Sermones in Cantica canticorum (page 18)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3. Il ne faut donc pas s'étonner si ces esprits, qui ne sont pas des montagnes du ciel, mais des collines de l'air où la rosée ni la pluie ne descendent jamais, demeurent toujours stériles et infructueux, puisque l'auteur de la grâce et le dispensateur des bénédictions passe pardessus, et descend dans les vallées, afin de répandre une pluie céleste sur les humbles qui sont sur la terre, et leur faire produire du fruit dans la patience, et porter trente, soixante, cent pour un. Car il a visité la terre, dit le Prophète, et l'a enivrée ; il a augmenté ses biens et ses richesses (Psal. LXIV, 10). Il a visité la terre, dit-il, non pas l'air, " car la terre est remplie de la miséricorde de Dieu (Psal. XXXI, 5). Il a opéré le salut au milieu de la terre, dit encore le même Prophète (Psal. LXXIII, 12). " Dit-il aussi au milieu de l'air? Cela est contre Origène, qui, par un mensonge impudent, crucifie encore une fois le Seigneur de gloire au milieu des airs, pour sauver les démons, lorsque saint Paul qui était témoin de ce mystère nous assure, " qu'étant ressuscité il ne meurt plus, et que la mort n'aura plus d'empire sur lui (Rom. VI, 9). "

4. Mais celui qui a passé l'air n'a pas seulement visité la terre, mais encore le ciel, selon l'écriture qui dit : " Seigneur, votre miséricorde s'étend jusque dans le ciel, et votre vérité va jusqu'aux nues (Psal. XXXV, 6); " c'est-à-dire jusqu'au ciel qu'habitent les saints anges; l'époux ne passe pas outre, mais il y saute, en sorte qu'il y imprime comme les deux vestiges de ses pieds, la miséricorde et la vérité, dont je me souviens vous avoir entretenus longuement dans les discours précédents. Mais c'est sous les nues et plus bas, dans cet air inférieur et ténébreux, que se trouve la demeure des démons; or, l'époux ne saute point en eux, mais il y passe sans les regarder, en sorte qu'ils n'ont en eux aucun vestige du passage de Dieu. Car, comment la vérité se trouverait-elle dans le diable, puisque la vérité même a dit dans l'évangile, que Satan n'est point demeuré dans la vérité, mais qu'il a été menteur dès le commencement (Joan. VIII, 44) ? On ne peut pas dire non plus qu'il soit miséricordieux, puisque la même vérité le convainc encore dans l'évangile d'avoir été homicide en tout temps (Ibid). Or, tel père dé famille, tels serviteurs; aussi, c'est avec raison que l'église, en chantant au sujet de l'époux, " il habite en un lieu fort élevé, et regarde les choses humbles et basses dans le ciel et sur la terre (Psal. CXII, 5), " ne fait point mention de ces esprits superbes qui sont dans l'air, parce que Dieu résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles.

5. L'épouse le voit donc sauter dans les montagnes et passer les collines, selon cette imprécation de David : que le Seigneur visite toutes les montagnes qui sont à l'entour, c'est-à-dire autour de Gelboë, mais qu'il passe celle de Gelboë. Car il y a des montagnes que le Seigneur visite, qui sont autour du diable désigné par le mont Gelboé, les anges au dessus de lui, et les hommes au dessous. Car, tombant du ciel, il s'est vu assigner pour sa peine le séjour de l'air, qui est placé entre le ciel et la terre, afin qu'il soit au dessus des hommes et au dessous des anges, et qu'il en soit jaloux, et que cette jalousie lui serve de tourment, suivant cette parole de l'écriture : " Le pécheur verra ces choses et en concevra une violente colère, il grincera les dents de rage et sèchera de dépit (Psal. CXI, 10). "

Comme il se sent malheureux lorsqu'il regarde les cieux, où il voit des montagnes innombrables, brillant des splendeurs divines , retentissant des louanges de Dieu, comblées de gloire et de grâces! Mais combien plus malheureux encore lorsqu'il regarde la terre, où il voit aussi plusieurs montagnes du peuple élu, solides dans la foi, élevées par l'espérance, étendues par la charité, cultivées par les vertus, pleines de fruits des bonnes oeuvres, et recevant tous les jours des bénédictions par la rosée du ciel, comme par le saut mystique de l'époux! Avec combien de douceur et de jalousie croyons-nous que cet esprit si ambitieux de gloire, regarde autour de lui toutes ces montagnes glorieuses, quand il voit au contraire que lui et les siens sont incultes, couverts de ténèbres, et stériles en tous biens, et qu'il reconnaît que lui, qui calomnie tout le monde, est l'opprobre des hommes et des anges, suivant ce mot du Psalmiste : " Ce dragon que vous avez formé pour servir de jouet et de risée (Psal. CIII, 26). "

6. Et la cause de cela, c'est que l'époux les passe à cause de leur orgueil, et saute dans les montagnes qui sont à l'entour de lui, comme une fontaine qui s'élève au milieu du paradis, arrose toute la terre, et verse ses bénédictions sur toute sorte d'animaux. Heureux ceux qui méritent d'être abreuvés quelquefois, quoique rarement, de ce torrent de délices, et en qui l'eau de la sagesse et la fontaine de la vie rejaillissent de temps en temps, si elle ne coule pas toujours, et forment en eux une source d'eau rejaillissante pour la vie éternelle. Or, ce fleuve impétueux réjouit la cité de Dieu, et y coule toujours avec abondance. Mais Dieu veuille qu'il ne dédaigne pas de se répandre quelquefois, comme par une espèce d'inondation, dans nos montagnes qui sont pur la terre, afin qu'étant suffisamment abreuvées, elles puissent aussi distiller sur nous, qui sommes des vallées, quelques gouttes d'eau, de crainte que nous ne demeurions entièrement secs et stériles. Il n'y a que misère, pauvreté et que famine dans la contrée qui n'est jamais humectée par ces inondations, ni par ces faibles écoulements, parce que la fontaine de sagesse coule et s'en va au delà. "Or, dit un prophète, comme ils n'ont pas eu la sagesse, ils se sont perdus par leur folie (Baruch.. ni, 28). "

7. " Le voici qui vient sautant, dans les montagnes et passant les collines. " Il saute afin de passer outre, parce qu'il ne veut pas s'arrêter à tous. Car tous ne sont pas agréables à Dieu. Mes frères, si selon la pensée de saint Paul (I Cor. X, 11), ces choses sont écrites pour notre instruction, observons la discrétion et la circonspection des sauts mystiques de l'époux, remarquons comment, parmi les anges et parmi nous, il saute spirituellement dans les humbles, et passe les superbes. Car le Seigneur étant infiniment élevé, regarde ceux qui sont bas et humbles, et voit de loin ceux qui s'élèvent par l'orgueil (Psal. CXXXVII, 6). Considérons, dis-je, ces choses avec attention, afin que nous veillions à nous préparer à ces sauts salutaires de l'époux, de peur qu'il ne nous passe comme les montagnes de Gelboë, s'il nous juge indignes de sa visite. Pourquoi vous enorgueillissez-vous, vous qui n'êtes que terre et que cendre? Le Seigneur passe les anges même, ayant leur orgueil en exécration. Que ce rebut donc qu'il fait des anges serve à corriger les hommes, puisque cela â été écrit pour leur instruction.

