Sermones in Cantica canticorum (page 20)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

6. " Car les vignes, en fleurs, continue-t-il, répandent une odeur agréable, " ce qui est aussi une marque que le fruit va venir bientôt. Cette odeur classe les serpents. On dit que lorsque les vignes sont en fleurs, toutes les bêtes venimeuses s'éloignent, elles ne peuvent souffrir l'odeur de ces fleurs nouvelles. Je désire que nos novices écoutent particulièrement ceci, et qu'ils en tirent un sujet de confiance, en se demandant quel esprit ils ont reçu, puisque les démons n’en sauraient même, souffrir les premières approches. Si la ferveur des novices a cette force dans son commencement, que sera-t-elle dans sa perfection ? Que l'on juge du fruit parla fleur, et de la vertu de sa saveur par colle de son odeur. " Les vignes en fleurs ont répandu une odeur agréable." Il en a été ainsi dans le commencement. A la prédication de la grâce nouvelle de Jésus-Christ, il se faisait un renouvellement de vie en ceux qui croyaient, et qui, en vivant bien parmi les Gentils, étaient en tout lieu la bonne odeur de Jésus-Christ (II Cor. II, 15). Cette bonne odeur, c'était le témoignage qui leur était rendu, et qui naît des bonnes oeuvres, comme l'odeur naît des fleurs, comme les âmes fidèles dans le commencement de la foi naissante, telles que des vignes spirituelles remplies de fleurs et exhalant une odeur agréable, recevant bien le témoignage de ceux mêmes qui n'étaient pas de leur religion; je crois qu'il est assez vraisemblable que c'est d'elles que l'époux parlait, quand il disait que les vignes en fleurs répandaient une douce odeur. Pourquoi? parce que ceux qui ne croyaient. pas encore, se sentant attirés par là à la foi, glorifiaient Dieu en voyant leurs bonnes oeuvres, et que cette odeur commençait à leur être une odeur de vie pour la vie. Ce n'est donc pas sans raison qu'il est dit de ceux qui n'ont point cherché leur propre gloire, mais le salut de leur prochain par la bonne opinion qu'ils lui donnaient de leur vertu, ont répandu une douce odeur. Car ils pouvaient, à l'exemple de plusieurs, se servir de la piété d'une manière profane, pour satisfaire leur vanité ou leur avarice. Mais ce n'eût pas été répandre l'odeur, mais la vendre, ce qu'ils n'avaient garde de faire, puisque toutes leurs actions n'avaient pour but que la charité.

7. Mais si les vignes sont les âmes, la fleur, les bonnes oeuvres, et l'odeur, l'opinion avantageuse qu'on donne de soi, qu'est-ce que le fruit de la vigne? C'est le martyre, oui, le sang du martyre est vraiment le fruit de la vigne : " Lorsque Dieu, dit le Prophète (Psal. CXXVI, 4), aura fait reposer en paix ceux qu'il aime, l'héritage du Seigneur s'augmentera par le nombre de ceux qui se convertiront, et qui seront comme leurs enfants, et le fruit de leurs entrailles: " J'allais dire le fruit de la vigne. Pourquoi n'appellerons-nous pas sang de la vigne, le sang de l'innocent et de l'homme juste, ce divin jus rouge et précieux de la vigne de Sorech, sorti comme du pressoir des souffrances? Car la mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux; mais en voilà assez pour l'explication de ces paroles: "Les vignes en fleurs ont répandu une bonne odeur. "

8. C'est là le sens de ce passage, si on veut le rapporter au temps de la grâce. Mais, si on aime mieux l'entendre de celui des patriarches, car la vigne du Seigneur des armées est la maison d'Israël, voici comment on peut l'expliquer. Les prophètes et les patriarches ont senti, comme une excellente odeur, que Jésus-Christ devait naître et mourir, mais ils n'ont point répandu alors cette odeur, parce qu'ils n'ont pas montré dans la chair celui qu'ils pressentaient en esprit devoir en être revêtu un jour. Ils n'ont pas répandu leur odeur, ni divulgué leur secret, ils ont attendu qu'il se révélât dans son temps. En effet, qui aurait pu comprendre la sagesse cachée alors dans ce mystère, avant qu'elle eût pris un corps? Voilà comment il se fait que les vignes n'ont point alors répandu leur odeur. Elles en ont répandu plus tard, lorsque, dans la suite des générations, elles ont donné au monde Jésus-Christ, né d'elles selon la chair, par le moyen d'une Vierge mère. Ce fut alors, dis-je. que ces vignes spirituelles répandaient leur odeur, ce fut alors que la bonté et la clémence de notre Sauveur se montrèrent aux hommes (Tit. III, 4), et que le monde commença à jouir de la présence de celui que peu de personnes avaient pressenti lorsqu'il était, absent. Ce saint homme, par exemple, qui, en touchant Jacob, sentait Jésus-Christ et s'écriait : " Voici l'odeur de mon fils, semblable à celle d'un champ plein de fleurs que le Seigneur a béni (Gen. XXVII, 27) ; " en s'exprimant ainsi, gardait ses délices pour lui, et ne les communiquait à personne. " Mais lorsque la plénitude du temps est arrivée, auquel Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme, né sous la loi, afin qu'il rachetât ceux qui étaient sous la loi (Gal. IV, 4) ; " c'est alors que cette odeur qui était en lui, se répandit de toutes parts, en sorte que l'église, la sentant des extrémités de la terre, s'écriait : " Votre nom est une huile répandue (Cant. I, 2), " et les jeunes filles courront dans l'odeur de cette huile parfumée. Voilà comment cette huile a répandu une odeur agréable, ainsi que toutes les autres vignes de ce temps-là, qui étaient pleines de la même odeur de vie : et pourquoi ne l'auraient-elles pas répandue, puisque Jésus-Christ est sorti d'elles, selon la chair 2 Les vignes ont donc répandu une bonne odeur, soit que les âmes fidèles répandent d'elles partout une opinion avantageuse, ou que les oracles et les révélations des patriarches aient été rendus publics au monde, et que leur odeur se soit répandue par toute la terre, suivant cette parole de l'Apôtre: " Sans doute ce mystère de la bonté de Dieu est grand puisqu'il a été manifesté par la chair, justifié par l'esprit, découvert aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde et reçu avec applaudissement (Tim. III, 16). "

9. Mais ce figuier et ces vignes n'ont-ils rien qui puisse servir à notre édification ? Je crois que ce passage se peut aussi expliquer moralement, puisque, par la grâce de Jésus-Christ qui est en nous, nous avons aussi des figuiers et des vignes. Les figuiers sont ceux dont les moeurs sont douces et paisibles, et les vignes, ceux qui ont l'esprit plus fervent. Quiconque parmi nous, conserve l'union et la paix de la société, qui nous lie ensemble, et non-seulement vit parmi les frères,, sans donner aucun sujet de plainte à personne, mais de plus se prodigue avec douceur à tout le monde, dans les devoirs de la charité, pourquoi ne serait-il point représenté par le figuier ? Il faut néanmoins qu'il ait poussé auparavant ses boutons à figues, je veux dire la crainte du jugement de Dieu que l'amour parfait chasse dehors, et l'amertume de ses péchés, qui aide nécessairement à la véritable confession, à l'infusion de la grâce, et à la fréquente effusion des larmes ; et qu'il soit délivré de toutes les autres choses pareilles qui, comme des figues en boutons, précèdent, la douceur des vrais fruits, et que vous pouvez fort bien connaître par vous-mêmes.

