Sermones in Cantica canticorum (page 21)

Bernard de Clairvaux · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — sermons sur le Cantique · 29 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LXXXIV. L’âme qui cherche Dieu est prévenue de lui, en quoi consiste cette recherche où elle a été prévenue de Dieu. * SERMON LXXXV. Il y a sept nécessités qui engagent l'âme à chercher le Verbe. Une fois qu'elle est reformée, elle s'approche pour le contempler et pour goûter la douceur de sa présence. * SERMON

LXIII. L'homme pieux et sage doit cultiver sa vigne, c'est-à-dire sa vie, son âme, sa conscience. Il y a deux sortes de renards, les flatteurs et les détracteurs ; tentations des jeunes religieux.

1. " Prenez-nous les petits renards qui ravagent les vignes, car notre vigne a fleuri (Cant. II, 15). " On voit que ce n'est pas inutilement qu'ils sont allés aux vignes, puisqu'ils y trouvent des renards, qui les ravagent. C'est là la suite de la lettre. Mais quel en est l'esprit? Avant toutes choses rejetons le sens littéral de ces paroles comme ridicule, absurde, et tout-à-fait indigne d'une Ecriture si sainte, et si authentique. Pour l'admettre il faudrait être assez dépourvu de sens et être assez sot pour s'imaginer y avoir trouvé le conseil de nous occuper des biens de la terre, à l'exemple des enfants du siècle, de garder et de défendre nos vignes contre les bêtes qui y causent des dégâts, de peur de perdre avec la récolte du vin cause de l'impureté, nos peines et nos dépenses. Certes ce serait bien perdre son temps, que de lire ce livre saint avec tant de soin et de respect, pour n'y apprendre qu'à garantir les vignes des renards, de peur de faire une dépense inutile en les cultivant, si nous étions ensuite négligents à les conserver. Vous n'êtes pas assez grossiers ni assez dénués de grâces spirituelles, pour entendre ces choses d'une manière aussi charnelle. Cherchons-en donc l'intelligence dans l'esprit. Nous y trouverons aussi, mais dans un sens très-raisonnable et plus digne de l'écriture, des vignes qui fleurissent, et des renards qui les gâtent ; et la peine que nous nous donnerons à les prendre ou à les chasser sera tout ensemble, plus honnête et plus utile. Doutez-vous qu'il faille veiller avec bien plus de soin, pour conserver des âmes, que pour garder des récoltes, pour les garantir des piéges du démon, que pour prendre des renards qui endommagent une vigne?

2. Mais il est temps que je vous apprenne quelles sont ces vignes et ces renards spirituels. C'est à vous, mes enfants, à appliquer, chacun à votre vigne, les choses que je dirai en général devoir être évitées.

Pour le sage, sa vigne c'est sa vie, c'est son âme, c'est sa conscience. Car le sage ne laissera rien en lui, d'inculte et de désert. Il n'en va pas de même de l'insensé, vous trouverez que chez lui tout est négligé, tout est en désordre, tout est en friche, tout est sale. L'insensé n'a point de vigne, comment y aurait-il une vigne, là où l'on ne voit rien de planté, rien de cultivé ? La vie de l'insensé est toute pleine d'épines et de chardons; et il aurait une vigne? Quand il en aurait eu une, il n'en a plus maintenant, ce n'est plus qu'une solitude. Où est le cep de la vertu? Où sont les grappes des bonnes couvres ? Où est le vin de la joie spirituelle ? " J'ai passé, dit le Sage, par le champ d'un paresseux, et parla vigne d'un insensé, et je les ai vus tout rempli de ronces, les bruyères en couvraient toute la surface, et la clôture en était tonte démolie (Prov.

XIV, 30). " Voyez-vous comme le Sage se moque de l'insensé, il a laissé périr les biens de la nature, et les dons de la grâce qu'il avait peut-être reçus dans le bain salutaire de la régénération, et qui étaient comme une vigne plantée de la main de Dieu, non de celle de l'homme ; après tout il ne peut y avoir de vigne, où il n'y a point de vie. Car j'estime que la vie du pécheur est plutôt une mort, qu'une véritable vie. En effet, comment la vie peut-elle s'accorder avec la stérilité ? Lorsqu'on voit un arbre sec et stérile, ne juge-t-on pas aussitôt qu'il est mort ? Les sarments sont morts aussi : " Il a fait mourir leurs vignes, par la grêle (Psal. LXXVII, 47), " dit un prophète, montrant que les vignes condamnées à une perpétuelle stérilité, sont privées de vie. Ainsi, le fou par cela même que sa vie est inutile, est mort, quoiqu'il semble vivant.

3. Il n'y a donc que le sage qui ait, ou plutôt qui soit une vigne, parce qu'il a la vie. C'est un arbre qui porte du fruit dans la maison du Seigneur, et partant c'est un arbre vivant. Car la Sagesse même qui fait l'homme sage est un arbre de vie pour ceux qui la possèdent. Comment celui qui la possède ne vivrait-il pas ? Il vit, et il vit de la foi. Car le sage est juste, et le juste, selon l'Apôtre, vit de la foi (Heb. X, 38). Et si l'âme du juste est le siège de la sagesse; comme elle l'est, en effet, il s'ensuit que celui qui est juste est sage. Soit donc que vous le nommiez juste ou sage, il ne vivra jamais sans vigne parce qu'il ne cessera jamais de vivre. Car la vigne et la vie sont en lui une même chose. Et la vigne du juste est bonne, ou plutôt le juste est uns bonne vigne puisque la vertu lui tient lieu de cep, ses bonnes oeuvres, de pampres, le témoignage de sa conscience, de vin, et sa langue de pressoir qui tire ce vin de la grappe. Car, comme dit l'Apôtre "Toute notre gloire consiste dans le témoignage de notre conscience (II Cor. I, 12). " Voyez-vous comme rien n'est inutile chez le sage ? Ses discours, ses pensées, ses actions, et le reste de sa conduite sont l'agriculture de Dieu, sont l'édifice de Dieu, sont la vigne du Seigneur des armées. Et que pourrait-il se perdre de cette vigne, puisque ses feuilles mêmes ne tomberont point.

4. Mais elle ne manquera jamais de persécutions ni d'embûches. Car, comme dit l'écriture, où il y a beaucoup de bien, il y a beaucoup de gens qui le, mangent (Eccl. V, 10). Le sage n'aura donc pas moins de soins pour conserver sa vigne, que pour la cultiver, et il ne la laissera point ravager par les renards. Celui qui médit en secret, est un renard bien dangereux , mais celui qui flatte n'est pas moins méchant. Le sage se donnera de garde de l'un et de l'autre. Il tâchera autant qu'il lui sera possible de les prendre, mais de les prendre par ses bienfaits, par ses services, par ses avertissements salutaires, et par les oraisons qu'il fera pour. eux à Dieu. Il ne cessera point d'amasser des charbons ardents sur la tête du médisant et du flatteur, qu'il n'ait ôté de leurs cœurs, si c'est possible, à l'un l'envie, et à l'autre la dissimulation, selon l'ordre de l'époux qui dit : "Prenez-nous les petits renards qui ravagent les vignes. " Croyez-vous qu'il n'est point pris celui qui, le visage couvert de confusion, parce qu'il rougit de son propre jugement, est lui-même témoin de la honte et du regret qu'il ressent d'avoir haï un homme aimable, ou de n'avoir aimé que de parole et de bouche, celui qui l'aimait véritablement et sincèrement, comme il l'a reconnu enfin, quoique tard ? Il est pris sans doute et pris pour le Seigneur, selon qu'il l'a commandé expressément en disant: " Prenez-nous les petits renards. " Plùt à Dieu que je puisse prendre ainsi tous ceux qui me haïssent sans sujet afin de les rendre ou de les gagner à Jésus-Christ. Que ceux qui cherchent ma mort soient ainsi couverts de honte et de confusion, que ceux qui me veulent du mal se voient ainsi frustrés de leurs mauvais desseins, et qu'ils en rougissent, afin que j'obéisse aussi à l'époux, non-seulement en prenant ces renards, mais en les prenant pour lui, non pour moi. Mais revenons à notre texte pour l'expliquer avec ordre et suite.

