessus de son âge : « Pourquoi voulez-vous que je quitte ma famille pour je ne sais quel projet de fortune ? Y a-t-il un commerce au monde plus avantageux que la culture d’un champ qui rend quelquefois cinquante et cent pour un ? Si nous voulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas le faire en portant notre superflu d’ici à la ville, sans que j’aille courir aux Indes ? Nos meres me disent que Domingue est vieux et cassé ; mais moi je suis jeune, et je me renforce chaque jour. Il n’a qu’à leur arriver pendant mon absence quelque accident, surtout à Virginie qui est déja souffrante. Oh non, non ! je ne saurois me résoudre à les quitter. »
Sa réponse me jeta dans un grand embarras ; car madame de la Tour ne m’avoit pas caché l’état de Virginie, et le desir qu’elle avoit de gagner quelques années sur l’âge de ces jeunes gens en les éloignant l’un de l’autre. C’étoient des motifs que je n’osois même faire soupçonner à Paul.
Sur ces entrefaites un vaisseau arrivé de France apporta à madame de la Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seroient jamais sensibles, l’avoit frappée. Elle sortoit d’une grande maladie dégénérée en langueur, et que l’âge rendoit incurable. Elle mandoit à sa niece de repasser en France ; ou, si sa santé ne lui permettoit pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignoit d’y envoyer Virginie, à laquelle elle destinoit une bonne éducation, un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachoit, disoit-elle, le retour de ses bontés à l’exécution de ses ordres.
À peine cette lettre fut lue dans la famille qu’elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile d’étonnement, paroissoit prêt à se mettre en colere. Virginie, les yeux fixés sur sa mere, n’osoit proférer un mot. « Pourriez-vous nous quitter maintenant ? dit Marguerite à madame de la Tour. — Non, mon amie ; non, mes enfants, reprit madame de la Tour : je ne vous quitterai point. J’ai vécu avec vous, et c’est avec vous que je veux mourir. Je n’ai connu le bonheur que dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, d’anciens chagrins en sont cause. J’ai été blessée au cœur par la dureté de mes parents, et par la perte de mon cher époux. Mais depuis j’ai goûté plus de consolation et de félicité avec vous, sous ces pauvres cabanes, que jamais les richesses de ma famille ne m’en ont fait même espérer dans ma patrie. »
À ce discours des larmes de joie coulerent de tous les yeux. Paul, serrant madame de la Tour dans ses bras, lui dit : « Je ne vous quitterai pas non plus ; je n’irai point aux Indes. Nous travaillerons tous pour vous, chere maman ; rien ne vous manquera jamais avec nous ». Mais de toute la société la personne qui témoigna le moins de joie, et qui y fut la plus sensible, fut Virginie. Elle parut le reste du jour d’une gaieté douce, et le retour de sa tranquillité mit le comble à la satisfaction générale.
Le lendemain, au lever du soleil, comme ils venoient de faire tous ensemble, suivant leur coutume, la priere du matin qui précédoit le déjeûner, Domingue les avertit qu’un monsieur à cheval, suivi de deux esclaves, s’avançoit vers l’habitation. C’étoit M. de la Bourdonnais. Il entra dans la case où toute la famille étoit à table. Virginie venoit de servir, suivant l’usage du pays, du café et du riz cuit à l’eau. Elle y avoit joint des patates chaudes et des bananes fraîches. Il y avoit pour toute vaisselle des moitiés de calebasses, et pour linge des feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d’abord quelque étonnement de la pauvreté de cette demeure. Ensuite, s’adressant à madame de la Tour, il lui dit que les affaires générales l’empêchoient quelquefois de songer aux particulieres ; mais qu’elle avoit bien des droits sur lui. « Vous avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualité et fort riche à Paris, qui vous réserve sa fortune, et vous attend auprès d’elle ». Madame de la Tour répondit au gouverneur que sa santé altérée ne lui permettoit pas d’entreprendre un si long voyage. « Au moins, reprit M. de la Bourdonnais, pour mademoiselle votre fille, si jeune et si aimable, vous ne sauriez sans injustice la priver d’une si grande succession. Je ne vous cache pas que votre tante a employé l’autorité pour la faire venir auprès d’elle. Les bureaux m’ont écrit à ce sujet d’user, s’il le falloit, de mon pouvoir ; mais ne l’exerçant que pour rendre heureux les habitants de cette colonie, j’attends de votre volonté seule un sacrifice de quelques années, d’où dépend l’établissement de votre fille, et le bien-être de toute votre vie. Pourquoi vient-on aux isles ? n’est-ce pas pour y faire fortune ? N’est-il pas bien plus agréable de l’aller retrouver dans sa patrie ? »