10. Mais, pour ajouter encore une autre pensée qui me vient sur ce sujet, considérez si on ne pourrait point aussi mettre au nombre de ces fausses figues, la science, la prophétie, le don des langues, et autres dons pareils. Car ces choses doivent passer, et céder la place à d'autres meilleures, selon ce mot de l'Apôtre : " La science sera détruite, les prophéties n'auront plus de lieu, et le don des langues cessera (I Cor. XIII, 8). " L'intelligence exclura mémé la foi, et la claire vision ne peut manquer de succéder à l'espérance. Car on n'espère pas voir ce qu'on voit déjà: il n'y a que la charité qui demeure toujours, mais celle seulement par laquelle nous aimons Dieu de tout notre coeur, de toute notre âme et de toutes nos forces. C'est pourquoi je ne la mettrai point au nombre des fausses figues, et je ne veux pas même la comparer au figuier, mais aux vignes. Ceux qui sont des vignes sont plus sévères qu'indulgents ; parce qu'ils agissent avec un esprit plein d'ardeur, ils sont zélés pour la discipline, ils reprennent fortement les vices, et peuvent dire avec le Prophète : " N'êtes-vous pas témoin, Seigneur, que je hais ceux qui vous haïssent, et que je suis animé de zèle contre vos ennemis (Psal. CXXXVIII, 31) ? " Et : " Le zèle de votre maison me dévore (Psal. LXVIII, 10). " Les premiers me semblent se distinguer par l'amour du prochain, et les seconds par l'amour de Dieu. Mais arrêtons-nous sous cette vigne, et sous ce figuier où l'amour de Dieu et celui du prochain répandent une ombre favorable, je possède ces deux amours lorsque je vous aime, mon doua Jésus, vous qui êtes mon prochain par excellence parce que vous êtes homme, et que vous avez usé de miséricorde envers moi, mais vous ne laissez pas d'être un souverain, élevé au dessus de toutes choses et béni dans tous les siècles.

Ainsi soit-il.

SERMON

LXI. Comment l'église trouve les richesses de la miséricorde divine dans les trous des plaies de Jésus-Christ. Force que les martyrs ont puisée dans Jésus-Christ.

1. " Levez-vous (a) ma bien-aimée, mon épouse, et venez ( Cant. II, 14). " L'époux témoigne l'excès de son amour, par cette répétition de paroles, invitant de nouveau sa bien-aimée à travailler aux vignes:

Car je vous ai déjà dit que les vignes sont les âmes, et il est inutile de m'arrêter davantage sur cette pensée.

Passons donc à ce qui suit. S'il m'en souvient bien, il ne l'a point encore nommée clairement épouse dans cet ouvrage, si ce n'est à cette heure qu'il la mène aux vignes, et qu'elle approche du vin de la charité. Et lorsqu'elle y sera arrivée, et devenue parfaite, il fera un mariage spirituel avec elle, et ils seront deux, non en une même chair, mais en un même esprit, suivant cette parole de l'Apôtre : " Celui qui est étroitement uni à Dieu, ne fait qu'un même esprit avec lui (I Cor. VI, 17). "

2, Voyons ce qui suit : " Ma colombe est dans les trous de la pierre, elle est dans les creux de la muraille ; montrez-moi votre visage, que votre voix résonne à mes oreilles (Cant. II, 14). " Il aime et il continue à dire des choses amoureuses. Il l'appelle de nouveau sa colombe, il dit qu'elle est à lui, et qu'elle lui appartient en propre. Ce n’est plus elle qui lui demande instamment de se montrer à elle, et de lui parler, c'est lui qui au contraire, à présent, la prie de lui accorder cette grâce. Il agit comme un époux, mais comme un époux plein de pudeur, il rougit d'être vu de tout le monde, il veut jouir de ses délices dans un lieu écarté, dans des trous de la pierre, dans les creux de la muraille. Imaginez-vous donc, que l'Epoux parle ainsi à l'Epouse : Ne craignez point, ma bien-aimée, que le travail des vignes, auquel je vous exhorte, empêche ou interrompe nos amours. Ce travail pourra servir à ce que nous souhaitons également tous deux. Les vignes ne vont pas sans quelques vieilles murailles qui offrent une retraite agréable aux âmes pudiques. Voilà le sens, ou plutôt le jeu de la lettre. Et pourquoi ne l'appellerais-je pas un jeu, puisqu'il n'y a rien de sérieux dans cette explication littérale? Ce qui en parait au dehors ne mérite pas seulement d'être entendu, si le Saint-Esprit aide au dedans la faiblesse de notre intelligence. Ne nous arrêtons donc pas au dehors, de peur, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'il ne semble que nous voulions parler d'amours impurs et déshonnêtes. Apportez des oreilles chastes à ce discours d'amour ; et lorsque vous pensez à ces deux amants, ne vous représentez pas un homme et une femme, mais le Verbe et l'âme, ou bien Jésus-Christ et l'église, qui est la même chose, si ce n'est que ce a Dans la Vulgate il y a ici : " Hâtez vous; " Mais ces mots manquent dans les manuscrits et dans les premières éditions des oeuvres de saint Bernard.

nom d'église ne marque pas une âme seule, mais l'unité ou plutôt l'union de plusieurs âmes. Et ne croyez pas non plus que les trous de la pierre ou les creux de la muraille soient des cachettes pour les gens qui font du mal ensemble, rejetez de votre esprit tout soupçon de choses si ténébreuses.

3. Quelqu'un a entendu par les trous de la pierre, les plaies de Jésus-Christ, et avec grande raison. Car Jésus-Christ est la pierre mystique. Ces trous sont excellents puisqu'ils, établissent la foi de la résurrection et la divinité de Jésus-Christ. " Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu (Joan.