5. " Prenez-nous les petits renards qui ravagent nos vignes (Cant. II, 15). " Ce passage regarde la morale, et c'est dans le sens moral que nous avons déjà fait voir que ces vignes spirituelles ne sont autre chose que les hommes spirituels, dont l'intérieur étant cultivé, germe, fructifie, et produit l'esprit de salut, ce qui me permet de dire de ces vignes du Seigneur des armées, ce qu'il dit lui même du royaume de Dieu, qu'elles sont au dedans de nous (Luc. XVII, 21). Car nous lisons dans l'évangile, que le royaume est donné aux nations qui le font porter des fruits (Matt. xKi, 43). Or ces fruits sont ceux dont saint Paul fait le dénombrement lorsqu'il dit : " Les fruits du Saint-Esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, la modération, la bienveillance, la douceur, la foi, la modestie, la chasteté (Galat. V, 22). " Ces fruits sont nos progrès dans la vertu. Ils sont agréables à l'époux, parce qu'il prend soin de nous. Pensez-vous que Dieu ait soin des plantes? L'Homme Dieu n'aime pas les arbres, mais les hommes, et il regarde comme ses fruits notre avancement spirituel. Il en observe exactement la saison; il jette un regard favorable sur eux quand ils commencent à paraître, et il prend garde, lorsqu'ils paraissent tout-à-fait que nous ne les perdions pas, ou plutôt de les perdre lui-même, car il nous considère comme une même chose avec lui. Aussi ordonne t-il qu'on lui prenne les petits renards qui dressent des embûches, de peur qu'ils ne mangent ses fruits tendres encore. "Ramenez-nous, dit-il, les petits renards qui ravagent la vigne. " Et comme si quelqu'un lui disait: vous craignez trop tôt, la saison des fruits n'est pas encore venue; cela n'est pas exact, dit-il: " Car notre vigne a fleuri. " Or après les fleurs, les fruits ne tardent point à venir ; elles ne sont pas plutôt tombées qu'ils sortent aussitôt, et commencent à paraître.

6. Cette parabole regarde les temps qui approchent. Voyez-vous ces novices? Ils ne font que d'arriver, ils viennent de se convertir. Nous ne pouvons pas dire d'eux que notre vigne a fleuri. Car elle est encore en fleur. Ce que vous voyez paraître en eux c'est la fleur ; le temps des fruits n'est pas encore venu. La fleur c'est la forme nouvelle d'une vie plus réglée. Ils ont pris un visage mortifié, ils ont composé leur extérieur d'une manière louable. Ce qui paraît en eus plaît , je l'avoue, car leur forme et leur mise sont plus négligées, leurs discours plus rares, leur visage plus gai, leurs regards plus modestes, leur démarche plus grave. Mais comme il n'y a que fort peu de temps qu'ils sont dans la pratique de ces choses, cette nouveauté doit faire croire que ce ne sont encore que des fleurs et plutôt des espérances de fruits, que des fruits. Nous ne craignons pas les renards pour vous, mes petits enfants, parce que nous n'ignorons pas qu'ils portent plutôt envie aux fruits qu'aux fleurs. C'est autre chose que nous appréhendons. Je crains que vos fleurs ne soient brûlées, non pas qu'on vous les ravisse, je crains le froid qui les brûle. Le vent du nord m'est suspect, ainsi que les gelées du matin qui font périr les fleurs hâtives, et les fruits dans leur germe. C'est donc du côté de l'Aquilon que vous êtes menacés. Et qui pourra supporter la rigueur du froid qu'il cause (Psal. CXLVII, 17) ? Une fois que ce froid s'empare de l'âme, comme cela n'arrive que trop souvent quand elle s'endort et se relâche, car si alors personne ne l'empêche de pénétrer plus avant, il entre jusqu'au dedans de l'âme, il perce jusqu'au fond du coeur, il ébranle les bonnes résolutions, se saisit des avenues par où l'on pourrait recevoir quelque secours, trouble la lumière du jugement, ôte la liberté des fonctions de l'esprit, alors comme il arrive à ceux qui sont travaillés de la fièvre, l'âme contracte une certaine roideur, sa vigueur s'affaiblit, on se persuade qu'on manque de forces, l'horreur des austérités augmente , la crainte de la pauvreté inquiète, l'esprit se resserre, la grâce se retire, la vie devient ennuyeuse, la raison s'assoupit, le courage se relâche, la ferveur s'éteint, on tombe dans la tiédeur et le dégoût, la charité fraternelle se refroidit, la volupté flatte par ses charmes, on tombe dans une confiance téméraire et l'habitude du vice réveille les anciennes inclinations. Que dirai-je encore ? On dissimule la loi, on rejette la justice, on bannit la honte, on abandonne la crainte du Seigneur. Enfin on passe jusqu'à la dernière imprudence, et on fait ce saut téméraire, cette chute honteuse, infâme, pleine d'ignorance et de confusion, d'un lieu extrêmement élevé dans l'abîme, d'un palais sur le fumier, du trône dans un cloaque, du ciel dans la fange, du cloître dans le siècle, du paradis dans l'enfer (a). Ce n'est pas le moment de faire voir quel est le principe et l'origine de cette perte, ni comment on peut l'éviter ou le surmonter. Nous le ferons une autre fois. Continuons maintenant ce que nous avons commencé.

7. Mais revenons à ceux qui sont plus avancés et plus affermis dans la vertu, à la vigne qui a déjà fleuri, si elle n'a plus à craindre le froid pour les fleurs, ses fruits ne sont pas en sûreté contre ses renards. Il faut que j'explique plus clairement quels sont ces renards spirituels, pourquoi ils sont appelés petits, pourquoi on commande de les prendre, non pas de les chasser, ou de les tuer. Il faut encore que nous distinguions diverses espèces parmi ces animaux, pour l'intelligence de ceux qui m'écoutent et pour leur mieux apprendre à se tenir sur leurs gardes. Mais nous ne commencerons pas cette matière aujourd'hui pour ne pas vous fatiguer et afin que l'allégresse de notre zèle continue toujours par la grâce et pour là gloire du grand époux de l'église, Jésus-Christ Notre-Seigneur qui étant Dieu, est béni par dessus tout, dans tous les siècles. Ainsi soit-il. a Cette effrayante peinture de la chute des novices me semble faite pour notre temps. On retrouve une pareille dans les lettres CVII, CVIII, et CCCXCV. On pourrait se convaincre que les autres pères de l'église ont pensé comme saint Bernard, s'il nous était permit de rapporter ici tant ce qu'ils on écrit sur ce sujet.

SERMON LXIV. Tentations des religieux plus avancés. Leurs renards, c'est-à-dire, tentations le plus redoutables pour eux. Les hérétiques sont aussi des renards pour l'église; il faut les prendre.

1. Je viens m'acquitter de la promesse que je vous ai faite. " Prenez-nous les petits renards qui ravagent les vignes, car notre vigne a fleuri (Cant. II, 15). " Les renards sont les tentations. Il est nécessaire qu'il y ait des tentations (II Tim. II, 5). Car qui sera couronné, sinon celui qui aura légitimement combattu? Or, comment combattre si personne n'attaque? Lors donc que vous entrez au service de Dieu, tenez-vous ferme dans sa crainte (Eccl. II, 1), et préparez votre âme à la tentation, assuré que tous ceux qui veulent vivre saintement en Jésus-Christ, souffriront persécution (II Tim. III, 12). Or, les tentations varient selon la différence des temps. Pour les commencements, qui sont comme les tendres fleurs des plantes nouvelles, il est certain qu'ils sont attaqués par la violence du froid dont nous avons parlé dans le discours précédent, et contre lequel nous avons averti les commençants de se tenir en garde. Quant à ceux qui sont plus avancés, les puissances ennemies n'osent pas s'opposer ouvertement à leurs saints exercices; mais elles ont coutume, comme des renards artificieux,de tendre secrètement des piéges, qui sont en apparence des vertus, mais, en effet, de véritables vices. Combien par exemple, en ai-je connus qui, entrés dans les voies de la vie, arrivés à un état même assez parfait, marchaient et s'avançaient avec courage et avec confiance dans les sentiers de la justice et qui se sont vus honteusement et malheureusement supplantés par les finesses de ces renards, ils ont gémi, mais bien tard, de voir les fruits des vertus suffoqués en eux.

