Sermones in Cantica canticorum (page 17)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

7. Quant à votre prochain, qu'il faut que vous aimiez véritablement comme vous-même;

vous le goûterez aussi tel qu'il est, s'il ne vous paraît point autre que vous ne vous paraissiez à vous-même, car il est ce que vous êtes; il est homme comme vous. Puisque vous ne vous aimez vous-même, que parce que vous aimez Dieu, il s'en suit que vous aimerez comme vous-même tous ceux qui aiment Dieu comme vous l'aimez. Quant à votre ennemi qui n'est qu'un néant, s'il n'aime point Dieu, vous ne pouvez pas l'aimer comme vous-même, qui aimez Dieu, mais vous l'aimerez pour qu'il l'aime. Or, ce n'est pas la même chose, de l'aimer afin qu'il aime Dieu, et de l'aimer parce qu'il l'aime déjà, afin donc que vous le goûtiez tel qu'il est, vous ne considèrerez pas ce qu'il est, car il n'est rien, mais ce qu'il sera peut-être un jour, et qui n'est presque rien, attendu que cela est encore douteux. Car celui pour qui, infailliblement, il n'y a plus de retour à Dieu, il faut le regarder, non comme presque rien, mais comme rien du tout, attendu qu'il ne sera rien dans toute l'éternité. Exceptez donc celui-là, que non seulement on ne doit point aimer, mais que l'on doit même haïr, selon cette parole . " Est-ce que je ne hais pas, Seigneur, ceux qui vous haïssent, et ne suis-je pas animé de zèle contre vos ennemis (Psal. CXXXVIII, 31) ? " Pour tout le reste, quelque inimitié qu'un homme ait contre vous, la charité, qui est jalouse à cet égard, ne saurait souffrir que vous n'ayez pas toujours pour lui quelque peu d'affection. Celui qui est sage comprendra ce que je dis.

8. Donnez-moi un homme qui, avant tout, aime Dieu de toute son âme, qui aime ensuite soi et son prochain autant . que tous deux ils aiment Dieu, et qui aime son ennemi, parce que peut-être un jour cet ennemi l'aimera aussi lui-même ; qui aime ses parents, selon la chair, plus tendrement à cause de la nature ; ses parents selon l'esprit, c'est-à-dire, ceux qui l'ont instruit, plus abondamment à cause de la grâce; et que son amour pour toutes les autres choses soit ainsi réglé par l'amour de Dieu; qu'il méprise la terre, soupire après le ciel, use des biens du monde comme n'en usant pas, et sache faire le discernement par le goût spirituel et intérieur, des choses dont il faut user, et de celles dont il faut jouir, afin que, de celles qui passent,:il n'en prenne soin qu'en passant, et seulement autant qu'il est besoin pour arriver à la fin qu'il se propose, et qu'il embrasse d'un désir éternel celles qui sont éternelles. Donnez-moi, dis-je, un homme de cette sorte, et je dirai hardiment qu'il est sage, puisqu'il goûte les choses vraiment telles qu'elles sont, et il peut avec vérité et avec confiance se glorifier et dire : " Dieu a ordonné en moi la charité. " Mais où en est-il, et quand en sera-t-il ainsi? Je le dis en pleurant, jusques à quand ne ferons-nous que flairer, au lieu de goûter, regarderons-nous notre patrie sans y arriver, soupirerons-nous après elle, et la saluerons-nous de loin? O vérité, patrie des exilés, et fin de leur exil! Je vous vois, mais je ne puis entrer où vous êtes, j'en, suis empêché par ma chair mortelle; et d'ailleurs je n'en sais pas digne, étant tout souillé de péchés comme je le suis. O sagesse, qui atteignez depuis une extrémité jusqu'à l'autre, avec une force invincible, en créant et en contenant toutes choses, et qui disposez tout avec une douceur admirable en réglant les affections, et en les rendant bienheureuses ! Conduisez nos actions, selon que les nécessités temporelles le demandent, et ordonnez les mouvements de notre amour, selon que votre vérité éternelle le désire, afin que chacun de nous puisse se glorifier en vous avec assurance, et dire : " Il a ordonné en moi la charité. " Car vous êtes la vertu de Dieu, et la sagesse de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur, l'époux de l'église, Dieu au dessus de tout et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON LI. L'épouse demande que les fruits des bonnes oeuvres soient aussi nombreux que les fleurs et aussi abondants que les parfums de l'espérance. De l'espérance et de la crainte.

1. " Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour (Cant. II, 5). " L'amour de l'épouse a grandi, parce qu'elle a reçu plus de choses capables de l'enflammer qu'elle n'en avait reçu jusqu'alors. Car vous voyez, combien cette fois-ci, elle a eu de temps, non-seulement pour le voir, mais encore pour lui parler. Il semble même que son épouse lui ait fait paraître un visage plus serein, que son discours ait été accompagné de plus de charmes, et leur entretien plus long qu'à l'ordinaire, ou seulement elle se réjouit d'avoir eu un entretien avec son Epoux, mais elle se glorilie même des louanges qu'il lui a données.

De plus, elle s'est rafraîchie sous l'ombre de celui qu'elle désirait, elle s'est nourrie de son fruit, elle a bu de son breuvage. Car il n'est pas croyable qu'elle soit sortie de son cellier ayant soif encore, puisqu'elle vient de se glorifier tout à l'heure d'y être entrée.

Ou plutôt elle a encore soif, parce que " celui qui me boit, dit la sagesse, sera encore altéré (Eccli. LXIV, 20). " Après tout cela. l'époux s'étant retiré selon sa coutume, elle dit qu'elle languit d'amour, c'est-à-dire à cause de l'amour qu'elle a pour lui. Car plus sa présence lui avait été agréable, plus son absence lui est sensible. La perte de la chose qu'on aime en augmente le désir, et plus on désire un objet avec ardeur, plus on en souffre la privation avec peine. C'est pour cela que l'épouse prie qu'on la récrée par l'odeur des fleurs et des fruits, en attendant le retour de celui dont elle supporte le retard avec tant d'impatience. Voilà pour ce qui regarde l'ordre et la suite du texte.

