Paul et Virginie
PAUL
ET
VIRGINIE
Sur le côté oriental de la montagne qui s’élève derrière le Port-Louis de l’Isle-de-France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d’un bassin formé par de grands rochers, qui n’a qu’une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le morne de la Découverte, d’où l’on signale les vaisseaux qui abordent dans l’isle, et au bas de cette montagne la ville nommée le Port-Louis ; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ; ensuite l’église de ce nom, qui s’éleve avec ses avenues de bambous au milieu d’une grande plaine ; et plus loin une forêt qui s’étend jusqu’aux extrémités de l’isle. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux ; et au-delà, la pleine mer, où paroissent à fleur d’eau quelques islots inhabités, entre autres le coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.
À l’entrée de ce bassin, d’où l’on découvre tant d’objets, les échos de la montagne répetent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais au pied même des cabanes on n’entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d’arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur leurs cimes, où s’arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l’arc-en-ciel sur leurs flancs verds et bruns, et entretiennent à leurs pieds les sources dont se forme la petite riviere des Lataniers. Un grand silence regne dans leur enceinte, où tout est paisible, l’air, les eaux et la lumiere. À peine l’écho y répete le murmure des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues fleches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu’à midi ; mais dès l’aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics s’élevant au-dessus des ombres de la montagne, paraissent d’or et de pourpre sur l’azur des cieux.
J’aimois à me rendre dans ce lieu où l’on jouit à la fois d’une vue immense et d’une solitude profonde. Un jour que j’étois assis au pied de ces cabanes, et que j’en considérois les ruines, un homme déja sur l’âge vint à passer aux environs. Il étoit, suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en long caleçon. Il marchoit nu-pieds, et s’appuyoit sur un bâton de bois d’ébene. Ses cheveux étoient tout blancs, et sa physionomie noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon salut, et m’ayant considéré un moment, il s’approcha de moi, et vint se reposer sur le tertre où j’étois assis. Excité par cette marque de confiance, je lui adressai la parole : « Mon pere, lui dis-je, pourriez-vous m’apprendre à qui ont appartenu ces deux cabanes ? » Il me répondit : « Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étoient habités, il y a environ vingt ans, par deux familles qui y avoient trouvé le bonheur. Leur histoire est touchante : mais dans cette isle, située sur la route des Indes, quel Européen peut s’intéresser au sort de quelques particuliers obscurs ? qui voudroit même y vivre heureux, mais pauvre et ignoré ? Les hommes ne veulent connoître que l’histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. — Mon pere, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre discours que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des anciens habitants de ce désert, et croyez que l’homme même le plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du bonheur que donnent la nature et la vertu. » Alors, comme quelqu’un qui cherche à se rappeler diverses circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son front, voici ce que ce vieillard me raconta.
En 1726 un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour, après avoir sollicité en vain du service en France et des secours dans sa famille, se détermina à venir dans cette isle pour y chercher fortune. Il avoit avec lui une jeune femme qu’il aimoit beaucoup et dont il étoit également aimé. Elle étoit d’une ancienne et riche maison de sa province ; mais il l’avoit épousée en secret et sans dot, parceque les parents de sa femme s’étoient opposés à son mariage, attendu qu’il n’étoit pas gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette isle, et il s’embarqua pour Madagascar dans l’espérance d’y acheter quelques noirs, et de revenir promptement ici former une habitation. Il débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison qui commence à la mi-octobre ; et peu de temps après son arrivée il y mourut des fievres pestilentielles qui y regnent pendant six mois de l’année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d’y faire des établissements fixes. Les effets qu’il avoit emportés avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme, restée à l’Isle-de-France, se trouva veuve, enceinte, et n’ayant pour tout bien au monde qu’une négresse, dans un pays où elle n’avoit ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d’aucun homme après la mort de celui qu’elle avoit uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se procurer de quoi vivre.
Dans une isle presque déserte dont le terrain étoit à discrétion elle ne choisit point les cantons les plus fertiles ni les plus favorables au commerce ; mais cherchant quelque gorge de montagne, quelque asile caché où elle pût vivre seule et inconnue, elle s’achemina de la ville vers ces rochers pour s’y retirer comme dans un nid. C’est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts ; comme si des rochers étoient des remparts contre l’infortune, et comme si le calme de la nature pouvoit appaiser les troubles malheureux de l’ame. Mais la Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires, en réservoit un à madame de la Tour que ne donnent ni les richesses ni la grandeur ; c’étoit une amie.
Dans ce lieu depuis un an demeuroit une femme vive, bonne et sensible ; elle s’appeloit Marguerite. Elle étoit née en Bretagne d’une simple famille de paysans, dont elle étoit chérie, et qui l’auroit rendue heureuse, si elle n’avoit eu la foiblesse d’ajouter foi à l’amour d’un gentilhomme de son voisinage qui lui avoit promis de l’épouser ; mais celui-ci ayant satisfait sa passion s’éloigna d’elle, et refusa même de lui assurer une subsistance pour un enfant dont il l’avoit laissée enceinte. Elle s’étoit déterminée alors à quitter pour toujours le village où elle étoit née, et à aller cacher sa faute aux colonies, loin de son pays, où elle avoit perdu la seule dot d’une fille pauvre et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu’elle avoit acquis de quelques deniers empruntés, cultivoit avec elle un petit coin de ce canton.