2. J'ai vu un religieux qui courait bien dans les voies de Dieu, il fut attaqué soudain de cette pensée, qui était sans doute un de ces petits renards. A combien de mes frères, de mes parents, de mes amis, si j'étais en mon pays, pourrais-je faire part du bien dont je jouis seul maintenant? Ils m'aiment et ils se rendraient aisément à mes conseils. Pourquoi faire cette perte ? Il faut que je les aille trouver, et que, en sauvant plusieurs d'entre eux, je me sauve aussi avec eux. Pourquoi appréhenderais-je de changer de lieu ! pourvu que je fasse du bien, qu'importe en quel lieu je sois ? et d'ailleurs je ne saurais être en un meilleur lieu , qu'en celui où je recueillerai plus de fruit. Bref, ce pauvre malheureux s'en va et périt, plutôt comme un chien qui retourne à son vomissement, que comme un banni qui revient en son pays. Il se perdit sans sauver aucun de ceux qu'il pensait sauver. Voilà un petit renard, savoir, cette espérance trompeuse qu'il conçoit de gagner ses parents à Dieu, vous pouvez aussi par vous-mêmes, en remarquer en vous d'autres ou de pareils à celui-là.

3. Voulez-vous néanmoins que je vous en montre encore un ? Je vous en montrerai même jusqu'à trois et jusqu'à quatre, si je vois que cela vous rende vigilants pour prendre ceux que vous découvrirez peut-être dans votre vigne. Il arrive quelquefois qu'un religieux qui avance dans la vertu et sent que Dieu verse sur lui des grâces abondantes, conçoit un désir de prêcher, non pas ses parents et ses proches, selon cette parole "Je n'ai point eu d'égard, à la chair et au sang (Gal. I,16)," mais dans un mouvement plus pur et dans un dessein plus utile et plus généreux, il veut instruire indifféremment toutes sortes de 'personnes, il croit en cela faire preuve d'une grande prudence, car il craint de tomber dans la malédiction du Prophète, s'il retient caché le froment, et ne le distribue point aux peuples (Prov. n, 26), et d'aller contre l'évangile, s'il ne prêche en public et sur les toits, ce qu'on lui a dit en secret et à l'oreille (Matt. X, 27). Mais c'est là un renard, et un renard d'autant plus dangereux en comparaison du premier, qu'il sait mieux se cacher et qu'il est plus fin. Voici néanmoins comment il le faut prendre. Moise dit : "Vous ne labourerez point avec le premier né du boeuf (Deut. XV, 20). " Ce que saint Paul interprétait ainsi : " N'élevez point au sacerdoce un nouveau converti, de peur que, s'enorgueillissant, il ne tombe dans la condamnation du Diable (I Tit. III, 6). " Le même apôtre dit encore : "Que personne ne doit s'ingérer, de lui-même, dans l'honneur de la cléricature, mais qu'il y faut être appelé de Dieu comme Aaron (Heb. V, 4). " Et ailleurs: " Comment prêcheront-ils, s'ils ne sont pas envoyés de Dieu (Rom. X, 15). " Et nous savons de plus que l'office d'un religieux, n'est pas d'enseigner, mais de pleurer (S. Hieron. contr. Vigil). De toutes ces raisons et autres semblables, je forme un filet, et je prends le renard, de peur qu'il ne détruise ma vigne. Car il est clair et indubitable par toutes ces autorités, qu'il ne convient point à un religieux de prêcher en public, que cela n'est point avantageux à un novice, et que ce n'est point permis à celui qui n'a point reçu mission pour cet effet.

Quelle destruction de l'âme, n'est-ce donc point de violer en même temps ces trois règles ? Donc, toutes les pensées de cette nature, soit qu'elles vous viennent de vous-mêmes, soit de la suggestion du mauvais ange, regardez-les toujours comme un renard fin et rusé, c'est-à-dire comme un mal véritable coloré de l'apparence d'un bien.

4. Mais en voici encore un autre, combien la solitude a-t-elle vu de religieux, qui étaient bien fervents dans leurs monastères, et qu'elle a ensuite vomis tièdes, ou gardés contre la loi érémitique, non-seulement relâchés dans les conduits mais dissolus. Il a été évident à la vue d'un tel dégât causé dans leurs vignes, c'est-à-dire à la vue d'un si grand dérèglement de vie et de conduite, qu'un renard était passé par là. Ils croyaient que dans la solitude ils recueilleraient des fruits spirituels avec bien plus d'abondance que dans une communauté, où ils ne recevaient que des grâces ordinaires; ils s'imaginaient que cette pensée était bonne, mais l'événement montra que ce n'était qu'un renard qui ravageait leur vigne.

5. Que dirai-je de cette superstition et de ces abstinences blâmables de quelques-uns d'entre nous, qui nous tourmentent si souvent, et qui les rendent si incommodes? Toutes les divisions que ces singularités produisent, ne ruinent-elles pas la conscience de ceux qui pratiquent ces abstinences et ne détruisent-elles pas autant qu'elles peuvent, cette grande vigne plantée de la main de Dieu même, en détruisant l'union qui doit être entre vous tous? " Malheur à celui qui est cause du scandale (Marc. XXVI, 24) ! " Celui, dit le Sauveur, qui scandalisera l'un de ces petits (Marc. IX, 41). " Ce qui suit ces paroles est bien dur ; mais combien celui-là mérite-t-il d'être traité plus sévèrement, qui scandalise une si sainte compagnie ? Certes, celui qui est tel, quel qu'il soit, sera jugé d'une manière bien rigoureuse. Mais remettons cela à une autre fois.

6. Considérons maintenant, ce que dit l'époux de ces petits et fins renards qui ravagent les vignes. Ils sont petits, non parce qu'ils ont peu de malice, mais parce qu'ils se glissent subtilement. Car cet animal est très-fin de sa nature, et très porté à nuire en secret. C'est pourquoi il me semble qu'il désigne fort bien certains vices très-subtils, qui se couvrent de la ressemblance des vertus, tels que sont ceux dont j'ai déjà donné quelques exemples, quoique en fort petit nombre. Car ils ne peuvent nuire que parce qu'ils veulent passer pour des vertus, à cause de quelque rapport qu'ils ont avec elles. Mais ce sont des pensées vaines des hommes, ou des suggestions des mauvais anges, des anges de Satan qui se transforment en anges de lumière (II Cor. XI, 13), et pré parant leurs flèches dans leur carquois, c'est-à-dire en secret, afin d'en percer d'un lieu obscur ceux qui ont le coeur droit (Psal. X, 2). Aussi je crois qu'ils sont appelés petits, parce que les autres vices étant visibles, attendu qu'ils sont grossiers, ceux-ci étant plus délicats, ne sont pas si aisés à découvrir, ce qui fait qu'ils sont presque inévitables, si ce n'est pour les parfaits, et pour les personnes expérimentées et clairvoyantes qui savent discerner le bien du mal et surtout les esprits, et qui peuvent dire avec l'Apôtre : " Nous n'ignorons pas les ruses de Satan, ni ses pensées (II Cor. II, 11), " peut-être même, est-ce pour cela que l'époux ne recommande pas de les exterminer, de les chasser ou de les tuer, mais de les prendre; c'est parce que ces petites bêtes spirituelles et fines doivent être observées avec toute sorte de soin et de vigilance, si on veut les prendre et les attraper dans leurs propres finesses. Lors donc qu'on en a découvert la malice, mis la fraude aujour, ou convaincu la fausseté, on peut fort bien dire que l'on a pris le petit renard qui détruisait la vigne. C'est ainsi, en effet, que nous disons qu'un homme est pris dans ses discours, comme on lit dans l'évangile, que " Les Pharisiens s'assemblèrent pour prendre Jésus-Christ dans ses paroles (Matt. XXII, 15). "

7. Voilà donc, comment l'époux ordonne de prendre les petits renards qui ravagent les vignes, c'est-à-dire de les surprendre, de les découvrir, de les convaincre. Il n'y a que cette espèce d'animal qui ait cela de particulier, qu'étant reconnu il ne nuit plus en sorte que le connaître c'est le vaincre. Car à moins d'être fou, qui se laisse tomber sciemment et volontairement dans un piège qu'il a découvert?