Que le mal du diable contribue à mon bien, et puisse-je laver mes mains dans le sang du pécheur. Comment cela, direz-vous? écoutez, le voici. Une horrible et épouvantable malédiction a été fulminée contre le diable superbe par le Prophète, quand il s'écrie, en parlant de lui en esprit, sous la figure de Gelboë, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut : " Que le Seigneur visite les montagnes qui sont à l'entour, mais qu'il passe Gelboë sans le visiter (II Reg. I, 21). "

8. Lorsque je lis ces paroles, et qu'ensuite je jette les yeux sur moi et que je m'examine avec soin, je me trouve infesté de cette peste que le Seigneur a eue tant en horreur dans l'ange, qu'il s'est détourné de lui, en même temps qu'il honorait de sa visite tous ceux qui étaient autour de lui, soit anges soit hommes. Et je me dis à moi-même avec frayeur et tremblement : Si un ange a été traité de la sorte, comment serai-je traité, moi qui ne suis que terre et que cendre? Il s'est enorgueilli dans le ciel, et moi, sur un fumier. Qui ne supporterait l'orgueil plutôt dans un riche que dans un pauvre? Malheur à moi ! si on a châtié avec tant de sévérité un esprit si puissant, parce que son coeur s'est enflé, et s'il ne lui a servi de rien que l'orgueil soit un air naturel aux grands, quelle peine ne mériterai-je point, moi qui suis tout ensemble et superbe et misérable? Mais j'en reçois déjà le châtiment, je me sens déjà frappé d'une blessure cruelle. Ce n'est pas sans raison que depuis quelques jours je me trouve dans cette langueur, dans cet obscurcissement et dans cette lâcheté inaccoutumée. Je courais avec ardeur„ lorsque j'ai rencontré en mon chemin une pierre d'achoppement, contre laquelle j'ai heurté le pied, et qui m'a renversé par terre. L'orgueil s'est trouvé en moi, et le Seigneur s'est détourné de son serviteur dans sa colère.

C'est de là que vient tente stérilité de mon âme, ce refroidissement de dévotion. Comment mon coeur s'est-il ainsi desséché? il s'est durci comme le lait qui se caille, il est devenu comme une terre aride et sans eau. Sa dureté est si grande, que je ne saurais verser des larmes. Je ne trouve plus de goût au chant de l'église, je ne saurais lire, je n'ai plus le goût de prier, je ne retrouve plus mes méditations habituelles. Où est cette fécondité première, cette sérénité, cette paix, cette joie dans le Saint-Esprit ? De là vient que je suis paresseux pour le travail des mains, endormi quand je dois veiller, prompt à me mettre en colère, opiniâtre dans ma haine, plus porté pour ma langue et pour ma bouche que je n'étais, plus lâche et plus stérile pour la méditation. Hélas!

le Seigneur visite toutes l-;s montagnes qui sont autour de moi, et il n'y a que moi dont il ne s'approche point! Ne suis-je point de ces collines que ce divin époux laisse derrière lui? Car j'en vois quelques-uns d'une abstinence singulière, d'autres d'une patience admirable, celui-ci a une douceur et une humilité merveilleuses, celui-là est plein de miséricorde et de bonté, un autre est souvent ravi en contemplation, frappe et pénètre les cieux par l'assiduité et l'instance de ses oraisons, et ainsi chacun excelle en quelque vertu particulière. Je remarque, dis-je, qu'ils sont tous dévots, tous fervents, tous unis en Jésus-Christ, tous comblés des dons célestes de la grâce, comme de vraies montagnes spirituelles, visitées du Seigneur, et qui reçoivent souvent en elles les sauts mystiques de l'époux. Mais moi, qui ne trouve en moi rien de pareil, que puis-je me croire autre chose qu'une de ces montagnes de Gelboë, que ce Sauveur qui visite toutes les autres avec tant de bonté, passe dans sa colère et dans son indignation?

9. Ales chers enfants, cette pensée ôte la vaine estime de soi-même, attire la grâce, prépare à ces sauts divins de l'époux. Je vous ai représenté ces choses en moi pour l'amour de vous, afin que vous fissiez de même. Soyez donc mes imitateurs; je ne dis pas dans l'exercice des vertus ou dans le règlement des moeurs, ou dans l'éclat de la sainteté, car il n'y a rien en moi de toutes ces choses qui mérite d'être imité; mais je désire que vous ne vous épargniez point vous-mêmes, que vous soyez les premiers à vous accuser toutes les fois que vous reconnaissez en vous que la grâce est refroidie, et la vertu languissante, comme vous voyez que je m'en accuse moi-même. C'est là agir en homme qui veille exactement sur soi, qui examine avec soin ses voies et sa conduite, et qui, en tout, tient toujours l'orgueil pour suspect, et craint qu'il ne se glisse dans son âme. En vérité, j'ai appris, par ma propre expérience, qu'il n'y a rien de si efficace pour mériter la grâce, pour la conserver, ou pour la recouvrer, que de ne s'élever jamais devant Dieu, mais d'être toujours dans un état de crainte et de tremblement. "Bienheureux, dit le Sage, est celui qui est toujours dans la crainte (Prov. XXVIII, 14). " Craignez donc, lorsque la grâce est présente, craignez lorsqu'elle s'en va, craignez lorsqu'elle revient, voilà ce qu’on entend par être toujours dans la ceinte. Que ces trois craintes se succèdent dans votre âme, selon que. vous sentez que la grâce est en vous, ou s'en retire lorsqu'elle est offensée, ou y revient de nouveau quand elle est apaisée. Lorsqu'elle est présente, appréhendez de n'y pas correspondre assez dignement, car c'est l'avis que donne l'Apôtre, lorsqu'il dit : " Prenez garde de recevoir en vain la grâce de Dieu (II Cor. VI, 1). " Et, dans sa lettre à Timothée . " Ne négligez pas la grâce qui est en vous (I Tim. IV, 14). " Soit, enfin, ne parlant de lui-même . " La grâce de Dieu n'a pas été vaine en moi (I Cor. XV, 10). " Cet homme admirable, qui pénétrait les secrets de Dieu, savait que, négliger les dons de Dieu, et ne s'en pas servir pour l'usage qu'on les -a reçus, c'est faire injure à celui dont ou les tient, et il croyait que c'est là un orgueil épouvantable. C'est pourquoi il évitait lui-même avec grand soin, et enseignait aux autres à éviter un ami si dangereux.

Mais il y a encore ici un autre précipice que je vous veux découvrir, dont l'esprit d'orgueil se sert, comme dit le Prophète, pour dresser des embûches comme un lion dans sa caverne, avec d'autant plus de danger pour nous, que ce piège est plus caché. Car, lorsqu'il ne peut empêcher l'action, il tâche de corrompre l'intention, en nous suggérant de nous attribuer ce qui n'est qu'un effet de la grâce. Or, vous ne sauriez douter due ce genre d'orgueil ne soit bien pire que le premier. Car, qu'y a-t-il de plus horrible que le langage de ceux qui disaient : " C'est notre main toute-puissante, et non le Seigneur, qui a fait toutes ces choses (Deut. XXXII, 27). "

10. Si donc on doit craindre lorsque la grâce demeure en nous, que doit-on faire lorsqu'elle se retire ? Ne doit-on pas alors craindre bien davantage? puisqu'il faut périr lorsque la grâce vient à manquer. écoutez le souverain dispensateur de la grâce : " Vous ne pouvez, dit-il, rien faire sans moi (Joan XV, 5). ". Craignez donc extrêmement lorsque la grâce vous est soustraite; car vous tomberez bientôt. Craignez et tremblez, parce que Dieu est irrité contre vous. Craignez parce que celle qui vous gardait vous a abandonné. Et ne doutez point que votre orgueil en soit cause, quoique cela ne vous paraisse pas, quoique vous ne vous sentiez coupable de rien. Car ce que vous ne savez pas, Dieu le sait, et c'est lui qui vous juge. Ce n'est pas cruel qui se rend témoignage, qui est vraiment estimable, mais c'est celui à qui Dieu rend témoignage (Jacob, IV, 18) et qu'il approuve. Or Dieu vous rend-il témoignage et approuve-t-il votre conduite quand il vous prive de la grâce ? Et celui qui donne sa grâce aux humbles, l'ôtera-t-il à celui qui est humble, après la lui avoir donnée ? la privation de la grâce est donc une marque d'orgueil. Quoique néanmoins il arrive quelquefois que la grâce est soustraite et éloignée, non à cause d'un orgueil présent, mais à cause de celui où l'on tomberait, si on ne nous tirait par la grâce.

