Sermones in Cantica canticorum (page 16)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Or remarquez d'abord trois sortes d'états où se trouvent les fleurs : elles sont dans le " champ, " dans le " jardin ou dans la chambre, " et vous comprendrez plus aisément ensuite pourquoi il s'est appelé de préférence plutôt " la fleur du champ. " Les fleurs naissent dans les champs et dans les jardins, mais non dans la chambre. Elles y brillent et y sentent bon, néanmoins elles n'y sont pas droites sur leur tige, comme dans le jardin ou dans le champ, mais elles y sont couchées par terre, parce qu'elles n'y sont pas venues; mais y ont été apportées. Aussi est-il nécessaire de les renouveler souvent, et d'en apporter toujours de fraîches, parce qu'elles ne conservent pas longtemps leur odeur, ni. leur beauté. Si, comme nous l'avons dit dans un autre discours, le lit semé de fleurs est l'âme remplie de bonnes oeuvres, vous voyez sans doute, pour garder la même comparaison, qu'il ne suffit pas de faire le bien une ou deux fois, mais qu'il faut ajouter sans cesse de nouvelles actions de vertu aux premières, afin qu'après avoir semé avec abondance, vous recueilliez avec abondance aussi. Autrement les fleurs des bonnes oeuvres languissent se flétrissent, et elles perdent bientôt toute leur beauté et leur vigueur, si les premières ne sont continuellement remplacées, par d'antres nouvelles. Voilà pour ce qui est de la ", chambre. "

3. Mais il n'en va pas de même dans les jardins ni dans les champs, ils fournissent, en effet, sans cesse aux fleurs qu'ils produisent, de quoi se maintenir longtemps dans la beauté qui leur est naturelle. Il y a pourtant cette différence entre eux, que le jardin, pour porter des fleurs, a besoin de la main et de l'art de l'homme qui le cultive; au lieu que le champ en produit de lui-même et sans le secours. et la culture des hommes. Vous voyez déjà, je pense, quel est ce champ, qui n'est ni labouré avec la charrue ou avec le hoyau, ni fumé, ni ensemencé et qui, néanmoins, est orné de cette belle fleur sur laquelle il est certain que l'esprit du Seigneur s'est reposé. " L'odeur qui sonde mon fils, " dit le patriarche Isaac, " est comme l'odeur d'un champ plein de fleurs, sur lequel Dieu a répandu sa bénédiction (Gene. XXVII, 27). "

Cette fleur du champ n'avait pas encore revêtu sa beauté, et déjà elle répandait une odeur excellente, puisque ce saint patriarche accablé de vieillesse, presque privé de la vue ; mais dont l'odorat était très-subtil, la pressentit en esprit, en sorte qu'il ne put retenir ce cri de joie. Il ne fallait donc pas que l'époux se dit une fleur de la chambre, puisqu'il est une fleur toujours vigoureuse, ni du jardin, de peur qu'il ne semblât engendré par l'opération de l'homme. Mais il dit avec beaucoup de grâce et de justesse "Je suis la fleur du champ, " puisqu'il est venu sans le concours de l'homme, et que, depuis qu'il est une fois venu, il n'a point souffert de corruption, suivant cette parole du Prophète : " Vous ne permettrez pas que votre saint voie la corruption (Psal. XV, 10). "

4. Mais écoutez encore, s'il vous plaît, une autre raison de ceci, que je ne crois pas méprisable. En effet, pourquoi le Sage dit-il que le Saint-Esprit se montre sous diverses formes, sinon parce qu'il a coutume de cacher plusieurs sens spirituels sous l'écorce de la même lettre? Aussi, selon la division que nous venons de faire de l'état différent ries fleurs, la " virginité est " une fleur, le martyre en est une autre, " l'action vertueuse " en est une aussi. La virginité est dans le jardin, le martyre dans le " champ, " et l'action de vertu dans la " chambre. " Or c'est avec raison que la virginité est dans le jardin, car elle est amie de la pudeur, elle fuit le public, se plaît à être cachée, et aime la règle et la discipline ; d'ailleurs les fleurs dans un jardin sont enfermées, au lieu qu'elles sont exposées dans le champ, et répandues dans la chambre. On lit, en effet, que le " jardin est fermé et la fontaine scellée (Cant. IV, 12).

" Ce qui marque le rempart de la pudeur, et la garde d'une sainteté inviolable en une vierge, si toutefois elle est sainte de corps et d'esprit. Le martyre est encore bien placé dans le champ, puisque les martyrs sont souvent exposés à la risée de tout le monde, et servent de spectacle aux anges et aux hommes? N'est-ce pas eux que le Prophète fait parler en ces termes lamentables: " Nous sommes devenus l'opprobre de. nos voisins, la risée et la moquerie de ceux qui sont à l'entour de nous (Psal LXXVIII, 4). " L'action vertueuse est encore bien placée dans la chambre, puisqu'elle procure la paix et la sûreté à la conscience. Car, après avoir fait une bonne oeuvre, on entre avec plus d'assurance dans le doux sommeil de la contemplation ; et on entreprend de considérer et de sonder les choses sublimes avec d'autant plus de confiance, qu'on se rend témoignage à soi-même, qu'on n'a point manqué aux oeuvres de charité par amour de son propre repos.

5. Le Seigneur Jésus est toutes ces choses en un certain sens. Il est la fleur du jardin, il a été enfanté vierge, d'un rejeton vierge. Il est la fleur du champ, il a été martyr, il est la couronne des martyrs et la forme du martyre. Il a été conduit hors de la ville, il a souffert hors du camp, il a été élevé sur la croix pour être vu des hommes, raillé et méprisé de tout le monde. Il est aussi la fleur de la chambre, parce qu'il est le miroir et le modèle de toute bonne oeuvre, ainsi qu’il l'a lui-même assuré aux Juifs en disant : " Je vous ai fait voir plusieurs bonnes oeuvres au nom de mon père (Joan. X, 32). " Et ailleurs, l'écriture parlant de lui, s'exprime ainsi " Celui qui a passé en faisant du bien à tous et en les guérissant (Act. X, 38) ; " mais si le Seigneur est ces trois choses, quelle raison avait-il d'aimer mieux être appelé " la fleur du champ ? " C'est sans doute afin d'animer l'épouse à souffrir avec patience les maux dont il voyait qu'elle était menacée, car elle voulait vivre saintement en Jésus-Christ. Il aime donc mieux déclarer qu'il est ce en quoi principalement il désire avoir des imitateurs. C'est ce qui m'a fait dire ailleurs que l'épouse cherche et désire toujours le repos, et lui, au contraire, l'excite au travail, en lui annonçant qui elle ne peut entrer dans le royaume des cieux qu'en passant par un grand nombre de tribulations. Aussi, lorsqu'il venait d'épouser la nouvelle église qu'il avait établie sur la terre, et qu'il se disposait à retourner à son père, il lui disait : " Le temps est venu que quiconque vous fera mourir, pensera rendre service à Dieu (Joan, XVI, 2) ; et, " s'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront bien aussi (Joan. XV. 10), " et plusieurs autres choses semblables, que vous pouvez remarquer vous-même dans l’évangile.