En disant ces mots il posa sur la table un gros sac de piastres que portoit un de ses noirs. « Voilà, ajouta-t-il, ce qui est destiné aux préparatifs de voyage de mademoiselle votre fille, de la part de votre tante ». Ensuite il finit par reprocher avec bonté à madame de Paul virginie 1806 4 arrivee mr bourdonnais gerard la Tour de ne s’être pas adressée à lui dans ses besoins, en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit la parole, et dit au gouverneur : « Monsieur, ma mere s’est adressée à vous, et vous l’avez mal reçue. — Avez-vous un autre enfant, madame ? dit M. de la Bourdonnais à madame de la Tour. — Non, monsieur, reprit-elle, celui-ci est le fils de mon amie ; mais lui et Virginie nous sont communs, et également chers. — Jeune homme, dit le gouverneur à Paul, quand vous aurez acquis l’expérience du monde, vous connoîtrez le malheur des gens en place ; vous saurez combien il est facile de les prévenir, combien aisément ils donnent au vice intrigant ce qui appartient au mérite qui se cache. » M. de la Bourdonnais, invité par madame de la Tour, s’assit à table auprès d’elle. Il déjeûna, à la maniere des Créoles, avec du café mêlé avec du riz cuit à l’eau. Il fut charmé de l’ordre et de la propreté de la petite case, de l’union de ces deux familles charmantes, et du zele même de leurs vieux domestiques. « Il n’y a, dit-il, ici que des meubles de bois ; mais on y trouve des visages sereins et des cœurs d’or ». Paul, charmé de la popularité du gouverneur, lui dit : « Je desire être votre ami, car vous êtes un honnête homme ». M. de la Bourdonnais reçut avec plaisir cette marque de cordialité insulaire. Il embrassa Paul en lui serrant la main, et l’assura qu’il pouvoit compter sur son amitié.
Après déjeûner il prit madame de la Tour en particulier, et lui dit qu’il se présentoit une occasion prochaine d’envoyer sa fille en France, sur un vaisseau prêt à partir ; qu’il la recommanderoit à une dame de ses parentes qui y étoit passagere ; qu’il falloit bien se garder d’abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre tante, ajouta-t-il en s’en allant, ne peut pas traîner plus de deux ans : ses amis me l’ont mandé. Songez-y bien. La fortune ne vient pas tous les jours. Consultez-vous. Tous les gens de bon sens seront de mon avis ». Elle lui répondit « que ne désirant désormais d’autre bonheur dans le monde que celui de sa fille, elle laisseroit son départ pour la France entièrement à sa disposition. »
Madame de la Tour n’étoit pas fâchée de trouver une occasion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul, en procurant un jour leur bonheur mutuel. Elle prit donc sa fille à part, et lui dit : « Mon enfant, nos domestiques sont vieux ; Paul est bien jeune, Marguerite vient sur l’âge ; je suis déja infirme : si j’allois mourir, que deviendriez-vous sans fortune au milieu de ces déserts ? Vous resteriez donc seule, n’ayant personne qui puisse vous être d’un grand secours, et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à la terre comme une mercenaire. Cette idée me pénetre de douleur ». Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail. Vous m’avez appris à travailler, et à le bénir chaque jour. Jusqu’à présent il ne nous a pas abandonnés, il ne nous abandonnera point encore. Sa providence veille particulièrement sur les malheureux. Vous me l’avez dit tant de fois, ma mere ! Je ne saurois me résoudre à vous quitter ». Madame de la Tour, émue, reprit : « Je n’ai d’autre projet que de te rendre heureuse, et de te marier un jour avec Paul, qui n’est point ton frere. Songe maintenant que sa fortune dépend de toi. »
Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l’ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu’elle a sur son cœur ; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secretes de son amour s’échappent comme par une barriere ouverte, et les doux épanchements de la confiance succedent aux réserves et aux mysteres dont elle s’environnoit. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mere, lui raconta quels avoient été ses combats, qui n’avoient eu d’autres témoins que Dieu seul ; qu’elle voyoit le secours de sa providence dans celui d’une mere tendre qui approuvoit son inclination, et qui la dirigeroit par ses conseils ; que maintenant, appuyée de son support, tout l’engageoit à rester auprès d’elle, sans inquiétude pour le présent, et sans crainte pour l’avenir.