Nous en avons un exemple évident dans la personne de l'Apôtre, qui souffrait malgré lui, les aiguillons de sa chair, non parce qu'il s'élevait, mais de peur qu'il ne s'élevât (II Cor. XII, 7). Mais enfin, que l'orgueil soit présent, ou qu'il doive naître plus tard, il est vrai de dire que l'orgueil est toujours la cause de la soustraction de la grâce.

11. Mais si la grâce vous redevient propice et retourne vers vous, c'est alors que vous devez craindre bien plus encore, qu'il ne vous arrive de tomber de nouveau, selon cette parole de Jésus-Christ dans l'évangile. " Vous voilà guéri, allez et ne péchez plus, de crainte qu'il ne vous arrive quelque chose de pire (Joan. V, 14,) Voyez-vous qu'il est bien plus funeste de retomber que de tomber ? Que votre crainte soit donc plus grande, quand le péril est plus grand. Vous êtes heureux si vous remplissez votre coeur de cette triple crainte, en sorte que vous craigniez pour la grâce que vous avez reçue, que vous craigniez encore davantage pour celle que vous avez perdue, et beaucoup plus enfin pour celle que vous avez recouvrée. Faites cela et vous serez comme l'urne des noces où assista Jésus-Christ, plein jusqu'au haut, contenant non-seulement deux mesures comme elle, mais trois, et vous mériterez de recevoir la bénédiction de Jésus-Christ qui change votre eau en un vin de joie, et l'amour parfait chassera dehors la crainte.

12. Je dis donc que la crainte est figurée par l'eau, puisqu'elle tempère la chaleur des désirs charnels. " Le commencement de la sagesse, dit le Prophète, c'est la crainte du Seigneur (Psal. CX).) Et ailleurs : " Il lui a donné à boire de l'eau salutaire de la sagesse. " Si la crainte est la sagesse et que la sagesse soit de l'eau, la crainte est de l'eau. Aussi le sage dit-il : " La crainte du Seigneur est une fontaine de vie (Prov. XIV, 7). " Votre âme est comme une urne, or chaque urne du festin de l'évangile contenait deux ou trois mesures. Ces trois mesures sont les trois sortes de crainte " et ils les emplirent jusqu'au haut (Joan. I, 6), " dit l'évangéliste. Ce n'est pas une crainte, ce ne sont pas deux craintes qui suffisent pour les emplir jusqu'au haut, il en faut trois. Craignez Dieu en tout temps, et de tout votre coeur, vous avez rempli votre urne jusqu'au haut. Dieu aime que les présents qu'on lui fait soient entiers, que l'amour qu'on a pour lui, soit sans réserve, que les sacrifices qu'on lui offre soient parfaits. Ayez donc soin d'apporter votre urne pleine aux noces célestes afin qu'on puisse dire aussi de vous : " L'esprit de la crainte du Seigneur l'a rempli (Isa. XI, 3). " Celui qui craint ainsi, ne néglige rien, car comment la négligence pourrait-elle entrer en celui qui est tout plein? Ce qui peut encore recevoir quelque chose, n'est pas absolument plein. Par la même raison, il ne peut pas en même temps craindre et s'élever. Car il n'y a point de place pour l'orgueil où tout est plein de la crainte de Dieu. Il en faut dire autant des autres vices, car il est de toute nécessité que tout soit exclu par la plénitude de la crainte. Et ce sera quand vous craindrez ainsi pleinement et parfaitement, que l'amour donnera de la saveur à votre eau par la bénédiction du Seigneur. Car la crainte sans l'amour est une peine. Or l'amour est le vin qui réjouit le coeur de l'homme (Psal. CIII. 15), car l'amour parfait bannit la crainte (Joan IV, 8),en sorte que ce qui était de l'eau, commence à devenir du vin, à la louange et à la gloire de l'époux de l'église, Jésus-Christ-Notre-Seigneur, qui étant Dieu, est élevé au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles.

Ainsi soit-il.

SERMON

1. " Mon bien-aimé est semblable à un chevreuil, et à un faon de biche (Cant. II,19). " Cela dépend du verset précédent, car l'épouse compare maintenant à un chevreuil, et à un faon de biche, celui qu'elle nous avait montré sautant et se hâtant. La comparaison est évidemment bien choisie, car ce genre d'animaux est rapide à la course et agile à sauter. Or elle parle de l'époux, et l'époux est lui-même la parole éternelle. Aussi le Prophète en parlant de Dieu, dit-il que " sa parole court avec vitesse (Psal. CXLVII, 15). " Ce qui se rapporte fort bien à notre texte, où l'époux, qui est la parole de Dieu est décrit sautant et traversant les montagnes, et par conséquent semblable aux chevreuils, et aux faons de biche. C'est même là la comparaison de l'Epouse. Ajoutez encore, afin qu'elle vous paraisse plus juste, que le chevreuil n'excelle pas seulement parla vitesse de sa course, mais aussi par la pénétration de sa vue. Ce qui regarde proprement cette partie du discours de l'épouse, où l'époux est dépeint sautant, et passant pardessus les collines, car s'il n'avait la vue très-subtile, il ne pourrait pas, sautant et courant, discerner ceux en qui il doit sauter, et ceux qu'il doit passer. Autrement elle aurait pu se contenter pour marquer la réserve de l’époux se hâtait, de le comparer seulement au faon de biche. Car on sait que cet animal court extrêmement vite. Mais parce que l'époux, quoique l'ardeur de son amour semble l'emporter avec une vitesse incroyable, pour jouir des chastes embrassements de sa bien-aimée, ne laisse pas pourtant de diriger ses pas, ou plutôt ses bonds, avec beaucoup de prudence et de circonspection, et de prendre bien garde où il doit mettre le pied, il a fallu sans doute joindre, aussi la comparaison du chevreuil, à celle du faon de biche, afin que l'une exprimât le désir ardent qui le fait ainsi sauter, et l'autre le discernement avec lequel il choisit l'endroit où il doit sauter. Car Jésus-Christ est juste et miséricordieux, il est Sauveur et juge, (Tim. II, 4) : parce qu'il aime, il veut que tous les hommes soient sauvés, et acquièrent la connaissance, de la vérité; et parce qu'il juge, il connaît ceux qui sont à lui, et sait ceux qu'il a choisis dès le commencement (Joan. XIII, 18).