Madame de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu Marguerite qui allaitoit son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu’elle jugea semblable à la sienne. Elle lui parla en peu de mots de sa condition passée et de ses besoins présents. Marguerite au récit de madame de la Tour fut émue de pitié ; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avoua sans lui rien déguiser l’imprudence dont elle s’étoit rendue coupable. « Pour moi, dit-elle, j’ai mérité mon sort ; mais vous, madame, … vous, sage et malheureuse » ! Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de la Tour, touchée d’un accueil si tendre, lui dit en la serrant dans ses bras : « Ah ! Dieu veut finir mes peines, puisqu’il vous inspire plus de bonté envers moi qui vous suis étrangere, que jamais je n’en ai trouvé dans mes parents. »
Je connoissois Marguerite, et quoique je demeure à une lieue et demie d’ici, dans les bois, derriere la Montagne-Longue, je me regardois comme son voisin. Dans les villes d’Europe une rue, un simple mur, empêchent les membres d’une même famille de se réunir pendant des années entieres ; mais dans les colonies nouvelles on considere comme ses voisins ceux dont on n’est séparé que par des bois et par des montagnes. Dans ce temps-là sur-tout, où cette isle faisoit peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y étoit un titre d’amitié, et l’hospitalité envers les étrangers un devoir et un plaisir. Lorsque j’appris que ma voisine avoit une compagne, je fus la voir pour tâcher d’être utile à l’une et à l’autre. Je trouvai dans madame de la Tour une personne d’une figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle étoit alors sur le point d’accoucher. Je dis à ces deux dames qu’il convenoit, pour l’intérêt de leurs enfants, et sur-tout pour empêcher l’établissement de quelque autre habitant, de partager entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt arpents. Elles s’en rapporterent à moi pour ce partage. J’en formai deux portions à-peu-près égales : l’une renfermoit la partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher couvert de nuages, d’où sort la source de la riviere des Lataniers, jusqu’à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne, et qu’on appelle l’Embrasure, parcequ’elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roches et de ravins qu’à peine on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l’autre portion je compris toute la partie inférieure qui s’étend le long de la riviere des Lataniers jusqu’à l’ouverture où nous sommes, d’où cette riviere commence à couler entre deux collines jusqu’à la mer. Vous y voyez quelques lisieres de prairies, et un terrain assez uni, mais qui n’est guere meilleur que l’autre ; car dans la saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses il est dur comme du plomb ; quand on y veut alors ouvrir une tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir fait ces deux partages j’engageai ces deux dames à les tirer au sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et l’inférieure à Marguerite. L’une et l’autre furent contentes de leur lot ; mais elles me prierent de ne pas séparer leur demeure, « afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir, nous parler et nous entr’aider ». Il falloit cependant à chacune d’elles une retraite particuliere. La case de Marguerite se trouvoit au milieu du bassin précisément sur les limites de son terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour, une autre case, en sorte que ces deux amies étoient à la fois dans le voisinage l’une de l’autre et sur la propriété de leurs familles. Moi-même j’ai coupé des palissades dans la montagne ; j’ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer pour construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni porte ni couverture. Hélas ! il n’en reste encore que trop pour mon souvenir ! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments des empires, semble respecter dans ces déserts ceux de l’amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu’à la fin de ma vie.
À peine la seconde de ces cabanes étoit achevée que madame de la Tour accoucha d’une fille. J’avois été le parrain de l’enfant de Marguerite, qui s’appeloit Paul. Madame de la Tour me pria aussi de nommer sa fille conjointement avec son amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. « Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle sera heureuse. Je n’ai connu le malheur qu’en m’écartant de la vertu ».
Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches ces deux petites habitations commencerent à être de quelque rapport, à l’aide des soins que j’y donnois de temps en temps, mais sur-tout par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite, appelé Domingue, étoit un noir iolof, encore robuste, quoique déja sur l’âge. Il avoit de l’expérience et un bon sens naturel. Il cultivoit indifféremment sur les deux habitations les terrains qui lui sembloient les plus fertiles, et il y mettoit les semences qui leur convenoient le mieux. Il semoit du petit mil et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux ; et au pied des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se plaisent à y grimper. Il plantoit dans les lieux secs des patates qui y viennent très sucrées, des cotonniers sur les hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent ; le long de la riviere et autour des cases, des bananiers qui donnent toute l’année de longs régimes de fruits avec un bel ombrage, et enfin quelques plantes de tabac pour charmer ses soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il alloit couper du bois à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et là dans les habitations pour en aplanir les chemins. Il faisoit tous ces ouvrages avec intelligence et activité, parcequ’il les faisoit avec zele. Il étoit fort attaché à Marguerite ; et il ne l’étoit guere moins à madame de la Tour, dont il avoit épousé la négresse à la naissance de Virginie. Il aimoit passionnément sa femme, qui s’appeloit Marie. Elle étoit née à Madagascar, d’où elle avoit apporté quelque industrie, sur-tout celle de faire des paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui croissent dans les bois. Elle étoit adroite, propre, et très fidele. Elle avoit soin de préparer à manger, d’élever quelques poules, et d’aller de temps en temps vendre au Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui étoit bien peu considérable. Si vous y joignez deux chevres élevées près des enfants, et un gros chien qui veilloit la nuit au dehors, vous aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces deux petites métairies.