Madame de la Tour voyant que sa confidence avoit produit un effet contraire à celui qu’elle en attendoit, lui dit : « Mon enfant, je ne veux point te contraindre ; délibere à ton aise ; mais cache ton amour à Paul. Quand le cœur d’une fille est pris, son amant n’a plus rien à lui demander. »
Vers le soir, comme elle étoit seule avec Virginie, il entra chez elle un grand homme vêtu d’une soutane bleue. C’étoit un ecclésiastique missionnaire de l’isle, et confesseur de madame de la Tour et de Virginie. Il étoit envoyé par le gouverneur. « Mes enfants, dit-il en entrant, Dieu soit loué ! Vous voilà riches. Vous pourrez écouter votre bon cœur, faire du bien aux pauvres. Je sais ce que vous a dit M. de la Bourdonnais, et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, votre santé vous oblige de rester ici ; mais vous, jeune demoiselle, vous n’avez point d’excuse. Il faut obéir à la Providence, à nos vieux parents, même injustes. C’est un sacrifice, mais c’est l’ordre de Dieu. Il s’est dévoué pour nous ; il faut, à son exemple, se dévouer pour le bien de sa famille. Votre voyage en France aura une fin heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma chere demoiselle ? »
Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant :« Si c’est l’ordre de Dieu, je ne m’oppose à rien. Que la volonté de Dieu soit faite ! dit-elle en pleurant. »
Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de la Tour m’envoya prier par Domingue de passer chez elle pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d’avis qu’on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur qu’il faut préférer les avantages de la nature à tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J’étends ces maximes à tout, sans exception. Mais que pouvoient mes conseils de modération contre les illusions d’une grande fortune, et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de la Tour ? Cette dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avantages qu’elle espéroit pour son fils de la fortune de Virginie, s’étoit opposée fortement à son départ, ne fit plus d’objections. Pour Paul, qui ignoroit le parti auquel on se déterminoit, étonné des conversations secretes de madame de la Tour et de sa fille, il s’abandonnoit à une tristesse sombre. « On trame quelque chose contre moi, dit-il, puisqu’on se cache de moi. »
Cependant le bruit s’étant répandu dans l’isle que la fortune avoit visité ces rochers, on y vit grimper des marchands de toute espece. Ils déployerent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l’Inde ; de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour, des baftas de Surate d’un si beau blanc, des chittes de toutes couleurs et des plus rares, à fond sablé et à rameaux verds. Ils déroulerent de magnifiques étoffes de soie de la Chine, des lampas découpés à jour, des damas d’un blanc satiné, d’autres d’un verd de prairie, d’autres d’un rouge à éblouir ; des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moëlleux comme le drap, des nankins blancs et jaunes, et jusqu’à des pagnes de Madagascar.
Madame de la Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui feroit plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises, de peur que les marchands ne la trompassent. Virginie choisit tout ce qu’elle crut être agréable à sa mere, à Marguerite et à son fils. « Ceci, disoit-elle, étoit bon pour des meubles, cela pour l’usage de Marie et de Domingue ». Enfin le sac de piastres étoit employé qu’elle n’avoit pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu’elle avoit distribués à la société.
Paul, pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune, qui lui présageoient le départ de Virginie, s’en vint quelques jours après chez moi. Il me dit d’un air accablé : « Ma sœur s’en va ; elle fait déja les apprêts de son voyage. Passez chez nous, je vous prie. Employez votre crédit sur l’esprit de sa mere et de la mienne pour la retenir ». Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentations seroient sans effet.