6. " Je suis la fleur du champ, et le lys des vallées. " Quand l'épouse montre le lit, l'époux l'appelle au champ et l'excite au travail. Et il ne croit pas qu'il y ait de meilleur moyen pour l'engager au combat que de se proposer lui-même à elle, en exemple ou en récompense. " Je suis la fleur du champ. " Ces paroles lui donnent à entendre l'une ou l'autre de ces deux choses, ou qu'il est sou modèle dans le combat, ou qu'il est sa gloire dans sou triomphe. Vous êtes tout à la fois pour moi, Seigneur Jésus, un miroir de patience et la récompense de ma patience. L'une et l'autre animent et allument le courage. C'est vous qui dressez et formez mes mains pour. le combat par l'exemple de votre valeur, et c'est vous encore qui me couronnez après la victoire par la présence de votre majesté, soit parce que je vous regarde quand vous combattez, soit parce que j'attends non-seulement que vous me couronniez, mais que vous soyez vous-même ma couronne dans l'un et en l'autre cas, vous m'encouragez merveilleusement. Ce sont deux liens très forts pour me tirer à vous. Tirez-moi après vous, je vous suivrai volontiers. Si vous êtes si bon, Seigneur, à ceux qui vous suivent, que devez vous être à ceux qui vous possèdent? " Je suis la fleur du champ, " que celui qui m'aime vienne dans le champ, et qu'il ne refuse point d'engager le combat avec moi et pour moi, afin de pouvoir dire : " J'ai combattu vaillamment (II, Tim. IV, 7). "

7. Mais, comme ce ne sont ni les superbes ni les glorieux, mais plutôt les humbles, ceux qui ne présument point d'eux-mêmes, qui sont propres au martyre, il ajoute qu'il est aussi " le lys des vallées, " c'est-à-dire la couronne des humbles, voulant marquer par cette fleur qui s'élève au-dessus des autres, la gloire spéciale de leur future élévation. Car il viendra un temps où toute vallée sera comblée, toute montagne et toute colline sera abaissée, alors on verra paraître la splendeur de la vie éternelle, ce lys immortel, non des collines, mais des vallées. " Le juste, " dit un prophète, " fleurira comme le lys (Ose. IV, 6). " Qui peut être juste sans être humble? Aussi, lorsque le Seigneur se baissait sous les mains de Jean-Baptiste, son serviteur, et que celui-ci, dans sa vénération pour sa majesté, faisait difficulté de le baptiser: " Laissez, dit-il, car il est à propos que nous accomplissions ainsi toute justice (Matth. III, 15), " il faisait consister la consommation de la justice dans la perfection de l'humilité. Le juste est donc humble. Le juste est une vallée. Et si nous sommes trouvés humbles, nous germerons aussi comme le lys et nous fleurirons éternellement devant le Seigneur. Ne montrera-t-il pas qu'il est vraiment le lys des vallées. lorsqu'il " réformera le corps de notre humilité pour le rendre semblable à son corps glorieux (Philip. III, 21)? " il ne dit pas notre corps, mais le corps de notre humilité, pour marquer qu'il n'y aura que,lés humbles qui seront éclairés des splendeurs immortelles de ce divin lys. Mais en voilà assez pour ce qui regarde l'intelligence des paroles de l'époux, qui déclare qu'il est " la fleur du champ et le lys des vallées. "

8. Il faudrait expliquer aussi tout de suite ce qu'il dit de sa chère épouse, mais l'heure ne le permet pas. Car, par notre règle (Reg. S. Bened. CXLIII), nous ne devons rien préférer à l'œuvre de Dieu, qui est le nom que notre père saint Benoit a voulu qu'on donnât aux louanges solennelles qui s'offrent tous les jours à Dieu dans notre oratoire, afin de nous faire voir plus clairement par là, combien il désirait que nous fussions appliqués à cette oeuvre. C'est pourquoi je vous engage, mes très-chers enfants, à assister toujours à l'office divin avec " pureté " et avec " ferveur. " Avec " ferveur, " c'est-à-dire en vous présentant devant le Seigneur, avec un sentiment de respect, d'allégresse et non de mollesse, d'insouciance ni de somnolence, je vous engage, dis-je, à y assister sans paresse et sans y bailler, à n'épargner point votre voix, à ne point manger la moitié des mots, et à ne les point passer tout entiers; à ne point chanter d'une façon lâche et efféminée, du nez ou entre les dents, mais à prononcer les paroles du Saint-Esprit avec une voix mâle et une ardeur qui corresponde à la dignité des choses que vous dites. Avec " pureté, " c'est-à-dire à ne point penser à autre chose qu'à ce que vous chantez. Et il ne faut pas seulement éviter les pensées vaines et oiseuses, il faut encore éviter celles que les frères a qui ont quelque emploi, sont obligés d'ailleurs d'avoir souvent pour l'utilité générale de la maison. Je ne vous conseillerais pas même d'admettre celles qui vous pourraient venir tes lectures que vous avez faites auparavant en particulier, ou de ce que je vous dis ici de vive voix dans cet auditoire du Saint-Esprit, et qui sera encore tout frais dans votre mémoire, lorsque vous irez au choeur. Car, quoique ces pensées soient salutaires, elles ne le sont pas durant la psalmodie, parce qu'à cette heure-là le Saint-Esprit n'a point pour agréable tout ce que vous lui offrez autre chose que ce que vous devez. Je le prie qu'il nous inspire toujours de faire ce qui lui sera le plus agréable, par la grâce et la miséricorde de l'époux, et de l'église Jésus-Christ Notre Seigneur, qui étant Dieu, est au-dessus de toute chose et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON XLVIII. Louanges que l’époux et l'épouse s'adressent réciproquement. L'ombre de Jésus-Christ, c'est sa chair et la foi en lui.

1. " Mon bien-aimé est entre les filles, ce qu'est le lys entre les épines (Cant. Il, 1). " Ce ne sont pas de bonnes filles que celles qui piquent. Considérez les mauvaises plantes que produit notre terre depuis qu'elle a été maudite. " Lorsque vous la cultiverez, dit Dieu, elle ne produira que des épines et des ronces (Gen. III, 18). " Tant que l'âme est dans le corps, elle est parmi les épines, et elle ne peut éviter les inquiétudes de la tentation, ni les épines de la tribulation. Si elle est un lys, selon la parole de l'époux, qu'elle voie le soin et l'exactitude avec lesquels elle doit veiller sur elle-même, environnée comme elle l'est d'épines qui avancent leurs piquants de toutes parts. Car une fleur tendre ne saurait souffrir la moindre piqûre d'une épine qu'elle ne soit aussitôt percée. Reconnaissez-vous maintenant avec combien de raison et de nécessité le prophète nous oblige à servir le Seigneur avec crainte (Psal. II, 15) ? Et l'Apôtre nous exhorte à faire notre salut avec crainte et tremblement (Philip. II, 12). Ils avaient appris cette vérité par leur propre expérience, comme amis de l'époux, et croyaient certainement que cette parole de l'époux concernait leurs âmes. " Ma bien-aimée est parmi les filles comme un lys parmi les épines. " Car l'un d'eux a dit: " Je me suis converti dans rua misère, tandis que j'étais comme tout percé d'épines (Psal. XXXI, 4). " Il lui était avantageux d'être ainsi percé, puisque cela le porte à se convertir. Les épines sont bonnes si elles produisent la componction. Il y en a plusieurs qui se corrigent de leurs fautes, lorsqu'ils tombent dans quelques disgrâces, et ceux-là peuvent a Les frères qui ont quelque emploi, c'est-à-dire quelque charge extérieure à remplir. Saint. Saint Bernard les distingue des frères de choeur, ou claustraux, dans la IXe des Semons divers n 4, et dans le LVIIe sermon sur le Cantique des cantiques, n. 11, comme on le verra plus loin.

dire aussi: " Je me suis converti dans ma misère, tandis que j'étais tout percé d'épines. " Les épines c'est le péché, ce sont les peines, les faux frères, c'est un mauvais voisin.