Pour ces deux amies, elles filoient du matin au soir du coton. Ce travail suffisoit à leur entretien et à celui de leurs familles ; mais d’ailleurs elles étoient si dépourvues de commodités étrangeres qu’elles marchoient nu-pieds dans leur habitation, et ne portoient de souliers que pour aller le dimanche de grand matin à la messe à l’église des Pamplemousses que vous voyez là-bas. Il y a cependant bien plus loin qu’au Port-Louis ; mais elles se rendoient rarement à la ville, de peur d’y être méprisées, parcequ’elles étoient vêtues de grosse toile bleue du Bengale comme des esclaves. Après tout, la considération publique vaut-elle le bonheur domestique ? Si ces dames avoient un peu à souffrir au dehors, elles rentroient chez elles avec d’autant plus de plaisir. À peine Marie et Domingue les apercevoient de cette hauteur sur le chemin des Pamplemousses, qu’ils accouroient jusqu’au bas de la montagne pour les aider à la remonter. Elles lisoient dans les yeux de leurs esclaves la joie qu’ils avoient de les revoir. Elles trouvoient chez elles la propreté, la liberté, des biens qu’elles ne devoient qu’à leurs propres travaux, et des serviteurs pleins de zele et d’affection. Elles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d’amie, de compagne et de sœur, n’avoient qu’une volonté, qu’un intérêt, qu’une table. Tout entre elles étoit commun. Seulement si d’anciens feux plus vifs que ceux de l’amitié se réveilloient dans leur ame, une religion pure, aidée par des mœurs chastes, les dirigeoit vers une autre vie, comme la Paul virginie 1806 2 enfance lafitte flamme qui s’envole vers le ciel lorsqu’elle n’a plus d’aliment sur la terre. Les devoirs de la nature ajoutoient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoubloit à la vue de leurs enfants, fruits d’un amour également infortuné. Elles prenoient plaisir à les mettre ensemble dans le même bain, et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeoient de lait. « Mon amie, disoit madame de la Tour, chacune de nous aura deux enfants, et chacun de nos enfants aura deux meres ». Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espece, dont la tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des fruits plus doux, si chacun d’eux, détaché du tronc maternel, est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants, privés de tous leurs parents, se remplissoient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille, de frere et de sœur, quand ils venoient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avoient donné le jour. Déja leurs meres parloient de leur mariage sur leurs berceaux, et cette perspective de félicité conjugale, dont elles charmoient leurs propres peines, finissoit bien souvent par les faire pleurer ; l’une se rappelant que ses maux étoient venus d’avoir négligé l’hymen, et l’autre d’en avoir subi les lois ; l’une, de s’être élevée au-dessus de sa condition, et l’autre, d’en être descendue : mais elles se consoloient en pensant qu’un jour leurs enfants, plus heureux, jouiroient à la fois, loin des cruels préjugés de l’Europe, des plaisirs de l’amour et du bonheur de l’égalité.
Rien en effet n’étoit comparable à l’attachement qu’ils se témoignoient déja. Si Paul venoit à se plaindre, on lui montroit Virginie ; à sa vue il sourioit et s’appaisoit. Si Virginie souffroit, on en étoit averti par les cris de Paul ; mais cette aimable fille dissimuloit aussitôt son mal pour qu’il ne souffrît pas de sa douleur. Je n’arrivois point de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des gémeaux. La nuit même ne pouvoit les séparer ; elle les surprenoit souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l’un de l’autre.
Lorsqu’ils surent parler les premiers noms qu’ils apprirent à se donner furent ceux de frere et de sœur. L’enfance, qui connoît des caresses plus tendres, ne connoît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde l’économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre, fut du ressort de Virginie, et ses travaux étoient toujours suivis des louanges et des baisers de son frere. Pour lui, sans cesse en action, il bêchoit le jardin avec Domingue, ou, une petite hache à la main, il le suivoit dans les bois ; et si dans ces courses une belle fleur, un bon fruit, ou un nid d’oiseaux se présentoient à lui, eussent-ils été au haut d’un arbre, il l’escaladoit pour les apporter à sa sœur.
Quand on en rencontroit un quelque part on étoit sûr que l’autre n’étoit pas loin. Un jour que je descendois du sommet de cette montagne, j’apperçus à l’extrémité du jardin Virginie qui accouroit vers la maison, la tête couverte de son jupon qu’elle avoit relevé par derriere, pour se mettre à l’abri d’une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m’étant avancé vers elle pour l’aider à marcher, je vis qu’elle tenoit Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l’un et l’autre d’être ensemble à l’abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes renfermées sous ce jupon bouffant me rappelerent les enfants de Léda enclos dans la même coquille.
Toute leur étude étoit de se complaire et de s’entr’aider. Au reste ils étoient ignorants comme des Créoles, et ne savoient ni lire ni écrire. Ils ne s’inquiétoient pas de ce qui s’étoit passé dans des temps reculés et loin d’eux ; leur curiosité ne s’étendoit pas au-delà de cette montagne. Ils croyoient que le monde finissoit où finissoit leur isle ; et ils n’imaginoient rien d’aimable où ils n’étoient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs meres occupoient toute l’activité de leurs ames. Jamais des sciences inutiles n’avoient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d’une triste morale ne les avoient remplis d’ennui. Ils ne savoient pas qu’il ne faut pas dérober, tout chez eux étant commun ; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni menteur, n’ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avoit jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats ; chez eux l’amitié filiale étoit née de l’amitié maternelle. On ne leur avoit appris de la religion que ce qui la fait aimer ; et s’ils n’offroient pas à l’église de longues prieres, par-tout où ils étoient, dans la maison, dans les champs, dans les bois, ils levoient vers le ciel des mains innocentes et un cœur plein de l’amour de leurs parents.