Si Virginie m’avoit paru charmante en toile bleue du Bengale, avec un mouchoir rouge autour de sa tête, ce fut encore toute autre chose quand je la vis parée à la maniere des dames de ce pays. Elle étoit vêtue de mousseline blanche doublée de taffetas rose. Sa taille légere et élevée se dessinoit parfaitement sous son corset, et ses cheveux blonds, tressés à double tresse, accompagnoient admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étoient remplis de mélancolie ; et son cœur agité par une passion combattue donnoit à son teint une couleur animée, et à sa voix des sons pleins d’émotion. Le contraste même de sa parure élégante, qu’elle sembloit porter malgré elle, rendoit sa langueur encore plus touchante. Personne ne pouvoit la voir ni l’entendre sans se sentir ému. La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, affligée de la situation de son fils, lui dit en particulier : « Pourquoi, mon fils, te nourrir de fausses espérances, qui rendent les privations encore plus ameres ? Il est temps que je te découvre le secret de ta vie et de la mienne. Mademoiselle de la Tour appartient, par sa mere, à une parente riche et de grande condition : pour toi, tu n’es que le fils d’une pauvre paysanne, et, qui pis est, tu es bâtard. »
Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul ; il ne l’avoit jamais ouï prononcer ; il en demanda la signification à sa mere, qui lui répondit : « Tu n’as point eu de pere légitime. Lorsque j’étois fille, l’amour me fit commettre une foiblesse dont tu as été le fruit. Ma faute t’a privé de ta famille paternelle, et mon repentir, de ta famille maternelle. Infortuné, tu n’as d’autres parents que moi seule dans le monde » ! et elle se mit à répandre des larmes. Paul, la serrant dans ses bras, lui dit : « Oh, ma mere, puisque je n’ai d’autres parents que vous dans le monde, je vous en aimerai davantage. Mais quel secret venez-vous de me révéler ! Je vois maintenant la raison qui éloigne de moi mademoiselle de la Tour depuis deux mois, et qui la décide aujourd’hui à partir. Ah ! sans doute, elle me méprise ! »
Cependant l’heure de souper étant venue, on se mit à table, où chacun des convives, agité de passions différentes, mangea peu et ne parla point. Virginie en sortit la premiere, et fut s’asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivit bientôt après, et vint se mettre auprès d’elle. L’un et l’autre garderent quelque temps un profond silence. Il faisoit une de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendroit pas la beauté. La lune paraissoit au milieu du firmament, entourée d’un rideau de nuages que ses rayons dissipoient par degrés. Sa lumiere se répandoit insensiblement sur les montagnes de l’isle et sur leurs pitons, qui brilloient d’un verd argenté. Les vents retenoient leurs haleines. On entendoit dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d’oiseaux, qui se caressoient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit, et la tranquillité de l’air. Tous, jusqu’aux insectes, bruissoient sous l’herbe. Les étoiles étinceloient au ciel, et se réfléchissoient au sein de la mer qui répétoit leurs images tremblantes. Virginie parcouroit avec des regards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l’isle par les feux rouges des pêcheurs. Elle apperçut à l’entrée du port une lumiere et une ombre : c’étoit le fanal et le corps du vaisseau où elle devoit s’embarquer pour l’Europe, et qui, prêt à mettre à la voile, attendoit à l’ancre la fin du calme. À cette vue elle se troubla, et détourna la tête pour que Paul ne la vît pas pleurer.
Madame de la Tour, Marguerite et moi, nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers ; et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement leur conversation, que je n’ai pas oubliée.
Paul lui dit : « Mademoiselle, vous partez, dit-on, dans trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux dangers de la mer… de la mer dont vous êtes si effrayée ! — Il faut, répondit Virginie, que j’obéisse à mes parents, à mon devoir. — Vous nous quittez, reprit Paul, pour une parente éloignée que vous n’avez jamais vue ! — Hélas, dit Virginie, je voulois rester ici toute ma vie ; ma mere ne l’a pas voulu. Mon confesseur m’a dit que la volonté de Dieu étoit que je partisse ; que la vie étoit une épreuve… Oh c’est une épreuve bien dure ! »