2. Tâchons maintenant, avec la conduite de l'esprit, d'en tirer quelque fruit spirituel. Quoique toute l'église des saints s'attribue ordinairement les paroles de l'épouse, nous ne laissons pas nous autres d'être désignés par ces fleurs et par ces fruits, et non-seulement nous, mais généralement tous ceux qui ont quitté le monde, en quelque siècle qu'ils l'aient fait. Les fleurs marquent la vie nouvelle et encore tendre de ceux qui commencent ; et les fruits, la force de ceux qui sont plus avancés et la maturité des parfaits. L'église, qui est notre mère, étant environnée de ces fruits dans le lieu de son exil, elle qui ne vit qu'en Jésus-Christ, et qui trouve que c'est un grand bien que de mourir pour lui, souffre avec moins d'impatience la peine d'un si long retard, parce que, selon l'écriture on lui donne " des fruits de ses mains (Prov. XXXI, 31), " comme des prémices de l'Esprit-Saint, et que ses oeuvres lui font recevoir des louanges publiques et solennelles. Mais si vous voulez que, suivant le sens moral, je vous montre dans une âme, les fleurs et les fruits, entendez la foi par les fleurs, et les couvres par les fruits. Et cette explication, comme je crois, ne vous paraîtra pas mauvaise, si vous remarquez que, comme la fleur précède nécessairement le fruit, il faut aussi que la foi prévienne toute bonne couvre, car sans la foi il est impossible de plaire à Dieu (Heb. XI, 6), comme dit l'Apôtre, mais bien plus, selon le même Apôtre, " tout ce qui ne vient point de la foi est péché (Rom. XIV, 23). " Ainsi, il n'ya point de fruit sans fleurs, ni de bonne couvre sans foi. Mais d'autre part la foi sans les oeuvres est une foi morte (Jacob. II, 20). C'est en effet bien inutilement que la fleur parait si elle n'est point suivie du fruit. " Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour. " Une âme qui est accoutumée au repos se console donc par les bonnes oeuvres enracinées dans une foi non feinte, toutes les fois que la lumière de la contemplation lui est soustraite, comme cela arrive assez souvent. Car qui est celui qui en peut jouir, je ne dis pas toujours, mais quelque temps seulement, tandis qu'il est dans un corps mort? Mais comme je l'ai dit, toutes les fois qu'il tombe de la contemplation, il se retire dans l'action, comme dans un lieu, d'où il pourra plus aisément rentrer dans ce premier état, parce que ces deux choses ont beaucoup de rapport entre elles et demeurent même ensemble. Car Marthe est soeur de Marie, et quoiqu'il sorte de la lumière de la contemplation, il ne tombe pas pourtant dans les ténèbres du péché, ou dans la paresse de l'oisiveté, mais il se tient dans la lumière des bonnes couvres. Et afin que vous sachiez que les couvres sont aussi une lumière; " que votre lumière, dit le Sauveur, luise devant les hommes (Matth. V, 16). " Or, il est hors de doute qu'on doit entendre ces paroles des couvres que les hommes peuvent voir.

3. " Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour. " Lorsque ce qu'on aime, est présent, l'amour est dans sa vigueur, et lorsqu'il est absent, il languit. Et cette langueur n'est autre chose qu'un ennui et un chagrin, causé par l'impatience du désir, qui est nécessairement très-violente dans celui qui aime beaucoup, lorsque l'objet aimé est absent ; parce qu'étant dans une continuelle attente, il trouve que quoiqu'il se hâte, il est toujours bien longtemps à venir. Et c'est pour cela que vous voyez l'épouse demander, qu'on la couvre des fruits des bonnes oeuvres, et des ardeurs agréables de la foi, dans lesquelles elle puisse se réparer durant le retard de l'époux. Ce que je vous dis pour l'avoir éprouvé moi-même. Car lorsque je reconnais que quelques-uns de vous ont profité de mes remontrances, j'avoue qu'alors je ne me repens point d'avoir préféré le soin de vous parler, à mon propre loisir, et à mon repos. Comme par exemple, lorsqu'après un discours que je vous ai fait, il se trouve que celui qui était colère, devient doux, que celui qui était orgueilleux, devient humble, que celui qui était timide, devient généreux, ou que celui qui était doux, ou humble ou généreux, l'est encore davantage, est devenu meilleur qu'il n'était, que ceux qui étaient dans la langueur et l'attiédissement, et tout endormis pour les exercices spirituels, se sont échauffés et éveillés à la parole enflammée du Seigneur, ou que ceux qui, ayant quitté la source de la sagesse, s'étaient creusé comme des citernes de leur propre volonté, qui ne peuvent contenir les eaux de la grâce, et murmuraient à tout ce qu'on leur commandait, parce qu'ils avaient le coeur sec, et ne sentaient aucun mouvement de dévotion, lors, dis-je, que ces personnes, par la rosée de la parole, et par cette pluie volontaire que Dieu a réservée à son héritage, ont comme refleuri dans les oeuvres de l'obéissance et sont devenus dévots et soumis en toutes choses, je n'ai point de sujet d'être triste d'avoir interrompu l'exercice agréable de la contemplation, parce que je suis environné de fleurs et de fruits de piété. Je souffre, avec patience, d'être arraché des embrassements d'une Rachel stérile, pour recueillir de Lia avec abondance les fruits de vos progrès dans la vertu. Je ne me repentirai point, je le répète, d'avoir quitté le repos, pour vous parler, lorsque je verrai que la semence que j'ai jetée dans vos âmes, y a germé, et que les fruits de votre justice se sont accrus et augmentés. Car il y a longtemps que la charité, " qui ne cherche point ses propres intérêts (I Cor. xtu, 5) , " m'a persuadé de préférer votre avancement à tout ce que je puis avoir de plus cher. Prier, lire, écrire, méditer, et tous les avantages des exercices spirituels, je les ai réputés comme des pertes pour l'amour de vous.

4. " Soutenez-moi avec des fleurs, couvrez-moi de fruits, car je languis d'amour " L'épouse adresse donc ces paroles aux jeunes filles, en l'absence de l'époux, les avertissant ainsi d'avancer dans la foi et dans les bonnes œuvres, jusqu'à ce qu'il vienne, parce qu'elle sait que c'est le moyen de plaire à son Epoux, de procurer le salut de ces jeunes filles, et de se consoler elle-même. Je me souviens d'avoir expliqué cet endroit, avec plus d'étendue dans le livre que j'ai composé sur l'amour de Dieu, et d'y avoir donné un autre sens. Celui qui voudra prendre la peine de le lire, jugera lequel des deux est le meilleur. Une personne sage ne me condamnera certainement pas d'avoir donné deux différentes explications à un même passage, pourvu qu'elles soient toutes deux fondées sur la vérité, et que la charité, qui est la règle de l'interprétation de l'écriture, édifie d'autant plus de personnes, qu'il y en aura plus qui pourront. faire servir ces sens à leur usage, à cause de leur diversité. Car pourquoi trouverait-on mauvais que dans l'intelligence de l'écriture sainte, on fit ce que nous voyons qu'on pratique tous les jours dans les autres choses ? A combien de différents usages, par exemple, ne faisons-nous pas servir l'eau pour ne parler que d'elle. Ainsi on ne peut pas blâmer celui qui donne divers sens à une même parole de Dieu, pour qu'ils puissent servir aux diverses nécessités des âmes.

5. Il y a ensuite : " Sa main gauche est sous ma tête, et sa main droite m'embrassera. " Il me souvient d'avoir aussi expliqué cela avec beaucoup d'étendue dans l'ouvrage que je viens de citer. Mais marquons la suite des paroles du Cantique. Il paraît que l'époux est revenu, sais doute afin de récréer par sa présence son épouse, qui languissait d'amour. Car comment sa présence ne la soulagerait-elle pas, puisqu'elle a été si fort abattue de son absence? Ne pouvant donc plus souffrir la peine de son épouse, il se présente devant elle. Car il ne peut plus tarder davantage en se voyant rappelé par de si ardents désirs. Et comme il trouve que durant son absence elle a été fidèle à travailler et soigneuse d'amasser; elle avait, en effet, commandé qu'on la couvrit de fleurs et de fruits, il retourne encore à elle avec des grâces plus abondantes que les autres fois. Car d'un bras il soutient sa tête languissante, et de l'autre, il se prépare à l'embrasser pour la réchauffer sur son sein. O heureuse l'âme qui est couchée sur le sein du Seigneur, et qui repose entre les bras du Verbe. " Il met sa main gauche sous ma tète, et il m'embrassera de sa main droite. " Elle ne dit pas, il m'embrasse mais il m'embrassera, pour faire connaître qu'elle est si reconnaissante de cette première grâce qu'elle a reçue, qu'elle prévient même la seconde par des actions de grâce.