Ainsi se passa leur premiere enfance comme une belle aube qui annonce un plus beau jour. Déja ils partageoient avec leurs meres tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçoit le retour de l’aurore, Virginie se levoit, alloit puiser de l’eau à la source voisine, et rentroit dans la maison pour préparer le déjeûner. Bientôt après, quand le soleil doroit les pitons de cette enceinte, Marguerite et son fils se rendoient chez madame de la Tour : alors ils commençoient tous ensemble une priere, suivie du premier repas ; souvent ils le prenoient devant la porte, assis sur l’herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fournissoit à la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels, et du linge de table dans leurs feuilles larges, longues, et lustrées. Une nourriture saine et abondante développoit rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une éducation douce peignoit dans leur physionomie la pureté et le contentement de leur ame. Virginie n’avoit que douze ans ; déja sa taille étoit plus qu’à demi formée ; de grands cheveux blonds ombrageoient sa tête ; ses yeux bleus et ses levres de corail brilloient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage : ils sourioient toujours de concert quand elle parloit ; mais quand elle gardoit le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnoit une expression d’une sensibilité extrême, et même celle d’une légere mélancolie. Pour Paul, on voyoit déja se développer en lui le caractere d’un homme au milieu des graces de l’adolescence. Sa taille étoit plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez plus aquilin, et ses yeux, qui étoient noirs, auroient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnoient autour comme des pinceaux ne leur avoient donné la plus grande douceur. Quoiqu’il fût toujours en mouvement, dès que sa sœur paraissoit il devenoit tranquille et alloit s’asseoir auprès d’elle. Souvent leur repas se passoit sans qu’ils se dissent un mot. À leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté de leurs pieds nus, on eût cru voir un grouppe antique de marbre blanc représentant quelques uns des enfants de Niobé ; mais à leurs regards qui cherchoient à se rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux dont la nature est de s’aimer, et qui n’ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, et l’amitié par des paroles.
Cependant madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec tant de charmes, sentoit augmenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me disoit quelquefois : « Si je venois à mourir, que deviendroit Virginie sans fortune ? »
Elle avoit en France une tante, fille de qualité, riche, vieille et dévote, qui lui avoit refusé si durement des secours lorsqu’elle se fut mariée à M. de la Tour, qu’elle s’étoit bien promis de n’avoir jamais recours à elle à quelque extrémité qu’elle fût réduite. Mais devenue mere, elle ne craignit plus la honte des refus. Elle manda à sa tante la mort inattendue de son mari, la naissance de sa fille, et l’embarras où elle se trouvoit, loin de son pays, dénuée de support, et chargée d’un enfant. Elle n’en reçut point de réponse. Elle qui étoit d’un caractere élevé, ne craignit plus de s’humilier, et de s’exposer aux reproches de sa parente, qui ne lui avoit jamais pardonné d’avoir épousé un homme sans naissance, quoique vertueux. Elle lui écrivoit donc par toutes les occasions afin d’exciter sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien des années s’étoient écoulées sans recevoir d’elle aucune marque de souvenir.
Enfin en 1738, trois ans après l’arrivée de M. de la Bourdonnais dans cette isle, madame de la Tour apprit que ce gouverneur avoit à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle courut au Port-Louis sans se soucier cette fois d’y paroître mal vêtue, la joie maternelle la mettant au-dessus du respect humain. M. de la Bourdonnais lui donna en effet une lettre de sa tante. Celle-ci mandoit à sa niece qu’elle avoit mérité son sort pour avoir épousé un aventurier, un libertin ; que les passions portoient avec elles leur punition ; que la mort prématurée de son mari étoit un juste châtiment de Dieu ; qu’elle avoit bien fait de passer aux isles plutôt que de déshonorer sa famille en France ; qu’elle étoit après tout dans un bon pays où tout le monde faisoit fortune, excepté les paresseux. Après l’avoir ainsi blâmée elle finissoit par se louer elle-même : pour éviter, disoit-elle, les suites souvent funestes du mariage, elle avoit toujours refusé de se marier. La vérité est qu’étant ambitieuse, elle n’avoit voulu épouser qu’un homme de grande qualité ; mais quoiqu’elle fût très riche, et qu’à la cour on soit indifférent à tout excepté à la fortune, il ne s’étoit trouvé personne qui eût voulu s’allier à une fille aussi laide, et à un cœur aussi dur.
Elle ajoutoit par post-scriptum que, toute réflexion faite, elle l’avoit fortement recommandée à M. de la Bourdonnais. Elle l’avoit en effet recommandée, mais suivant un usage bien commun aujourd’hui, qui rend un protecteur plus à craindre qu’un ennemi déclaré : afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté pour sa niece, en feignant de la plaindre, elle l’avoit calomniée.