« Quoi, repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée, et aucune ne vous a retenue ! Ah ! il en est encore que vous ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous trouverez bientôt, dans un nouveau monde, à qui donner le nom de frere, que vous ne me donnez plus. Vous le choisirez, ce frere, parmi des gens dignes de vous par une naissance et une fortune que je ne peux vous offrir. Mais, pour être plus heureuse, où voulez-vous aller ? Dans quelle terre aborderez-vous qui vous soit plus chere que celle où vous êtes née ? Où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime ? Comment vivrez-vous sans les caresses de votre mere, auxquelles vous êtes si accoutumée ? Que deviendra-t-elle elle-même, déja sur l’âge, lorsqu’elle ne vous verra plus à ses côtés, à la table, dans la maison, à la promenade où elle s’appuyoit sur vous ? Que deviendra la mienne, qui vous chérit autant qu’elle ? Que leur dirai-je à l’une et à l’autre quand je les verrai pleurer de votre absence ? Cruelle ! je ne vous parle point de moi : mais que deviendrai-je moi-même quand le matin je ne vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans nous réunir ; quand j’appercevrai ces deux palmiers plantés à notre naissance, et si long-temps témoins de notre amitié mutuelle ? Ah ! puisqu’un nouveau sort te touche, que tu cherches d’autres pays que ton pays natal, d’autres biens que ceux de mes travaux, laisse-moi t’accompagner sur le vaisseau où tu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes, qui te donnent tant d’effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur mon sein, je réchaufferai ton cœur contre mon cœur ; et en France, où tu vas chercher de la fortune et de la grandeur, je te servirai comme ton esclave. Heureux de ton seul bonheur, dans ces hôtels où je te verrai servie et adorée, je serai encore assez riche et assez noble pour te faire le plus grand des sacrifices, en mourant à tes pieds. »
Les sanglots étoufferent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disoit ces mots entrecoupés de soupirs… « C’est pour toi que je pars,… pour toi que j’ai vu chaque jour courbé par le travail pour nourrir deux familles infirmes. Si je me suis prêtée à l’occasion de devenir riche, c’est pour te rendre mille fois le bien que tu nous as fait. Est-il une fortune digne de ton amitié ? Que me dis-tu de ta naissance ? Ah ! s’il m’étoit encore possible de me donner un frere, en choisirois-je un autre que toi ? Ô Paul ! Ô Paul ! tu m’es beaucoup plus cher qu’un frere ! Combien m’en a-t-il coûté pour te repousser loin de moi ! Je voulois que tu m’aidasses à me séparer de moi-même jusqu’à ce que le ciel pût bénir notre union. Maintenant je reste, je pars, je vis, je meurs : fais de moi ce que tu veux. Fille sans vertu ! j’ai pu résister à tes caresses, et je ne peux soutenir ta douleur ! »
À ces mots Paul la saisit dans ses bras, et la tenant étroitement serrée, il s’écria d’une voix terrible : « Je pars avec elle ; rien ne pourra m’en détacher ». Nous courûmes tous à lui. Madame de la Tour lui dit : « Mon fils, si vous nous quittez qu’allons-nous devenir ? »
Il répéta en tremblant ces mots : « Mon fils… mon Paul virginie 1806 5 adieux moreau fils… Vous ma mere, lui dit-il, vous qui séparez le frere d’avec la sœur ! Tous deux nous avons sucé votre lait ; tous deux, élevés sur vos genoux, nous avons appris de vous à nous aimer ; tous deux, nous nous le sommes dit mille fois. Et maintenant vous l’éloignez de moi ! Vous l’envoyez en Europe, dans ce pays barbare qui vous a refusé un asile, et chez des parents cruels qui vous ont vous-même abandonnée. Vous me direz : Vous n’avez plus de droits sur elle, elle n’est pas votre sœur. Elle est tout pour moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, tout mon bien. Je n’en connois plus d’autre. Nous n’avons eu qu’un toit, qu’un berceau ; nous n’aurons qu’un tombeau. Si elle part, il faut que je la suive. Le gouverneur m’en empêchera ? M’empêchera-t-il de me jeter à la mer ? Je la suivrai à la nage. La mer ne sauroit m’être plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici près d’elle, au moins je mourrai sous ses yeux, loin de vous. Mere barbare ! femme sans pitié ! puisse cet océan où vous l’exposez ne jamais vous la rendre ! puissent ses flots vous rapporter mon corps, et le roulant avec le sien parmi les cailloux de ces rivages, vous donner, par la perte de vos deux enfants, un sujet éternel de douleur ! » À ces mots je le saisis dans mes bras ; car le désespoir lui ôtoit la raison. Ses yeux étinceloient ; la sueur couloit à grosses gouttes sur son visage en feu ; ses genoux trembloient, et je sentois dans sa poitrine brûlante son cœur battre à coups redoublés.