Il suffit donc pour éviter ces sortes de vices, de les prendre, de les mettre au jour, puisque dès qu'ils paraissent, ils disparaissent. Il n'en est pas ainsi des autres. Car ils viennent à découvert, ils nuisent à découvert, ils s'assujettissent ceux mêmes qui les connaissent, ils surmontent ceux qui leur résistent parce qu'ils combattent à force ouverte, non par ruse et stratagème. Aussi contre ces bêtes furieuses qui attaquent ainsi ouvertement, ce qu'il faut, ce n'est pas les chercher, mais les dompter. Il n'y a que ces petits renards, qui sont extraordinairement dissimulés, qu'il suffit de tirer au jour, car ils sont couchés dans des tanières, et de surprendre dans leurs finesses, parce qu'aussitôt qu'on les connaît, ils ne font plus de mal. C'est donc pour cette raison, qu'il est ordonné de prendre ces renards et qu'on les appelle petits. Ou bien ils sont nommés ainsi, pour que, observant soigneusement les vices dans leur naissance et dans leur commencement, vous les preniez pendant qu'ils sont encore petits, de peur que s'ils grandissent ils ne nuisent davantage et ne deviennent plus difficiles à prendre.

8. Si nous entendons ces paroles dans un sens allégorique en sorte que les églises soient les vignes, et les renards les hérésies, ou plutôt.

les hérétiques mêmes, le sens simple et naturel est donc qu'on doit prendre les hérétiques plutôt que les chasser. Mais qu'on les prenne non par les armes, mais par des raisonnements qui réfutent leurs erreurs, et que, pour eux, s'il se peut, on les réconcilie avec l'église catholique, et qu'on les ramène à la vraie foi. Car telle est la volonté de celui qui veut que tous les hommes soient sauvés, et viennent à la connaissance de la vérité (I Tim. XXI, 3). Il témoigne bien que c'est, en effet, là sa volonté, puisqu'il ne dit pas simplement, prenez les renards, mais " prenez-nous les petits renards. " Il veut donc qu'on les prenne pour lui et pour son épouse, c'est-à-dire pour l'église catholique, lorsqu'il dit, prenez-les-nous. C'est pourquoi lorsqu'un catholique instruit et versé dans ces matières, entreprend de disputer contre un hérétique, il doit se proposer en le réfutant de le convertir, et se rappeler cette parole de l'apôtre saint Jacques; que " celui qui retirera le pécheur de l'erreur où il est engagé, délivrera son âme de la mort et couvrira la multitude de ses péchés (Jacob. V, 20). " S'il ne veut pas revenir, et si après le premier et le second avertissement, on ne le peut réduire, parce qu'il est entièrement perverti, il faudra fuir sa compagnie selon le commandement de l'Apôtre (Tit. III, 10). Et il vaudra mieux, comme je crois, le chasser, ou le lier que le laisser ravager les vignes.

9. Toutefois que celui qui a vaincu et convaincu un hérétique, réfuté ses hérésies, distingué clairement et nettement la vérité d'avec la vraisemblance, montré par des raisons évidentes et irréfragables que ses dogmes sont corrompus. et enfin réduit au silence un esprit opiniâtre, qui s'élève contre la science de Dieu ne croie point n'avoir pas bien fait. Il n'a pas laissé de prendre le renard, quoique ce ne soit pas pour son salut, il fa pris pour YEpoux et pour l'épouse mais d'une autre manière. Car si cet hérétique n'est pas sorti de sa fange, l'église pourtant se trouve par, là confirmée dans la foi; or l'époux se réjouit du progrès de l'épouse, parce que la voix du Seigneur est notre force (II Esd. II, 18), et il prend part à nos avantages, puisqu'il daigne s'associer à nous avec tant de bonté en commandant qu'on prenne les renards, non pour lui seul, mais pour nous avec lui. " Prenez-nous, dit-il, les renards, " qu'y a-t-il de plus familier que cette parole? Ne vous semble-t-il pas qu'il parle là comme un père de famille, qui ne veut rien avoir en propre, mais qui possède tout en commun avec sa femme, ses enfants et ses domestiques ? Or celui qui parle ainsi est un Dieu, quoiqu'il ne parle pas comme Dieu, mais comme époux.

10. " Prenez-nous les renards.

" Voyez-vous combien est sociable en ses paroles celui qui n'a point d'associé en sa gloire? Il pouvait dire : Prenez-moi, mais il a mieux aimé dire, prenez-nous, afin de nous avoir pour compagnons dans cette capture. O douceur, ô grâce, ô force, de l'amour ! Est-il possible que le souverain de tout soit devenu l'un d'entre tous ? Qui a fait cela ? L'amour, qui ignore ce que c'est que rang et dignité, qui est riche en bonté, puissant en affection, efficace en persuasion: Qu'y a-t-il de plus violent que l'amour ? Il triomphe de Dieu même. Mais qu'y a-t-il aussi de plus doux? Etrange merveille, je vous prie, il est violent pour la victoire, et il est doux pour la violence qu’on lui fait. " Car il s'est anéanti soi-même (Philip. II, 7), " afin que vous sussiez que c'est un effet de son amour, si sa plénitude s'est répandue, si sa grandeur s'est abaissée, si sa singularité s'est associée. Avec qui, ô admirable époux, avez-vous un commerce si étroit et si familier : " Prenez-nous ces renards, " dites-vous. Pour qui avec vous? Est-ce pour l'église des Gentils? Elle est composée d'hommes mortels et pécheurs. Nous savons qui elle est, mais vous, qui êtes-vous, pour être si amoureux et si passionné de cette Ethyopienne (Num. XII, 1) ? Voue n'êtes pas un autre Moise, vous êtes plus que Moise. N'êtes-vous pas celui qui surpasse en beauté tous les enfants des hommes (Psal. XLIV, 3) ? J'ai trop peu dit. Vous êtes la lumière de la vie éternelle (Heb. I, 3), la splendeur et la figure de la substance de Dieu (Rom. IX, 5). Enfin vous êtes un Dieu élevé au dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles.

Ainsi soit-il.

NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE LXIV SERMON sur le Cantique n. 8.

291. Je dis donc qu'on doit les prendre, mais non point par les armes. C'est aussi l'avis de saint Augustin dans sa lettre CXXVII. Ad Donat " Nous voulons. dit-il, corriger, non pas tirer les donatistes ; sans vouloir négliger d'user à leur égard de la discipline, comme ils le méritent, pourtant notre pensée n'est point de leur faire souffrir les supplices même qu'ils ont mérités. Réprimez donc leurs péchés, mais faites-le sans anéantir ceux qui doivent se repentir d'avoir péché, etc. " Le même père, dans ses lettres CLVIII, CLIV et CLX, aux préfets Marcellin et Apringins, les exhorte à punir les hérétiques, sans aller toutefois jusqu'à les frapper de mort, car ils ne doivent point oublier la vertu chrétienne de la douceur. Cependant dans la lettre XLVIII à Vincent, il montre, par de nombreux exemples, que les hérétiques ont été ramenés à la foi catholique par la crainte et par la vigueur des lois. Toutefois, il déclare que, quant à lui, il n'a pas toujours été de l'opinion qu'on dùt traiter les hérétiques avec rigueur, mais plutôt qu'on devait les persuader par la prédication. Cependant l'exemple et le sentiment des autres lui ont fait changer de manière de voir, et penser qu'on pouvait légitimement recourir aux lois, aux armes du pouvoir civil contre les hérétiques, à condition pourtant, qu'on ne le fasse que dans l'intention de les amener à résipiscence. Il s'appuie, pour soutenir cette opinion, sur la comparaison parfaitement juste d'un fou qui court se jeter dans un précipice, à qui on rend un véritable service en lui liant les pieds et les mains, et il confirme son dire par le fait d'un grand nombre de Circumcellions ramenés ainsi à l'église. " Or, dit-il, jamais ils ne seraient revenus à de meilleurs sentiments sans ces lois qui vous déplaisent tant (il s'adressait à Vincent Rogatien), et par lesquelles ils ont été liés comme de vrais frénétiques qu'on garrotte. " Et plus loin il Continue: "