Madame de la Tour, que tout homme indifférent n’eût pu voir sans intérêt et sans respect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de la Bourdonnais, prévenu contre elle. Il ne répondit à l’exposé qu’elle lui fit de sa situation et de celle de sa fille que par de durs monosyllabes : « Je verrai ; … nous verrons ; … avec le temps : … il y a bien des malheureux… Pourquoi indisposer une tante respectable ? … C’est vous qui avez tort. »
Madame de la Tour retourna à l’habitation le cœur navré de douleur et plein d’amertume. En arrivant elle s’assit, jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie : « Voilà le fruit de onze ans de patience » ! Mais comme il n’y avoit que madame de la Tour qui sût lire dans la société, elle reprit la lettre et en fit la lecture devant toute la famille rassemblée. À peine était-elle achevée que Marguerite lui dit avec vivacité : « Qu’avons-nous besoin de tes parents ? Dieu nous a-t-il abandonnées ? c’est lui seul qui est notre pere. N’avons-nous pas vécu heureuses jusqu’à ce jour ? Pourquoi donc te chagriner ? Tu n’as point de courage ». Et voyant madame de la Tour pleurer, elle se jeta à son cou, et la serrant dans ses bras : « Chere amie, s’écria-t-elle, chere amie » ! mais ses propres sanglots étoufferent sa voix. À ce spectacle Virginie, fondant en larmes, pressoit alternativement les mains de sa mere et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son cœur ; et Paul, les yeux enflammés de colere, crioit, serroit les poings, frappoit du pied, ne sachant à qui s’en prendre. À ce bruit Domingue et Marie accoururent, et l’on n’entendit plus dans la case que ces cris de douleur : « Ah, madame ! … ma bonne maîtresse ! … ma mere ! … ne pleurez pas. » De si tendres marques d’amitié dissiperent le chagrin de madame de la Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras, et leur dit d’un air content : « Mes enfants, vous êtes cause de ma peine ; mais vous faites toute ma joie. Oh ! mes chers enfants, le malheur ne m’est venu que de loin ; le bonheur est autour de moi ». Paul et Virginie ne la comprirent pas, mais quand ils la virent tranquille ils sourirent, et se mirent à la caresser. Ainsi ils continuerent tous d’être heureux, et ce ne fut qu’un orage au milieu d’une belle saison.
Le bon naturel de ces enfants se développoit de jour en jour. Un dimanche, au lever de l’aurore, leurs meres étant allées à la premiere messe à l’église des Pamplemousses, une négresse maronne se présenta sous les bananiers qui entouroient leur habitation. Elle étoit décharnée comme un squelette, et n’avoit pour vêtement qu’un lambeau de serpilliere autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie, qui préparoit le déjeûner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez pitié d’une pauvre esclave fugitive ; il y a un mois que j’erre dans ces montagnes demi-morte de faim, souvent poursuivie par des chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche habitant de la Riviere-noire : il m’a traitée comme vous le voyez » ; en même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes par les coups de fouet qu’elle en avoit reçus. Elle ajouta : « Je voulois aller me noyer ; mais sachant que vous demeuriez ici, j’ai dit : Puisqu’il y a encore de bons blancs dans ce pays il ne faut pas encore mourir ». Virginie, toute émue, lui répondit : « Rassurez-vous, infortunée créature ! Mangez, mangez » ; et elle lui donna le déjeûner de la maison, qu’elle avoit apprêté. L’esclave en peu de moments le dévora tout entier. Virginie la voyant rassasiée lui dit : « Pauvre misérable ! j’ai envie d’aller demander votre grace à votre maître ; en vous voyant il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire chez lui ? — Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai par-tout où vous voudrez ». Virginie appela son frere, et le pria de l’accompagner. L’esclave maronne les conduisit par des sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes qu’ils grimperent avec bien de la peine, et de larges rivieres qu’ils passerent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arriverent au bas d’un morne sur les bords de la Riviere-noire. Ils apperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre d’esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenoit au milieu d’eux, une pipe à la bouche, et un rotin à la main. C’étoit un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés, et aux sourcils noirs et joints. Virginie, toute émue, tenant Paul par le bras, s’approcha de l’habitant, et le pria, pour l’amour de Dieu, de pardonner à son esclave, qui étoit à quelques pas de là derriere eux. D’abord l’habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement vêtus ; mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie, sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu’il eut entendu le doux son de sa voix, qui trembloit ainsi que tout son corps en lui demandant grace, il ôta sa pipe de sa bouche, et levant son rotin vers le ciel, il jura par un affreux serment qu’il pardonnoit à son esclave, non pas pour l’amour de Dieu, mais pour l’amour d’elle. Virginie aussitôt fit signe à l’esclave de s’avancer vers son maître ; puis elle s’enfuit, et Paul courut après elle.