X, 28), " disait un apôtre. D'où cet oracle est-il sorti, sinon des trous de la pierre? C'est là que le passereau a trouvé une retraite, et la tourterelle un nid pour mettre ses petits (Psal. LXXXIII, 3). C'est là que la colombe se met en sûreté, et regarde sans crainte l'oiseau de proie qui vole à l'entour. Et voilà pourquoi il dit, " ma colombe est dans les trous de la pierre (Psal. XXVI, 6), et la colombe reprend, il m'a fait monter dans la pierre (Psal. XXXIX, 3). Et encore, il a établi mes pieds sur la pierre (Matth. VII, 24). " Un homme sage bâtit sa maison sur la pierre, parce que là il ne craint ni la violence des vents, ni les inondations. Quels avantages ne se trouvent point dans la pierre ? C'est sur la pierre que je suis élevé, dans la pierre que je suis en sûreté, et dans la pierre que je demeure ferme. J'y suis à couvert contre l'ennemi, j'y suis en sûreté contre toute sorte d'accidents, et cela, parce que je, suis élevé au dessus de la terre. Car tout ce qui est terrestre est incertain et sujet à périr, que notre vie soit dans les cieux, et nous ne craindrons ni de tomber ni d'être ébranlés. C'est dans les cieux qu'est la pierre, et c'est en elle que se trouvent la fermeté et la sécurité. La pierre est le refuge des hérissons (Psal. CIII, 48). Et, en effet, où notre faiblesse peut-elle trouver un repos ferme et assuré, sinon dans les plaies du Sauveur? Je demeure là avec d'autant plus de confiance, qu'il est plus puissant pour me sauver. Le monde frémit, le corps m'accable, le diable me tend des piéges, et cependant je ne tombe point, parce que je suis établi sur la pierre ferme. J'ai commis une grande faute, ma conscience en est troublée, mais je ne rue désespère point, parce que je me souviens des plaies de mon Seigneur. Car il a été percé de blessures pour nos péchés (Isa. XXXIII, 5).

Qu'y a-t-il de si mortel, qui ne soit guéri par la mort de Jésus? Lors donc que je pense à un remède si efficace, nulle maladie quelque maligne qu'elle soit, ne me saurait épouvanter.

4. Par où l'on voit clairement que celui qui disait : " Mon péché est trop grand pour mériter que Dieu me le pardonne se trompait étrangement (Gen. IV, 13), " à moins qu'on ne dise qu'il n'était pas des membres de Jésus-Christ, que les mérites de Jésus-Christ ne lui appartenaient pas (a) qu'il ne pouvait les regarder comme son bien, ni s'attribuer a Telle est la leçon constante des plus anciennes éditions. Horstius a donc eu tort de lire: " parce qu'il était un membre coupable de ce chef; " Picard avait lu : " parce qu'il était un membre de ce vrai chef. " La leçon que nous préférons est naturelle et facile, si on comprend bien le mot a membre, . et si on supplée ces mots: " Il regarde, comme sien ce qui appartient à sep chef. "

les mérites de son chef ainsi qu'un membre peut. réclamer comme sien ce qui est à son chef. Mais pour moi, ce que je ne trouve pas en moi, je le prends avec confiance dans les entrailles du Sauveur, parce qu'elles sont toutes pleines d'amour et qu'il y a assez d'ouvertures dans son corps sacré, par où elles peuvent se répandre. Ils ont percé de clous ses mains et ses pieds, et son côté d'une lance; et par ces ouvertures, je puis sucer le miel de la pierre, et goûter l'huile de ce dur caillou, c'est-à-dire goûter et voir combien le Seigneur est doux. Il formait en cet état des pensées de paix, et je n'en savais rien. Car qui connaît les desseins du Seigneur, ou qui a jamais eu part à ces conseils? Mais ces clous dont il a été percé, sont devenus pour moi comme des clefs, qui m'ont ouvert le trésor de ses secrets et fait voir la volonté du Seigneur. Et pourquoi ne la verrais-je pas au travers de ses plaies? Ses clous et ses blessures crient hautement que Dieu est vraiment en Jésus-Christ et qu'il y réconcilie le monde avec lui-même. Ce fer a traversé son âme et touché son coeur, afin qu'il sût compatir à mes infirmités. Le secret de son coeur se voit par les ouvertures de son corps, on voit le grand mystère de sa bonté infinie, les entrailles de la miséricorde de notre Dieu par laquelle ce soleil levant nous est venu visiter du ciel. Pourquoi ses entrailles ne se verraient-elles pas par ses plaies? Car, comment, Seigneur, pouviez-vous faire éclater davantage l'excès de votre bonté et de votre miséricorde, que par ces blessures cruelles que vous avez souffertes pour nous? Personne ne peut donner de plus grandes preuves de sa charité, que d'exposer sa vie pour ceux qui sont destinés et condamnés à la mort.

5. La miséricorde du

Seigneur est donc la matière de mes mérites. J'en aurai toujours tant qu'il daignera avoir de la compassion pour moi. Et ils seront abondants si les miséricordes sont abondantes. Je me sens coupable de plusieurs péchés, il est vrai, mais la grâce a surabondé où le péché abondait auparavant (Rom. V, 20). Si les miséricordes du Seigneur sont éternelles pour moi, je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur. (Psal. CII, 27 et Psal. CXXXVIII, 1). Sera-ce ma propre justice que je célébrerai ? Non, Seigneur, je ms; souviendrai de votre seule justice. Car la vôtre est aussi la mienne, parce que vous êtes devenu vous-même ma propre justice. Dois-je craindre qu'une seule ne suffise pas pour deux ? Ce n'est pas ce manteau dont parle le Prophète, qui est si court que deux ne s'en peuvent couvrir (Psal. 16). Votre justice est la justice éternelle (Psa. XXVIII, 20). Qu'y a-t-il de plus long que l'éternité ? Votre justice donc qui est éternelle et si étendue nous couvrira tous deux amplement. En moi elle couvrira la multitude de mes péchés, mais couvrira-t-elle en vous, Seigneur, des trésors de clémence, des richesses de bonté? Ce sont ces richesses qui sont cachées pour moi dans le trou de la pierre. Que la douceur qu'elles enferment est grande et excessive ! Elles sont cachées à la vérité, mais c'est pour ceux qui périssent ; car pourquoi donner le saint aux chiens, ou les perles aux pourceaux ? Mais Dieu nous les a révélées par son Saint-Esprit.

Il nous a fait entrer dans son sanctuaire parles portes de ses plaies. Quelle source de douceur n'y trouve-t-on point, qu'elle plénitude de grâces, quelle abondance de vertus.