6. Apprenez de là à n'être point lent et paresseux à rendre grâce à Dieu; apprenez à le remercier de chacun de ses dons. " Considérez avec soin, dit le Sage, ce qui vous est présenté (Prov. CCXXXVI, 1), " afin que vous ne laissiez passer aucun don de Dieu, ni grand, ni médiocre, ni petit, sans lui en rendre grâce. Car Jésus-Christ nous recommande de recueillir les moindres restes, de peur qu'ils ne soient perdus, c'est-à-dire de ne pas oublier même les moindres bienfaits que nous recevons de lui. Ce qui est donné à un ingrat n'est-il pas perdu ! L'ingratitude est l'ennemie de l'âme, l'anéantissement des mérites, la dissipation des vertus, et la perte des faveurs que Dieu nous fait. L'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche pour soi la source de la bonté, la rosée de la miséricorde, les fleuves de la grâce. C'est pourquoi quand l'épouse sent la grâce que son époux lui fait en mettant sa main gauche sous sa tête, elle l'en remercie à l'heure même, et n'attend pas pour le faire, la plénitude de la grâce qui se trouve dans sa main droite. Car après avoir dit que la main gauche de son époux, est sous sa tête, elle n'ajoute pas qu'il l'a embrassée de sa main droite, mais qu'il doit t'embrasser.

7. Mais à notre sens que peuvent être la main gauche, la main droite dans le Verbe époux. Est-ce qu'il en est de ce Verbe, comme de celui des hommes, a-t-il des parties corporelles distinctes l'une de l'autre, des linéaments séparés, et qui font une différence entre la main gauche et la main droite ? Ne devons-nous pas croire plutôt que le Verbe de Dieu, qui est Dieu lui-même, n'admet en soi aucune diversité, mais " qu'il est celui qui est, si simple en sa nature, qu'il n'a point de parties, si unique, que la pluralité n'a point de lien en lui. Car il est la sagesse de Dieu, de laquelle il est écrit: " Et sa sagesse n'a point de nombre (Psal. CLXVI, 5). " Mais si ce qui est immuable est incompréhensible, et pourtant ineffable, -où trouver je vous prie des paroles qui soient capables d'exprimer dignement une si haute Majesté, d'en parler en termes qui lui conviennent et de la définir convenablement ? néanmoins afin d'expliquer, selon notre pouvoir, le peu que nous en connaissons par la révélation du Saint-Esprit, l'autorité des Pères et la coutume de l'écriture nous apprend, qu'il nous est permis de nous servir de comparaisons de choses connues qui y ont quelque rapport, et que nous pouvons non pas inventer de nouvelles paroles, mais emprunter celles qui sont communes, ou en user dans un autre sens pour en revêtir ces comparaisons avec quelque sorte de dignité jet de décence; d'ailleurs il serait ridicule de vouloir enseigner des choses qui ne sont pas connues, par d'autres qui ne le sont pas davantage.

8. Ainsi comme par le côté droit et par le côté gauche on a coutume de désigner les adversités et les prospérités, il me semble qu'ici on peut entendre par la main gauche du Verbe, la menace du supplice éternel, et, par la droite, la promesse du royaume du ciel. Or il arrive quelquefois que notre âme est sous l'impression de la crainte servile de la peine, et alors il ne faut pas dire que la main gauche de l'époux est sous notre tête, mais quelle est dessus; et une âme qui est dans cette disposition ne peut pas dire avec l'épouse : Il met sa main gauche sous ma tête. Mais si elle fait quelque progrès et passe de cet esprit de servitude dans le sentiment plus noble d'un service volontaire, en sorte qu'elle soit plutôt attirée par les récompenses, que forcée par les supplices, et surtout si elle se porte au bien, par l'amour du bien même, alors elle pourra dire sans hésiter : "Sa main gauche est sous ma tête; " parce qu'elle a surmonté, par une meilleure et plus généreuse disposition d'esprit, cette crainte servile, qui est à la main gauche, et que même par la noblesse de ses désirs, elle s'est approchée de la main droite, où sont toutes les promesses, suivant cette parole de Prophète à Dieu : " Des délices éternelles sont dans votre droite (Psal XVI, 40). " Voilà pourquoi dans la certitude de son espérance, elle dit avec confiance : " et sa droite m'embrassera. "

9. Considérez avec moi si une âme qui est dans cet état et qui en est même à jouir d'une si grande douceur, ne peut point s'approprier aussi cette parole du Psalmiste: " Je dormirai et reposerai en paix (Psal, IV, 9). " surtout ajoutez avec moi, " parce que c'est vous seul, Seigneur, qui m'avez particulièrement établi dans l'espérance. " C'est-à-dire: Tant qu'une personne est touchée de l'esprit de servitude, et qu'elle a peu d'espérance et beaucoup de crainte, elle n'a ni paix, ni repos, parce qu'elle flotte entre la crainte et l'espérance et elle est d'autant plus tourmentée, que la crainte surpasse l'espérance. Car la crainte est pénible, aussi, ne peut-elle pas dire : " Je dormirai et reposerai en paix, " parce qu'elle ne peut pas dire encore, qu'elle est particulièrementétabliedansl'espérance.Maissi,parl'accroissementdela grâce, la crainte se dissipe peu à peu, et l'espérance augmente, et si enfin les choses en arrivent au point, que la charité venant avec toutes ses forces au secours de l'espérance, chasse dehors la crainte, cette âme ne sera-t-elle pas singulièrement établie dans l'espérance, et pourtant ne pourra-t-elle point dormir et reposer en paix?

10. " Si vous dormez, dit le Prophète, entre deux sorts contraires, vous brillerez comme les plumes argentées de la colombe. " Ce qu'il dit, je crois, parce qu'il y a un milieu entre la crainte et la sécurité, comme entre la main gauche et la main droite, c'est l'espérance, sur laquelle l'esprit et la conscience se reposent doucement, comme sur le lit agréable et moelleux de la charité. Peut-être même est-ce ce qui est marqué dans la suite de ce Cantique, lorsque dans la description du banquet de Salomon, on lit entre autres choses : " Il a servi la charité au milieu de son festin, à cause des filles de Jérusalem (Cant. III, 10). " Car celui qui se sent tout particulièrement établi dans l'espérance, ne sert plus par un mouvement de crainte, mais se repose dans la charité. C'est, en effet, ce qui arrive à l'épouse, qui se repose et dort aussi. Car l'époux dit en parlant d'elle : " Je vous conjure, filles de Jérusalem, par les chevreuils et les cerfs de la campagne, de ne point éveiller ma bien-aimée, jusqu'à ce qu'elle le veuille bien (Cant. II, 7). " C'est une grande et merveilleuse bonté de faire reposer dans son sein l'âme contemplative, et de plus, de la garantir de tous les soins qui pourraient lui causer du trouble, de l'exempter des inquiétudes de l'action et des embarras des affaires, et de ne pas souffrir qu'on l'éveille à moins quelle ne le veuille. Mais il ne faut pas entamer ce sujet à la fin d'un discours. Il vaut mieux le remettre à une autre fois, afin que nous donnions tout le temps nécessaire à un sujet si agréable. Ce n'est pas qu'alors même nous soyons suffisants pour avoir quelque pensée de nous-mêmes, surtout dans une matière si noble., si excellente et si sublime, mais notre suffisance vient de Dieu, l'époux de l'église Notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu au dessus de toutes choses, est béni à jamais. Ainsi soit-il.

SERMON LII. Du ravissement qu'on appelle contemplation, dans lequel l'époux fait reposer l'âme sainte et se met en peine de lui assurer le calme et la paix.