Ils remonterent ensemble le revers du morne par où ils étoient descendus, et parvenus au sommet ils s’assirent sous un arbre, accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avoient fait à jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à Virginie : « Ma sœur, il est plus de midi ; tu as faim et soif : nous ne trouverons point ici à dîner ; redescendons le morne, et allons demander à manger au maître de l’esclave. — Oh non, mon ami, reprit Virginie, il m’a fait trop de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefois maman : Le pain du méchant remplit la bouche de gravier. — Comment ferons-nous donc ? dit Paul ; ces arbres ne produisent que de mauvais fruits ; il n’y a pas seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir. — Dieu aura pitié de nous, reprit Virginie ; il exauce la voix des petits oiseaux qui lui demandent de la nourriture ». À peine avoit-elle dit ces mots qu’ils entendirent le bruit d’une source qui tomboit d’un rocher voisin. Ils y coururent, et après s’être désaltérés avec ses eaux plus claires que le crystal, ils cueillirent et mangerent un peu de cresson qui croissoit sur ses bords. Comme ils regardoient de côté et d’autre s’ils ne trouveroient pas quelque nourriture plus solide, Virginie apperçut parmi les arbres de la forêt un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger ; mais quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la jambe, elle avoit plus de soixante pieds de hauteur. À la vérité le bois de cet arbre n’est formé que d’un paquet de filaments, mais son aubier est si dur qu’il fait rebrousser les meilleures haches ; et Paul n’avoit pas même un couteau. L’idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste : autre embarras ; il n’avoit point de briquet, et d’ailleurs dans cette isle si couverte de rochers je ne crois pas qu’on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l’industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul résolut d’allumer du feu à la maniere des noirs : avec l’angle d’une pierre il fit un petit trou sur une branche d’arbre bien seche, qu’il assujettit sous ses pieds, puis avec le tranchant de cette pierre il fit une pointe à un autre morceau de branche également seche, mais d’une espece de bois différent ; il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui étoit sous ses pieds, et le faisant rouler rapidement entre ses mains comme on roule un moulinet dont on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir du point de contact de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes seches et d’autres branches d’arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui bientôt après tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de l’enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui mangerent une partie de ce chou crue, et l’autre cuite sous la cendre, et ils les trouverent également savoureuses. Ils firent ce repas frugal remplis de joie, par le souvenir de la bonne action qu’ils avoient faite le matin ; mais cette joie étoit troublée par l’inquiétude où ils se doutoient bien que leur longue absence de la maison jetteroit leurs meres. Virginie revenoit souvent sur cet objet ; cependant Paul, qui sentoit ses forces rétablies, l’assura qu’ils ne tarderoient pas à tranquilliser leurs parents.
Après dîner ils se trouverent bien embarrassés ; car ils n’avoient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s’étonnoit de rien, dit à Virginie : « Notre case est vers le soleil du milieu du jour ; il faut que nous passions, comme ce matin, par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec ses trois pitons. Allons, marchons, mon amie ». Cette montagne étoit celle des Trois-mamelles, ainsi nommée parceque ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la Riviere-noire du côté du nord, et arriverent, après une heure de marche, sur les bords d’une large riviere qui barroit leur chemin. Cette grande partie de l’isle, toute couverte de forêts, est si peu connue même aujourd’hui que plusieurs de ses rivieres et de ses montagnes n’y ont pas encore de nom. La riviere sur le bord de laquelle ils étoient coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n’osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa ainsi chargé sur les roches glissantes de la riviere malgré le tumulte de ses eaux. « N’aie pas peur, lui disoit-il ; je me sens bien fort avec toi. Si l’habitant de la Riviere-noire t’avoit refusé la grace de son esclave, je me serois battu avec lui. — Comment ! dit Virginie, avec cet homme si grand et si méchant ? À quoi t’ai-je exposé ! Mon Dieu ! qu’il est difficile de faire le bien ! il n’y a que le mal de facile à faire ». Quand Paul fut sur le rivage il voulut continuer sa route chargé de sa sœur, et il se flattoit de monter ainsi la montagne des Trois-mamelles qu’il voyoit devant lui à une demi-lieue Paul virginie 1806 3 passage torrent girodet de là ; mais bientôt les forces lui manquerent, et il fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d’elle. Virginie lui dit alors : « Mon frere, le jour baisse ; tu as encore des forces, et les miennes me manquent ; laisse-moi ici, et retourne seul à notre case pour tranquilliser nos meres. — Oh ! non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dans ces bois, j’allumerai du feu, j’abattrai un palmiste, tu en mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te mettre à l’abri ». Cependant Virginie s’étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d’un vieux arbre penché sur le bord de la riviere de longues feuilles de scolopendre qui pendoient de son tronc ; elle en fit des especes de brodequins dont elle s’entoura les pieds, que les pierres des chemins avoient mis en sang ; car dans l’empressement d’être utile elle avoit oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche en s’appuyant d’une main sur ce roseau, et de l’autre sur son frere. Ils cheminoient ainsi doucement à travers les bois ; mais la hauteur des arbres et l’épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-mamelles sur laquelle ils se dirigeoient, et même le soleil qui étoit déja près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quitterent sans s’en appercevoir le sentier frayé dans lequel ils avoient marché jusqu’alors, et ils se trouverent dans un labyrinthe d’arbres, de lianes, et de roches, qui n’avoit plus d’issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais ; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut d’un grand arbre pour découvrir au moins la montagne des Trois-mamelles ; mais il n’apperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques unes étoient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l’ombre des montagnes couvroit déja les forêts dans les vallées ; le vent se calmoit, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence régnoit dans ces solitudes, et on n’y entendoit d’autre bruit que le bramement des cerfs qui venoient chercher leur gîte dans ces lieux écartés. Paul, dans l’espoir que quelque chasseur pourroit l’entendre, cria alors de toute sa force : « Venez, venez, au secours de Virginie » ! mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix, et répéterent à plusieurs reprises : « Virginie… Virginie. »