Virginie effrayée, lui dit : « Ô mon ami ! j’atteste les plaisirs de notre premier âge, tes maux, les miens, et tout ce qui doit lier à jamais deux infortunés, si je reste, de ne vivre que pour toi ; si je pars, de revenir un jour pour être à toi. Je vous prends à témoins, vous tous qui avez élevé mon enfance, qui disposez de ma vie et qui voyez mes larmes. Je le jure par ce ciel qui m’entend, par cette mer que je dois traverser, par l’air que je respire, et que je n’ai jamais souillé du mensonge. »
Comme le soleil fond et précipite un rocher de glace du sommet des Apennins, ainsi tomba la colere impétueuse de ce jeune homme à la voix de l’objet aimé. Sa tête altiere étoit baissée, et un torrent de pleurs couloit de ses yeux. Sa mere, mêlant ses larmes aux siennes, le tenoit embrassé sans pouvoir parler. Madame de la Tour, hors d’elle, me dit : « Je n’y puis tenir ; mon ame est déchirée. Ce malheureux voyage n’aura pas lieu. Mon voisin, tâchez d’emmener mon fils. Il y a huit jours que personne ici n’a dormi. »
Je dis à Paul : « Mon ami, votre sœur restera. Demain nous en parlerons au gouverneur : laissez reposer votre famille, et venez passer cette nuit chez moi. Il est tard, il est minuit ; la Croix du Sud est droite sur l’horizon. »
Il se laissa emmener sans rien dire, et après une nuit fort agitée, il se leva au point du jour, et s’en retourna à son habitation.
Mais qu’est-il besoin de vous continuer plus long-temps le récit de cette histoire ? Il n’y a jamais qu’un côté agréable à connoître dans la vie humaine. Semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n’est que d’un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumiere que l’autre ne soit livrée aux ténebres.
« Mon pere, lui dis-je, je vous en conjure, achevez de me raconter ce que vous avez commencé d’une maniere si touchante. Les images du bonheur nous plaisent, mais celles du malheur nous instruisent. Que devint, je vous prie, l’infortuné Paul ? »
Le premier objet que vit Paul, en retournant à l’habitation, fut la négresse Marie, qui, montée sur un rocher, regardoit vers la pleine mer. Il lui cria du plus loin qu’il l’apperçut : « Où est Virginie » ? Marie tourna la tête vers son jeune maître, et se mit à pleurer. Paul, hors de lui, revint sur ses pas, et courut au port. Il y apprit que Virginie s’étoit embarquée au point du jour, que son vaisseau avoit mis à la voile aussitôt, et qu’on ne le voyoit plus. Il revint à l’habitation, qu’il traversa sans parler à personne.
Quoique cette enceinte de rochers paroisse derriere nous presque perpendiculaire, ces plateaux verds qui en divisent la hauteur sont autant d’étages par lesquels on parvient, au moyen de quelques sentiers difficiles, jusqu’au pied de ce cône de rochers incliné et inaccessible, qu’on appelle le Pouce. À la base de ce rocher est une esplanade couverte de grands arbres, mais si élevée et si escarpée qu’elle est comme une grande forêt dans l’air, environnée de précipices effroyables. Les nuages que le sommet du Pouce attire sans cesse autour de lui y entretiennent plusieurs ruisseaux, qui tombent à une si grande profondeur au fond de la vallée, située au revers de cette montagne, que de cette hauteur on n’entend point le bruit de leur chûte. De ce lieu on voit une grande partie de l’isle avec ses mornes surmontés de leurs pitons, entre autres Piterboth et les Trois-mamelles avec leurs vallons remplis de forêts ; puis la pleine mer, et l’Isle Bourbon, qui est à quarante lieues de là vers l’occident. Ce fut de cette élévation que Paul apperçut le vaisseau qui emmenoit Virginie. Il le vit à plus de dix lieues au large comme un point noir au milieu de l’océan. Il resta une partie du jour tout occupé à le considérer : il étoit déja disparu qu’il croyoit le voir encore ; et quand il fut perdu dans la vapeur de l’horizon, il s’assit dans ce lieu sauvage, toujours battu des vents, qui y agitent sans cesse les sommets des palmistes et des tatamaques. Leur murmure sourd et mugissant ressemble au bruit lointain des orgues, et inspire une profonde mélancolie. Ce fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée contre le rocher, et les yeux fixés vers la terre. Je marchois après lui depuis le lever du soleil : j’eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre, et à revoir sa famille. Je le ramenai cependant à son habitation ; et son premier mouvement, en revoyant madame de la Tour, fut de se plaindre amèrement qu’elle l’avoit trompé. Madame de la Tour nous dit que le vent s’étant levé vers les trois heures du matin, le vaisseau étant au moment d’appareiller, le gouverneur, suivi d’une partie de son état-major et du missionnaire, étoit venu chercher Virginie en palanquin ; et que, malgré ses propres raisons, ses larmes, et celles de Marguerite, tout le monde criant que c’étoit pour leur bien à tous, ils avoient emmené sa fille à demi-mourante. « Au moins, répondit Paul, si je lui avois fait mes adieux, je serois tranquille