Voilà donc les exemples qui m'ont fait revenir à l'avis de mes collègues. Car, pour moi, dans le principe, ma pensée était qu'on ne devait ramener personne de force à l'unité du Christ, qu'on ne devait procéder contre eux que parla parole, les combattre que par la discussion, les vaincre que par la raison, si on ne voulait point avoir dès chrétiens feignant d'être chrétiens, quand nous savons qu'au fond de l'âme ils sont, hérétiques. Telle était mon opinion, mais elle dut céder, sinon aux raisons, du moins aux nombreux exemples qui m'étaient apportés pour la combattre. En effet, an premier rang, on m'opposait ma propre ville épiscopale, qui, après 'avoir été tout entière dévouée aux erreurs de Dona;, revint à la vraie foi sous l'impression de la crainte que lui inspiraient les lois des empereurs. Or elle déteste maintenant votre erreur au point de faire douter qu'elle l'ait jamais partagée, etc. " Il nous apprend. par deux mots, dans la même lettre, pour quelle raison il voulait qu'on ajoutât la crainte et la violence à la force de la doctrine. " C'est que si on les instruit sans les forcer à entrer, il arrivera que, endurcis dans leur vieilles habitudes, ils n'en rentreront que plus difficilement encore dans les voies du salut. " Telle fut la doctrine de saint Augustin dont notre saint ne s'éloigne ordinairement pas. Aussi, dans son sermon LXVI, sur le Cantique n. 42, s'exprime-t-il ainsi : " Il faut non pas imposer mais persuader la foi Quoique, après tout, on me saurait douter qu'il vaut mieux encore contraindre les hérétiques par le glaive de celui qui ne l'a point reçu en vain, que de les laisse. dans leur erreur. " Par-là on voit qu'il n'est pas difficile de concilier les opinions différentes qu'ont eues les saints sur ce sujet. Ainsi on doit procéder par la douceur à l'égard de ceux dont la conversion semble facile; ceux-là, mieux vaut les éclairer que les contraindre. Mais pour ceux qui s'efforcent de répandre le venin de la perfidie dans le cour des autres, il faut les arrêter par la sévérité des lois. (Note de Horstius. )

LETTRE (a) D'EVERVIN PRéVOT DE STEINFELD, A SAINT BERNARD, ABBé, AU SUJET DES HéRéTIQUES DE SON TEMPS.

A son révérend Seigneur et père Bernard, abbé de Clairvaux, évervin humble ministre de Steinfeld, être fort dans le Seigneur et fortifier l’église du Christ.

1. Je me réjouirai en entendant votre voix comme se réjouit celui qui a trouvé d'abondantes dépouilles, car vous avez l'habitude d'exhaler le souvenir des grâces abondantes de Dieu, dans tous vos discours et vos écrits; mais surtout dans le Cantique de l'amour de l'époux et de l'épouse qui ne sont autres que le Christ et son église, en sorte que nous pouvons dire à l'époux en toute vérité : " Vous avez conservé le bon vin jusqu'à présent. " C'est lui qui vous a établi sur nous l'échange d'un vin si précieux : ne cessez point de nous en verser, ne l'épargnez point, vous ne sauriez épuiser les urnes. Ne vous excusez point sur votive mauvaise santé, mon saint père, car vous savez que dans ce devoir la piété fait beaucoup plus que l'exercice d'un travail corporel. Ne me dites pas non plus que vous êtes occupé, car je ne sais rien qu'on puisse faire a AVERTISSEMENT. - Il nous semble, en ne peut plus à propos, de placer ici une lettre d'épervin, prévôt de Steinfeld près Cologne, à saint-Bernard, au sujet des hérésies de temps; car elle a donné à notre saint l'occasion de composer les deux sermons suivants, selon qu'il l'a fait. J'avais pensé avec Horstius et plusieurs autres qu'il était question dans ces sermons des Heuriciens contre qui saint Bernard a écrit sa lettre CCXLe . Mais la lettre d’évervin que noue donnons ici nous montre que les hérétiques dont Tes erreurs sont réfutées dans les deux sermons suivants ne sont point les Heuriciens, puisque ces derniers infestaient l'Aquitaine, tandis que les premiers étaient plus particulièrement répandus à Cologne et dans les environs. Pourtant il faut reconnaître que les uns et les autres enseignaient les mêmes erreurs et étaient issus probablement de la même souche. Il a été longuement parlé de ses hérétiques dans la préface générale, à l'article VI. Quant à évervin; je ne doute pas qu'il ne soit le même que évervin ou Hervin abbé de Stdafeld, cité au livre VI des Miracles de Saint-Bernard n. 22 et 26, Il était certainement de l’ordre de Prémontré. Il testait encore, à l'époque où Mabillon arrivait ces lignes, une abbaye à Steinfeld.

passer avant la nécessité d'une oeuvre qui nous intéresse tant, comme celle dont il s'agit. Quel abondant breuvage, très-saint père, vous avez à nous verser de l'urne, vous en avez assez tiré de la première, et il a rendu ceux qui l'ont bu sages et forts contre la sagesse et la force des scribes et des pharisiens ; la seconde a produit le même effet contre les arguments et les supplices des gentils. La troisième a versé à boire contre les subtilités et les erreurs des hérétiques. La quatrième a coulé contre les faux chrétiens ; la cinquième verse un breuvage contre les hérétiques qui viendront à la fin du monde et dont l'Apôtre inspiré par le Saint-Esprit parle manifestement en ces termes : " Dans les derniers temps il y en aura qui s'écarteront de la foi, pour se donner à des esprits d'erreur, et à des doctrines de démons qui débitent le mensonge d'une bouche hypocrite, qui prohibent le mariage, et l'usage des aliments que Dieu a créés pour être pris avec des actions de grâces. " La sixième versera l'ivresse aux fidèles contre celui qui se révélera dans cet abandon de la foi, je veux parler de ce fils du péché, de cet homme de perdition qui se déclare l'ennemi et s'élève au dessus de tout ce qui est nommé et honoré comme Dieu, dont l'avènement, par l'opération de Satan, est signalé par toute espèce de vertus, de signes, de prodiges menteurs et de séductions d'iniquité. Après celle-là à quoi bon en attendre une septième, puisque les enfants des hommes s'enivreront de l'abondance de la maison de Dieu et d'un torrent de délices. O mon bon père, vous nous avez, en attendant, assez versé, à tous, du vin de la quatrième urne, pour corriger ceux d'entre nous qui ne faisaient que commencer pour édifier ceux qui déjà faisaient quelques progrès, et pour consommer les parfaits : et vous nous serez utile jusqu'à la fin des siècles contre la tiédeur et contre la perversité des faux frères. Il est temps que vous puisiez à la cinquième et que vous nous en serviez du vin contre les nouveaux hérétiques qui s'agitent presque partout en ce moment dans les églises de notre voisinage et s'élancent du puits de l'abîme, comme si déjà leur chef était menacé et que le jour du Seigneur fût imminent. D'ailleurs le passage de l'épithalame de l'amour du Christ et de l'église que vous allez traiter comme vous me l'avez dit, mon père, c'est-à-dire ce verset du Cantique : " Prenez-nous les petits renards qui ravagent nos vignes, " convient parfaitement à ce sujet et vous conduit naturellement à la cinquième urne. Je vous prie donc, mon père, de distinguer entre toutes les parties de ces hérésies qui sont venues à votre connaissance et de les détruire en leur opposant les raisons et les autorités de notre foi qui militent contre elles.