Paul descendit alors de l’arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n’y avoit ni fontaine, ni palmiste, ni même de branche de bois sec propre à allumer du feu. Il sentit alors par son expérience toute la foiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit : « Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m’accabler de chagrin. C’est moi qui suis la cause de toutes tes peines, et de celles qu’éprouvent maintenant nos meres. Il ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh ! j’ai été bien imprudente » ! et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frere, et il aura pitié de nous ». À peine avoient-ils achevé leur priere qu’ils entendirent un chien aboyer. « C’est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient le soir tuer des cerfs à l’affût ». Peu après, les aboiements du chien redoublerent. « Il me semble, dit Virginie, que c’est Fidele, le chien de notre case ; oui, je reconnois sa voix : serions-nous si près d’arriver et au pied de notre montagne » ? En effet un moment après Fidele étoit à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant, et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvoient revenir de leur surprise ils apperçurent Domingue qui accouroit à eux. À l’arrivée de ce bon noir, qui pleuroit de joie, ils se mirent aussi à pleurer sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens : « Ô mes jeunes maîtres, leur dit-il, que vos meres ont d’inquiétude ! comme elles ont été étonnées quand elles ne vous ont plus trouvés au retour de la messe où je les accompagnois ! Marie, qui travailloit dans un coin de l’habitation, n’a su nous dire où vous étiez allés. J’allois, je venois autour de l’habitation, ne sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin j’ai pris vos vieux habits à l’un et à l’autre, je les ai fait flairer à Fidele ; et sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m’eût entendu, il s’est mis à quêter sur vos pas ; il m’a conduit, toujours en remuant la queue, jusqu’à la Riviere-noire. C’est là où j’ai appris d’un habitant que vous lui aviez ramené une négresse maronne, et qu’il vous avoit accordé sa grace. Mais quelle grace ! il me l’a montrée attachée, avec une chaîne au pied, à un billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour du cou. De là Fidele, toujours quêtant, m’a mené sur le morne de la Riviere-noire, où il s’est arrêté encore en aboyant de toute sa force : c’étoit sur le bord d’une source auprès d’un palmiste abattu, et près d’un feu qui fumoit encore. Enfin il m’a conduit ici : nous sommes au pied de la montagne des Trois-mamelles, et il y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez, et prenez des forces ». Il leur présenta aussitôt un gâteau, des fruits, et une grande calebasse remplie d’une liqueur composée d’eau, de vin, de jus de citron, de sucre, et de muscade, que leurs meres avoient préparée pour les fortifier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave, et des inquiétudes de leurs meres. Elle répéta plusieurs fois : « Oh qu’il est difficile de faire le bien » ! Pendant que Paul et elle se rafraîchissoient, Domingue alluma du feu, et ayant cherché dans les rochers un bois tortu qu’on appelle bois de ronde, et qui brûle tout verd en jetant une grande flamme, il en fit un flambeau qu’il alluma ; car il étoit déja nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand il fallut se mettre en route : Paul et Virginie ne pouvoient plus marcher ; leurs pieds étoient enflés et tout rouges. Domingue ne savoit s’il devoit aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où est le temps, leur disoit-il, où je vous portois tous deux à la fois dans mes bras ? mais maintenant vous êtes grands, et je suis vieux ». Comme il étoit dans cette perplexité une troupe de noirs marons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe s’approchant de Paul et de Virginie, leur dit : « Bons petits blancs, n’ayez pas peur ; nous vous avons vus passer ce matin avec une négresse de la Riviere-noire ; vous alliez demander sa grace à son mauvais maître : en reconnoissance nous vous reporterons chez vous sur nos épaules ». Alors il fit un signe, et quatre noirs marons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d’arbres et des lianes, y placerent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules ; et, Domingue marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route aux cris de joie de toute la troupe, qui les combloit de bénédictions. Virginie attendrie disoit à Paul : « Oh, mon ami ! jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. »
Ils arriverent vers le milieu de la nuit au pied de leur montagne, dont les croupes étoient éclairées de plusieurs feux. À peine ils la montoient qu’ils entendirent des voix qui crioient : « Est-ce vous, mes enfants » ? Ils répondirent avec les noirs : « Oui, c’est nous » ; et bientôt ils apperçurent leurs meres et Marie qui venoient au devant d’eux avec des tisons flambants. « Malheureux enfants, dit madame de la Tour, d’où venez-vous ? dans quelles angoisses vous nous avez jetées ! — Nous venons ! dit Virginie, de la Riviere-noire demander la grace d’une pauvre esclave maronne, à qui j’ai donné ce matin le déjeûner de la maison, parcequ’elle mouroit de faim ; et voilà que les noirs marons nous ont ramenés ». Madame de la Tour embrassa sa fille sans pouvoir parler ; et Virginie, qui sentit son visage mouillé des larmes de sa mere, lui dit : « Vous me payez de tout le mal que j’ai souffert » ! Marguerite, ravie de joie, serroit Paul dans ses bras, et lui disoit : « Et toi aussi, mon fils, tu as fait une bonne action ». Quand elles furent arrivées dans leur case avec leurs enfants elles donnerent bien à manger aux noirs marons, qui s’en retournerent dans leurs bois en leur souhaitant toute sorte de prospérités.