" Je vous conjurer filles de Jérusalem, parles chevreuils et les cerfs de la campagne de ne point éveiller ma bien-aimée jusqu'à ce qu'elle le veuille bien (Cant. XXVII,1)." C'est aux jeunes filles que cette défense s'adresse. Et il les appelle filles de Jérusalem, parce que bien qu'elles soient délicates et faibles, comme n'ayant encore que les affections et les oeuvres des femmes, elles sont néanmoins attachées à l'époux dans l'espérance de profiter et d'arriver avec elle à Jérusalem. On leur défend donc de troubler le sommeil de l'épouse, et de l'éveiller malgré elle. Car son très-doux époux a mis sa main gauche sous sa tête, comme nous l'avons vu, afin de la faire reposer et dormir dans son sein. Et maintenant par un excès de bonté et d'amour, il veut bien être son gardien et veiller sur elle, de peur qu'étant inquiétée par les nombreuses et petites exigences des jeunes filles, elle ne vienne à s'éveiller. Voilà pour ce qui est de la lettre. Mais quant à ce que l'époux les conjure par les chevreuils et par les cerfs de la campagne, il semble que cela n'ait aucune liaison raisonnable dans le sens littéral. C'est pourquoi il faut l'expliquer absolument selon l'intelligence spirituelle; quoi qu'il en soit, nous pourrons dire aussi, qu'il fait bon ici à contempler un peu la bonté, la douceur, et la miséricorde de Dieu. Car qu'est-ce qu'un homme a jamais expérimenté de plus doux dans l'affection humaine, que ce qui est dit ici de l'amour du Très-Haut. Et celui qui parle ainsi pénètre les plus sublimes secrets de la divinité, il ne peut pas les ignorer, il est son esprit; ai dire autre chose que ce qu'il a vu en lui, il est l'esprit de vérité.

2. Nous en avons parmi nous, qui ont été assez heureux pour mériter de goûter cette joie, et de sentir par leur propre expérience les effets d'un mystère si plein de douceur : à moins que nous ne voulions point ajouter foi à ce que dit l'écriture en cet endroit où l'époux céleste nous est montré évidemment touché d'un zèle ardent pour le repos d'une bien-aimée qu'il a soin de tenir entre ses bras pendant qu'elle dort, de peur qu'un sommeil agréable ne soit troublé par quelque importun ou quelque fâcheux. Je ne me sens pas de joie de voir que cette souveraine Majesté ne dédaigne pas de s'abaisser jusqu'à la faiblesse de notre nature par un commerce si doux et si familier, et que cette divinité suprême veuille bien prendre pour son épouse une âme qui est dans un lieu d'exil, et lui témoigner la passion d'un époux épris d'un amour très-ardent. Je ne doute point qu'il en soit dans le ciel comme je vois qu'il en est sur la terre et que l'âme ne sente ce qui est exprimé dans ce Cantique, à moins qu'on veuille dire qu'il est impossible de décrire, par des paroles, ce qu'elle pourra éprouver à cette heure. Que pensez-vous que reçoive là-haut celle à qui on témoigne ici-bas tant d'amour, qu'elle se sent déjà entre les bras de Dieu, repose dans le sein de Dieu, est gardée, veillée par Dieu, de peur que quelqu'un né la réveille avant qu'elle s'éveille d'elle-même.

3. Disons donc, si nous le pouvons, quel est ce sommeil dont l'époux désire que dorme sa bien-aimée, et ne veut pas qu'on l'éveille, si elle ne s'éveille d'elle-même, de peur que quelqu'un venant à lui, ne dise ce qu'on lit dans l'Apôtre : " Il est temps de quitter le sommeil (Rom. XIII, 11)), " ou dans le Prophète, " qu'il prie Dieu d'éclairer ses yeux (Psal. XII, 4), " afin qu'il ne s'endorme jamais du sommeil de la mort, il ne soit troublé par quelque équivoque, et ne se fasse pas une juste idée du sommeil de l'épouse, dont il est parlé en cet endroit. Or, il n'était pas semblable non plus à celui dont le Sauveur parle dans l'évangile, au sujet de Lazare, quand il dit : " Lazare notre ami dort : allons, réveillons-le de ce sommeil (Joan. XI, II). " Par ces mots, en effet, il entendait la mort du corps, au lieu que les disciples s'imaginaient qu'il parlait d'un véritable sommeil. Le sommeil de l'épouse n'est point ce sommeil tranquille du corps, qui plonge les sens dans un doux assoupissement, ni ce sommeil horrible qui a ôté entièrement la vie.

Il est encore bien plus éloigné de cet autre sommeil, giri fait qu'on s'endort dans la mort, en persévérant dans le péché mortel. Au contraire celui-ci qu'on peut appeler un sommeil de vie et un sommeil vigilant, illumine les sens intérieurs, bannit la mort, et communique une vie immortelle. C'est vraiment un sommeil qui, néanmoins, n'assoupit pas les sens, mais les transporte, et les ravit. Je puis dire même, sans crainte de me tromper, comme disait l'Apôtre pour louer quelques personnes vivant encore de la vie du corps, dit "Vous êtes mortes, et votre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu. "

4. Je puis donc, sans aucune absurdité, appeler mort l'extase de l'épouse, mais n'est une mort qui, bien loin de lui ôter la vie,la délivre au contraire de ses filets, en sorte qu'elle peut dire : " Notre âme s'est sauvée comme un oiseau qui s'échappe du filet des oiseleurs (Psal LXXIII, 7). " Car on marche en cette vie comme au milieu des filets, et l'âme ne les appréhende point, toutes les fois qu'elle est ravie hors d'elle-même, par une juste et sainte pensée, si néanmoins elle s'en retire et s'en sépare de sorte qu'elle aille au-delà de la façon ordinaire de penser. Car, comme dit le Sage : "C'est en vain qu'on jette le filet devant les oiseaux qui ont des ailes pour s'envoler (Prov. I, 17) . " Au fait, comment craindrait-on l'impureté, lorsqu'on ne sent pas seulement la vie. Car lorsque l'âme sort sinon de la vie, du moins des sens de la vie, il est hors de doute qu'elle ne sent point non plus les tentations de la vie. " Qui me donnera des ailes de colombe pour m'envoler et rue reposer (Psal. LIV, 7) ? Plût à Dieu que je mourusse souvent de la sorte, afin que je pusse éviter les filets de la mort, être insensible aux attraits mortels de la volupté, ne point céder aux charmes des plaisirs sensuels, n'être ni brûlé du désir des richesses, ni animé des mouvements de la colère et de l'impatience, ni troublé, ni inquiété, ni rongé par les soucis. Que mon âme meure de la mort des justes, afin qu'elle ne tombe plus dans les filets trompeurs de l'ennemi, et qu'elle ne prenne plus de satisfaction à mal faire. Quelle bonne mort, que celle qui n'ôte pas la vie, mais la change en mieux, qui ne fait pas tomber le corps, mais élève l'âme.