2. Reconnaissons donc que ces deux biens de l'époux, la miséricorde et la justice, nous sont représentés par le Saint-Esprit, sous la figure de ces deux animaux, afin qu'en témoignage de l'intégrité et de la perfection de notre foi, nous imitions le Prophète (Psal. C, 1), et célébrions avec lui la miséricorde et la justice du Seigneur. Quant à moi, je ne doute point. que ceux qui sont curieux et instruits de ces choses, ne puissent encore indiquer d’autres propriétés de la nature de ces animaux, qu'on pourrait utilement et raisonnablement, rapporter à l'époux. Mais je pense que celles-ci peuvent servir pour rendre raison de la comparaison de l'époux. C'est encore avec beaucoup de sagesse que le Saint-Esprit ne compare pas l'époux au cerf, mais au faon de biche, en quoi il fait mention des patriarches, dont Jésus-Christ descend selon la chair, et de l'enfance du Sauveur. Car ce petit enfant qui nous est né (Isa. IX, 6), a paru comme un faon de biche. Mais vous, qui désirez l’avènement du Sauveur, appréhendez l'examen rigoureux de ce juge, appréhendez sas yeux de chèvre, craignez celui qui dit par un Prophète : " Et en ce jour-là j'examinerai Jérusalem à la clarté des flambeaux (Sopho. I, 12). " Il a la vue perçante, ses yeux ne laisseront rien échapper à leurs regards. Il sondera les reins et les coeurs, et toutes les pensées des hommes seront à nu devant lui. (Psal. VII, 10). Qu'y aura-t-il de sûr dans Babylone, si Jérusalem même doit subir l'épreuve d'un si rude examen? Car je pense qu'en cet endroit le Prophète a voulu désigner par cette ville, ceux qui mènent nue vie religieuse ici-bas, qui imitent autant qu'ils peuvent, par leur conduite honnête et réglée, les moeurs de cette Jérusalem céleste, et ne ressemblent pas à ceux qui sont de Babylone, et dont la vie est toute pleine de désordres et de crimes. Car leurs péchés manifestes sont déjà, jugés, et ils n'ont point besoin d'examen, mais de supplice. Mais pour moi, qui parais religieux et habitant de, Jérusalem, mes péchés sont cachés et comme couverts sous le nom et sous l'habit religieux. Voilà pourquoi il sera nécessaire d'en faire une recherche et une discussion exacte, et de les tirer des ténèbres, peur les produire au jour, en y approchant la lumière et le flambeau.

3. Nous pouvons encore citer quelques paroles du Psalmiste pour confirmer ce qui est dit de cet examen de Jérusalem. Il dit en effet, parlant au nom du Seigneur : " Lorsque le temps sera veau, je jugerai les justices même (Psal. LXXIV, 3)." Par, où, si je ne me trompe, il veut dire qu'il discutera et examinera la conduite et les actions des justes. Nous avons grand sujet de craindre que, devant un examen si rigoureux, plusieurs de nos actions que nous croyons vertueuses, ne paraissent vicieuses. Il y a pourtant un remède à cela, c'est que si nous nous jugeons, nous-mêmes, nous ne serons point jugés (II Cor. XI, 31). Certes ce jugement-là m'est bien avantageux, puisqu'il me dérobe et rue cache à cet autre jugement de Dieu, qui doit être si sévère. Je tremble de frayeur de tomber entre les mains du Dieu vivant. Je veux être présenté devant sa face irritée, déjà jugé, non point pour être jugé. L'homme spirituel juge toutes choses, et n'est jugé de personne (I Cor. II, 15). Je jugerai donc le mal qui est en moi, je jugerai même le bien. Je tâcherai de corriger le mal par de meilleures actions, de l'effacer par des larmes, de le punir par des jeûnes, et par les autres travaux d'une sainte discipline. Dans le bien, j'aurai un humble, sentiment de moi-même, et selon le précepte du Seigneur, je m’estimerai un serviteur inutile qui n'a fait que ce qu'il devait faire. Je prendrai garde de ne lui pas offrir de l'ivraie pour du froment, ou des pailles pour des grains. Je sonderai mes voies et ma conduite, afin que celui qui doit examiner Jérusalem à la lumière des flambeaux (Sopho, I, 12) ne trouve rien en moi qui ne soit examiné et discuté. Car il ne jugera pas deux fois une même chose.

4. Qui me fera la grâce de si bien examiner et corriger mes péchés, que rien ne me fasse appréhender les yeux si clairvoyants de la chèvre, ni rougir à la lumière des lampes? Maintenant, je suis vu, mais je ne vois pas. Cet oeil auquel toutes choses paraissent à découvert, est présent, bien que lui-même ne paraisse pas. Il viendra un temps où je connaîtrai comme je suis connu. Mais, à cette heure, je ne connais encore qu'en partie, bien que je ne sois pas connu seulement en partie, mais en entier. Je redoute la vue de ce divin examinateur qui se tient derrière la muraille. Car c'est ce que l'écriture ajoute touchant celui qu'elle a comparé à un chevreuil, à cause de la pénétration de sa vue. Le voilà, dit-elle, " qui est debout derrière la muraille, et qui regarde par les fenêtres et par les treillis (Cant. II, 9). " Mais nous expliquerons cela en son lieu. Je redoute donc ce juge caché, qui examine les choses cachées. L'épouse ne craint rien. En effet, que pourrait craindre cette bien-aimée, cette colombe, cette belle? Aussi lisez-vous ensuite : " Voici mon bien-aimé qui me parle. " Il parle, et c'est pourquoi je redoute sa vue, parce qu'il ne me rend pas témoignage comme à l'épouse. Mais Vous, ô épouse, qu'entendez-vous? Que vous dit votre bien-aimée?

Levez-vous, dit-il, hâtez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, ma belle. Mais il faut aussi remettre cela à une autre fois, afin de ne pas trop restreindre ce qu'il faut traiter avec plus d'étendue, de peur que je ne sois encore trouvé coupable en ce point, si je manquais à vous donner des instructions nécessaires pour la connaissance et l'amour de l'époux de l'Eglise, Jésus-Christ, Notre-Seigneur, qui étant Dieu est élevé au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON

1. " Le voici debout derrière la muraille et regardant par les fenêtres et par les treillis (Cant. II, 9). " Selon la lettre, il semble que l'épouse veuille dire que celui qu'on voyait venir sautant, s'est approché jusqu'à son logis, et, se tenant derrière la muraille, regarde par les fenêtres et par les fentes, n'osant pas entrer dedans. Mais selon l'esprit on peut entendre qu'il s'est vraiment approché, mais d'une autre façon digne de cet époux céleste, et dignement exprimé par le Saint-Esprit, car l'intelligence véritable et spirituelle n'admettra jamais rien qui ne soit bienséant à celui qui agit, et à celui qui rapporte l'action qu'il a faite. Il s'est donc approché de la muraille, lorsqu'il s'est uni à la chair. La muraille c'est la chair; et l'approche de l'époux est l'incarnation du Verbe. Les treillis et les fenêtres par où l'épouse dit qu'il regarde, ce sont, comme je le crois, les sens de la chair, et les passions humaines, par où il a éprouvé les infirmités des hommes. Car il a porté lui-même nos langueurs, et il a pris nos douleurs sur lui (Isa. LIII, 4). Il s'est donc servi des passions et des sens du corps, comme de fentes et de fenêtres, afin qu'étant homme, il connût par sa propre expérience les misères des hommes, et qu'il en eût compassion. Il les connaissait sans doute auparavant, mais d'une autre façon. Il connaissait la vertu d'obéissance, parce qu'il est le Seigneur des vertus; et néanmoins, selon le témoignage de l'Apôtre : " Il a appris l'obéissance par les choses qu'il a souffertes (Heb. X, 8). " Voilà aussi comment il a appris la miséricorde, bien que la miséricorde du Seigneur soit de toute éternité.