2. "Ma bien-aimée est parmi les filles comme un lys parmi les épines. " O beau lys, ô fleur tendre et délicate ! des infidèles et des méchants sont avec vous, voyez avec quelle circonspection vous devez marcher parmi ces épines. Le monde est plein d'épines. Il y en a sur la terre et dans l'air, il y en a dans votre corps. Vivre parmi ces épines, et n'en être point blessé, c'est l'effet de la toute puissance de Dieu non de vos propres forces. Mais " prenez courage, " dit-il, " car j'ai vaincu le monde (Joan. XVI, 33), " aussi, quoiqu'on vous présente de toutes parts des tribulations, comme des aiguillons et des épines, que votre coeur ne se trouble point, qu'il ne craigne point, et qu'il sache que l'affliction produit la patience, la patience l'épreuve, l'épreuve l'espérance, et que l'espérance ne confond point (Rom. V, 3). Considérez les lys d'un champ, comme ils sont beaux et vigoureux au milieu des épines. S'il prend tant de soin de l'herbe qui est aujourd'hui sur pied, et qu'on jettera demain au four, que sera-ce de sa très-chère et très-aimable épouse ? Car le Seigneur garde et protége tous ceux qui l'aiment. " Ma bien-aimée est parmi les filles comme un lys parmi les épines. " Ce n'est pas une petite marque de vertu d'être bon parmi les méchants, et de conserver sa pureté et sa douceur au milieu de personnes déréglées, et encore plus de vivre dans la paix et dans une bonne intelligence, avec ceux qui sont ennemis de la paix; et celui-là peut à bon droit s'attribuer la perfection du lys, qui ne laisse point de communiquer son éclat et sa beauté aux épines mêmes qui le piquent. Ne vous semble-t-il pas qu'on soit un lys, quand on accomplit en quelque sorte la perfection de l'évangile (Luc. VI, 18)? Quand on prie pour ceux qui nous calomnient et nous persécutent, et qu'on fait du bien à ceux qui nous haïssent ? Tâchez donc d'agir ainsi, et votre âme deviendra la bien-aimée du Seigneur, il vous louera aussi en disant: " Ma bien-aimée est parmi les filles, comme un lys parmi les épines. "

3. Nous lisons ensuite : "Mon bien-aimé est parmi les enfants, comme un pommier parmi les arbres des forêts (Cant. II, 3). " L' épouse rend à l'époux. les louanges qu'il lui a données, lui dont les louanges rendent ceux à qui il les donne dignes d'être loués, au lieu que celles qu'on lui donne témoignent seulement qu'on le connaît, et qu'on l'admire comme digne de toutes louanges. Et comme l'époux l'a louée sous la figure d'une fleur remarquable, elle aussi relève l'éminence de la gloire de l'époux sous la figure d'un arbre excellent. Néanmoins il me semble que cet arbre là n'est pas si beau que quelques autres, et ainsi qu il ne mérite pas d'être employé pour en faire une comparaison avec l'époux, parce qu'il ne suffit pas pour le louer assez dignement : " Mon bien-aimé est parmi les enfants, comme un pommier parmi les arbres des forêts. " Il me semble que l'épouse n'en fait pas beaucoup de cas, puisqu'elle le compare seulement aux arbres des forêts, qui sont stériles et ne portent point de fruits qui soient propres à la nourriture de l'homme. Pourquoi donc, laissant des arbres plus excellents, s'est-elle servie de la comparaison de celui-ci pour faire l'éloge de son époux? Devait-il y avoir quelque mesure dans les louanges de celui qui a reçu le Saint-Esprit sans aucune mesure ? Il me semble, par la comparaison de cet arbre, qu'il est quelqu'un au dessus de lui; lui qui n'a point d'égal. Que dirons-nous à cela ? j'avoue que cette louange est petite, parce que celui qui la reçoit n'est pas considéré comme grand. On ne le regarde pas ici comme le souverain Seigneur digne d'être infiniment loué, mais comme un petit enfant qui mérite d'être infiniment aimé. Car celui qui nous est né est un petit enfant. (Isai. IX, 6).

4. On ne relève donc pas ici sa majesté, mais son humilité; c'est avec raison qu'on préfère ce qui paraît faible et folie en Dieu, à toute la force et à toute la sagesse des hommes. Car ce sont eux qui sont ces arbres champêtres et stériles, parce que, selon le Prophète, " ils se sont tous égarés et sont devenus inutiles, et il n'y en a pas un seul parmi eux qui vive bien (Psal. XIII, 3). Mon bien-aimé est parmi les enfants, comme un pommier parmi les arbres des forêts (Cant. II, 3). " Il n'y a qu'un seul arbre parmi tous ceux des forêts qui porte du fruit, c'est le Seigneur Jésus, en tant qu'homme. Mais s'il est au dessus des hommes, il est néanmoins un peu au dessous des anges (Psal. VIII, 66). Car par une merveille étonnante, en se faisant chair, il s'est soumis aux anges, bien que, demeurant toujours Dieu, il ait toujours retenu les anges dans sa dépendance. " Vous verrez, " dit-il, " les anges monter et descendre sur le fils de l'homme (Joan. I, 51); " parce que dans un seul et même homme, qui est Jésus-Christ, ils soutiennent la faiblesse, et adorent la majesté. Mais comme l'épouse trouve plus de douceur à le considérer dans son abaissement, elle relève plus volontiers cette grâce, elle publie sa miséricorde, elle est ravie de sa bonté. Elle admire un homme parmi les hommes, et non un pieu parmi les auges ; comme un pommier excelle parmi les arbres d'une forêt, et non parmi les arbres d'un verger, et elle ne croit pas diminuer ses louanges en relevant sa bonté et son amour par la considération de sa faiblesse.

Car si elle en retranche quelque chose d'un côté, elle le reprend de l’autre, et si elle fait moins paraître la gloire de sa majesté, c'est afin que la grâce de sa bonté brille avec plus d'éclat. De même que l'Apôtre dit que " ce qui semble folie et faiblesse en Dieu est plus sage et plus fort que tous les hommes (Cor. I, 15), " mais non pas que les anges; et que le Prophète le publie le plus beau des enfants des hommes (Psa. XLVIII, 3), et non des anges, ainsi l'épouse, inspirée par le même esprit, a voulu sous la figure d'un arbre fruitier comparé avec des arbres stériles, élever l'Homme Dieu au dessus de toute la beauté des hommes, mais non pas au dessus de l'excellence des anges.