5. Mais ce n'est encore là qu'une mort qui est propre aux hommes. Que. mon âme meure de la mort des anges même, si je puis parler ainsi, afin que, perdant le souvenir des choses présentes, elle se dépouille non seulement de l'amour, mais des biens inférieurs et corporels, et qu'elle ait un commerce pur avec ceux dont elle imite la pureté. C'est dans ce ravissement que consiste seulement ou principalement la contemplation ; car, de n'être point touché, durant cette vie, de l'amour des choses de la vie, c'est l'effet d'une vertu humaine, mais de n'être pas même détourné de la contemplation par les images du corps, c'est le propre d'une pureté angélique, l'un et l'autre pourtant, sont un don de Dieu, l'un et l'autre sont lune extase, l'un et l'autre vous font sortir hors de vous-même ; mais dans l'un vous allez loin de vous, et dans l'autre vous demeura bien près de vous. Heureux celui qui peut dire : " Je me suis éloigné en fuyant, et suis demeuré dans la solitude (Psal. LIX, 8). " C'était peu pour lui de sortir, s'il ne s'en allait bien loin afin de pouvoir se reposer. Vous avez passé les plaisirs de la chair, en sorte que vous n'obéissez point à ses convoitises, et n'êtes plus arrêté par ces attraits ? Vous vous êtes avancé, vous vous êtes séparé, mais vous ne vous êtes pas encore éloigné, si vous n'avez pas assez de force pour vous élever par la pureté de votre esprit, au dessus des fantômes des choses corporelles, qui viennent en foule de toutes parts, se présenter à votre imagination. Jusques là ne vous promettez point de repos. Vous vous trompez, si vous croyez retrouver au dessous de vous le lieu de repos, le secret de la solitude, la sérénité de la lumière, la demeure de la paix. Mais donnez-moi quelqu'un, qui en soit arrivé là, je confesserai aussitôt qu'il est en repos, et qu'il peut dire avec raison: " Mettez-vous en repos, mon âme, puisque le Seigneur vous a fait tant de grâce (Psal. CXIX, 7). " Et ce lieu est vraiment une solitude, vraiment une demeure lumineuse (Lsa. IV, 6) et, pour user des termes du Prophète, une tente qui met à l'abri de la chaleur du jour, et à couvert des tourbillons et des orages. C'est de lui que le Prophète Roi parlait en ces termes : "Il m'a caché, dit-il, dans sa tente, durant les mauvais jours; il m'a protégé en me retirant dans le lieu le plus secret deson pavillon (Psal . XXXI, 5). "

6. C'est donc dans cette solitude, je crois, que l'épouse s'est retirée, c'est dans ce lieu si beau qu'elle dort doucement entre les bras de son époux, c'est-à-dire qu'elle est ravie en esprit, puisqu'on défend aux jeunes filles de la réveiller, jusqu'à ce qu'elle s'éveille d'elle-même.

Mais en quels termes le leur défend-on? Ce n'est pas par un simple et léger avertissement, comme on fait d'ordinaire, mais par une conjuration toute nouvelle et inusitée, par les chevreuils et par les cerfs de la campagne. Et il me semble que, par ces sortes d'animaux sont désignés les âmes saintes, dépouillées de leur corps, et les anges qui sont avec Dieu, attendu qu'ils sont fort clairvoyants et fort agiles. Car on sait que l'une et l'autre qualité conviennent aux unes et aux autres de ces esprits, parce qu'ils s'élèvent aisément aux choses les plus hautes, et pénètrent sans peine les plus cachées. Et les champs mêmes où l'on dit qu'ils demeurent, marquent clairement la liberté et le dégagement où ils sont dans la contemplation. Que veut donc dire cette conjuration que l'époux fait par ces sortes d'esprits? C'est sans doute afin que ces jeunes filles inquiètes n'osent pas tirer sa bien-aimée d'une compagnie si vénérable, à laquelle certainement elle se mêle, tontes les fois qu'elle sort d'elle-même par la contemplation. C'est donc avec raison qu'elles sont adjurées au nom du respect qu'elles doivent à ceux de la société de qui elles arrachent l'épouse, par leur importunité. Que les jeunes filles considèrent qui sont ceux qu'elles offensent, lorsqu'elles importunent leur mère, et qu'elles n'aient pas dans sa charité maternelle, une telle confiance qu'elles ne craignent pas, toutes les fois qu'une nécessité pressante les y contraint, de se jeter sans retenue au milieu de cette céleste assemblée. Or, elles doivent songer qu'elles commettent cette irrévérence, toutes les fois qu'elles la détournent sans nécessité du repos de la contemplation. évidemment c'est pour indiquer qu'il est laissé à son bon plaisir de vaquer à elle-même, ou de prendre le soin de ce qui les regarde, selon qu'elle le juge plus à propos, qu'on leur défend de l'éveiller avant qu'elle le veuille. L'époux sait combien l'épouse brûle d'amour, même pour son prochain, il n'ignore pas que cette bonne mère est assez portée, par sa propre charité, à songer à l'avancement de ses filles, et qu'elle ne se soustraira et ne se refusera point à elles, en cas de besoin. Aussi pense-t-il qu'il peut s'en remettre sans crainte à sa discrétion pour ce qu'elle leur doit. Car elle n'est pas comme tous ceux que reprend le prophète Ezéchiel, qui prennent pour eux ce qui est gros et fort, et laissent ce qui est faible et débile. Le médecin ne cherche-t-il pas plutôt ceux qui sont malades que ceux qui se portent bien ? S'il va voir ceux-ci, c'est comme ami, non comme médecin. Qui instruisez-vous, ô maître plein de bonté, si vous rejetez les ignorants?

A qui, je vous le demande, prendrez-vous la peine de donner des règles de conduite, si vous chassez ou si vous fuyez ceux qui vivent dans le dérèglement? Pour qui montrerez-vous de la patience, si vous admettez seulement ceux qui sont pacifiques, et rebutez ceux qui sont inquiets.

7. Il y en a ici que je voudrais voir faire une attention particulière à ce que nous disons.

Ils sauraient au moins combien on doit de respect aux supérieurs, et que, en les importunant sans motif, ils attirent aussi sur eux l'aversion des citoyens du ciel. Et peut-être commenceraient-ils à nous épargner plus qu'ils ne le font d'ordinaire, et ne troubleraient-ils pas notre repos avec tant d'irrévérence et de légèreté.

Quand ils ne me détourneraient point du tout, ils savent bien que les visiteurs me laissent rarement une heure de loisir. Mais je me reproche de faire cette plainte, j'ai peur que quelque personne timide ne dissimule ses besoins au delà de sa patience, en appréhendant de m'importuner. Je n'en dirai donc pas davantage sur ce sujet, de crainte que je ne semble moi-même donner aux faibles un exemple d'impatience. Le Seigneur a de petits enfants qui croient en lui, et Dieu me garde que je leur sois un sujet de scandale (Matth. XVIII, 6). Je ne me servirai pas de cette manière, du pouvoir que j'ai sur eux; qu'ils se servent plutôt de moi comme il leur plaira, pourvu seulement qu'ils se sauvent. Ils m'épargneront en ne m'épargnant pas, et je serai plus en repos, s'ils ne craignent point de m'importuner dans leurs besoins. Je me prêterai à leurs voeux autant que je pourrai, et, tant que j'aurai un souffle de vie, je servirai mon Dieu en les servant, avec une charité exempte de feinte. Je ne chercherai point mes intérêts, ni ce qui m'est utile, mais je regarderai comme m'étant utile à moi-même tout ce qui le sera aux autres. Je ne demande qu'une chose, c'est que mon ministère leur soit agréable et avantageux, afin que cela au moins puisse me servir dans les mauvais jours, à trouver miséricorde devant les yeux de leur père et de l'époux Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant un même Dieu avec lui, est élevé au dessus de toutes choses et béni dans tous les siècles.

Ainsi soit-il.

SERMON

LIII. Les monts et les collines signifient les esprits célestes par dessus lesquels passe l’époux en venant sur la terre, c'est-à-dire en se faisant homme.

1. " C'est la voix de mon bien-aimé.

