Sermones in Cantica canticorum (page 28)
7. Lorsque l'âme voit en elle-même des choses si différentes et si opposées, comment donc ne s'écriera-t-elle point entre l'espérance et le désespoir : " Seigneur, qui est semblable à vous (Psal. XXXIV, 10) ? " Un si grand mal la porte an désespoir, mais un si grand bien la rappelle et lui donne quelque espérance. De là vient que plus elle se déplait dans le mal qu'elle voit en soi, plus elle aspire avec ardeur au bien qu'elle y voit aussi, et désire de devenir semblable à celui à l'image de qui elle a été formée, c'est-à-dire simple, droite, craignant Dieu, et s'éloignant du mal. Et comment ne pourrait-elle point s'éloigner d'où elle a pu s'approcher?
ou s'approcher d'où elle a pu s'éloigner. Ce que néanmoins elle doit présumer de la grâce, non de la nature, ni même de son travail. Car c'est la sagesse qui surmonte la malice (Sap. VII, 30), non le travail ou la nature. Et elle a sujet de l'espérer; car naturellement elle est tournée vers le Verbe. La noble alliance de l'âme avec le Verbe et sa ressemblance éternelle dont je vous entretiens depuis trois jours, n'est point oisive dans le Verbe. Il daigne s'associer selon l'esprit celle qui lui est semblable selon la nature. Et certes naturellement chacun cherche son semblable. écoutez la voix de celui qui la cherche : " Revenez, Sulamite, revenez afin que nous vous voyions (Cant. VI, 12). " Celui qui ne la pouvait voir lorsqu'elle lui était dissemblable, la verra volontiers lorsqu'elle lui sera semblable et se fera, voir d'elle. "Car nous savons que lorsqu'il apparaîtra nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est (Joan. III, 2). " Croyez donc que ce qu'elle dit " Seigneur, qui est semblable à vous (Psal. XXXIV, 10)? " c'est plutôt parce que cela est difficile que parce qu'elle le juge absolument impossible.
8. Ou, si vous l'aimez mieux, c'est le cri de l'admiration.
Certes, c'est une ressemblance. surprenante et admirable que celle que la vision de Dieu accompagne, ou plutôt qui est cette vision même. J'entends parler de la vision qui se fait dans l'amour, car l'amour est cette vision et cette ressemblance. Qui ne s'étonnerait de la bonté de Dieu qui rappelle l'âme qui l'a. méprisée? C'est certainement avec raison que le méchant, que nous avons représenté ci-dessus comme usurpant la ressemblance de Dieu, est repris par lui, puisque, en aimant l'iniquité, il ne peut ni s'aimer soi-même, ni aimer Dieu ; car il est écrit, " que celui qui aime l'iniquité, hait son âme (Psal. X, 1). " L'iniquité donc, qui est cause de la différence qui se trouve en partie entre Dieu et l'âme, étant ôtée, il y aura entre eux une union parfaite d'esprit, une vision mutuelle, et un amour réciproque. Car lorsque ce qui est parfait arrivera, ce qui est imparfait sera détruit, (I Cor. XIII). et il y aura entre Dieu et l'âme un amour chaste et consommé, une pleine connaissance, une vision manifeste, une union ferme, une société indivisible, une ressemblance parfaite. Alors l'âme connaîtra Dieu comme elle est connue de lui; elle l'aimera comme elle en est aimée, et l'époux se réjouira de son épouse, parce que la connaissance et l’amour seront réciproques entre elle et lui qui étant Dieu et élevé. par dessus tout est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON
LXXXIII. Comment l'âme, quelque chargée de vices qu'elle soit, peut encore, par un amour chaste et saint, recouvrer sa ressemblance avec l'époux, c'est-à-dire, avec le Christ.
1. Nous avons employé pendant trois jours, tout le temps que nous nous sommes donné pour vous parler, à expliquer l'affinité de l'âme avec le Verbe.