6. J’entrerai dans ces celliers si riche et si abondants, et, selon le conseil du Prophète, je laisserai les villes et habiterai dans la pierre (Jer. XXVIII, 25), je ferai comme la colombe qui fait son nid à l'entrée des trous de la pierre afin qu'étant mis avec Moïse dans les trous de la pierre (Exod. XLVIII, 2), je mérite au moins de voir lé Seigneur par derrière, lorsqu'il viendra à passer. Car qui pourra voir sa face, lorsqu'il se tiendra debout, c'est-à-dire lorsqu'il paraîtra dans la splendeur de sa beauté immuable, sinon celui qui a déjà mérité d'être introduit dans le saint des saints? Néanmoins ce n'est point une chose vile et méprisable que de le voir par derrière. Qu'Hérode le méprise s'il veut, pour moi, je le méprise d'autant moins qu'il lui a paru plus méprisable. Il y a même quelque plaisir à le voir de cette sorte ; qui sait s'il ne se retournera point vers nous, s'il ne nous pardonnera point nos péchés, et s'il ne laissera point sa bénédiction après lui ? Un temps viendra où il nous montrera sa face, et nous serons sauvés. Mais en attendant, qu'il nous prévienne par la douceur de ses bénédictions, je dis de celle qu'il a coutume de laisser après lui, qu'il nous montre seulement maintenant sa bonté, comme par derrière, et qu'il réserve pour une autre fois de nous faire voir sa face dans tout l'éclat de sa gloire. Il est extrêmement élevé dans son royaume, mais il est doux sur la croix. Qu'il commence par cette dernière vision, il achèvera un jour par l'autre. " Vous me comblerez de joie, dit le Prophète, par la vue de votre visage (Psal. XV, 10). " L'une et l'autre de ces deux visions sont salutaires, l'une et l'autre sont très-douces, mais la première est sublime, et la seconde est humble; celle-là est accompagnée de splendeur, et celle-ci de pâleur.

7. Car, comme dit le Prophète,

" son dos a la pâleur de l'or (Psal. LXVII, 14). " Comment ne pâlirait-il pas à la mort? Mais l'or, tout pâle qu'il est, vaut mieux que le clinquant qui brille, et ce qui semble folie en Dieu, est plus sage que toute la sagesse des hommes. L'or c'est le Verbe, l'or c'est la sagesse. Cet or s'est décoloré lui-même, en cachant la forme de Dieu, pour ne faire paraître que la forme d'esclave. Il a aussi décoloré l'église, puisqu'elle dit : " Ne prenez pas garde si je suis noire, car c'est le soleil qui m'a décolorée (Cant. I, 5). " Son dos a donc aussi la pâleur de l'or, parce qu'elle n'a point rougi de la noirceur de la croix, qu'elle n'a point eu d'horreur des brûlures de la passion, qu'elle n'a point fui les marques livides des blessures. Elle y prend même maintenant de la complaisance, et elle souhaite que la fin soit semblable à ses commencements. Enfin, c'est ce qui fait que l'époux lui dit : " Ma colombe est dans les trous de la pierre, " parce qu'elle met toute sa dévotion à s'occuper sans cesse dans le souvenir des plaies de Jésus-Christ, à s'y arrêter et à y demeurer par une méditation continuelle. C'est ce qui lui fait souffrir le martyre avec tant de courage; c'est ce qui lui donne tant de confiance dans le Très-Haut. Le martyr n'a point à craindre de lever un visage défait et livide, avec celui dont les meurtrissures et les plaies l'ont guéri, et de représenter par la pâleur de l'or, la mort de son maître:

Pourquoi le craindrait-il, puisque le Seigneur l'y invite même en lui disant . " Montrez-moi votre face (Cant II, 14) ? " Pourquoi? Je pense que ce n'est pas tant parce qu'il veut la voir, que parce qu'il désire lui-même être vu d'elle. Car qu'est-ce qu'il ne voit pas? Il n'a point besoin qu'une personne se montre à lui pour la voir, puisqu'il voit toutes choses, même celles qui sont cachées. Il veut donc être vu. Ce chef plein de bonté veut que son brave soldat jette les yeux sur ses plaies, afin que cela serve à l'encourager, et que, par son exemple, il devienne plus fort pour supporter les tourments.

8. Car tandis qu'il regarde ses blessures, il ne sentira pas les siennes. Tout martyr demeure intrépide, ravi de joie et triomphant en lui-même, pendant que son corps est tout déchiré de coups; et quand le fer lui ouvre les flancs, il regarde couler son sang sacré, non-seulement avec confiance, mais même avec allégresse. Où est donc alors son âme ? Elle est en lieu de sûreté, elle est dans la pierre, elle est dans les entrailles de Jésus, où elle entre par la porte de. ses plaies. Si elle était dans ses propres entrailles, certainement elle sentirait le fer qui les déchire, elle ne pourrait supporter la douleur, elle succomberait et renierait son Sauveur. Mais habitant dans la pierre, quelle merveille qu'elle en prenne la dureté ?Quelle merveille qu'étant bannie du corps, elle n'éprouve aucune sensation corporelle ? Ce n'est pas en effet de l'insensibilité, mais de l'amour. Elle ne perd pas le sentiment, elle se l’assujettit, elle n'est pas exempte de douleur, mais elle la surmonte, elle la méprise; c'est donc de la pierre que vient le courage des martyrs, c'est ce qui les rend puissants, pour boire le calice du Seigneur. Et que ce calice dont le vin enivre est beau (Psal. XXII, 5) ! Il est, dis-je, excellent et agréable, et ne l'est pas moins au général qui regarde, qu'au soldat qui triomphe; car notre courage fait la joie du Seigneur. Et comment ne se réjouirait-il point à la suite d'une confession généreuse, puisqu'il la désire avec tant d'empressement ? " Que votre voix, dit-il, retentisse à mes oreilles (Cant. II, 4). " Aussi ne tardera-t-il point à rendre la récompense qu'il a promise; car il s'empressera de reconnaître devant son Père, celui qui l'aura confessé devant les hommes (Matt. X, 32). Coupons court à ce discours, car nous ne saurions le finir aujourd'hui, et il serait excessivement long, si nous voulions achever tout ce qui nous reste à dire sur le verset que nous avons commencé à vous expliquer. Réservons donc le reste pour une autre fois, afin que l'époux de l'église Notre-Seigneur Jésus-Christ, ait sujet de se réjouir et de ce que nous disons, et de la manière dont nous le disons, lui qui étant Dieu et élevé par dessus tout, est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON

LXII. Qu'est-ce pour une âme fidèle que demeurer dans les trous de la pierre et de se trouver dans les fentes des murailles. Il vaut mieux chercher la volonté de Dieu, que sonder sa gloire et sa majesté. Pureté du coeur qu'il faut avoir pour prêcher la vérité.