Chaque jour étoit pour ces familles un jour de bonheur et de paix. Ni l’envie ni l’ambition ne les tourmentoient. Elles ne désiroient point au dehors une vaine réputation que donne l’intrigue, et qu’ôte la calomnie ; il leur suffisoit d’être à elles-mêmes leurs témoins et leurs juges. Dans cette isle où, comme dans toutes les colonies européennes, on n’est curieux que d’anecdotes malignes, leurs vertus et même leurs noms étoient ignorés ; seulement quand un passant demandoit sur le chemin des Pamplemousses à quelques habitants de la plaine : « Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites cases » ? ceux-ci répondoient sans les connoître : « Ce sont de bonnes gens ». Ainsi des violettes, sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums, quoiqu’on ne les voie pas.
Elles avoient banni de leurs conversations la médisance, qui, sous une apparence de justice, dispose nécessairement le cœur à la haine ou à la fausseté ; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre avec les méchants si on ne leur cache sa haine sous de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d’être mal avec les autres ou avec nous-mêmes. Mais, sans juger des hommes en particulier, elles ne s’entretenoient que des moyens de faire du bien à tous en général ; et quoiqu’elles n’en eussent pas le pouvoir, elles en avoient une volonté perpétuelle qui les remplissoit d’une bienveillance toujours prête à s’étendre au dehors. En vivant donc dans la solitude, loin d’être sauvages, elles étoient devenues plus humaines. Si l’histoire scandaleuse de la société ne fournissoit point de matiere à leurs conversations, celle de la nature les remplissoit de ravissement et de joie. Elles admiroient avec transport le pouvoir d’une providence qui par leurs mains avoit répandu au milieu de ces arides rochers l’abondance, les graces, les plaisirs purs, simples, et toujours renaissants.
Paul, à l’âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze, avoit embelli ce que le noir Domingue ne faisoit que cultiver. Il alloit avec lui dans les bois voisins déraciner de jeunes plants de citronniers, d’orangers, de tamarins dont la tête ronde est d’un si beau verd, et d’attiers dont le fruit est plein d’une crême sucrée qui a le parfum de la fleur d’orange ; il plantoit ces arbres déja grands autour de cette enceinte. Il y avoit semé des graines d’arbres qui dès la seconde année portent des fleurs ou des fruits, tels que l’agathis, où pendent tout autour, comme les crystaux d’un lustre, de longues grappes de fleurs blanches ; le lilas de Perse, qui éleve droit en l’air ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne hérissée de melons verds, porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celle du figuier.
Il y avoit planté encore des pepins et des noyaux de badamiers, de manguiers, d’avocats, de goyaviers, de jacqs et de jam-roses. La plupart de ces arbres donnoient déja à leur jeune maître de l’ombrage et des fruits. Sa main laborieuse avoit répandu la fécondité jusque dans les lieux les plus stériles de cet enclos. Diverses especes d’aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux, s’élevoient sur les têtes noires des roches, et sembloient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendoient çà et là le long des escarpements de la montagne.
Il avoit disposé ces végétaux de maniere qu’on pouvoit jouir de leur vue d’un seul coup-d’œil. Il avoit planté au milieu de ce bassin les herbes qui s’élevent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens, et enfin les grands arbres qui en bordoient la circonférence ; de sorte que ce vaste enclos paraissoit de son centre comme un amphithéâtre de verdure, de fruits et de fleurs, renfermant des plantes potageres, des lisieres de prairies, et des champs de riz et de bled. Mais en assujettissant ces végétaux à son plan il ne s’étoit pas écarté de celui de la nature ; guidé par ses indications, il avoit mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles, et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter : ainsi chaque végétal croissoit dans son site propre, et chaque site recevoit de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formoient au fond du vallon, ici des fontaines, là de larges miroirs qui répétoient au milieu de la verdure les arbres en fleurs, les rochers, et l’azur des cieux.
Malgré la grande irrégularité de ce terrain toutes ces plantations étoient pour la plupart aussi accessibles au toucher qu’à la vue : à la vérité nous l’aidions tous de nos conseils et de nos secours pour en venir à bout. Il avoit pratiqué un sentier qui tournoit autour de ce bassin et dont plusieurs rameaux venoient se rendre de la circonférence au centre. Il avoit tiré parti des lieux les plus raboteux, et accordé par la plus heureuse harmonie la facilité de la promenade avec l’aspérité du sol, et les arbres domestiques avec les sauvages. De cette énorme quantité de pierres roulantes qui embarrasse maintenant ces chemins ainsi que la plupart du terrain de cette isle il avoit formé çà et là des pyramides, dans les assises desquelles il avoit mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincillades, et d’autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches ; en peu de temps ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure, ou de l’éclat des plus belles fleurs. Les ravins bordés de vieux arbres inclinés sur les bords, formoient des souterrains voûtés inaccessibles à la chaleur, où l’on alloit prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisoit dans un bosquet d’arbres sauvages, au centre duquel croissoit à l’abri des vents un arbre domestique chargé de fruits. Là étoit une moisson, ici un verger. Par cette avenue on appercevoit les maisons ; par cette autre, les sommets inaccessibles de la montagne. Sous un bocage touffu de tatamaques entrelacés de lianes on ne distinguoit en plein midi aucun objet ; sur la pointe de ce grand rocher voisin qui sort de la montagne on découvroit tous ceux de cet enclos, avec la mer au loin, où apparaissoit quelquefois un vaisseau qui venoit de l’Europe, ou qui y retournoit. C’étoit sur ce rocher que ces familles se rassembloient le soir, et jouissoient en silence de la fraîcheur de l’air, du parfum des fleurs, du murmure des fontaines, et des dernieres harmonies de la lumiere et des ombres.