5. " Mon bien-aimé est parmi les enfants comme un pommier parmi. les arbres d'une forêt. " Elle a raison de dire " parmi les enfants " parce qu'étant le fils unique de son père, il lui a acquis sans jalousie beaucoup d'enfants qu'il ne rougit point d'appeler ses frères, afin qu'il soit l'aîné de tous. Or, c'est à bon droit que celui qui est fils par nature est préféré à tous ceux qui ont été adoptés par la grâce. " Mon bien-aimé est parmi les enfants comme un pommier parmi les arbres d'une forêt. "Comme un pommier," dit-elle, parce que tel qu'un arbre fruitier, il donne de l'ombre pour rafraîchir, et porte d'excellents fruits. N'est-ce pas, en vérité, un arbre fruitier, puisqu'il a des fleurs qui sont des fruits d'honneur et de gloire (Eccli. XXIV, 23) ? Enfin c'est un arbre de vie à ceux qui le possèdent (Prov. III, 18). Tous les arbres de la forêt ne sauraient lui être comparés, attendu que si beaux et si grands qu'ils soient, et bien qu'ils semblent servir et aider beaucoup par leurs oraisons, par leur ministère, par leurs enseignements, et par leurs exemples, néanmoins il n'y a que Jésus-Christ, la sagesse de Dieu, qui soit un arbre de vie. Lui seul est un pain vivant qui est descendu du ciel, et qui donne la vie au monde (Joan. VI).

6. Voilà pourquoi elle dit : " Je me suis assise à l'ombre de celui que je désirais, et son fruit est infiniment doux à mon goût (Cant. II, 3). " C'est avec raison qu'elle avait désiré l'ombre de celui dont elle devait recevoir son rafraîchissement et sa nourriture. Car les autres arbres des forêts ont une ombre qui met à l'abri de la chaleur, ils ne donnent point la nourriture de la vie, ni les fruits éternels du salut. Il n'y a qu'un seul auteur de la vie, qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme, que celui qui dit à l'épouse : " Je suis votre salut (I Tim. II, 5). Moïse, est-il dit, ne vous a point donné ce pain du ciel, mais mon père vous donne le vrai pain du ciel (Joan. VI, 32). " Elle désirait donc surtout l'ombre de Jésus-Christ, parce qu'il est le seul qui, non-seulement rafraîchisse de la chaleur des vices et des passions, mais qui remplisse et comble l'âme de la joie des vertus.

" Je me suis assise à l'ombre de celui que je désirais;

" son ombre c'est sa chair; son ombre c'est la foi, l'ombre qui a environné Marie a été la chair de son propre fils, et l'ombre qui me couvre c'est la foi que j'ai en mon Seigneur; quoique je puisse dire aussi que sa chair me couvre de son ombre, puisque je la mange dans le très-saint sacrement. La sainte Vierge n'a pas laissé non plus d'éprouver l'ombre de la foi, ce qui le prouve i:'est ce qu'on lui a dit : " Vous êtes bien heureuse d'avoir cru. Je me suis assise sous l'ombre de celui que je désirais, " et ce que disait le Prophète : "

Notre Seigneur Jésus-Christ est un esprit présent devant nous, nous vivons sous son ombre parmi les nations (Tren. III, 20). " Nous vivons sous son ombre parmi les nations, et nous vivrons dans sa lumière avec les anges. Nous sommes sous l'ombre tant que nous ne marchons que par la foi, non par la claire vision. Voilà comment le juste qui vit de la foi est sous l'ombre. Mais celui qui vit de l'intelligence est bienheureux, parce qu'il n'est plus sous l'ombre, mais dans la lumière. David était juste, et il vivait de la foi lorsqu'il disait à Dieu : " donnez-moi l'intelligence qui m'est nécessaire pour apprendre vos commandements, et je vivrai (Psal. CXVIII, 73). " Il savait que l'intelligence doit succéder à la foi, et que la lumière de la vie et la vie de la lumière doivent être révélées à l'intelligence. Il faut commencer par vivre sous l'ombre, et aussi passer au corps de cette ombre, " parce que si vous ne croyez, dit le Prophète, vous n'entendrez point (Isa. VII, 9). "

7. Voyez-vous que la foi est la vie, et l'ombre de la vie? tandis que la vie qui se passe dans les délices, ne venant point de la foi, est une mort, et l'ombre de la mort. " La veuve, dit saint Paul, qui vit dans les délices est morte, quoiqu'elle semble vivante (I Tim. V, 6). Et la sagesse de la chair est une mort (Rom. VIII, 6). " C'est aussi l'ombre de la mort, de cette mort qui tourmente éternellement. Nous avons été aussi autrefois assis dans des lieux remplis de ténèbres, et à l'ombre de la mort, lorsque vivant charnellement, non selon la foi, nous étions déjà morts à la justice, et devions bientôt être engloutis par une seconde mort. Car notre vie était aussi proche de l'enfer que l'ombre est voisine du corps, la chose est certaine. Et chacun de nous pouvait dire avec le Prophète . " Si le Seigneur ne m'eût assisté, mon âme fût bientôt tombée dans l'enfer (Psal. XCIII, 17). " Mais maintenant nous sommes passés de l'ombre de la mort à l'ombre de la vie, ou plutôt nous avons été transférés de la mort à la vie, en vivant à l'ombre de Jésus-Christ, si néanmoins nous sommes vivants et non pas morts. Car je ne crois pas qu'on vive aussitôt pour être sous son ombre, parce que tous ceux qui out de la foi lie vivent pas dans la foi. La foi sans les pauvres est morte ( I Joan. III, 14), et elle ne peut pas donner la vie qu'elle n'a pas. C'est pourquoi après que le Prophète a dit, "Notre Seigneur Jésus-Christ est nu esprit présent devant nous (Thren. IV, 20), " il ne se contente pas d'ajouter, que nous sommes sous son ombre, mais il dit " nous vivons sous son ombre parmi les nations. " Prenez donc garde, à l'exemple du Prophète, de vivre aussi sous sou ombre, afin de régner un jour dans sa lumière. Car il n'a pas seulement de l'ombre, il a de la lumière. Par la chair, il est l'ombre de la foi; par l'esprit il est la lumière de l'intelligence. Car il est chair et esprit tout ensemble. Il est chair pour ceux qui demeurent dans la chair; et il est " esprit devant nous, " c'est-à-dire pour l'avenir, si toutefois, oubliant ce qui est derrière, nous tendons vers pe qui est en avant, en y arrivant, nous éprouverons la vérité de cette parole qu'il a dite . "La chair ne sert de rien, c'est l'esprit qui donne la vie (Joan. VI, 4). " Je n'ignore pas que l'Apôtre demeurant encore dans la chair a dit . " Quand noub connaîtrions Jésus-Christ selon la chair, nous ne le connaîtrions pas encore (2 Cor. V, 16). " Cela était bon pour lui. Mais nous qui n'avons pas encore mérité d’être ravis dans le paradis et au troisième ciel, nourrissons-nous cependant de la chair de Jésus-Christ, révérons ses mystères, suivons son exemple, conservons la foi, et nous vivrons indubitablement sous son ombre.

8. " Je me suis assise à l'ombre de celui que je désirais. " Peut-être se glorifie-t-elle d'avoir été plus heureuse que le Prophète quand elle dit, non pas comme lui, qu'elle vit, mais qu'elle est assise à l'ombre. Car être assis c'est se reposer. Or c'est plus que se reposer à l'ombre, que d'y vivre comme y vivre est plus que d'y être simplement. Le Prophète s'attribuait donc ce qui est commun à plusieurs (Thren. IV, 20) : " Nous vivons sous son ombre. " Mais l'épouse qui a une prérogative particulière, se glorifie d'y être même assise. Aussi ne dit-elle pas au pluriel, nous sommes assises, comme le Prophète dit, nous vivons, mais je "suis assise, " afin que vous reconnaissiez que c'est un privilège qui lui est singulier. Or nous vivons avec travail, nous qui servons avec crainte, comme nous sentant coupables de nos péchés, cette dévote et chaste amante se repose avec plaisir. Car la crainte est accompagnée de peine, et l'amour de douceur. D'où vient qu'elle dit : " Et son fruit est doux à mon goût. " Indiquant par là le goût de la contemplation qu'elle avait obtenu quand elle s'était trouvée doucement élevée par l'amour.