1. " Ma Colombe est dans les trous de la pierre, et dans les creux de la muraille (Cant. II , 13). " Ce n'est pas seulement dans les trous de la pierre que la colombe trouve un refuge assuré, c'est aussi dans les ouvertures de la muraille : Si nous prenons cette muraille, non pour des monceaux de pierre, mais pour l'assemblée des saints, voyons s'il n'entend point par ses ouvertures, les places qu'ont laissées vides les anges qui sont tombés du ciel par leur orgueil, et qui seront remplies par les hommes comme des ruines qui doivent être rebâties de pierres vivantes. Ce qui faisait dire à l'apôtre saint Pierre : " Vous approchant de la pierre vivante, soyez vous-mêmes des pierres vivantes, employées à des édifices spirituels (I Pet. II). " Je crois aussi qu'on peut dire avec quelque raison, que les anges qui vous gardent sont comme des murailles dans la vigne du Seigneur, je veux dire dans l'assemblée des prédestinés, puisque saint Paul dit: " Tous ces esprits bienheureux ne sont-ils pas les ministres de Dieu, envoyés pour servir ceux qui sont destinés à l'héritage des élus (Heb. I, 14) ?" Et le Prophète:

"L'ange du Seigneur veillera à l'entour de ceux qui le craignent (Psal. XXXIII, 8). " Si cette explication vous agrée, le sens sera, que deux choses consolent l'église dans le temps et, dans le lieu de son pèlerinage. Pour le passé, la mémoire de la passion de Jésus-Christ, et pour l'avenir, la pensée et l'espérance qu'elle sera reçue dans la société des saints. Elle regarde ces deux choses avec un plaisir qui ne la rassasie jamais, l'un et l'autre objet lui semblent infiniment doux, l'un et l'autre lui serviront de refuge et de consolation contre les afflictions et les douleurs, parce qu'elle ne tonnait pas seulement ce qu'elle doit espérer, mais encore de qui elle le doit espérer. Son attente est pleine de joie et de certitude, parce qu'elle est fondée sur la mort de Jésus-Christ. Pourquoi s'étonnerait-elle de la grandeur de la récompense, quand elle sait quel est le prix de sa rançon ? Qu'elle a de bonheur à considérer en esprit ces ouvertures saintes par lesquelles a coulé le sang sacré de son Sauveur ! Qu'elle a de satisfaction à repasser sans cesse en elle-même ces creux de la muraille, ces retraites et ces demeures, qui sont si différentes, et si nombreuses dans la maison du Père, et dans lesquelles il doit placer ses enfants selon la diversité de leurs mérites ! Et parce que maintenant elle ne peut pas encore y entrer en effet, elle y entre de la manière qu'il est possible, en esprit et par un continuel souvenir. Le temps arrivera un jour où elle relèvera ces ruines, habitera de corps et d'esprit dans ces ouvertures, et remplira par la multitude de ses enfants les places que les anciens habitants du ciel ont laissées vides, et alors on ne verra plus de trous dans ce mur céleste, il sera entier et parfait.

2. Ou, si vous l'aimez mieux, nous dirons que les âmes pieuses et zélées ne trouvent pas ces trous, mais les font. Comment cela, me direz-vous ? Par la force de leur pensée et de leurs désirs. Car cette muraille céleste cède aux désirs ardents de l'âme, comme des pierres molles cèdent au ciseau qui les taille ; elle cède à une contemplation pure, elle cède à une oraison fréquente.

Car la prière du juste pénètre les cieux (Eccl. XXXV, 21). Ce n'est pas quelle fende les plaines de cet air matériel comme fait un oiseau avec ses ailes, ou qu'elle traverse, comme avec une épée, le haut du firmament. Il y a des cieux qui sont saints vivants et raisonnables, qui racontent la gloire de Dieu, qui daignent favorablement s'abaisser jusqu'à nous, lorsque nous les en prions, et qui, se laissant toucher par nos voeux, veulent, bien nous réunir comme dans leur sein, toutes les fois que nous y frappons à leur porte avec une intention droite et pure. Car on ouvre à celui qui frappe. Il est donc permis à chacun de nous, même durant le temps de cette vie mortelle, de se creuser des trous en telle partie qu'il lui plaira de cette muraille céleste, de visiter les patriarches et de saluer les prophètes, de se mêler aux collège des apôtres, de s'introduire dans le choeur des martyrs .On peut même, si on en. a dévotion, parcourir avec allégresse les demeures des bienheureuses vertus, depuis le moindre des anges jusqu'au plus grand des Chérubins et des Séraphins. Et si quelqu'un frappe avec persévérance jusqu'à la porte de ceux dans la compagnie desquels il se plaira davantage, comme l'esprit de Dieu souffle où il veut, ils lui ouvriront aussitôt, et, se faisant comme une ouverture dans ces montagnes, ou plutôt dans ces esprits célestes, qui se laisseront fléchir à ses prières, il reposera un peu parmi eux. La voix et le visage de quiconque agit de la sorte, sont toujours agréables à Dieu; le visage à cause de sa pureté, la voix à cause des louanges qu'il lui donne. Car il voit d'au oeil favorable ceux qui confessent son nom et qui ont l'âme belle (Psal. XCV, 6). C'est pourquoi il dit à celui qui se montre tel : " Montrez-moi votre. visage, que votre voix retentisse à mes oreilles (Cant. II, 14). " La voix est l'admiration de l'âme en contemplation; c'est l'action de grâces. Dieu se plaît extrêmement dans les creux de cette muraille, d'où sort une voix d'action de grâces, une voix d'admiration et de louanges.

3. Heureuse l'âme qui a soin de se creuser souvent des retraites dans cette muraille; mais plus encore celle qui s'en creuse dans la pierre. On peut aussi s'en creuser dans la pierre, mais il faut pour cela une pureté bien plus grande, une application bien plus forte, et une sainteté bien plus éminente. (a) Mais qui possède tant de sublimes qualités !

a Dans plusieurs manuscrits, le mot " sainteté " manque : Toutefois il se trouve dans toutes les éditions même dans les plus anciennes.