Mais quel est le profit qu'on peut tirer de ce travail ? Le voici. Nous avons fait voir que toute âme, bien que chargée de vices, enveloppée de péchés, comme de filets, charmée par les attraits de la volupté, captive dans son exil, enfermée dans son corps comme dans une prison, enfoncée dans la boue, plongée dans la fange, attachée à ses membres, accablée de soins, absorbée par les affaires, saisie de crainte, pressée de douleurs, dévoyée par l'erreur, rongée d'ennuis, inquiétée de soupçon, et enfin étrangère sur la terre de ses ennemis (Bar. III, 11), comme parle le prophète, souillée avec les morts, réputée du nombre de ceux qui sont dans l'enfer, qu'une âme, dis-je, ainsi damnée et désespérée, peut trouver dans elle-même, non-seulement de quoi respirer dans l'espérance du pardon, et de la miséricorde, mais encore de quoi oser aspirer aux noces célestes du Verbe, à contracter à1liance avec Dieu, et à porter le joug agréable de l'amour avec le roi des anges. Car, que ne peut-elle point entreprendre avec confiance auprès de celui dont elle sait qu'elle porte encore l'image et la ressemblance ? Quel sujet a-t-elle d'appréhender une si haute majesté, lorsqu'elle considère la noblesse de son origine ? Tout ce qu'elle a à faire, c'est d'avoir soin de conserver la pureté de sa nature par l'honnêteté de sa vie, ou plutôt d'orner et d'embellir par quantité de vertus et de bonnes œuvres, comme par de riches couleurs, cette image illustre qui est imprimée par la création clans le fond de son être.
2. Car pourquoi demeure-t-elle oisive et inutile? Certes le travail et l'industrie sont un grand don de la nature; et si nous ne les employons, toutes ses bonnes inclinations ne se perdront-elles pas, ne demeureront-elles pas endormies ou assoupies ? Et quelle plus grande injure peut-on faire à, son auteur ? C'est pourquoi Dieu même a voulu qu'il se conservât toujours en l'âme comme une étincelle de vertu et de générosité, afin que cette ressemblance qu'elle a avec le Verbe, l'avertisse sans cesse ou de demeurer avec lui, ou d'y retourner lorsqu'elle l'a quitté. Or, elle ne les quitte pas en sortant d'un lieu, ou en marchant aveu les pieds, mais elle les quitte à la manière des substances spirituelles, c'est-à-dire par ses affections, lorsqu'elle se rend dissemblable à soi-même, et qu'elle dégénère de sa noblesse, par le dérèglement de sa vie et de sa conduite ; cette dissemblance néanmoins, n'est pas une extinction, mais un vice de sa nature, qui en relève autant le bien par la comparaison, qu'elle le souille par son union. Mais le retour de l'âme, c'est la conversion au Verbe, pour être réformée par lui, et pour lui être rendue conforme. Car il est écrit : " Soyez les imitateurs de Dieu, comme des enfants très-chers, et aimez-le constamment, puisque Jésus-Christ vous a tant aimés (Ephes. III, 1). "
3. C'est cette conformité qui fait un mariage entre l'âme et le Verbe, lorsque lui étant semblable pur sa nature, elle tâche encore de lui ressembler par sa volonté, en l'aimant comme elle est aimée de lui. Si donc elle l'aime parfaitement, elle devient son épouse. Qu'y a-t-il de plus agréable que cette conformité, qu'y a-t-il de plus désirable que cet amour, qui fait que l'âme, ne se contentant pas des instructions qu'elle reçoit des hommes, s'approche hardiment elle-même du Verbe, s'attache fermement à lui, l'interroge et le consulte familièrement sur toutes choses, la capacité de son intelligence devenant la mesure de la hardiesse de ses désirs. Voilà le contrat d'un mariage vraiment sacré et spirituel; c'est trop peu dire, ce n'est pas un contrat, c'est un embrassement, oui, un embrassement, puisque la liaison parfaite de leurs volontés ne fait qu'un esprit de deux. Et il ne faut point appréhender que