Mais cela se passe sous l'ombre, parce que cela arrive par un miroir et en énigme. Il viendra un temps où la lumière croîtra, les ombres baisseront, ou plutôt disparaîtront entièrement, et une vision claire et éternelle prendra leur place; et non-seulement elle sera agréable au goût, elle rassasiera même sans dégoût; néanmoins, " je me suis assise sous l'ombre de celui que je désirais, et son fruit est doux à mon goût. " Reposons-nous où l'épouse se repose en glorifiant le père de famille ou Notre-Seigneur Jésus-Christ l'époux de l'église, de ce qu'il a réjoui le goût spirituel de nos âmes en nous invitant à un festin si magnifique, lui qui étant Dieu est au dessus de toutes choses béni dans tous les siècles.

Ainsi soit-il.

SERMON

XLIX. Comment le discernement règle la charité et fait que tous les membres de l'église, c'est-à-dire les élus, se tiennent par des liens réciproques.

1. " Le Roi m'a fait entrer dans le cellier au vin, il a réglé en moi la charité (Cant. n, 4). " Selon le sens littéral de ce verset, après que l'épouse, au comble de ses voeux, a eu un entretien aussi doux que familier avec son bien-aimé, le voyant s'éloigner, elle retourne vers les jeunes filles, mais à la voir toute pleine et tout enflammée de ses regards et de ses paroles, on la croirait ivre. Les jeunes filles sont toutes surprises de cette nouveauté et lui en demandent la cause: elle répond qu'elles ne doivent pas s'étonner si, étant entrée dans le cellier, elle s'est enivrée. Voilà pour ce qui est du sens littéral. Elle ne nie pas qu'elle ne soit ivre, mais c'est d'amour, non de vin, si ce n'est que l'amour même est un vin. " Le roi m'a fait entrer dans le cellier au vin. " Lorsque l'époux est présent, et que l'épouse lui adresse la parole, elle l'appelle son époux, son bien-aimé, celui que son Ame aime. Mais lorsqu'elle parle de lui aux jeunes filles, elle le nomme roi. Pourquoi cela? Je crois que c'est parce qu'il convient mieux à l'épouse qui aime et qui est aimée, d'user avec familiarité de termes d'amour, et qu'il est à propos de retenir les jeunes filles par une parole de respect et de majesté, parce qu'elles ont besoin d'une discipline plus sévère.

2. " Le Roi m'a fait entrer dans le cellier au vin. " Je passe sous silence quel est ce cellier,parce que je me souviens de l'avoir dit ailleurs. Néanmoins, on peut encore entendre cela de l'église, lorsque les disciples, étant remplis du Saint-Esprit, le peuple croyait qu'ils étaient ivres. Ce qui fit que saint Pierre, en sa qualité d'ami de l’époux, prenant la parole pour l'épouse, s'écria : " Ceux-là ne sont pas ivres comme vous le pensez (Act. II, 15). " Considérez qu'il ne nie pas qu'ils soient ivres, mais qu'ils le soient de la manière que ce peuple le croyait. Ils étaient ivres, en effet, mais du Saint-Esprit, non pas de vin. Et, comme s'ils eussent voulu prouver au peuple qu'ils avaient été vraiment introduits dans le cellier au vin, saint Pierre dit, en parlant pour eux tous : " Mais c'est là l'accomplissement de ce qui a été dit par le prophète Joël . Et il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai mon esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront. Nos jeunes gens auront des visions, nos vieillards auront des songes. " Ne vous semble-t-il pas que la maison où les disciples étaient assemblés soit un grand cellier, " lorsque tout-à-coup on entendit un grand bruit du ciel, comme le souffle d'un vent impétueux, qui remplit la maison où ils demeuraient (Act. II, 2), " et accomplit la prophétie de Joël ? Chacun d'eux, sortant enivré de l’affluence des biens de cette maison, et abreuvés d'un torrent de délices immortelles, ne pouvait-il pas dire avec raison : " Le Roi m'a fait entrer dans le cellier au vin ? "

3. Vous aussi, si vous voulez entrer dans la maison d'oraison avec un esprit recueilli et désoccupé des soucis du monde, et que, vous tenant en la présence de Dieu auprès de quelque autel, vous touchiez la porte du ciel comme avec la main de vos saints désirs, et que, présenté au choeur des saintes par la ferveur de vos prières, car l'oraison du juste pénètre dans les cieux , vous déploriez devant eux, avec une humilité profonde, vos misères et vos afflictions spirituelles, vous découvriez vos nécessités par des soupirs fréquents et des gémissements ineffables, et leur demandiez avec instance le secours de leur intercession: Si, dis je, vous faites ces choses, j'espère en celui qui a dit : " Demandez et vous recevrez (Matth. VII, 7); " si vous persévérez à frapper à cette porte, vous ne vous en irez point les mains vides. Et, lorsque revenant vers nous plein de grâce et d'amour, tout ardent et tout embrasé, vous ne pourrez plus dissimuler le don que vous aurez reçu, vous nous le communiquerez sans envie, et vous serez non-seulement agréable à tous, mais peut-être même admirable à cause des grâces qu'on vous aura données; vous pourrez aussi protester avec vérité que le Roi vous a fait entrer dans son cellier. Prenez garde seulement de ne pas vous glorifier en vous-même, mais dans le Seigneur. Je ne prétends pas pourtant que tous les dons, quoique spirituels, sortent du cellier au vin, car il y a encore d'autres celliers ou offices chez l'époux, où sont enfermés di vers dons et diverses grâces selon les richesses de sa gloire. Je me souviens vous en avoir parlé plus amplement dans un autre endroit (Jer. XXIII). " Ces biens-là, dit-il, ne sont pas cachés chez moi, et scellés dans mes trésors (Deut. XXXII, 34)."

Ainsi, la division des grâces se fait selon la différence des celliers, et le Saint-Espri4 se communique à chacun selon ses besoins. Et si l'un reçoit le don de sagesse, l'autre le don de science, celui-ci le don de prophétie, celui-là le don des miracles, des langues ou de l'interprétation des écritures et autres semblables dons, ils ne peuvent pas dire néanmoins qu'ils ont été introduits dans le cellier au vin; parce que ces grâces-là viennent d'autres celliers ou d'autres trésors.

4. Mais si quelqu'un dans l'oraison obtient la grâce d'être comme ravi hors de lui-même dans le secret de la divinité, d'où il revient bientôt après embrasé d'un ardent amour de Dieu, enflammé du zèle de la justice et rempli d'une extrême ferveur pour tous les exercices spirituels, en sorte qu'il puisse dire : " Mon coeur s'est échauffé en moi-même, et le feu qui me dévore s'allume encore davantage dans mes méditations (Psal. XXXVIII, 4), " évidemment il aura raison de dire qu'il est entré dans le cellier au vin, lorsque, dans l'excès de son amour, il se mettra à exhaler les effets de cette salutaire et bienheureuse ivresse. Car, y ayant deux extases dans la contemplation, l'une de l'esprit et l'autre du coeur, l'une qui se fait par la lumière de l'entendement, et l'autre par la ferveur de la volonté; l'une par la connaissance, et l'autre par l'amour; les pieux désirs, les mouvements enflammés du coeur, l'infusion d'une dévotion sainte, le zèle ardent de l'esprit, ne peuvent sortir d'ailleurs que du cellier au vin, et celui qui se lève de l'oraison, rempli de l'abondance de ses grâces, peut dire avec vérité que le Roi l'a fait entrer dans ce cellier.