C'est ce que nous enseigne ce même Docteur des nations, lorsqu'il assure, qu'il a souffert toutes sortes de maux à cause de la ressemblance du péché qu'il portait, afin qu'il devint miséricordieux (Heb. IV, 45). Voyez-vous comment il est devenu ce qu'il était déjà, et il a appris ce qu'il serait auparavant, et comme quoi il a cherché parmi nous des fentes et des fenêtres, par où il pût connaître nos faiblesses, avec encore plus de soin ? Or il a trouvé autant d'ouvertures dans notre muraille ruinée et pleine de fentes, qu'il a fait dans son corps d'expériences, de notre infirmité et de notre corruption.

2. Voilà donc comment l'époux se tenait debout derrière la muraille et regardait par les fenêtres et par les treillis. Et c'est avec raison qu'elle le représente debout, parce que seul il s'est tenu véritablement debout et ferme dans la chair, puisqu'il n'a point senti le péché. On peut entendre encore, qu'étant tombé par la faiblesse de la chair, il est demeuré debout par la puissance de la divinité, selon cette parole qui est de lui : "L'esprit est prompt, mais la chair est faible (Matth. XXVI, 41). " Je pense aussi que ce que David dit touchant ce mystère, favorise cette interprétation. Car, bien que ce prophète du Seigneur parle de Moïse, il avait sans doute le Seigneur en vue, puisqu'il est le véritable Moïse vraiment venu par l'eau, non-seulement par l'eau, mais par l'eau et par le sang tout ensemble. Voici ce que dit ce prophète en parlant de Dieu le Père : "Dieu avait résolu de les perdre, si Moïse son bien-aimé ne se fût tenu debout en sa présence, quoiqu'il fût tout abattu, et n'eût arrêté sa colère, et obtenu de lui qu'il rue les exterminerait pas (Psal. CV, 23). " Comment se peut-il faire qu'il se tint debout, s'il était abattu; où s'il était debout comment était-il abattu? Je vais vous montrer, si vous voulez, qui est celui qui s'est vraiment tenu debout quoiqu'il fût abattu. Je n'en connais point qui l'ait pu faire que mon Seigneur Jésus, qui certainement vivait dans sa mort même, qui était en même temps abattu sur la croix, et debout avec le Père par sa Divinité. D'un côté il priait le Père avec nous, de l'autre, il nous faisait cordé avec le Père.

Il était debout derrière la muraille, tandis que ce qui était abattu en lui paraissait manifestement dans la chair, et ce qui était debout se cachait comme derrière la chair; c'était tout à la fois un somme à tous les regards, et un Dieu caché aux yeux des hommes.

3. Je crois qu'il est encore debout derrière la muraille pour chacun de nous qui désirons son avènement, tant que notre corps, qui est sujet au péché, nous cache sa face ici bas, et nous empêche de jouir de sa présence. " Car, tandis que nous vivons dans ce corps, dit l'Apôtre, nous sommes éloignés du Seigneur (2 Cor. V, 6). " Ce n'est pas simplement parce que nous sommes dans un corps, mais parce que nous sommes dans ce corps-ci qui vient du péché, et qui n'est point sans péché. Et afin que vous sachiez que ce n'est pas notre corps mais nos péchés qui nous séparent de Dieu, écoutez l'écriture sainte: "Nos péchés, dit-elle, mettent une séparation entre Dieu et nous (Isa. LIX. 2). " Et plût à Dieu qu'il n'y eût d'autre obstacle pour moi que la muraille du corps, et que le péché qui est dans le chair, et que je ne- fusse point empêché par une infinité de vices, comme par autant de murs. Car j'appréhende fort que, sans compter ce qu'il y a de corrompu dans ma nature, je n'aie entame ajouté beaucoup de péchés de ma propre malice, qui aient infiniment éloigné l'époux de moi, et que, si je voulais avouer la vérité, je ne fusse obligé de confesser, qu'à mon égard, il est plutôt debout derrière plusieurs murailles, que derrière une seule.

4. Mais je veux m'expliquer davantage, l'époux est également et indifféremment partout par la présence de sa majesté, et par la grandeur de sa puissance, néanmoins on peut dire que par la communication de sa grâce, il est proche de quelques-uns et éloigné des autres, ce qui ne s'entend qu'à l'égard des hommes et des anges, c'est-à-dire des créatures raisonnables. C'est pourquoi le roi Prophète dit que le salut est éloigné des pécheurs (Psal. CXVIII, 55) ; et, en parlant de lui-même tout saint qu'il était : " Pourquoi, Seigneur, vous êtes-vous éloigné de moi (Psal. IX, 1) ? " Et quant aux saints, il s'éloigne quelquefois d'eux par une juste dispensation, mais ce n'est que pour un temps, et encore n'est-ce pas tout-à-fait, mais seulement en partie. Mais pour ce qui est des pécheurs dont il est dit dans le psaume : " Leur orgueil moule toujours (Psal. VII, 23) ; et leur conduite est corrompue en tout temps (Psal. IX, 5) ; " il en est toujours extrêmement éloigné, et cet éloignement est un effet de sa colère, non de sa miséricorde. C'est pourquoi David, s'adressant à Dieu, lui dit : " Ne vous détournez pas de votre serviteur dans votre colère; " il savait qu'il pouvait s'en détourner par miséricorde. Le Seigneur est donc proche des saints et de ses élus, lors même qu'il semble en être éloigné, et il ne s'approche pas également de tous, mais des uns plus, des autres moins, selon la diversité de leurs mérites. Car, bien qu'il soit proche de tous ceux qui l'invoquent avec foi, et de ceux qui ont le coeur brisé par l'affliction, peut-être néanmoins n'est-il pas si proche d'eux, qu'ils puissent dire, qu'il est debout derrière la muraille. Mais comme il est près de l'épouse, puisqu'elle n'est séparée de lui que par une muraille ! C'est pourquoi elle voudrait être dégagée des liens du corps, afin que ce mur étant renversé; elle pût être avec celui qu'elle espère trouver derrière.