C'est celui qui a dit: " Le Verbe était dès le commencement, et le Verbe était en Dieu. Ainsi des le commencement le Verbe était en Dieu (Joan. I, 1). " Ne vous semble-t-il pas qu'il s'est comme abîmé dans le sein du Verbe, et qu'il a puisé dans le plus profond de son coeur comme la moëlle sacrée de la sagesse ? Que dirai-je de celui qui tenait parmi les saints des discours si élevés et si pleins de sagesse, mais d'une sagesse si mystérieuse que nul des princes du monde n'a connue (I Cor. II, 6)? Aussi l'était-il allé chercher jusque dans le troisième ciel, après avoir percé les deux premiers par une pieuse et sainte curiosité. Et il ne nous l'a pas cachée, au contraire il a tâché de nous la découvrir le plus fidèlement et le plus clairement qu'il a pû. Il a ouï des paroles ineffables qu'il ne lui a pas été permis de divulguer aux hommes (II Cor. XII, 4), et dont il s'entretenait. seulement avec Dieu. Représentez-vous donc Dieu consolant ainsi la charité de saint Paul de la peine qu'elle ressent de ne pouvoir leur en faire part, et lui dire: Pourquoi vous tourmentez-vous de ce que les hommes ne sont pas capables d'entendre les choses que vous. avez comprises? " Que votre voix résonne à mes oreilles. " C'est-à-dire, s'il ne vous est pas permis de révéler aux mortels ce que vous pensez, consolez-vous au moins que votre voix soit admise à charmer les oreilles d'un Dieu. Voyez-vous comme cette âme sainte s'abaisse quelquefois à cause de la charité qu'elle a pour nous, et s'élève d'autres fois extraordinairement lorsqu'elle parle avec Dieu ? Voyez aussi si David n'est point lui-même cet homme sûr au sujet duquel il dit à Dieu comme s'il parlait d'un autre : " La pensée de l'homme vous louera, et les restes de sa pensée s'occuperont à célébrer des fêtes en votre honneur (Psal. LXXIII, 11). " Tout ce que le Prophète pouvait faire paraître de ses pensées par ses paroles ou par son exemple, il l'employait donc à rendre à Dieu des louanges publiques parmi les hommes, et ce qui en restait il le gardait pour lui et pour Dieu, et ils en faisaient ensemble des fêtes et des réjouissances particulières. C'est donc ce qu'il veut nous faire entendre par ce verset que je viens de citer, que de tout ce qu'il pouvait tirer du secret de la sagesse divine, par une recherche très-exacte et très-ardente, il en faisait part aux hommes du mieux qu'il lui était possible, par les instructions et les enseignements qu'il leur donnait; et que pour le reste, qui était au dessus de leur portée, il l'employait en particulier à chanter des hymnes de louanges à Dieu. Vous voyez par là qu'il ne se perd rien de la sainte contemplation, puisque ce qui ne peut servir à l'édification des peuples, sert à composer en l'honneur de Dieu des cantiques de louanges qui lui sont très agréables.

4. D'où il paraît clairement qu'il y a deux sortes de contemplations, l'une de l'état, du bonheur, de la gloire de la cité céleste, à laquelle est occupé ce grand nombre de citoyens du ciel, soit qu'ils agissent ou qu'ils se reposent. L'autre, de la majesté, de l'éternité et de la divinité du Roi de cette ville sainte. La première se fait dans la muraille, et la seconde dans la pierre. Mais plus il est difficile de creuser la pierre, plus ce qu'on en tire est agréable et savoureux. N'appréhendez point en ce cas la menace que l'écriture fait à ceux qui veulent sonder la majesté du Très-Haut (Prov. XXV, 27) ; apportez seulement un oeil pur et simple, et vous ne serez point accablé sous le poids de la gloire, au contraire vous serez admis à la pénétrer, à moins que vous ne cherchiez la vôtre plutôt que celle de Dieu. Car alors ce serait plutôt votre gloire qui vous accablerait , que celle de Dieu, car, penché vers la vôtre, vous ne pouvez pas lever vers la sienne votre tête appesantie par la cupidité. Mais si nous nous en dépouillons; nous pourrons avec assurance sonder la pierre, dans laquelle sont cachés des trésors de sagesse et de science. Si vous en doutez encore, écoutez la pierre même vous dire : a Ceux qui travaillent sur moi, ne pécheront point (Eccl. XXIV, 30). Qui me donnera des ailes de colombe pour m'envoler et me reposer (Psal. LIV, 7) ?" L'homme simple et pacifique trouve du repos, où le fourbe, le vain, et l'ambitieux, ne trouvent que de l'accablement. L'église est une colombe, c'est pourquoi elle se repose. Elle est une colombe, parce qu'elle est innocente, et qu'elle gémit. Elle est, dis-je, une colombe parce qu'elle reçoit avec douceur le Verbe qui vient en elle. Et elle se repose dans le Verbe, c'est-à-dire, dans la pierre, car la pierre c'est le Verbe. L'église donc demeure dans les trous de la pierre, d’où elle voit la gloire de son époux, et néanmoins elle n'en est pas accablée, parce qu'elle ne l'usurpe pas. Elle n'est pas accablée, parce qu'elle ne sonde pas la majesté de Dieu, mais sa volonté. Il est vrai qu'elle ose bien quelquefois contempler sa majesté, mais c'est pour l'admirer, non pour la sonder, si quelquefois il lui arrive d'être ravie cri elle par extase, c'est que le doigt de Dieu est là qui daigne élever l'homme par sa bonté, ce n'est pas l'effet de la témérité de l'homme qui s'élève avec insolence jusque dans le sein de Dieu. Et quand l'Apôtre dit qu'il a été ravi, comme pour excuser sa hardiesse; quel est le téméraire qui oserait entreprendre par ses seules forces de monter jusqu'au sanctuaire terrible de cette haute majesté, et pénétrer dans ses mystères si redoutables,? Je crois donc que ceux qui sondent la majesté de Dieu, sont proprement ceux qui se précipitent sans aucune retenue dans le secret de sa grandeur, non pas ceux qu'il daigne lui-même y faire entrer par un ravissement d'extase. Aussi n'y a-t-il que les premiers qui soient accablés de sa gloire.

5. II est donc très-dangereux de sonder la majesté de Dieu, mais sonder sa volonté, c'est une chose aussi sùre que louable. En effet, pourquoi n'emploierais-je pas tout mon soin, à découvrir la volonté de celui à qui je dois obéir en tout? C'est une gloire bien agréable, que celle qui ne procède que de la contemplation de sa douceur, de la vue des richesses de sa bonté et de sa miséricorde.