" L'épouse voyant la nouvelle retenue des jeunes filles, et leur crainte respectueuse, lorsqu'elles n'osaient plus troubler son saint loisir, et ne l'importunaient plus comme auparavant en la retirant du repos de la contemplation, reconnaît que c'est un effet du soin et de l'entremise de l'époux, et, se réjouissant en esprit, soit de leur avancement, car elles ne sont plus si inquiètes, soit de ce que désormais elle doit vivre plus en paix, soit enfin à cause de la bonté et de la grâce de son époux qui témoigne tant de zèle pour son repos, et a tant de soin pour lui conserver son doux loisir, ou plutôt ses exercices si fervents, elle dit qu'elle est redevable de ce bien à ce que son bien-aimé leur a dit sur ce sujet.

Car celui qui conduit les autres avec soin, ne vaque quasi jamais à soi-même avec assurance, parce qu'il craint toujours de ne pas se communiquer assez à ceux qui lui sont soumis, et de n'être pas agréable à Dieu, comme préférant à l'utilité générale son propre repos et la douceur de la contemplation; aussi il ne goûte pas peu de joie et de sécurité, lorsque, par la crainte et le respect que Dieu inspire quelquefois pour lui à ceux qu'il gouverne, il reconnaît que son repos est agréable à Dieu, qui leur fait mieux aimer, supporter leurs besoins avec patience, que troubler la douce quiétude de leur père spirituel. Car la douce appréhension de ces petits enfants fait connaître clairement qu'ils ont entendu au dedans d'eux-mêmes la voix menaçante et les réprimandes de celui qui dit par la bouche du Prophète : " C'est moi qui ne parle que des paroles de justice (Isa. LXIII, 1). " Sa voix, c'est son inspiration, c'est l'impression d'une juste crainte.

2. L'épouse ravie de joie d'avoir entendu cette voix s'écrie : " C'est la voix de mon bien-aimé. " Elle est la bien-aimée; il n'est donc pas étrange qu'elle se réjouisse de reconnaître sa voix. Puis elle ajoute: " Le voici qui vient sautant dans les montagnes et passant par dessus les collines (Cant. II, 8). " Ayant reconnu la présence de son époux à sa voix, elle jette aussitôt les yeux de tous côtés pour voir celui qu'elle a entendu. L'ouïe mène à la vue, parce que la foi vient de l'ouïe (Rom. X, 17), et c'est la foi qui purifie le coeur, et le rend capable de voir Dieu. Car nous lisons qu'il purifie les coeurs par la foi (Act. XX, 9). Elle voit donc venir celui qu'elle avait entendu parler: le Saint-Esprit observe ici l'ordre qui est décrit par le Prophète en ces termes: " Ecoutez ma fille et voyez (Psal. XLIV, 11). " Et afin que vous reconnaissiez avec plus de certitude que ce n'est point par hasard, mais à dessein, et pour la raison que nous venons d'alléguer, que l'ouïe, en cet endroit, est mise avant la vue, voyez si cet ordre n'a pas aussi été observé par le saint homme Job, lorsqu'il parle à Dieu en ces termes : " Je vous ai entendu de mes oreilles, et maintenant mon oeil vous voit (Job. XLII, 5). " De même, lorsque l'Ecriture rapporte que le Saint-Esprit descendit sur les apôtres, ne marque-t-elle pas que l'ouïe prévint la vue, quand elle dit " L'on entendit soudain un grand bruit du ciel, comme fait un vent impétueux qui se lève (Act. II, 2). " Et plus bas : " Et des langues de feu qui étaient dispersées leur apparurent. " Ce qui fait voir que l'avènement du Saint-Esprit fut connu d'abord par l'ouïe, et ensuite par la vue. Mais c'en est assez sur ce sujet. Car si vous voulez vous appliquer aussi à la recherche de ces choses, vous pourrez peut-être de vous-mêmes trouver dans l'Ecriture d'autres passages semblables à ceux que nous venons de citer.

3. Considérons maintenant ce qu'on ne peut trouver sans une plus exacte recherche, et dont les approches sont plus difficiles. En quoi j'avoue que j'ai tout à fait besoin du secours du Saint-Esprit, afin de pouvoir expliquer nettement quelles sont ces montagnes et ces collines, que l'église voit avec bonheur son époux franchir et traverser, lorsque, comme je pense, il se hâtait de racheter celle dont la beauté l'avait rempli d'amour. Qui me le fait croire ? C'est le souvenir de quelque chose semblable qui arriva au roi prophète, lorsque, voyant en esprit, et décrivant l'avènement du Sauveur il s'écriait: c Il amis son pavillon dans le soleil, et sortant tel qu'un époux de la chambre nuptiale, il a marché à grands pas comme un géant qui se hâte d'arriver au bout de sa carrière : Il est sorti du plus haut des cieux, et il retournera au même lieu d'où il est parti (Psal. XVIII, 6). " On sait assez ce qu'il faut entendre par cette sortie et ce retour, et pourquoi ils ont lieu : mais quoi ? Lorsque nous lisons ces choses dans le psaume, ou dans le cantique, devons-nous nous imaginer un géant d'une prodigieuse grandeur, qui, épris de l'amour de quelque femme qui demeure loin de lui, vole au devant de ses embrassements, passe par dessus les montagnes et les collines que nous voyons s'élever si haut dans les plaines, que quelques-unes même semblent porter leur sommet jusques dans les nues? Il ne convient pas de recourir à des images corporelles, surtout pour expliquer un cantique tout spirituel. Il ne nous est pas même permis de le faire, si nous nous souvenons d'avoir lu dans l'évangile que Dieu est esprit, et qu'il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit(Joan. XI, 23).

4. Quelles sont ces montagnes et ces collines spirituelles, afin que ce nous connaissions aussi quels sont ces bonds que faisait l'époux, qui est Dieu, et partant esprit. Si nous disons que ce sont ces montagnes ee sur lesquelles l'évangile rapporte que les quatre-vingt-dix-neuf brebis furent laissées, lorsque leur bon pasteur vint sur la terre en chercher une qui était perdue (Matth. VIII, 12), la chose n'en est pas moins obscure, et l'esprit demeure toujours arrêté, parce qu'il est difficile de trouver quelles sont ces autres montagnes où habitent et paissent les béatitudes célestes et spirituelles, qui sont sans doute les brebis dont il est parlé. Cependant s'il était vrai qu'il n'y en eût point, la Vérité n'aurait pas dit ce que nous venons de rapporter, et le Prophète lui-même n'aurait pas dit longtemps auparavant, en parlant de la cité d'en haut, de la Jérusalem céleste, qu'elle a ses fondements dans les montagnes saintes (Psal. LXXXVI, 1), s'il n'y avait point là, en effet, de montagnes; mais pour vous convaincre encore que cette demeure sainte et éternelle a non-seulement des montagnes spirituelles, mais aussi des montagnes vivantes et raisonnables, écoutez Isaïe : " Les montagnes et les collines chantent des hymnes de louanges en la présence de Dieu (Isa. LV, 12). "

5. Quelles sont-elles donc, sinon ces esprits bienheureux qui habitent g le ciel, que nous avons dit que le Sauveur a appelés brebis, en sorte t qu'ils sont ensemble des brebis et des montagnes ? A moins peut-être que vous ne trouviez absurde que des montagnes paissent dans les k montagnes, et des brebis dans les brebis. Il est vrai que, à le prendre à la lettre, cela est dur, mais si on l'entend d'une manière spirituelle, cela nous paraîtra doux et agréable, si nous considérons, comment le pasteur des unes et des autres, Jésus-Christ, la sagesse de Dieu, distribue d'une manière différente sur la terre et dans le ciel, la même nourriture de la vérité à chacune d'elles. Car, pour nous, misérables mortels, tandis que nous sommes dans le lieu de notre exil, nous sommes obligés de manger notre pain à 'la sueur de notre corps, et de le mendier avec peine et travail au dehors, c'est-à-dire, de le demander, ou à des hommes instruits ou aux livres sacrés, ou du moins à la contemplation, avec l'œil de l'intelligence, des grandeurs invisibles de Dieu, par l'ordre et la beauté des créatures visibles. Mais les anges reçoivent en eux-mêmes sinon d'eux-mêmes, de quoi être abondamment heureux, et le reçoivent avec autant de facilité que de félicité. Car ils sont tous instruits de Dieu même, qui est un bonheur infailliblement promis aux élus, mais dont ils ne peuvent jouir parfaitement, tant qu'ils sont encore en ce monde