2. On vient de découvrir près de Cologne quelques hérétiques dont plusieurs ont eu le bonheur de rentrer dans le sein de l'église. Deux d'entre eux, celui qui se disait leur évêque et son compagnon nous ont résisté en face dans une assemblée de clercs et de laïcs présidée par monseigneur l'archevêque, et en présence de plusieurs grands et nobles personnages : ils ont défendu leur hérésie, en s'appuyant sur les paroles de Jésus-Christ et de l'Apôtre. Comme ils virent qu'ils ne pouvaient rien gagner, ils demandèrent qu'on leur assignât un jour où ils pourraient se présenter avec quelques hommes de leur opinion plus versés qu'eux dans leur doctrine, et promirent de se soumettre à l'église s'ils voyaient leurs docteurs embarrassés pour répondre, sinon ils se montraient décidés à mourir plutôt que de renoncer à leurs opinions. A ces propositions on répondit pendant trois jours de suite par des exhortations; mais comme ils ne voulurent point s'y rendre, ils se sont vus enlevés de force à notre insu par la populace transportée d'un zèle exagéré, précipités dans les flammes et brûlés. Mais chose bien faite pour exciter la surprise, ils allèrent au supplice du feu et le souffrirent, non-seulement avec résignation, mais même avec joie. A ce sujet je voudrais, mon père, vous demander, si j'étais près de vous, comment il se fait que ces membres du diable ont fait preuve, dans leur hérésie, d'une constance telle qu'on en trouve à peine une aussi grande dans les hommes les plus attachés à la foi de Jésus-Christ.

3. Or voici quelle est leur hérésie. Ils disent que l'église ~ne se trouve que chez eux, attendu qu'il n'y a qu'eux qui marchent sur les traces de Jésus-Christ et qui observent la vraie doctrine des apôtres; car ils ne recherchent aucun bien de ce monde, et ne possèdent ni maisons, ni champs, ni argent, de même que Jésus-Christ n'en possède jamais et ne permit pas à ses disciples d'en posséder. Pour vous, nous disent-ils, vous ajoutez maison à maison, domaine à domaine, et vous recherchez les choses de ce monde. C'est au point que ceux qui, parmi vous, passent pour les plus parfaits, tel que les moines et les chanoines réguliers, s'ils ne possèdent point ces choses en propre, les possèdent du moins en commun. Quant à nous, disent-ils, nous sommes les pauvres de Jésus-Christ, nous ne demeurons nulle part, nous fuyons d'une ville à l'autre, comme des brebis au milieu des loups ; nous souffrons persécution avec les apôtres et les martyrs ; et en attendant, la vie sainte et austère que nous menons se passe dans le jeûne et les abstinences, dans les prières et le travail, le jour et la nuit, et nous ne recherchons à tirer de nos occupations que les choses absolument nécessaires à la vie. Nous souffrons cela parce que nous ne sommes point de ce monde; pour vous qui aimez le monde, vous avez la paix avec lui parce que vous êtes du monde. Les faux prophètes, en altérant la parole du Verbe parce qu'ils cherchaient leurs propres intérêts, vous ont égarés vous et vos pères. Pour nous, au contraire, et pour nos pères qui ont été engendrés apôtres, nous avons persévéré dans la grâce du Christ, et nous y persévérerons jusqu'à la fin des siècles. C'est pour nous distinguer de vous, que le Christ a dit : " Vous les connaîtrez à leurs fruits. " Nos fruits à nous, c'est de marcher sur les pas du Christ.

Dans leurs aliments, ils proscrivent toute espèce de laitage, et tout ce qui vient du lait, de même que tout ce qui se produit par voie de génération. C'est la pratique qui les distingue de nous, dans la vie commune.

Dans la réception des sacrements, ils se couvrent la tête d'un voile; toutefois ils nous ont avoué sans détour que, dans leurs repas quotidiens, se conformant à l'usage des apôtres, ils consacrent le pain et le vin au corps et au sang de Jésus-Christ par la formule du Seigneur, afin do se nourrir de Jésus-Christ, et d'en devenir ainsi le corps et les membres. Quant à nous, ils disent que nous n'avons point la réalité dans les sacrements, mais seulement une ombre et une tradition humaine. Ils prétendent encore qu'ils donnent et reçoivent le baptême dans le feu et le Saint-Esprit, et s'appuient sur les paroles de Jean-Baptiste, qui baptisait dans l'eau seulement et qui disait, en parlant du Christ : " Pour lui, il vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu. " Et ailleurs : " Pour moi je vous baptise dans l'eau, mais il y en a un au milieu de vous, qui est plus grand que vous, et que vous ne reconnaissez point, " comme s'il avait voulu dire par-là, il vous baptisera d'un autre baptême que celui de l'eau. Ils s'efforcent de plus de prouver, par les paroles de saint Luc, que ce baptême doit se donner par l'imposition des mains. En effet, saint Luc; en décrivant, dans les Actes des apôtres, le baptême que saint Paul reçut des mains d'Ananie, suivant l'ordre de Jésus-Christ, ne fait point mention d'eau, mais seulement d'une imposition des mains, et ils prétendent que tout ce qu'on lit dans les actes des apôtres, et dans les épîtres de saint Paul, sur l'imposition des mains, doit s'entendre de ce baptême. Quiconque parmi eux a reçu ce baptême est appelé élu;

il a le pouvoir de baptiser les autres, lorsqu'ils sont digues de recevoir le baptême, et de consacrer le corps et le sang du Seigneur à table. L'imposition des mains fait passer, chez eux, du rang d'auditeurs, comme il les appellent, à celui des croyants, et donne le droit d'assister à leurs prières, jusqu'à ce que, après une épreuve suffisante, on soit fait élu. Ils ne tiennent aucun compte de notre baptême; ils condamnent le mariage, je n'ai pu savoir d'eux, la raison de cette condamnation, soit parce qu'ils n'osaient pas l'avancer, soit parce qu'ils n'en avaient pas à donner.

4. Nous avons encore d'autres hérétiques dans nos contrées;

ils différent du tout au tout des premiers, c'est même par leurs discordes et leur antagonisme que nous les avons découverts. Ces derniers nient que le corps de Jésus-Christ se trouve sur l'autel, attendu que tous les prêtres de l'église ne sont point consacrés. Selon eux, la dignité apostolique s'est corrompue, en se mêlant des choses du siècle. Assis dans la chaire de Pierre, le pape n'est plus enrôlé au service de Dieu, comme le fut saint Pierre, et s'est ainsi privé du pouvoir de consacrer qui fut: accordé à Pierre. Or, l'autorité apostolique ne peut donner aux archevêques, et aux évêques qui vivent selon le siècle dans l'église, le pouvoir qu'elle n'a plus elle-même, de transmettre à quelques hommes la vertu de consacrer ; ils s'appuient sur ces paroles de Jésus-Christ : " Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse, faites ce qu'ils disent: " et raisonnent comme si, par ces paroles, il était dit que, à ceux qui ressemblent aux scribes et aux pharisiens, il n'est accordé que le pouvoir de prêcher et d'ordonner, et rien de plus. Voilà comment ils réduisent à néant le sacerdoce de l'église, et condamnent tous les sacrements, à l'exception du baptême. Encore ne l'admettent-ils que pour les adultes qu'ils disent être baptisés par Jésus-Christ même, de quelque ministre, qu'ils reçoivent les sacrements.