à présent. Je lui aurois dit : Virginie, si, pendant le temps que nous avons vécu ensemble, il m’est échappé quelque parole qui vous ait offensée, avant de me quitter pour jamais, dites-moi que vous me la pardonnez. Je lui aurois dit : Puisque je ne suis plus destiné à vous revoir, adieu, ma chere Virginie ! adieu ! Vivez loin de moi contente et heureuse » ! Et comme il vit que sa mere et madame de la Tour pleuroient : « Cherchez maintenant, leur dit-il, quelque autre que moi qui essuie vos larmes » ! puis il s’éloigna d’elles en gémissant, et se mit à errer çà et là dans l’habitation. Il en parcouroit tous les endroits qui avoient été les plus chers à Virginie. Il disoit à ses chevres et à leurs petits chevreaux, qui le suivoient en bêlant : « Que me demandez-vous ? vous ne reverrez plus avec moi celle qui vous donnoit à manger dans sa main ». Il fut au Repos de Virginie, et à la vue des oiseaux qui voltigeoient autour, il s’écria : « Pauvres oiseaux ! Vous n’irez plus au-devant de celle qui étoit votre bonne nourrice ». En voyant Fidele qui flairoit çà et là, et marchoit devant lui en quêtant, il soupira, et lui dit : « Oh ! tu ne la retrouveras plus jamais ». Enfin il fut s’asseoir sur le rocher où il lui avoit parlé la veille, et à l’aspect de la mer où il avoit vu disparoître le vaisseau qui l’avoit emmenée, il pleura abondamment.
Cependant nous le suivions pas à pas, craignant quelque suite funeste de l’agitation de son esprit. Sa mere et madame de la Tour le prioient par les termes les plus tendres de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin celle-ci parvint à le calmer en lui prodiguant les noms les plus propres à réveiller ses espérances. Elle l’appeloit son fils, son cher fils, son gendre, celui à qui elle destinoit sa fille. Elle l’engagea à rentrer dans la maison, et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous auprès de la place où se mettoit la compagne de son enfance ; et, comme si elle l’eût encore occupée, il lui adressoit la parole et lui présentoit les mets qu’il savoit lui être les plus agréables ; mais dès qu’il s’appercevoit de son erreur il se mettoit à pleurer. Les jours suivants il recueillit tout ce qui avoit été à son usage particulier, les derniers bouquets qu’elle avoit portés, une tasse de coco où elle avoit coutume de boire ; et comme si ces restes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses, il les baisoit et les mettoit dans son sein. L’ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par l’objet que l’on aime. Enfin, voyant que ses regrets augmentoient ceux de sa mere et de madame de la Tour, et que les besoins de la famille demandoient un travail continuel, il se mit, avec l’aide de Domingue, à réparer le jardin.
Bientôt ce jeune homme, indifférent comme un Créole pour tout ce qui se passe dans le monde, me pria de lui apprendre à lire et à écrire, afin qu’il pût entretenir une correspondance avec Virginie. Il voulut ensuite s’instruire dans la géographie, pour se faire une idée du pays où elle débarqueroit ; et dans l’histoire, pour connoître les mœurs de la société où elle alloit vivre. Ainsi il s’étoit perfectionné dans l’agriculture, et dans l’art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l’amour. Sans doute c’est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiete que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts, et c’est de ses privations qu’est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature ayant fait l’amour le lien de tous les êtres, l’a rendu le premier mobile de nos sociétés, et l’instigateur de nos lumieres et de nos plaisirs.
Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l’étude de la géographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L’histoire, et sur-tout l’histoire moderne, ne l’intéressa guere davantage. Il n’y voyoit que des malheurs généraux et périodiques, dont il n’appercevoit pas les causes ; des guerres sans sujet et sans objet ; des intrigues obscures ; des nations sans caractere, et des princes sans humanité. Il préféroit à cette lecture celle des romans, qui, s’occupant davantage des sentiments et des intérêts des hommes, lui offroient quelquefois des situations pareilles à la sienne. Aussi aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre et des passions naturelles au cœur humain. Il en lisoit à sa mere et à madame de la Tour les endroits qui l’affectoient davantage : alors ému par de touchants ressouvenirs, sa voix s’étouffoit, et les larmes couloient de ses yeux. Il lui sembloit trouver dans Virginie la dignité et la sagesse d’Antiope, avec les malheurs et la tendresse d’Eucharis. D’un autre côté il fut tout bouleversé par la lecture de nos romans à la mode, pleins de mœurs et de maximes licencieuses ; et quand il sut que ces romans renfermoient une peinture véritable des sociétés de l’Europe, il craignit, non sans quelque apparence de raison, que Virginie ne vînt à s’y corrompre et à l’oublier.