C'est cette gloire que nous avons vue, cette gloire du Fils unique du Père (Joan. I, 14), car toute la gloire qui a paru de cette façon, est l'effet d'une bienveillance toute paternelle. Cette gloire ne m'accablera point, quand je m'appliquerais de toutes mes forces à la contempler, au contraire, elle s'imprimera plutôt en moi. Car, lorsque nous voyons Dieu à découvert, nous sommes transformés, comme dit l'Apôtre, en une même image avec lui, et passons de clarté en clarté, comme conduits par l'esprit du Seigneur (II Cor. III, 18). Nous sommes transformés en lui, lorsque nous lui devenons conformes. Or, à Dieu ne plaise que l'homme présume lui être conforme par la gloire de la majesté, plutôt que par un assujettissement parfait à sa volonté. Ma gloire, c'est de pouvoir entendre de moi cette parole : J'ai trouvé un homme selon mon coeur. Le cœur de l'époux est le cœur de son Père. Or, quel est le cœur de ce dernier : " Soyez, dit-il, miséricordieux comme l'est votre Père (Luc. VI, 36). " C'est cette forme-là, qu'il désire voir, lorqu'il dit à l'église : " Montrez-moi votre visage (Cant. XXI, 14). " C'est une forme de piété et de mansuétude. Elle la lève avec toute confiance, vers la pierre à qui elle est semblable. " Approchez-vous de lui, dit le Prophète, et vous serez éclairés, et votre visage ne recevra point de confusion. (Psal. XXXIII, 5). " Comment une âme humble serait-elle confondue par. celui qui est si humble, une âme sainte par le Dieu de sainteté; une âme modeste par la douceur même? La face si pure de l'épouse, sera-t-elle contraire à la pureté de la prière? Elle le sera si la vertu est contraire à la vertu, et la lumière, à la lumière.

6. Mais comme l'église ne se peut pas approcher encore tout entière pour percer la pierre, car il n'appartient pas à tous ses enfants de pénétrer les secrets de la volonté de Dieu, ou de comprendre par eux-mêmes, la profondeur de ses conseils, l'époux ne dit pas seulement qu'elle habite " dans les trous de la pierre, mais encore dans les ouvertures de la muraille. " Considérée dans ceux qui sont parfaits, et qui, par la pureté de leur conscience, et par la subtilité de leur intelligence, osent et peuvent sonder les secrets de la sagesse, elle habite dans les trous de la pierre. Considérée dans les autres, elle demeure dans les ouvertures de la muraille, c'est-à-dire ceux qui ne peuvent ou qui n'osent pas creuser par eux-mêmes dans la pierre, creusent dans la muraille, et se contentent de contempler en esprit la gloire des saints. S'il y en a qui ne puissent pas même arriver jusque là, elle leur propose Jésus-Christ, mais Jésus crucifié, afin que sans aucun travail de leur part, ils demeurent aussi dans les trous de la pierre qu'ils n'ont point creusée. Le Juif les a creusés, mais eux jouiront des travaux des infidèles, pour devenir fidèles. Ils n'ont point à craindre d'être rebutés puisqu'ils sont appelés à y entrer. " Entrez dans la pierre, dit Dieu à un de ses prophètes, cachez-vous dans une fosse creusée dans la terre, pour éviter la présence terrible du Seigneur et la gloire de sa majesté (Isa. II, 10). " L'âme qui est faible et paresseuse, et qui; selon le mot de l'évangile, ne peut fouiller la terre, et a honte de mendier son pain (Luc. XVI, 3), voit devant elle une fosse dans la terre pour se cacher, jusqu'à ce qu'elle devienne plus forte et plus avancée, et qu'elle puisse elle-même se creuser des trous dans la pierre, pour entrer dans ce qu'il y a de plus intérieur dans le Verbe, grâce à la vigueur et à la pureté de son esprit.

7. Si par cette fosse nous entendons celui qui dit : " Ils ont creusé mes mains et mes pieds (Psal. XXI, 18); " il ne faut point douter, que l'âme blessée qui y demeure, ne recouvre promptement la santé. Car qu'y a-t-il de plus efficace pour guérir les plaies de la conscience, et pour purifier l'entendement, que la méditation assidue des plaies de Jésus-Christ? Mais jusqu'à ce qu'elle soit parfaitement purifiée et guérie, je ne vois pas comment on lui peut attribuer ces paroles : " Montrez-moi votre visage, que votre voix résonne à mes oreilles (Cant.

II, 14). " Car, comment celle à qui on ordonne de se cacher, oserait-elle montrer son visage, ou élever la voix? " Cachez-vous, dit-il, dans une fosse (Isa. II, 10). " Pourquoi? parce qu'elle n'est plus belle, ni digne d'être vue. Et elle ne sera point digne d'être vue, tant qu'elle ne sera point capable de voir. Mais lorsque, par le séjour qu'elle fera dans cette fosse, elle aura tellement travaillé à la guérison de son oeil intérieur, qu'elle puisse aussi contempler la gloire de Dieu à découvert, pour lors elle dira avec confiance ce qu'elle a vu, elle sera agréable à son époux, par sa voix et par son visage. Le visage qui peut supporter les clartés du visage de Dieu, ne peut manquer de lui plaire. Car elle ne le pourrait pas, si elle n'était aussi toute claire et toute pure, et transformée dans l'image de la splendeur qu'elle contemple. Autrement, elle demeurerait tout éblouie, comme frappée par une lumière trop vive et trop éclatante. Aussi, lorsque pure, elle pourra regarder fixement la vérité dans toute sa pureté, l'époux désirera voir son visage, et par conséquent entendre sa voix.

8. En effet, il montre assez combien la prédication de la vérité lui est agréable, quand elle est jointe à la pureté du coeur, lorsqu'il ajoute " Car votre voix est douce (Cant. II, 14), " et que la voix ne lui plait point lorsque le visage lui déplait, il le témoigne assez par ce qu'il dit aussitôt : " Et votre visage est beau : " Qu'est-ce que la beauté du visage intérieur, si non sa pureté?