5. Mais, pour moi qui suis pécheur, bien loin de désirer d'être hors de ces liens, je crains au contraire beaucoup que cela n'arrive, parce que je sais que la mort des pécheurs est très-funeste (Psal. XXXIII, 22). Et comment ne le serait-elle pas, puisqu'elle n'est point assistée de la vie? Je redoute de sortir, et je tremble d'entrer dans le port même, parce que je ne vois pas lieu de m'assurer que l’Epoux s'approche de moi pour me recevoir. En effet, comment puis-je sortir avec confiance, si le Seigneur lui-même ne me regarde pas lorsque je sortirai ? Hélas ! ne serai-je pas le jouet des démons qui m'emporteront avant que je trouve personne pour me racheter et me sauver? Saint Paul n'avait rien à craindre de pareil, lui qui n'était empêché de voir et d'embrasser son bien-aimé, que par une seule muraille, la loi du péché qu'il trouvait dans ses membres, c'est-à-dire, la concupiscence de la chair, dont il ne pouvait être entièrement exempt, tant qu'il vivait dans la chair. H n'était pas sans doute bien éloigné de Dieu, puisqu'il n'y avait que cette muraille entre deux. C'est ce qui le portait à s'écrier dans l'ardeur de ses désirs : " Qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24) ? " Sachant qu'aussitôt qu'il serait mort, il arriverait à la vie. Il n'y avait donc qu'à cette loi, c'est-à-dire à la concupiscence, que saint Paul fût sujet, et il n'y avait qu'elle qui était obligée de souffrir, parce qu'elle était attachée inséparablement à sa chair. " Du reste, disait-il, je ne me sens coupable de rien (I Cor. IV, 4). "

6. Mais qui est semblable à saint Paul? Qui ne consent pas quelquefois à cette concupiscence, et n'obéit pas au péché? Que celui donc qui consent au péché, sache qu'il met devant soi une autre muraille, qui est ce consentement illicite et criminel. Et celui qui est en cet état ne peut pas se glorifier que l'époux est pour lui derrière la muraille, puisqu'il y a déjà deux murailles entre eux, mais il le peut beaucoup moins encore si le consentement va jusqu'à l'acte. En effet, une troisième muraille empêche l'époux d'approcher de lui, cette muraille, c'est l'acte du péché.

Mais si à cela on ajoute la fréquence de l'acte, qui change le péché en habitude, et que l'habitude ensuite porte au mépris, suivant ce qui est écrit, que "lorsque l'impie est arrivé jusque dans l'abîme du mal, il méprise tout (Prov. XVIII, 3) ; " n'est-il pas vrai que si vous sortez de la vie dans cet état, vous pourrez être dévoré mille fois par les lions rugissants qui attendent leur proie, avant que vous arriviez à l'époux que vous avez séparé de vous par une infinité de murailles, dont la première est la concupiscence; la seconde, le consentement; la troisième, l'acte; la quatrième, l'habitude; la cinquième, le mépris? Ayez donc soin de résister de toutes vos forces avant tout à la concupiscence, afin qu'elle n'attire point le consentement, et vous verrez que toute la machine du péché tombera par terre; et n'y ayant plus que la muraille du corps qui empêche l'époux d'approcher de vous, vous pourrez vous glorifier aussi avec l'épouse, en disant comme elle : " Le voici qui est debout derrière notre muraille. "

7. Mais il faut encore que vous ayez soin qu'il trouve ouvertes vos fenêtres, et vos treillis, ce qui signifie vos confessions, afin que par là il puisse regarder favorablement au dedans de vous; car ses regards sont votre avancement. On dit que les treillis, sont de petites fenêtres, tels que ceux qui composent les livres s'en font pour recevoir la lumière sur le papier. D'où vient qu'on appelle chanceliers, ceux dont la charge est de dresser les actes publics. Il y a donc deux sortes de componctions, l'une de tristesse, à cause des fautes que nous commettons, l'autre de joie, à cause des grâces que nous recevons ; toutes les fois que je ressens celle qui ne va jamais sans une vive douleur, c'est-à-dire toutes les fois que je fais la confession de mes péchés, il me semble que j'ouvre des treillis, c'est-à-dire des petites fenêtres. Et il n'y a point de doute que celui qui se tient debout derrière la muraille, ne regarde volontiers par là. Car Dieu ne rejettera point un coeur contrit et humilié. Et il nous exhorte lui-même à cela en disant par le Prophète : " Confessez vos iniquités, afin que vous soyez justifié. " plais si l'amour, me dilatant le coeur, je suis bien aise, à la vue de la bonté et de la miséricorde de Dieu, d'exhaler de mon cœur des louanges et des actions de grâces, alors je crois ouvrir 'une grande fenêtre à l'époux qui est derrière la muraille, par laquelle, si je ne me trompe, il regarde avec d'autant plus de joie que ce sacrifice de louanges l'honore extrêmement. Je pourrais aisément prouver l'une et l'autre confession, par l'autorité de l'Ecriture sainte, mais je parle à des personnes qui savent cela aussi bien que moi, et il ne faut point vous charger de choses superflues, puisqu'à peine suffisez-vous pour la recherche des nécessaires, tant sont grands les mystères de cet épithalame, et les louanges qui y sont célébrées en l'honneur de l'église, et de son époux, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu par dessus toute chose est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON

1. " Voici que mon bien-aimé me parle. " Voyez le progrès de la grâce, et reconnaissez les degrés de la bonté divine. Considérez le zèle et l'industrie de l'Epouse, avec quelle vigilance elle observe l'arrivée de L’époux, et remarque jusqu'aux moindres choses qu'il fait. Il vient, il se hâte, il s'approche, il arrive, il regarde, il parle, et rien de tout cela n'échappe à l'exactitude de l'Epouse.

Il vient dans les anges, il se hâte dans les patriarches, il s'approche dans les prophètes, il est présent dans la chair, il regarde dans les miracles, il parle dans les apôtres. Ou autrement encore, il vient par le désir qu'il a de faire grâce, il se hâte par le zèle qui l'anime pour le salut des hommes, il s'approche en s'abaissant, il est présent à ceux qui sont présents, il regarde ceux qui doivent venir, il parle en enseignant et en inspirant les choses qui concernent le royaume de Dieu. Telle est donc la vertu de l'époux. Les bénédictions et les richesses du salut l'accompagnent. Tout ce qui le concerne est plein de délices et abonde en mystères agréables et salutaires. Celle qui l'aime, veille et observe. Or, bienheureuse est celle que l'époux trouvera veillant. Il ne la passera pas, il ne la laissera pas, mais il s'arrêtera pour lui parler, et lui dire des choses amoureuses, parce qu'il est son bien-aimé. Car il y a : " Voici que mon bien-aimé me parle.

" C'est avec raison qu'elle l'appelle son bien-aimé, puisqu'il vient pour lui déclarer son amour, non pour lui adresser des reproches.

2. Car e:le n'est pas de ceux que le Seigneur reprend avec raison, de ce que connaissant fort bien les divers changements des temps, ils n'avaient point connu le temps de sa venue (Matth. XVI, 4). Celle-ci est si prudente et si pleine de prévoyance, qu'elle l'a découvert de loin lorsqu'il venait, l'a vu sautant en hâte et passant les superbes pour s'approcher d'elle qui est humble, en s'humiliant lui-même; et enfin, lorsqu'il était déjà debout, et se cachait derrière la muraille, elle n'a pas laissé de connaître qu'il était présent, et de s'apercevoir qu'il regardait par les fenêtres et par les treillis. Et maintenant en récompense d'un si grand zèle, et d'un soin si religieux, elle a le bonheur de l'entendre parler. Car s'il ne faisait que la regarder sans lui parler, ce regard aurait pu lui être suspect dans la crainte qu'il ne fût plutôt un regard d'indignation que d'amour. C'est ainsi qu'il regarda saint pierre, et ne lui parla point (Luc. XXII, 61). Et ce fut peut-être là la cause de ses larmes. Mais l'épouse qui mérite qu'il lui parle après qu'il l'a regardée, non-seulement ne pleure point, mais se glorifie et s'écrie de joie : " Voici que mon bien-aimé me parle. " Voyez-vous comme le regard du Seigneur, tout en demeurant toujours le même en soi, n'a pas néanmoins toujours le même effet, il se conforme aux mérites de ceux qu'il regarde, s'il frappe les uns de crainte, il apporte aux autres de la consolation et de la confiance? en effet, s'il regarde la terre il la fait trembler; au contraire s'il regarde Marie c'est pour verser sa grâce en elle : " Il a regardé, dit-elle, la bassesse de sa servante, et cette insigne faveur me fera nommer bienheureuse dans la suite de tous les siècles (Luc. I, 48)." Ce ne sont pas là les paroles d'une personne qui pleure, ou qui tremble, mais qui se réjouit. il regarde pareillement ici l'épouse et elle ne tremble, ni ne pleure pas comme saint pierre, parce qu'elle n'est point attachée à la terre comme il l'était alors. Mais il remplit son coeur de joie, et lui témoigne par ses paroles dans quels sentiments d'amour il la regarde.