En effet plus d’un an et demi s’étoit écoulé sans que madame de la Tour eût des nouvelles de sa tante et de sa fille : seulement elle avoit appris, par une voie étrangere, que celle-ci étoit arrivée heureusement en France. Enfin elle reçut, par un vaisseau qui alloit aux Indes, un paquet, et une lettre écrite de la propre main de Virginie. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille, elle jugea qu’elle étoit fort malheureuse. Cette lettre peignoit si bien sa situation et son caractere, que je l’ai retenue presque mot pour mot.
« Très chere et bien-aimée maman,
« Je vous ai déja écrit plusieurs lettres de mon écriture ; et comme je n’en ai pas eu de réponse, j’ai lieu de craindre qu’elles ne vous soient point parvenues. J’espere mieux de celle-ci, par les précautions que j’ai prises pour vous donner de mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres.
« J’ai versé bien des larmes depuis notre séparation, moi qui n’avois presque jamais pleuré que sur les maux d’autrui ! Ma grand’tante fut bien surprise à mon arrivée, lorsque m’ayant questionnée sur mes talents, je lui dis que je ne savois ni lire ni écrire. Elle me demanda qu’est-ce que j’avois donc appris depuis que j’étois au monde ; et quand je lui eus répondu que c’étoit à avoir soin d’un ménage et à faire votre volonté, elle me dit que j’avois reçu l’éducation d’une servante. Elle me mit, dès le lendemain, en pension dans une grande abbaye auprès de Paris, où j’ai des maîtres de toute espece : ils m’enseignent, entre autres choses, l’histoire, la géographie, la grammaire, la mathématique, et à monter à cheval ; mais j’ai de si foibles dispositions pour toutes ces sciences, que je ne profiterai pas beaucoup avec ces messieurs. Je sens que je suis une pauvre créature qui ai peu d’esprit, comme ils le font entendre. Cependant les bontés de ma tante ne se refroidissent point. Elle me donne des robes nouvelles à chaque saison. Elle a mis près de moi deux femmes-de-chambre, qui sont aussi bien parées que de grandes dames. Elle m’a fait prendre le titre de comtesse ; mais elle m’a fait quitter mon nom de la Tour, qui m’étoit aussi cher qu’à vous-même, par tout ce que vous m’avez raconté des peines que mon pere avoit souffertes pour vous épouser. Elle a remplacé votre nom de femme par celui de votre famille, qui m’est encore cher cependant, parcequ’il a été votre nom de fille. Me voyant dans une situation aussi brillante, je l’ai suppliée de vous envoyer quelques secours. Comment vous rendre sa réponse ? mais vous m’avez recommandé de vous dire toujours la vérité. Elle m’a donc répondu que peu ne vous serviroit à rien, et que, dans la vie simple que vous menez, beaucoup vous embarrasseroit. J’ai cherché d’abord à vous donner de mes nouvelles par une main étrangere, au défaut de la mienne. Mais n’ayant à mon arrivée ici personne en qui je pusse prendre confiance, je me suis appliquée nuit et jour à apprendre à lire et à écrire : Dieu m’a fait la grace d’en venir à bout en peu de temps. J’ai chargé de l’envoi de mes premieres lettres les dames qui sont autour de moi ; j’ai lieu de croire qu’elles les ont remises à ma grand’tante. Cette fois j’ai eu recours à une pensionnaire de mes amies : c’est sous son adresse ci-jointe que je vous prie de me faire passer vos réponses. Ma grand’tante m’a interdit toute correspondance au-dehors, qui pourroit, selon elle, mettre obstacle aux grandes vues qu’elle a sur moi. Il n’y a qu’elle qui puisse me voir à la grille, ainsi qu’un vieux seigneur de ses amis, qui a, dit-elle, beaucoup de goût pour ma personne. Pour dire la vérité, je n’en ai point du tout pour lui, quand même j’en pourrois prendre pour quelqu’un.