l'inégalité des personnes, rende défectueuse en quelque chose la conformité de leurs volontés. Car l'amour ne sait ce que c'est que la crainte respectueuse. L'amour lire son nom d'aimer, non pas d'honorer; que celui qui est frappé d'horreur, d'étonnement, de, crainte, on d'admiration, honore si bon lui semble : toutes ces choses n'ont point lieu dans un amant. L'amour est tout plein de soi. Lorsque l'amour naît dans une âme, il absorbe en lui toutes les autres passions. C'est pourquoi celle qui aime, aime, et ne sait rien autre chose. Celui qui, avec raison, mérite d'être honoré et admiré, aime mieux néanmoins être aimé. Ce sont l'époux et l'épouse. Quelle autre liaison voulez-vous qu'il y ait entre des époux, en dehors de celle qui consiste à aimer, et à être aimé ? Ce noeud est même plus étroit que celui qui unit les pères aux enfants. C'est pourquoi, le Sauveur dit dans l'évangile, que "l'homme laissera son père et sa mère, et s'attachera à sou épouse (Matth. XIX, 5). " Voyez-vous comme cette passion ne surmonte pas seulement dans des époux toutes les autres passions, mais se surmonte encore elle-même.
4. Ajoutez à cela que cet époux n'est pas seulement amant, mais amour. N'est-il point aussi honneur? Le soutienne qui voudra, je ne l'ai point lu; mais j'ai lu que Dieu est amour (I Joan. IV, 16). Ce n'est pas que Dieu ne veuille être honoré, puisqu'il dit . " Si je suis Père, où est l'honneur qu'on me doit (Malac. III, 6) ? " Il dit cela comme père. Mais s'il parle comme époux, ne dira-t-il pas: si je suis époux, où est l'amour qui m'est dû? Car il a dit aussi auparavant : " Si je suis Seigneur, où est la crainte qu'on doit avoir pour moi (Ibid.) " ? Dieu donc demande qu'on le craigne comme Seigneur, qu'on l'honore comme père, et qu'on l'aime comme époux. Laquelle de ces trois choses est la plus excellente ? C'est l'amour. Sans lui la crainte est pénible, et l'honneur sans récompense. La crainte est servile tant qu'elle n'est point affranchie par l'amour, et l'honneur qui ne part pas de l'amour n'est pas un honneur, mais une flatterie. Et certes l'honneur et la gloire ne surit dus qu'à Dieu, mais il n'acceptera ni l'une ni l'autre de ces deux choses, si elles ne sont comme assaisonnées du miel de l'amour. L'amour est seul suffisant par lui-même. L'amour est seul agréable par lui-même et pour lui-même. L'amour est à soi-même son mérite et sa récompense.
Il ne cherche hors de soi, ni raison, ni avantage. J'aime parce que j'aime, j'aime pour aimer. L'amour est une grande chose, si néanmoins il retourne à son principe, s'il remonte à son origine et à sa source, s'il en tire toujours comme de nouvelles eaux pour couler sans cesse. De tous les mouvements de l'âme, l'amour est le seul par lequel la créature raisonnable peut en quelque sorte reconnaître les grâces qu'elle a reçues de son créateur. Par exemple, si Dieu est en colère contre moi, me mettrais-je aussi en colère contre lui? Nullement. Mais je m'humilierai, je tremblerai devant lui, je lui demanderai pardon. De même s'il me reprend, je ne le reprendrai pas de mon côté, mais je reconnaîtrai qu'il me reprend avec justice. S'il me juge, je ne le jugerai pas, mais je l'adorerai. Lorsqu'il me sauve, il n'exige pas de moi que je le sauve, nique je le délivre, parce que c'est lui qui délivre et sauve tout le monde. S'il use de l'empire qu'il a sur moi, il faut que je le serve; s'il me commande quelque chose, il faut que j'obéisse, et non pas que j'exige du Seigneur le même service ou la même obéissance que je lui rends. Quelle différence quand il s'agit de l'amour ! Lorsque Dieu aime, il ne demande autre chose que d'être aimé, parce qu'il n'aime qu'afin d'être aimé, sachant que ceux qui l'aiment deviendront bienheureux par cet amour même.