6. Ainsi des montagnes paissent dans les montagnes, ou des brebis dans les brebis, puisque ces substances célestes et spirituelles, trouvent abondamment en elles-mêmes, par la parole de vie qu'elles reçoivent, le moyen de rendre leur béatitude perpétuelle, étant en même temps montagnes et brebis; montagnes, à cause de leur plénitude ou de leur élévation, et brebis à cause de leur douceur. Car s'ils sont pleins de Dieu, élevés en mérites, comblés de vertus, ils ne laissent pas, par une humble obéissance, de courber leurs têtes sous l'empire de la majesté souveraine de Dieu, comme des brebis innocentes qui se conduisent en toutes choses par la volonté de leur pasteur, et qui le suivent partout où il va. Or, selon le prophète David, dans ces montagnes vraiment saintes, de même que la sagesse de Dieu a été engendrée avant toutes choses, ainsi les fondements de la cité du Seigneur ont été fermement établis dès le commencement du monde (Psal. LXXXVI, 1) parce que cette cité est la même dans le ciel, et sur la terre, bien qu'elle soit étrangère an partie, et qu'elle règne déjà en partie. Et de ces montagnes, selon la parole d'Isaïe, comme de cymbales vivantes et harmonieuses, résonnent sans cesse des actions de grâces, et des voix de louanges (Isa. LI, 3), qui accomplissent ainsi par ces doux et perpétuels concerts, ce que nous avons rapporté un peu auparavant, d'après ce prophète, lorsqu'il disait que les montagnes et les collines chanteront des louanges devant Dieu (Isa. LV, 12) ; et ce qu'un autre prophète disait en parlant au Seigneur : " Heureux ceux qui habitent dans votre maison, ils vous loueront éternellement (Psal. LXXXIII, 5). "

7. Pour reprendre le fil de notre discours que nous avons un peu interrompu, mais il le fallait je crois, ce sont là ces montagnes et ces collines où l'église a vu sauter son céleste époux, avec une merveilleuse allégresse, lorsqu'il volait au devant de ses chastes embrassements, et elle ne l'a pas vu seulement sauter dans ces montagnes, mais même passer par dessus. Voulez-vous que je vous montre, par les prophètes et les apôtres, ce qu'on entend par ses bonds ? Ce n'est pas que j'aie l'intention de vous rapporter ici tous les témoignages que ceux qui en ont le loisir, pourraient trouver sur ce sujet dans les écrits des prophètes, ce serait trop long et même inutile, je rapporterai seulement les choses qui confirment clairement, et en peu de mots ce qui est dit ici des bonds que fait l'époux. David dit de lui, "qu'il a mis son pavillon dans le soleil, et que, paré comme un époux qui sort de sa chambre nuptiale, il a marché à grands pas comme un géant qui se hâte d'arriver au bout de sa carrière et qu'il est parti du plus haut des cieux (Psal. XVIII, 6)." Quel bond il a fait, du plus haut des cieux, jusque sur la terre ! Car je ne trouve point d'autre lieu, que la terre, qui puisse être indiquée par le soleil où il a mis son pavillon, lui qui habite une lumière inaccessible, c'est là qu'il a daigné faire paraître sa divine présence à la lumière et devant tout le monde. Car " c'est sur la terre, qu'il a été vu et qu'il a conversé parmi les hommes (Bar. III, 38)." Il a dressé à tous les yeux, dis-je, sur la terre désignée par ce mot, le soleil, son pavillon, c'est-à-dire le corps qu'il a daigné prendre de celui d'une vierge, afin que, invisible par sa nature, il devint visible, et que toute chair vit le salut de Dieu, qui était venu dans la chair.

8. Il a donc sauté dans les montagnes, c'est-à-dire dans les esprits inférieurs, lorsqu'il est descendu jusqu'à eux en daignant leur révéler un secret caché depuis tant de siècles, et le grand mystère de sa bonté. Mais passant par dessus ces montagnes sublimes et élevées, c'est-à-dire, par dessus les Chérubins et les Séraphins, les Dominations, les Principautés, les Puissances et les Vertus, il a daigné descendre jusqu'à l'ordre inférieur des Anges comme sur des collines. Mais y est-il demeuré ? Il a encore passé les collines. Car il n'a point pris la nature des anges (Heb. II, 16), mais celle d'Abraham, qui est inférieure à celle des anges, afin que cette parole que le roi prophète adresse au Père sur le sujet du Fils fût accomplie : " Vous l'avez. rendu un peu inférieur aux anges (Psal. VIII, 6). " Quoique l'on puisse expliquer ce passage à l'avantage de la nature humaine, en ce que l'homme qui a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, et doué de la raison comme les anges, est formé de la terre. Mais écoutez l'apôtre saint Paul qui en parle clairement en ces termes : " Ayant la même essence que le Père, il n'a pas cru faire un larcin de se rendre égal à Dieu, parce qu'il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un esclave, en se rendant semblable à l'homme, et en se revêtant de nos infirmités (Philip. II, 6)." Et lorsque la plénitude du temps est arrivée, Dieu a envoyé son fils né d'une femme, né sous la loi (Gal. IV, 4)." Il est donc indubitable que celui qui est né d'une femme et sous la loi, a passé en descendant en terre, non-seulement les montagnes, c'est-à-dire les premiers ordres des esprits bienheureux, mais encore les anges qui ne sont que d'un ordre inférieur, et qui, en comparaison des premiers, peuvent être raisonnablement appelés des collines. Mais le moindre du royaume des cieux, est plus grand que qui que ce soit ayant un corps sur la terre, quand ce serait le grand saint Jean-Baptiste (Luc. VII, 28). Car bien que nous confessions que Dieu homme, est incomparablement élevé au dessus de toutes les Principautés, et de toutes les Puissances, il faut néanmoins tomber d'accord que s'il les surpasse, en majesté, il est au dessous d'eux à cause de sa faiblesse. Voilà comment il a sauté dans lés montagnes, et a passé les collines en voulant bien se mettre au dessous non-seulement des esprits supérieurs mais même des inférieurs. Et il ne s'est pas seulement soumis à ces esprits célestes ; mais encore à ceux qui habitent des maisons de boue et de terre, passant et surmontant par son humble bassesse, la bassesse des hommes même. Car lorsqu'il était à Nazareth âgé de douze ans, il était assujetti à Marie et à Joseph.

(Luc. II, 81) et sur les bords du Jourdain, étant encore plus âgé, il se courba sous les mains de saint Jean (Matth. III, 13). Mais le jour est déjà bas, et nous serions bien aise pourtant de demeurer encore sur ces montagnes.