5. L'épouse dit ensuite

: " Il a réglé en moi la charité. " Il était sans doute bien nécessaire qu'il le fit, puisque le zèle est insupportable sans la science; là surtout, où le zèle est grand, la discrétion est nécessaire, parce que c'est elle qui règle et ordonne l'amour. Le zèle sans la science est toujours moins efficace et moins utile, mais souvent il est très-dangereux. Plus donc, le zèle est fervent, l'esprit véhément, la charité abondante, plus il est besoin d'une science qui veille sans cesse, pour modérer le zèle, tempérer la chaleur de l'esprit, régler l'amour. C'est pourquoi, de peur que les jeunes filles ne redoutent l'épouse, comme excessive et insupportable, à cause de l'impétuosité d'esprit, qu'elle semble avoir rapportée du cellier au vin, elle ajoute qu'elle a aussi reçu le discernement, c'est-à-dire l'ordre de l'amour. Car c'est le discernement qui donne l'ordre à toutes les vertus, et l'ordre produit la grâce et la beauté, et même la durée des choses. C'est ce qui fait dire au Prophète : " Le jour persévère par votre ordre ( Psal. CXVIII, 91). " appelant jour la vertu. Le discernement n'est donc pas tant une vertu particulière, que le conducteur et le modérateur de toutes les vertus, qui ordonne les affections, et règle toute la conduite de la vie. Sans elle la vertu dégénère en vice, et l'amour même naturel, se change en des passions qui détruisent la nature. " Il a ordonné en moi la charité. " Cela est arrivé dans l'église ; Jésus-Christ a donné, aux uns, le ministère d'apôtres, aux attires, celui de prophètes, d'évangélistes, de pasteurs et de docteurs, pour la consommation des saints. Or, il faut qu'une même charité les lie tous ensemble dans l'unité du corps de Jésus-Christ. Ce qui ne se pourra jamais faire, si cette charité n'est ordonnée. Car si chacun, se laissant emporter à la chaleur et à l'impétuosité de son esprit, voulait faire indifféremment tout ce qui lui vient à l'esprit, suivant plutôt son propre mouvement, que le dictamen de la raison , il est clair que ce ne serait plus une unité, mais une confusion et un désordre, puisque personne, ne se contentant du ministère qui lui est confié, empiéterait sur celui des autres, par une témérité indiscrète.

6. " Il a ordonné en moi la charité. " Plût à Dieu que le Seigneur Jésus, voulût aussi, par la. grâce, ordonner en moi le peu de charité qu'il y a mise, afin que j'eusse tellement soin de tout ce qui le regarde, que je veillasse néanmoins principalement, et avant toutes choses, à m'acquitter de ce que je dois, mais eu sorte pourtant que je fusse encore plus touché de beaucoup de choses qui ne me concernent pas au même degré. Car il ne faut pas toujours aimer davantage les choses dont nous devons avoir plus de soin, puisque souvent elles sont moins utiles que d'autres. Ainsi il est arrivé bien des fois, que la chose que nous préférons à une autre (a) qu'on nous commande, doit passer après elle, au jugement de la raison, que l'ordre de la charité veuille qu'on embrasse avant tout, ce que la charité juge devoir être préféré à tout. Par exemple n'ai-je pas reçu le soin de veiller sur vous tous. Tout ce que je préférerais à ce soin, et qui m'empêchera de m'acquitter de ce devoir avec toute l'exactitude que je puis, selon mes forces, quand même je le ferais par un motif de charité, ne serait-ce point conforme néanmoins à la raison de l'ordre? Si je m'applique à cet emploi de préférence à tout autre, comme je le dois, et que je ne me réjouisse pas plus des avantages de Dieu, que je verrai peut-être un autre procurer, il est clair que je garde en partie l'ordre de la charité, mais que je ne le garde pas en tout. Mais si je m'occupe principalement à ce dont je suis principalement chargé, et que d'ailleurs je ne laisse pas d'être plus touché des choses qui sont plus grandes que celles que je fais, il est hors de doute que je conserve entièrement l'ordre de la charité, et qu'il n'y a rien qui m'empêche da dire . " il a ordonné la charité en moi. "

7. Si vous dites qu'il est difficile qu'on se réjouisse plus d'un grand bien que fait un autre, que d'un petit bien que l'on fait soi-même, cela nous fera connaître encore plus l'excellence de la grâce, qu'a reçue a Telle est la leçon de toutes les éditions que nous avons entre les mains, et des premières éditions en général. Les éditions postérieures, ajoutent à ces mots: " Au jugement de Dieu, " et Horstius a lu d'une autre manière que voici : " Par conséquent ce que la vérité préfère, passe avant, un jugement de, etc. .

l'épouse, et que toute âme ne peut pas dire comme elle: " il a ordonné en moi la charité. " Pourquoi ce discours semble-t-il en abattre quelques-uns d'entrevous ? Car ces profonds soupirs sont une marque de la tristesse de l'âme et. de l'abattement de la conscience. C'est que, en faisant réflexion sur nous-mêmes, nous sentons par notre propre expérience, combien c'est une vertu rare de ne point porter envie à la vertu d'autrui, bien loin de s'en réjouir, bien loin de sentir augmenter notre joie à proportion que nous voyons qu'un autre augmente ses bonnes couvres, et nous surpasse en mérites. Il y a encore un peu de lumière en nous, mes frères, si du moins nous avons ces sentiments. Marchons, tandis que nous avons encore de la lumière, de peur que les ténèbres ne nous surprennent (Joan.XII, 31.). Marcher, c'est faire des progrès. L'Apôtre marchait lorsqu'il disait : " Je ne crois pas être arrivé à la perfection, et qu'il ajoutait : mais j'ai une chose, c'est que, oubliant ce qui est derrière, je m'avance vers ce qui est devant moi. " Que veut-il dire par ces mots : " J'ai une chose ? " C'est-à-dire il me reste une chose qui est un remède, une espérance et une consolation. Et qu'elle est cette chose ? "Je m'avance vers ce qui est devant moi. " Certes c'est un grand sujet de confiance, pour nous, que ce vase d'élection dise qu'il n'est pas parfait, mais qu'il profite. Le danger c'est donc d'être surpris par les ténèbres de la mort, non pas en marche, mais assis. Or, quel est celui qui est assis, sinon celui qui ne se soucie pas d'avancer? Donnez-vous garde de cet état, et quand vous serez prévenu de la mort, vous irez dans un lieu de rafraîchissement. Vous direz à Dieu : " Vos yeux ont vu mes faiblesses et mes imperfections, et cependant, dit le Prophète, tous sont écrits dans votre livre (Psal. CXXXVIII, 16). " Qui, tous? Sans doute ceux qui sont trouvés dans un désir véritable, de s'avancer dans la vertu. Car il y a ensuite : " Les jours seront formés, et nul d'entre eux, " il faut sous entendre, ne périra. Entendez par les jours, ceux qui profitent, et qui, s'ils sont prévenus de la mort, recevront la perfection de ce qui leur manque. Ils sont formés et nul d'entre eux ne demeurera sans être entièrement perfectionné.