Elle lui a plu toute seule en plusieurs, sans la voix de la prédication: mais la voix de la prédication ne lui a jamais plu dans personne sans la pureté. La vérité ne se montre point aux impurs, la sagesse ne se confie point à eux. Comment donc pouvaient-ils parler de celle qu'ils n'ont point vue ? " Nous parlons, dit saint Jean, de ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu (Joan. III). " Allez donc rendre témoignage de ce que vous n'avez point vu, et parler de ce que vous ne savez pas. Me demandez-vous qui est celui que j'appelle impur ? C'est celui qui recherche les louanges des hommes, qui trafique. de l'évangile, qui prêche pour acquérir des richesses, qui regarde la piété comme un moyen de faire des profits, qui se met peu en peine de produire du fruit pourvu qu'on lui donne quelque chose. Ces personnes sont impures et ne peuvent voir la vérité, à cause de leur impureté, elles osent néanmoins en parler comme si elles l'avaient vue. Pourquoi tant vous hâter? Pourquoi ne point attendre la lumière ? Pourquoi entreprenez-vous des oeuvres de lumière avant que la lumière paraisse ? C'est en vain que vous vous levez avant le jour. Le jour, c'est la pureté, le jour, c'est la charité qui ne cherche point ses propres intérêts. Il faut qu'il commence par luire, si vous voulez marcher sans le toucher. La vérité ne peut être vue par un oeil superbe, il faut un oeil pur pour la contempler. La vérité ne refuse pas de se montrer à un coeur pur, elle veut donc bien qu'il parte d'elle. " Mais Dieu dit au pécheur, pourquoi prêchez-vous mes ordonnances, pourquoi votre bouche ose-t-elle annoncer ma loi (Psal. XLIX, 16) ? " Plusieurs négligeant la pureté, ont parlé avant d'avoir vu, mais ils sont tombés dans des erreurs grossières, parce qu'ils ne connaissaient pas les choses dont-ils parlaient, et qu'ils avançaient témérairement, ou ils se sont ménagé la honte et le mépris parce qu'ils se sont ingérés à instruire les autres, sans s'être instruits eux-mêmes.

Prions l'époux de l'église, Jésus-Christ Notre-Seigneur, de nous préserver toujours de ce double mal, lui qui étant Dieu est élevé au dessus de toutes choses et béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

OEUVRES COMPLèTES

DE

SAINT BERNARD

TRADUCTION PAR M. L'ABBé CHARPENTIER VIVèS, PARIS 1866

Source : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/

SERMONS DE SAINT BERNARD ABBé DE CLAIRVAUX SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

OEUVRES COMPLèTES DE SAINT BERNARD *

SERMON

LXIII. L'homme pieux et sage doit cultiver sa vigne, c'est-à-dire sa vie, son âme, sa conscience. Il y a deux sortes de renards, les flatteurs et les * détracteurs ; tentations des jeunes religieux. * SERMON LXIV. Tentations des religieux plus avancés. Leurs renards, c'est-à-dire, tentations le plus redoutables pour eux. Les hérétiques sont aussi des renards pour l'église; il faut les prendre. * NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE LXIV SERMON sur le Cantique n. 8. * LETTRE (a) D'EVERVIN PRéVOT DE STEINFELD, A SAINT BERNARD, ABBé, AU SUJET DES HéRéTIQUES DE SON TEMPS. * SERMON LXV. Hérétiques clandestins : saint Bernard signale leurs principes religieux, leur soin de cacher leurs mystères et leur scandaleux commerce avec les femmes. * NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON.. POUR LE LXVe SERMON SUR LE Cantique n. 3. * SERMON LXVI. Erreurs des hérétiques touchant le mariage, le baptême des enfants, le purgatoire, les prières pour les défunts, l'invocation des saints. * NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE LXVIe SERMON SUR LE Cantique, n. 8. * POUR LE MêME SERMON, N. 12. * SERMON LXVII. Mouvements et admirable effusion d'amour de l'épouse en retour de l’amour que lui témoigne le Christ son époux. * NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE LXVIIe SERMON SUR LE Cantique, n. 10. * SERMON

LXVIII. Comment l'époux qui est Jésus-Christ fait attention à l'épouse qui est l'église, et comment elle le paie de retour en cela. Soin particulier que Dieu prend de ses élus. Mérite et confiance de l'église. * SERMON

LXIX. Tout ce qui s'élève contre le service de Dieu est abaissé.

Venue et demeure du Père et du Verbe dans * l’âme diligente, d'où découle une certaine familiarité entre l’âme et Dieu. * SERMON LXX. Pourquoi l'Epoux est appelé bien-aimé. Les lis au milieu desquels il se promène sont la vérité, la mansuétude, la justice et les autres vertus. * SERMON

LXXI. Les lis sont les bonnes oeuvres, leur odeur est la bonne

* conscience et leur couleur la bonne réputation. Comment l'époux nous paît et se repaît en nous. De l'union de Dieu le Père avec le Fils, et de l’âme sainte avec Dieu. * SERMON

LXXII. Ce qu'il faut entendre par ces mots : le jour paraît et les ombres s'abaissent. Il y a différents jours selon les hommes. Les justes vivant dans la lumière jouissent d'un jour d'une parfaite clarté ; quant aux impies, comme ils sont plongés tout entiers dans des œuvres de ténèbres, ils n'ont qu'une nuit affreuse. * SERMON LXXIII. Comment le Christ doit venir au jugement dans la forme humaine, afin de sembler doux aux élus. Comment il est moindre que les anges et plus élevé qu'eux. * SERMON LXXIV. Visites du Verbe époux à l'âme sainte; combien elles sont secrètes. C'est ce que saint Bernard fait connaître à * ses auditeurs, pour leur édification, avec humilité et une sorte de pudeur. * SERMON LXXV. Il faut chercher l'époux dans le temps, de la manière et dans le lieu qu'il convient; c'est maintenant le temps favorable pendant lequel chacun de nous peut trouver le Seigneur pour soi et opérer son salut. * NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE LXXV, SERMON SUR LE Cantique n. 6. * SERMON LXXVI. Clarté de l'époux; c'est dans celle clarté qu'il est assis égal à son père; et à la droite de sa gloire. Les bons pasteurs doivent être attentifs, vigilants et discrets, en faisant paître les brebis qui leur sont confiées. * SERMON

LXXVIII. L'Epouse, c'est-à-dire l'église des élus, a été prédestinée de * Dieu avant tous les siècles, et prévenue de sa grâce pour le chercher et se convertir. * SERMON

LXXIX. De quel amour fort et indissoluble l'âme tient l'époux embrasé. Retour de l'époux, à la fin des siècles, vers la Synagogue des Juifs, pour la sauver. * SERMON LXXX. Dispute subtile sur l'image ou le Verbe de Dieu, et sur l'âme qui est faite à l'image de Dieu. Erreur de Gilbert, évêque de Poitiers. * SERMON LXXXI. Convenance et similitude du Verbe, sous le rapport de l'identité de son essence, de l'immortalité de sa vie et de la liberté de son arbitre. * SERMON LXXXII. Comment l’âme, tout en demeurant semblable à Dieu, perd néanmoins, par le péché, une parsie de sa ressemblance avec lui dans sa simplicité, son immortalité et sa liberté. * SERMON

LXXXIII. Comment l'âme, quelque chargée de vices qu'elle soit, peut encore, par un amour chaste et saint, recouvrer sa ressemblance avec l'époux, c'est-à-dire, avec le Christ. * SERMON

Tous les livres