3. écoutez, en effet, si ce qu'il lui dit n'est pas plutôt dicté par l'amour que par la colère : " Levez-vous, hâtez-vous, ma bien-aimée, ma colombe, ma belle, et venez (Cant. II, 10). " Heureuse l’âme qui mérite d'entendre de semblables paroles. Croyez-vous qu'il y ait quelqu'un parmi nous qui veille et observe assez le temps où il doit être visité et examine avec assez d'exactitude les démarches et les mouvements de l'époux, pour lui ouvrir dès qu'il vient et qu'il frappe? Car ces choses ne sont pas tellement propres à l'église, que chacun de nous, qui tous ensemble composons cette mètre église, ne doive participer aussi à ces bénédictions. 'Tous tant que nous sommes, soit en général, soit en particulier, nous ne sommes appelés que pour recevoir les bénédictions de Dieu, comme l'héritage qui nous est propre. D'où vient que le Prophète a osé dire au Seigneur : " J'ai acquis vos témoignages comme la portion héréditaire que je veux posséder jusqu'à la fin de ma vie, parce qu'ils sont la joie de mon coeur (Psal. CXVIII, 111). " 11 parlait sans doute de cette portion d'héritage par laquelle il s'estimait fils de son Père qui est dans les cieux. Or s'il était fils, il s'ensuit qu'il était héritier, héritier de Dieu et cohéritier de Jésus-Christ. Mais il se glorifie d'avoir acquis une chose bien précieuse par cet héritage, les témoignages de Dieu. Plût à Dieu que j'en pusse avoir seulement un seul, tandis qu'il se réjouit d'en avoir plusieurs. Car il dit encore : " J'ai trouvé autant de d'élites dans vos témoignages, que les autres, dans la possession de toutes lès richesses du monde (Psa1. CXVIII, 14). " Et, en effet, qu'est-ce que les richesses du salut, les délices du coeur, la vraie sécurité de l'âme, sinon le témoignage que lui rend le Seigneur? Car, comme dit l'Apôtre : " Ce n'est pas celui qui se rend témoignage à soi-même qui est vraiment estimable, mais c'est celui à qui Dieu rend témoignage (II Cor. X, 17). "

4. Pourquoi nous privons-nous de ces témoignages divins, et de cet héritage paternel? Car nous ne nous souvenons pas plus qu'il nous ait rendu témoignage en quoi que ce soit, que s'il ne nous avait pas également engendrés par la parole de la vérité. Où est, en effet, ce que dit saint Paul : " Que l'esprit de Dieu lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu (Rom. VIII, 16) ? " Comment sommes-nous ses enfants, si nous n'avons point de part à son héritage? Notre pauvreté nous convainc de négligence et d'incurie. Car si quelqu'un de vous a le coeur pur, s'applique à chercher le Seigneur qui l'a créé, se tient en la présence du Très-Haut pour lui offrir ses prières, et tend de tous ses voeux à préparer les voies du Seigneur, selon le prophète Isaïe, et à rendre droits les sentiers de son Dieu (Isa. 3 XI.), en sorte qu'il puisse dire avec un autre prophète : " Mes yeux sont toujours tournés vers le Seigneur (Psal. XXIV,15), et, je considérais le Seigneur comme étant toujours présent devant moi (Psal. XV, 8) ; " celui-là ne recevra-t-il pas la bénédiction du Seigneur, et la miséricorde du Sauveur son Dieu? Il en sera sans doute visité souvent, il n'ignorera jamais le temps où il doit l'être, si secrètement, si furtivement qu'il puisse venir, comme un amant plein de pudeur et de. retenue. L'âme donc qui est vigilante le verra venir de loin avec un esprit dégagé de tout autre soin, et ensuite elle remarquera toutes les choses que nous avons fait voir que l'épouse a remarquées avec tant d'industrie et d'exactitude à l'arrivée de sa bien-aimé; car il dit lui-même, que ceux qui se lèveront de grand matin pour le chercher le trouveront (Prov. VIII, 17). Elle reconnaîtra le désir ardent de l'époux, qui a hâte d'arriver lorsqu'il sera proche ou présent, elle l'apercevra aussitôt, quand il la regardera, elle verra d'un oeil heureux cet oeil divin, comme un rayon de soleil qui entre par les fenêtres et par les fentes de la muraille; et enfin elle entendra des paroles de joie et d'amour, lorsqu'il l'appellera sa bien-aimée, sa colombe et sa belle.

5. Où est le sage qui aura l'intelligence de ces choses, qui les distinguera, les désignera chacune en particulier, les expliquera, et les fera entendre aux autres? Je vois bien que vous attendez cela de moi. J'aimerais bien mieux l'apprendre moi-même d'hommes qui en auraient a l'expérience et qui seraient accoutumés et exercés en ces choses. Mais, parce que ceux-là aiment mieux ordinairement cacher, par un silence modeste, ce qu'ils ont appris dans le silence, et estiment plus sûr de garder leur secret pour eux; moi, que le devoir de ma charge oblige à parler, et à qui il n'est pas permis de me taire, je vous dirai tout ce que je sais sur ce sujet, ou par ma propre expérience, ou par celle des autres, et des choses seulement que plusieurs pourront facilement éprouver eux-mêmes, laissant celles qui sont plus sublimes à ceux qui les peuvent comprendre. Si donc je suis averti, soit au dehors par un homme, soit au dedans par le Saint-Esprit, de défendre la justice et de garder l'équité, je considèrerai ce conseil salutaire comme un messager de la venue de l'époux et comme une espèce de préparation pour, recevoir dignement un si grand hôte.

C'est le Prophète qui m'apprend cela, quand il dit : " La justice marchera devant lui (Psal. LXXXIV, 14)," et, en parlant à Dieu : " La justice et l'équité préparent votre trône (Psal. LXXXVIII,15). " Je concevrai encore la même espérance, si j'entends parler de l’humilité, de la patience, de la charité fraternelle, de l'obéissance due aux supérieurs, et surtout de la nécessité de. cultiver la sainteté, de rechercher la paix et la pureté du coeur. Car l'écriture dit : " La sainteté sied bien dans la maison du Seigneur (Psal. XCII, 5); " et ailleurs : "Il a établi sa demeure dans un lieu de paix (Psal. LXXV, 3) et enfin : " Les coeurs purs aiment Dieu (Matth. V, 8). " Ainsi, tout ce qui me sera suggéré de ces vertus ou d'autres, me sera une marque que le Seigneur des vertus s'approche pour visiter mon âme.