8. Et dites-nous comment puis-je profiter quand je porte envie au progrès de mon frère ? Si vous êtes fâché de lui porter envie vous sentez votre mal, mais vous n'y consentez pas. C'est une passion qu'il faut guérir non point une action à condamner. Seulement n'eu demeurez pas là, en formant de mauvais desseins dans votre coeur, et en pensant aux moyens à fomenter votre maladie, de satisfaire à cette perte de l'âme, de persécuter un innocent en calomniant ses actions, en les rabaissant, en les corrompant, et ne l'empêchez pas de faire de bonnes œuvres. Car cette jalousie, lorsqu'on y résiste, ne nuit point à celui qui marche et qui s'avance vers un état plus parfait, parce que ce n'est pas lui qui agit par ce mouvement, mais le péché qui habite en lui (Rom. VI, 20). La damnation n'est donc point préparée pour celui qui ne fait pas servir ses membres à l'iniquité, ni sa langue à la médisance, ni quelqu’autre partie de son corps à nuire et à faire du tort à son prochain en quelque manière que ce soit, et qui au contraire rougit d'être dans cette disposition, et tâche par sa confession, par ses larmes, par ses prières, de détruire un vice auquel il est sujet depuis si longtemps, s'il n'en peut venir à bout il en est plus doux envers tous, et plus humble en lui-même. Qui est l'homme sage qui voudrait condamner une personne qui a appris du Seigneur à être doux et humble de coeur (Matth. XI, 29) ?

A Dieu ne plaise que celui-là soit exclu du salut quand il imite le Sauveur et l'époux de l'église, qui étant Dieu est au dessus de toutes choses et béni à jamais. Ainsi soit-il.

SERMON L. Deux sortes de charités, l'affective et l'actuelle. De l'ordre de ces deux charités.

1. Vous vous attendez peut-être, mes frères, à ce que je vais traiter ce qui suit dans le cantique en pensant que le verset qui fut le sujet de mon dernier discours est entièrement expliqué. Mais j'ai un autre dessein, c'est de vous servir les restes du festin d'hier que j'avais accueilli pour moi, de peur qu'ils ne se perdissent, mais ils seront perdus si je ne les sers à personne ; car si je veux les garder pour moi seul, je périrai moi-même. Je ne veux donc vous frustrer de ces mets spirituels dont je sais que vous êtes extrêmement affamés, comme ce sont les restes du banquet de la charité, ils sont d'autant plus doux qu'ils sont plus délicats, et d'autant plus faciles à savourer qu'ils sont mis en plusieurs menus morceaux, autrement ce serait trop aller contre la charité que de vous priver même de ce qui touche à la charité. Voici donc où j'en suis demeuré. " Il a ordonné en moi la charité. "

2. Il y a une charité qui consiste dans l'action et une autre qui est dans l'affection. Et je crois que c'est au sujet de la première qu'une loi a été donnée aux hommes, et qu'il a été fait un commandement.

Car qui peut avoir l'autre dans la perfection que désire ce précepte ? On ordonne donc celle-là comme un sujet de mérite, et l'on donne celle-ci comme une récompense. Nous ne nions pas pourtant qu'avec la grâce de Dieu on ne puisse avoir en cette vie le commencement et le progrès de la dernière, mais nous soutenons que la perfection en est réservée à la félicité à venir. Comment donc aurait-on commandé celle qui n'aurait pu s'accomplir ? ou bien, si vous aimez mieux croire que le précepte a été aussi donné touchant la charité affective, je ne vous le contesterai point, pourvu que vous m'accordiez aussi qu'il ne peut être accompli en cette vie par qui que ce soit. Car qui osera s'attribuer une chose, à laquelle saint Paul lui-même avoue n'être point arrivé? (Philip. III, 13)? Ce n'est pas que le souverain Maître ignorât que l'accomplissement de ce prétexte excédait le pouvoir des hommes, mais il a jugé utile de les avertir par-là de leur faiblesse, afin qu'ils comptassent jusqu'à quel degré de justice ils doivent tendre selon leurs forces. En commandant donc des choses impossibles, il n'a pas rendu les hommes prévaricateurs, mais humbles, c'était afin d'abattre tout orgueil, et que tout le monde fût assujetti à Dieu, parce que nul ne sera justifié par les œuvres de la loi (Rom. III, 20). Car en recevant le commandement que nous nous sentions incapables d'accomplir, nous crierons vers le ciel et Dieu aura compassion de nous: et nous saurons, ce jour-là, qu'il nous a sauvés, non par les œuvres de justice que nous faisons de nous-mêmes, mais par l'étendue de sa seule miséricorde (2 Tim. III, 5).

3. Voilà ce qu'il faudrait dire si nous demeurions d'accord que la charité affective eût été commandée, mais il semble que cela convienne plutôt à l'actuelle a surtout le Seigneur, après avoir dit : " Aimez" vos ennemis, " ajoutant aussitôt une chose qui regarde les œuvres : "Faites du bien à ceux qui vous haïssent (Luc. VI, 27); " l'écriture dit encore " Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger, s'il a soif, donnez-lui à boire, " ce qui marque l'action, non l'affection. Mais écoutez le Sauveur au sujet de l'amour qu'on lui doit : " Si vous m'aimez, dit-il, gardez mes (a) paroles (Joan. XIV,15). " Vous voyez que, même en cet endroit, il nous renvoie aux oeuvres, en nous enjoignant l'observation de ses commandements. Or, il aurait été inutile qu'il nous avertît de l'action, si la charité se fût déjà trouvée dans l'affection. C'est donc ainsi qu'on doit entendre le commandement qui nous est fait d'aimer notre prochain comme nous-mêmes (Matt. XXII, 29), quoique cela ne soit pas exprimé aussi clairement que je le dis. Car, ne trouvez-vous pas qu'il suffit, pour accomplir le précepte de l'amour du prochain, d'observer parfaitement ce que la loi naturelle elle-même a prescrit à tout homme en ces ter mes : " Ce que vous ne voulez point, qu'on vous fasse, ne le faites point à autrui (Matth. VII, 12), " et : " Tout ce que vous désirez qu'on vous fasse, faites-le vous-mêmes aux autres? "

4. Je ne dis pas cela en ce sens que nous devions être sans affection, et qu'ayant le coeur sec et aride, nous remuions seulement les mains pour l'action. Car, entre tous les grands maux que, selon l'Apôtre, les hommes font, j'ai lu que c'en est un que d'être sans affection (Rom. I, 31). Mais il y a une affection que la chair produit, il y en a une que la raison règle, et il y en a une troisième que la sagesse assaisonne. La a La pensée de saint Bernard est que le précepte de la charité tombe plutôt sur l'acte que sur le sentiment; mais, par l'amour affectif, il entend cet amour parfait qui ne convient qu'aux saints et aux parfaits. Quant à la charité actuelle, qui ne se renferme pas dans le simple sentiment, mais qui se montre par des actes, il ne l'entend pas en ce sens qu'elle exclue la charité intérieure. " Je ne dis pas que nous devions être sans la charité affective, " dit-il plus loin, n. 4, au contraire. Il faut que la charité actuelle renferme la charité affective, " elle peut bien ne pas encore réchauffer l'âme des douceurs de l'amour affectif, cependant elle contribue beaucoup à l'enflammer par l'amour de l'amont même. " Or, c'est là précisément l'amour interne " dont la charité actuelle se contente, n. 6. " On peut relire à ce sujet l'avis placé en tête du traité de l'Amour de Dieu, tome II.