Ils n'ont point foi au baptême des enfants, ils s'en tiennent seulement à ces paroles de l'Evangile : " Quiconque croira et sera baptisé, sera sauvé. " Pour eux, tout mariage est une fornication, excepté celui que contractent entre eux deux vierges, homme et femme, et appuient leur sentiment sur cette réponse du Seigneur aux Pharisiens : " L'homme ne séparera pas ce que Dieu a uni, " comme si Dieu même avait uni ceux qui ont eu des rapports ensemble, de même qu'il unit nos premiers parents. Ils citent encore la réponse que fit le Seigneur aux mêmes pharisiens au sujet du billet de divorce ; " Dans le principe il n'en. fut pas ainsi, " et les paroles qui viennent après celles que nous venons de citer: "Tout homme qui épouse une femme renvoyée par son mari, est un fornicateur. " Ils rappellent aussi ces paroles de l'Apôtre : " Que votre mariage soit honorable aux yeux de tous, et que votre lit soit sans tache. "

5. Ils n'ont aucune confiance dans les suffrages des saints, et prétendent que les jeûnes et les autres mortifications de la chair ne sont point nécessaires aux justes, non plus qu'aux pécheurs, attendu qu'il est écrit: " Le jour où le pécheur gémira, tous ses péchés lui seront remis. " Aussi appellent-ils superstitions toutes les autres observances que ni le Christ ni les apôtres après lui n'ont point établies dans l'église. Ils n'admettent point de purgatoire après la mort, et prétendent que les âmes entrent dans le repos ou dans le châtiment éternel, en sortant de leur corps, et ils citent à l'appui de leur opinion, ces paroles de Salomon : " L'arbre demeurera là où il sera tombé, soit du côté de l'Auster, soit du côté de l'Aquilon.

" En conséquence, ils regardent les prières des fidèles et les offrandes pour les morts comme inutiles.

6. C'est donc contre tous ces maux, aussi nombreux que variés, que nous vous prions, Père saint, de tenir éveillés les yeux de votre sollicitude, et de diriger la pointe de votre roseau contre ces bêtes sauvages. Ne nous dites point que la tourde David, où nous nous réfugions est assez fortement construite avec ses boulevards, ses mille boucliers qui pendent à ses murailles, et toutes les armures des forts, dont elle est remplie. Nous voulons, mon Père, que vous réunissiez avec votre zèle, en faisceau, pour nous qui sommes trop faibles et trop lents, toutes les armes, afin qu'elles soient plus propres à découvrir tous ces monstres, et plus en état de repousser leurs attaques. Il faut que vous sachiez aussi, mon seigneur, qu'en revenant à l'église, ils nous ont dit qu'ils comptaient une multitude de partisans, répandus par toute la terre, parmi lesquels ils comptaient bon nombre de nos moines et de nos clercs. Ceux qui ont été livrés aux flammes nous ont dit dans leur défense, que cette hérésie venait du temps des martyrs, et s’était, tenue secrète jusqu'à nos jours, mais qu'elle s'était conservée en Grèce et dans plusieurs autres endroits. Tels sont ces hérétiques, qui se disent apôtres, et qui ont leur pape. Il y en a parmi eux, qui regardent notre pape comme n'étant point pape, sans toutefois en avoir un autre pour eux. Ces satans apostoliques ont, parmi eux, des femmes qu'ils disent chastes, des veuves et des vierges; ce sont leurs épouses, et elles comptent, soit parmi les élus, soit parmi les croyants. C'est pour se conformer en tout aux moeurs des apôtres, qui avaient la permission de mener des femmes avec eux. Adieu dans le Seigneur.

SERMON LXV. Hérétiques clandestins : saint Bernard signale leurs principes religieux, leur soin de cacher leurs mystères et leur scandaleux commerce avec les femmes.

1. Je vous ai déjà fait deux sermons sur le même verset. J'ai dessein de vous en faire encore un troisième, si vous ne vous ennuyez point de l'entendre. Et je pense même qu'il est nécessaire que je le fasse, car, pour ce qui regarde notre vigne domestique, qui n'est autre que vous, mes frères, je crois que dans les deux discours précédents, je l'ai assez prémunie contre les embûches de trois sortes de renards, je veux dire des flatteurs, des médisants, et de quelques esprits séducteurs, qui sont savants et accoutumés à présenter le mal couvert des apparences du bien. Mais il n'en va pas ainsi de la vigne du Seigneur ; je veux dire de cette vigne qui a empli toute la terre, et dont nous faisons partie ; cette vigne si grande, plantée de la main du Seigneur rachetée de son sang, arrosée de sa parole, provignée par sa grâce, rendue féconde par son esprit. Si j'ai songé à ce qui nous appartenait en propre, je n'ai encore rien dit qui pût servir à futilité commune et générale.

Or, ce qui m'émeut davantage pour elle, c'est que j'en vois beaucoup qui la ravagent, et peu qui la défendent, et que sa défense même est difficile. Et ce qui cause cette difficulté, c'est que ses ennemis se cachent. Car l'église ayant toujours eu des renards, même dès son commencement, elle les a bientôt trouvés et pris. Un hérétique combattait ouvertement ; car un hérétique est principalement appelé ainsi, parce qu'il désire vaincre publiquement, " et il succombait. Ces renards étaient donc aisés à prendre ; ce n'est pas qu'il n'y en eût qui demeurassent rebelles à la lumière dé la vérité, mais on les attachait seuls dehors et ils séchaient. On croyait avoir pris le renard, lorsqu'on avait condamné l'impiété, et mis l'impie dehors, où il vivait seulement pour la montre, sans pouvoir porter de fruits. De sorte que, selon la parole d'un prophète, elle avait les mamelles sèches, et le ventre stérile (Osee. IX,14); parce qu'une erreur réfutée publiquement ne repousse plus, et qu'une fausseté découverte ne germe plus.

2. Que ferons-nous pour prendre ces renards malicieux, qui aiment mieux nuire que vaincre, et qui ne veulent pas même paraître publiquement, mais qui rampent et se glissent par surprise? Tous les hérétiques se sont toujours proposé pour but d'acquérir de la gloire, par la singularité de leur doctrine. Mais il y a une hérésie ici, plus maligne et plus artificieuse que toutes les autres, car elle se repaît des pertes d'autrui, et néglige sa propre gloire.

Je crois qu'elle s'est instruite par les exemples des anciennes hérésies, qui une fois découvertes, ne pouvaient plus échapper, mais étaient prises aussitôt. Par un sacrifice tout nouveau, elle opère habilement ses mystères d'iniquité, et elle le fait avec d'autant plus de licence, qu'elle agit d'une manière plus cachée. Ils se sont donné, comme l'on dit, rendez-vous dans les endroits écartés, et ils ont concerté ensemble de méchants discours. Jurez, parjurez-vous, se disent-ils l'un à l'autre, plutôt que de divulguer le secret. Autrement, ils ne veulent pas qu'on jure le moins du monde, à cause de ces mots du Sauveur dans l'évangile ; " Ne jurez point par le ciel, ni par la terre (Matth. V, 34). " O gens stupides et insensés, âmes pharisiennes, vous rejetez un moucheron, et avalez un chameau. Il ne faut pas jurer, et il serait permis de se parjurer, comme si la permission de ce dernier n'emportait pas celle de l'autre. En quel endroit de l'évangile trouvez-vous cette exception, vous qui n'en perdez pas un seul iota, comme vous vous en glorifiez faussement. N'est-il pas visible que ce n'est que par superstition que vous défendez les jurements, puisqu'en même temps, vous avez la hardiesse d'autoriser les parjures? 0 étrange perversité ! Ce qui n'est conseillé que pour une plus grande perfection, je veux dire ne point jurer, ils l'observent avec autant de rigueur que si c'était un précepte, et ce qui est établi par une loi immuable, de ne se point parjurer, ils en dispensent à leur fantaisie, comme d'une chose indifférente, de peur qu'on ne publie leur secret. Comme s'il n'y allait pas de la gloire de Dieu de révéler les choses utiles. Est-ce qu'ils portent envie à sa gloire ? Mais je crois plutôt que c'est qu'ils ont honte de découvrir des choses qu'ils savent bien être honteuses. Car on dit qu'ils font un secret des choses infâmes et abominables. Le dos des renards ne sent pas bon.

3. Mais je ne veux point parler des choses qu'ils nieraient.

Qu'ils répondent seulement à celles qui sont manifestes.