9. Cependant si nous voulions en une seule fois satisfaire notre curiosité, et examiner tout ce qu'il y a de beau et de caché dans ce mystère, il y aurait à craindre que ce discours ne devînt d'une longueur ennuyeuse, ou qu'en nous pressant trop, nous ne traitassions pas avec assez de soin une matière si noble et si abondante. Nous nous arrêterons donc aujourd'hui, si vous le voulez bien, sur ces montagnes. Car il fait bon ici, et Jésus-Christ, ce bon pasteur, nous ayant placés avec les anges dans ces riches pâturages, nous pouvons y paître avec plus de plaisir et d'abondance. Car nous sommes aussi les brebis de sa bergerie. Ruminons donc comme des animaux purs 'du boa pasteur tout ce que nous avons fait passer dans notre estomac spirituel, du discours d'aujourd'hui, si je puis parler ainsi. Nous achèverons dans le suivant, tout ce qui reste sur ce sujet, et nous tâcherons de l'écouter plus attentivement avec la grâce de l'époux de l'église Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu, est élevé au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON LIV. Comment on peut trouver encore que les montagnes représentent les anges et les hommes, tandis que les collines représentent les démons. Il y a trois sortes de craintes que tout homme doit ressentir, s'il ne veut point perdre la grâce de bien faire qu'il a reçue de Dieu.

1. Il faut que je vous dise un autre sens sur le verset du Cantique que je vous ai expliqué dans mon sermon d'hier, vous choisirez celui des deux que vous jugerez le meilleur. Je crois qu'il n'est pas besoin de répéter ce que nous avons dit dans le discours précédent. Car je ne pense pas que vous l'ayez oublié en si peu de temps. Mais quand cela serait, comme on a recueilli par écrit ces sermons à mesure que je les ai prononcés, si quelque chose vous en est échappé, vous pourrez le reprendre aisément: cela dit, passons au reste. " Le voici, dit l'épouse, qui vient sautant dans les montagnes, et passant les collines (Cant. II, 8). " Elle parle de l'Epoux; qui a sans doute sauté dans les montagnes, lorsque, envoyé du Père pour annoncer d'heureuses nouvelles à ceux qui étaient dans l'oppression, il n'a pas dédaigné de faire les fonctions des anges, en devenant l'ange du grand conseil, lui qui était le maître des anges. Il est descendu sur la terre, lui qui avait coutume d'y envoyer les autres: Il a fait connaître lui-même le salut qu'il apportait au monde. Il a lui-même révélé sa grâce et sa justice aux nations (Psal. XCVIII, 2). Tous les esprits bienheureux, selon l'Apôtre, sont les ministres de Dieu, et il les envoie pour servir ceux qui sont destinés à l'héritage du salut (Heb. I, 74). Et cependant celui-là même dont ils sont les ministres, et qui est infiniment élevé au dessus d'eux, et devenu comme l'un d'entre eux, et feignant de ne point voir le tort que lui causait cet abaissement, il s'est acquis une couronne immortelle de grâce et de gloire. Mais écoutez-le lui-même : "

Je ne suis pas venu, dit-il, pour être servi, mais afin de servir, et de donner ma vie pour plusieurs (Matth. XX, 28). " Ce que nous ne voyons point qu'aucun des anges ait fait, en sorte que, par l'ardeur et la fidélité de ses services, il a surpassé tous ceux qui sont venus avant lui pour servir les hommes. Certes, c'est un excellent ministre, que celui qui donne sa chair en nourriture, son sang en breuvage, et sa vie pour prix et pour rançon de ceux à qui il est envoyé. Celui-là, en effet, est un excellent ministre qui, par la ferveur de son esprit, par l'ardeur de son amour, et par le zèle de bonté, non-seulement saute dans les montagnes, mais traverse même les collines, c'est-à-dire les surmonte par le désir brûlant qu'il a de sauver les hommes, attendu qu'il est celui que le Seigneur son Dieu a sauté d'une huile de joie, d'une manière plus excellente que tous ceux qui ont eu part à sa gloire (Psal. XLIV, 8). test particulièrement en cela qu'il a marché à grands pas comme un géant qui se hâte d'arriver au bout de sa carrière. Il a passé Gabriel, et est arrivé avant lui à la Vierge, selon le témoignage de cet archange même, qui dit à Marie : " Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous (Luc. I, 28). " Quoi? Celui que vous venez de laisser dans le ciel, vous le trouvez maintenant dans le sein d'une femme! Comment cela se fait-il? Il a volé en avant sur les ailes des vents. O bienheureux archange vous êtes vaincu ! Celui qui vous a envoyé devant lui, est arrivé plutôt que vous.

2. Ou bien il sautait dans les montagnes, lorsqu'il apparaissait autrefois aux patriarches en la personne des anges; ce qui semble mieux convenir à la terre. Car elle ne dit pas qu'il saute sur les montagnes, mais dans les montagnes, parce qu'il est cause qu'elles sautent elles-mêmes, comme il parle dans les prophètes et agit dans les justes lorsqu'il fait parler les uns et agir les autres. Ajoutez à cela que quelques-uns de ces anges le représentaient, en sorte que chacun d'eux ne parlait pas comme ange, mais comme Seigneur. Par exemple, l'ange qui parlait avec Moïse, ne disait pas : Je suis l'ange du Seigneur; mais, " je suis le Seigneur, " ce qu'il répéta (plusieurs fois. Il sautait donc dans les montagnes, c'est-à-dire dans les anges, en qui il parlait et se montrait aux hommes. Il sautait donc vers les hommes, mais en la personne des anges, non en la sienne propre, non en sa nature, mais en celle d'une créature qui lui est soumise. Car celui qui saute passe d'un lieu à l'autre, ce qui ne se fait point en Dieu. Il sautait donc dans les montagnes, c'est-à-dire, dans les anges, parce qu'il né le pouvait lias faire en sa propre personne, et il sautait jusqu'aux collines, c'est-à-dire, jusqu'aux patriarches, aux prophètes, et aux autres hommes spirituels qui étaient sur la terre.

Mais il passait aussi les collines, parce qu'il n'a pas seulement voulu parler et apparaître aux grands hommes, et aux hommes spirituels, mais il a daigné faire même la grâce à quelques-uns d'entre le peuple, et même à quelques femmes, en se servant pareillement du ministère des anges. Ou par les collines, l'écriture entend les puissances de l'air, qu'on ne met plus au nombre des montagnes, parce qu'elles s'ont tombées du comble des vertus, par l'orgueil, et néanmoins ne sont pas désenflées par la pénitence, et arrivées jusqu'à l'humilité des vallées, ou jusqu'aux vallées des humbles. Je crois que c'est d'elles qu'il est dit dans les psaumes : " Les montagnes se sont fondues comme la cire à la vue du Seigneur (Psal. XCIV, 5). " Celui qui sauté dans les montagnes passé donc pardessus ces collines superbes et stériles qui tiennent comme le milieu entre les montagnes des parfaits et les vallées des pénitents; et les ayant passées et méprisées, il descend dans les vallées, afin qu'elles portent du blé en abondance. Les autres, au contraire, sont condamnées à une sécheresse et une stérilité perpétuelles, suivant cette imprécation du Prophète contre eux: "Que la rosée, dit-il, ni la pluie ne descendent point sur vous (Reg. I, 21). " Et afin que vous sachiez que c'est aux anges prévaricateurs qu'il adresse ces paroles sous la figure des montagnes de Gelboë, " où, dit-il, plusieurs blessés sont tombés. " Combien y en a-t-il de l'armée d'Israël qui sont tombés dès le commencement, et qui tombent encore tous les jours dans ces montagnes maudites ? C'est d'elles que parle le Prophète lorsqu'il dit au Seigneur : " Ils sont comme des hommes blessés à mort qui reposent dans les tombeaux, dont vous ne vous souvenez plus, et vous les avez chassés par la force de votre bras (Psal. LXXXVII). "

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