6. Si le juste me reprend avec bonté, et me corrige pour le bien, j'aurai encore le même sentiment, sachant que le zèle du juste et sa bienveillance préparent le chemin à celui qui monte sur l'Occident, comme parle le Prophète. C'est un favorable occident, que celui où l'homme demeure debout par la correction que le juste lui fait, et le vice tombe par terre, tandis que le Seigneur, le foule aux pieds et le brise pour qu'il ne se relève plus. Il ne faut donc pas rejeter les réprimandes du juste, puisque c'est la ruine du péché, la santé du coeur, et même la voie de Dieu vers l'âme. En général, il ne faut négliger aucun discours édifiant sur la piété, sur les vertus et sur les bonnes mœurs; car ce sont autant de chemins par où la grâce salutaire de Dieu vient en nous. Si les discours que nous entendons nous sont doux et agréables, et que nous les écoutions sans dégoût et même avec ardeur, nous devons croire que, non-seulement l'époux vient, mais qu'il se hâte, c'est-à-dire qu'il vient avec désir d'arriver bientôt.

Car c'est son désir qui produit le vôtre, et quand vous avez hâte de recevoir ses paroles, cela vient de ce qu'il se hâte d'entrer en vous. "Ce n'est pas nous, dit saint Jean, qui l'avons aimé les premiers, mais c'est lui qui nous a prévenus ( I Joan. IV, 10)." Si vous sentez que sa parole soit enflammée, et qu'elle vous brûle au dedans par le souvenir de vos péchés, pensez alors à celui dont l'écriture dit : " Le feu marchera devant lui (Psal, XCVI, 3), " et ne doutez point qu'il ne soit proche. " Car le Seigneur est proche de ceux qui out le cœur contrit (Psal. XXXIII, 19). "

7. Mais, si sa parole ne vous touche pas seulement de componction, mais vous convertit entièrement au Seigneur, et vous fait prendre une forte résolution de garder les arrêts de sa justice, sachez qu'il est lui-même présent, surtout si vous vous sentez embrasé de son amour. Car opus lisez en même temps dans l'écriture, et que le feu marche devant lui, et que lui-même est un feu, puisque Moïse dit de lui qu'il est un feu dévorant (Deut. IV, 24). Or, il y a cette différence entre ces deux feux, que celui qu'il envoie devant lui a de l'ardeur, mais n'a point d'amour; il brûle, mais il n'embrase pas; il meut, mais il n'emporte pas. Dieu ne l'envoie que pour vous exciter et vous préparer, et aussi pour vous faire connaître ce que vous êtes de vous-même, afin que vous goûtiez avec plus de plaisir ce que vous serez bientôt par la grâce de Dieu. Mais le feu qui est Dieu même consume, il est vrai, mais ne cause point de douleur; il brûle doucement, il détruit heureusement. Car il est vraiment le charbon destructeur dont parle le roi Prophète; mais un charbon qui en même temps qu'il agit sur les vices, tient lieu d'onction à l'âme. Reconnaissez donc la présence du Seigneur dans la vertu qui vous change le coeur, et dans l'amour qui vous enflamme. Car c'est la droite du Seigneur qui opère les vertus (Psal. CXVII, 16). D'ailleurs, ce changement qui est un coup de la droite du Très-Haut, ne se faitque par la ferveur de l'Esprit et par une charité exempte de fiction, en sorte que celui qui en ressent la vertu peut dire : " Mon cœur s'est échauffé au dedans de moi, et le feu qui me dévore s'augmente dans mes méditations (Psal. XXXVIII, 4). "

8. Or, quand ce feu a consumé toute l'impureté du péché et toutes les souillures du vice, purifié et calmé votre conscience, vous sentez une soudaine et extraordinaire dilatation du coeur, et l'infusion d'une lumière qui éclaire votre esprit, soit pour l'intelligence de l'écriture, soit pour la pénétration des mystères, ce qui nous est donné, je pense, tout à la fois pour notre propre satisfaction et pour l'édification du prochain; or, c'est là un effet de l'oeil de l'époux qui vous regarde, et qui fait briller votre justice comme une lumière éclatante, et votre équité comme le soleil du midi, selon cette parole du prophète Isaïe "Votre lumière sera aussi étincelante que celle du soleil (Isa. LVIII, 30). " Mais le rayon d'une si grande clarté, au lieu d'entrer par la porte, pénètre par de petites ouvertures, du moins tant que la muraille ruineuse de votre corps sera encore debout. Vous vous abusez si vous espérez que cela se fasse autrement, à quelque pureté de coeur que vous puissiez arriver, puisque le grand contemplatif a dit: " Nous ne le voyons maintenant que comme dans un miroir et sous des voiles, mais alors nous le verrons face à face (I Cor. XIII, 12). ".

9. Après ce regard de l'époux, si plein. de bonté et de miséricorde, vient la voix qui insinue d'une manière douce ou agréable la volonté de Dieu, laquelle se confond avec l'amour même, qui ne peut être oisif, mais sollicite sans cesse le coeur à faire ce que Dieu désire. Aussi dit-il à l'épouse de se lever et de se hâter (Cant II, 10), sans doute pour gagner des âmes à son service. Car la véritable et pure contemplation a cela de propre que celui qu'elle embrase du feu divin est rempli quelquefois d'un zèle et d'un désir si grands d'acquérir à Dieu des personnes qui l'aiment autant qu'il abandonne volontiers la contemplation pour la prédication. Et après qu'il a ainsi en partie contenté ses désirs, il retourne à la contemplation avec d'autant plus d'ardeur qu'il se souvient de l'avoir quittée avec plus de fruit, et de même après avoir goûté les délices de la contemplation, il se remet avec son allégresse habituelle, à faire de nouveaux gains spirituels. Cependant l'âme flotte souvent au milieu de ces vicissitudes, continuelles, et appréhende, tandis qu'elle est entraînée ça et là par la diversité de ces mouvements, de s'attacher à un ou à l'autre plus qu'il ne faudrait, et de se détourner tant soit peu de ce que Dieu demande d'elle. C'est peut-être ce qui faisait dire au saint homme Job : " Lorsque je dors, je dis en moi-même, quand me lèverai-je ? et lorsque je suis levé, j'attends le soir avec impatience (Job VII, 4). " C'est-à-dire, lorsque je suis en repos, je m'accuse d'avoir négligé le travail, et lorsque je suis occupé, je m'accuse d'avoir troublé mon repos. Voyez-vous quelle peine ce saint homme souffre dans l'incertitude où il est de savoir combien de temps il doit employer soit à l'action, soit à la contemplation? Et quoique il soit toujours dans l'exercice des bonnes oeuvres, il ne laisse pas de se repentir toujours de ce qu'il a fait comme s'il avait mal fait, et de chercher à chaque moment la volonté de Dieu avec gémissements et avec larmes. Or, dans ces rencontres, l'unique remède est l'oraison et les fréquents soupirs qu'on adresse à Dieu, afin qu'il daigne nous faire connaître ce qu'il désire que nous fassions, quand et combien de temps il veut que nous le fassions. Il y a trois choses à savoir : la prédication, l'oraison, et la contemplation, marquées, comme je crois, dans les trois paroles de l'époux. Car c'est à bon droit qu'il appelle l'épouse sa bien-aimée, elle travaille en effet bien fidèlement pour ses intérêts, en prêchant, en donnant des conseils au prochain, ou en le servant. C'est encore très-justement qu'il l'appelle sa colombe, car elle gémit dans l'oraison, prie pour ses fautes et ne cesse d'attirer sur elle sa miséricorde divine. Enfin, c'est avec raison encore qu'il la nomme belle, puisque, brûlant des durs célestes, elle se revêt de la beauté d'une contemplation sublime.

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