a " Cependant on ne peut douter, " dit saint Bernard dans son cinquième sermon pour l'Avent, n. 2, " qu'on ne doive les garder dans le coeur; " et même du fond du coeur comme notre saint le dit fort bien à l'endroit indiqué, en sorte que ces paroles soient pour l'âme " ce que les aliments sont pour le corps, et passent dans les sentiments et dans les moeurs. " première est que l'Apôtre dit n'être et ne pouvoir point être soumise à la loi de Dieu. La seconde, au contraire, est celle qu'il nous montre consentant à la loi de Dieu, parce qu'elle est bonne. Et il n'y a point de doute que ces deux-là ne soient bien contraires, puisque l'une est rebelle et l'autre soumise. Mais la troisième est extrêmement différente des deux premières, elle goûte avec plaisir combien le Seigneur est doux, elle bannit la première et récompense la seconde. La première est douce à la vérité, mais honteuse; la seconde est sèche, mais forte; ruais la troisième est onctueuse et agréable. C'est donc la seconde qui produit les oeuvres, et elle a avec soi la charité, mais non cette charité affective qui, assaisonnée du sel de la sagesse, est pleine d'une onction céleste, et fait goûter à l'âme l'abondance des douceurs qui se trouvent en Dieu; mais plutôt la charité actuelle, qui bien qu'elle ne nous rassasie pas encore de cet amour si doux et si agréable, ne laisse pas allumer en nous un violent amour pour cet amour même. " N'aimons pas, dit saint Jean, en paroles ni de la langue, mais en oeuvres et en vérité (I Joan. III, 18). "

5. Voyez-vous avec quelle circonspection il marche entre l'amour vicieux et l'amour affectif, distinguant également de l’un et de l'autre cette charité actuelle et salutaire? Il ne reçoit point en cet amour le déguisement d'une langue menteuse, et n'exige pas non plus le goût d'une sagesse affective : " Aimons, dit-il, en oeuvres et en vérité; " parce que nous sommes portés à agir, plutôt par l'impulsion d'une sorte de vérité, que par le mouvement de cette charité pleine de douceur. " Il a ordonné en moi la charité. " Laquelle des deux pensez-vous qu'il ait ordonnée? Toutes les deux, mais par un ordre contraire. Car l'actuelle préfère les choses inférieures, et l'affective, les supérieures. Il n'y a point de doute, par exemple, qu'un esprit bien sage ne préfère toujours l'amour de Dieu à celui de l'homme, et dans les hommes même, les plus parfaits aux moins parfaits, le ciel à la terre, l'éternité au temps, l'âme à la chair. Au contraire. dans une action bien réglée on garde souvent, ou presque toujours, un ordre opposé à celui-là. Car nous sommes plus pressés d'assister le prochain, et nous le faisons aussi plus souvent; et, parmi nos frères, nous assistons avec plus d'assiduité ceux qui sont plus infirmes; le droit de l'humanité et la nécessité même font que nous nous appliquons davantage à la paix de la terre qu'à la gloire du ciel; le soin des choses temporelles ne nous permet pas de songer aux éternelles; les langueurs et les maladies de notre corps nous occupent en sorte que nous ne pensons presque point à notre âme; et enfin, comme dit saint Paul, nous faisons plus d'honneur à la plus faible partie de nous-mêmes (I Cor.

XII, 23), selon cette parole du Sauveur : " Les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers (Matth. XX, 16)." Qui doute que l'homme en oraison s'entretienne avec Dieu? Cependant, combien de fois la charité nous oblige-t-elle à quitter, malgré nous, ce saint exercice, pour ceux qui ont besoin ou de notre assistance, ou de nos conseils? Combien de fois un saint repos cède-t-il saintement au tumulte des affaires? Combien de fois, sans faire mal, laisse-t-on la lecture pour vaquer au travail des mains? Combien de fois, pour administrer des choses terrestres, nous abstenons-nous très justement de célébrer (a)

la messe même? C'est un renversement, je l'avoue; mais la nécessité n'a pas de loi. La charité actuelle suit son ordre et commence par les derniers, selon le commandement du père de famille (Matt. XX, 8). Au moins agit-elle avec bonté et avec justice, puisqu'elle ne fait point acception des personnes, et ne considère point le prix des choses, niais les besoins des hommes.

6. Il n'en est pas de même de l'affection, elle commence toujours par les premières choses. Car la sagesse donne à toutes choses la valeur qu'elles ont : ainsi, par exemple, c'est à elle qu'on doit que ce qui de sa nature est plus précieux, l'affection en fasse plus de cas, et estime plus ou moins une chose selon qu'elle a plus ou moins de perfection. L'ordre de la charité actuelle, c'est la vérité qui le fait, quant à l'ordre de la vérité, c'est la charité affective qui se l'approprie, car la véritable charité consiste à donner davantage à ceux qui ont plus de besoin, et la vérité charitable, au contraire, parait en gardant dans nos affections l'ordre qu'elle garde dans la raison : si donc vous aimez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de toute votre âme, de toutes vos forces (Matt. XXII, 37), et que, par l'ardeur de votre affection, vous élevant au dessus de cet amour, (b) de l'amour même dont la charité actuelle se contente, et recevant dans toute sa plénitude l'amour divin, auquel cet autre amour ne sert que de degré, votre esprit est tout enflammé, certainement vous goûtez Dieu, et si vous ne le goûtez pas encore d'une manière tout-à-fait digne de lui, et tel qu'il est, parce que cela est impossible à toute créature, vous le faites au moins autant que vous le pouvez faire ici-bas. Ensuite vous vous goûterez aussi tel que vous êtes, lorsque vous connaîtrez que vous n'avez point sujet devons aimer vous-même, si ce n'est en tant que vous appartenez à Dieu et parce que vous avez mis en lui tout l'objet de votre amour. Vous vous goûterez, dis-je, tel que vous êtes, lorsque, par l'expérience de votre propre amour, et de l'affection que vous vous porterez, vous ne trouverez rien en vous qui mérite d'être aimé de vous, si ce n'est pour celui sans qui vous n'êtes vous-même qu'un néant.

a Chez les Cisterciens, on suspendait jadis la célébration des maints mystères pendant le temps de la moisson. Aussi, Philippe-Auguste, ayant appris que chez les moines de Barbeaux, " à l'époque de la moisson, les religieux se rendaient dans les granges et interrompaient la célébration des saints mystères, à l'occasion d'intérêts temporels, " ordonna qu'on célébrerait désormais tous les jours une messe pour le repos de l'âme de son père, dans cette abbaye. On trouve les lettres patentes concernant cette fondation dans le livre VI, des diplômes, pages 603. Quant à saint Bernard, on voit par l'histoire de sa vie par Geoffroy livre V. chapitre I, qu'il n'omit que bien rarement la célébration, des saints, mystères jusqu'aux derniers moments de sa vie. "

b Ces mots a de l'amour n manquent en cet endroit dans plusieurs manuscrits. Mais ce mot-là est évidemment placé ici en parfait accord avec, la pensée de notre Saint, qui a dit, en parlant plus haut de la charité actuelle, " elle ne parle pas d’allumer en nous un violent amour pour cet amour même. "

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