Est-ce que, suivant l'évangile, ils ne veulent pas donner le Saint aux chiens, et les perles aux pourceaux? Mais n'est-ce pas confesser ouvertement qu'ils ne sont pas de l'église, que de regarder comme des chiens et des pourceaux tous ceux qui sont de l'église? Car ils croient que tous ceux, sans exception, qui ne sont point de leur secte, ne doivent point avoir part à ce dont ils font un mystère. Quelle que soit leur doctrine, ils né me répondent point, car ils craignent trop de se découvrir; néanmoins ils n'échapperont pas. Répondez-moi donc, vous qui êtes plus sages qu'il ne faut, et plus fous qu'on ne saurait dire. Le secret que vous cachez est-il de Dieu, ou non? S'il est de Dieu, pourquoi ne le publiez vous pas pour sa gloire? Car il y va de la gloire de Dieu de révéler ce qui vient de lui. Et s'il ne l'est pas, pourquoi ajoutez-vous foi à ce qui n'est pas de Dieu, sinon parce que vous êtes un hérétique? Qu'ils découvrent donc un mystère qui vient de Dieu, pour la gloire de Dieu, ou qu'ils nient que ce soit un mystère de Dieu et qu'ils confessent qu'ils sont des hérétiques; ou du moins qu'ils se déclarent ouvertement ennemis de la gloire de Dieu, puisqu'ils ne veulent pas déclarer une chose qui serait si avantageuse à sa gloire. Car on ne peut aller contre ce que dit l'écriture: "la gloire des Rois, c'est de cacher leur secret (a) et celle de Dieu de le révéler (Prov. XXV, 2). " Si vous ne voulez pas le révéler, c'est que vous ne voulez pas glorifier Dieu. Mais peut-être ne recevrez-vous pas ce texte de l'écriture. Je le crois, car les hérétiques font profession de ne suivre que l'évangile, et d'être les seuls qui le suivent. Qu'ils répondent donc à l'évangile : " Ce que je vous dis dans les ténèbres, dit Jésus-Christ, dites-le en plein jour, et ce que je vous dis à l'oreille, prêchez-le sur les toits (Matth. X, 27)." Il ne vous est plus permis maintenant de vous taire. Jusques à quand tiendrez-vous caché ce que Dieu commande de publier? Jusques à quand votre Evangile sera-t-il caché? Sans doute votre Evangile n'est pas celui de saint Paul, car il déclare que le sien n'est point caché : " Mon Evangile, dit-il, n'est point secret, et il ne l'est que pour ceux qui se perdent (2 Cor. IV, 3). " Prenez garde qu'il n'ait entendu parler de vous qui tenez votre Evangile secret, n'est-il pas évident que vous vous perdez? Mais peut-être ne recevrez-vous pas non plus les Epîtres de saint Paul? Je l'ai ouï dire de quelques-uns d'entre vous. Car vous ne vous accordez pas en toutes choses, bien que vous nous soyez tous contraires.

4. Mais enfin vous recevez tous, si je ne me trompe, avec la même déférence que l'évangile, les paroles, les écrits, et les traditions de ceux qui ont conversé corporellement avec le Sauveur. Cependant, ont-ils tenu leur Evangile secret ? Ont-ils caché les faiblesses de la chair de Dieu même, l'horreur de sa mort, l'ignominie de sa croix ? Tant s'en faut, ils ont publié ces choses par toute la terre. Où est cette vie et cette conduite apostoliques dont vous vous vantez tant? Ils crient, et vous, vous murmurez tout bas. Ils parlent en public, et vous, en cachette. Ils volent comme des nuées (Isa. LX, 8), et vous, vous vous cachez dans les ténèbres, et sous terre. En quoi leur ressemblez vous Est-ce en ce que vous ne menez pas des femmes avec vous ? mais vous vous enfermez avec elles. Or, il n'y a pas tant lieu à concevoir des soupçons contre ceux qui se font accompagner par des femmes, que contre ceux qui demeurent avec elles. Mais qui peut rien soupçonner de fâcheux de ceux qui ressuscitaient les morts? Faites de semblables miracles, et quand je verrai une femme coucher avec vous, je croirai que c'est un homme. Autrement n'êtes-vous pas téméraires de vouloir usurper les privilèges de ceux dont vous n'imitez pas la sainteté ? être toujours avec une femme, et n'en point user, n'est-ce pas un a Dans la Vulgate telle que nous l'avons maintenant, c'est le contraire ; on lit, en effet, au chapitre XXV, verset 2, des Proverbes : " La gloire de Dieu est de cacher sa parole, et celle des rois, de l'étendre. " La version des Septante favorise le sens donné par la vulgate. Voir les notes de Horstius.

plus grand miracle que. de ressusciter les morts? Vous ne pouvez faire ce qui est moins, et vous voulez que je croie de vous ce qui est plus. Vous êtes tous les jours assis à table à côté d'une jeune fille; votre lit est dans la même chambre que le sien; vos yeux sont attachés sur ses yeux durant la conversation, vos mains touchent ses mains durant le travail, et vous voulez qu'on vous estime continent? Quand vous le seriez, en effet, vous me donneriez lieu de croire que vous ne l'êtes pas. Vous m'êtes un sujet de scandale. Otez la cause du scandale, si vous voulez passer pour un véritable sectateur de l'Evangile, comme vous vous en vantez si fort. L'Evangile ne condamne-t-il pas celui qui scandalise une seule personne de l'Eglise? Et volts, vous scandalisez toute l'Eglise. Vous êtes un renard qui ravagez la vigne du Seigneur. Aidez-moi, mes frères, à le prendre. Ou plutôt, ô saints anges, prenez-le pour nous. Il est extrêmement adroit, il est couvert de sa malice et de son impiété. Il est si petit, et si subtil, qu'il échappe aisément aux yeux des hommes. Mais se dérobera-t-il aussi aux vôtres? C'est à vous que cette parole s'adresse comme aux compagnons de l'Epoux : " Prenez-nous les petits renards. " Faites donc ce qu'on vous commande; prenez-nous ce renard si artificieux, que nous poursuivons en vain depuis si longtemps déjà. Enseignez-nous, et suggérez-nous le moyen de découvrir ses fourberies. Car c'est là prendre le renard, parce qu'un faux catholique nuit bien plus qu'un hérétique découvert et reconnu tel. (a) Or, il n'appartient point à l'homme de savoir ce qui se passe dans l'homme, à moins qu'il ne soit éclairé par l'esprit de Dieu, ou instruit par l'entremise des anges. Quelle marque donnerez-vous pour faire connaître à tout le monde cette hérésie pernicieuse qui sait si bien déguiser non-seulement ses paroles , mais aussi sa conduite.

5. Et certes le dégât fait dans la vigne, et qui est encore tout frais, fait voir que le renard y a pénétré. Mais je ne sais par quelle adresse cet animal rusé confond tellement les traces de ses pas qu'il n'y a presque pas moyen de voir par où il entre, ni par où il sort. On voit bien son oeuvre, mais on n'en voit point l'auteur, tant il a soin de déguiser les apparences. Si vous l'interrogez sur sa foi, il n'y a rien de plus chrétien. Sa conduite parait irrépréhensible, et il semble justifier ses discours par ses actions. On le voit, pour témoigner sa foi, fréquenter l'Eglise, honorer les prêtres, offrir des présents à l'autel, se confesser, participer à tous les sacrements. Qu'y a-t-il de plus catholique? Quant à ce qui concerne les moeurs, il ne trompe personne, il ne s'élève au dessus de personne, il ne frappe personne. De plus, son visage est pâle de jeûnes, il ne mange point son pain dans l'oisiveté, il travaille de ses mains pour gagner sa vie. Où est maintenant le renard? Nous le tenions, comment s'est-il échappé de nos mains?

a Plusieurs manuscrits donnent une leçon plus simple de ce passage, et font dire à saint Bernard : " qu'un vrai hérétique. " Les premières éditions des oeuvres de notre Saint, et plusieurs autres manuscrits, ont préféré la version que nous donnons.

Comment a-t-il disparu si vite? Poursuivons-le, cherchons-le, nous le reconnaîtrons à ses fruits. Car le ravage causé dans les vignes est une preuve certaine que le renard a passé par-là. Les femmes quittent leurs maris, et les maris leurs femmes, pour les suivre. Les clercs et les prêtres, tant jeunes que vieux, abandonnent leurs peuples et leurs églises, et on les trouve parmi ceux qui s'appliquent à faire quelque métier. Ne sont-ce pas là de grands ravages? N'est-ce pas l'oeuvre des renards ?

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