5. L'amour, comme je l'ai déjà dit, est une grande chose, mais il a des degrés. L'épouse est. au plus élevé. Les enfants aiment, mais ils pensent à l'héritage; et dans la crainte qu'ils ont de le perdre, ils ont plus de respect que d'amour. Cet amour là m'est suspect, il semble n'être produit que par l'espérance d'acquérir quelque autre chose. Il est faible, puisque cette espérance venant à être ravie, il s'éteint ou diminue beaucoup. Il n'est pas pur, puisqu'il désire autre chose que ce qu'il aime. L'amour pur n'est point mercenaire. Il ne tire point sa force de l'espérance, et néanmoins il n'entre point en défiance. C'est l'amour de l'épouse, parce que tout ce qu'elle est n'est qu'amour. Le bien et l'espérance unique de l'épouse, c'est l'amour. L'épouse le possède en abondance, l'époux en est content. Il ne lui demande point autre chose, elle n'a rien autre chose à lui donner. C'est ce qui fait que l'un est époux, et l'antre épouse. Cet amour est propre aux époux, et personne n'y a part, pas même le Fils. Car il crie aux enfants: " Où est l'honneur qui m'est dû (Mala. I) ? " Il ne dit pas : où est l'amour qui m'est dû, parce qu'il réserve cette prérogative à l'épouse.
Ainsi nous voyons que Dieu commande aux enfants d'honorer leur père et leur mère (Deut. V, 16), et il ne parle point de les aimer, non qu'ils ne le doivent faire, parce qu'il y en a plus qui sont portés à les honorer qu'à les aimer. Il es vrai qu'un roi désire que l'honneur qu'il fait, soit reçu avec respect; mais l'amour de l'époux, ou plutôt l'époux qui est l'amour mène, ne demande en échange que l'amour et la fidélité.
Qu'il soit donc permis à l'épouse de l'aimer. Et comment ne l'aimerait-elle pas, puisqu'elle est épouse, et l'épouse de l'amour ; comment n'aimerait-elle pas l'amour même?
6. C'est avec raison que, renonçant à toute autre pensée, elle est toute entière à l’amour, puisqu'elle peut reconnaître celui qui est amour par nu amour réciproque. Car quand elle fondrait tout entière en amour, que serait-ce en comparaison de cette source inépuisable d'amour ? Les eaux de l'amour et de l'amante, de l'âme et du Verbe, de l'épouse et de l'époux, du Créateur et de la créature, de celui qui a soif et de la fontaine qui désaltère, ne coulent pas avec une même abondance. Quoi donc, les voeux de l'épouse, ses désirs, son ardeur, sa confiance, seront-ils perdus, parce qu'elle ne peut courir aussi fort qu'un géant, parce qu'elle ne peut pas disputer en douceur avec le miel, en bonté avec l'agneau, en blancheur avec le lis, en clarté avec le soleil, en amour avec celui qui est amour? Non sans doute. Car quoique la créature aime moins celui dont elle est aimée, parce qu'elle est beaucoup inférieure à lui ; néanmoins si elle l'aime de tout son pouvoir, il ne manquera rien à son amour, parce qu'il est aussi parfait qu'il puisse être. Voilà pourquoi j'ai dit, aimer ainsi, c'est contracter mariage avec Dieu, parce qu'elle ne peut pas aimer de la sorte, et être peu aimée, or un mariage n'est parfait que par le consentement des deux parties; à moins qu'on révoque en doute que l'âme soit aimée du Verbe, avant qu'elle l'aime, et plus qu'elle ne l'aune. Certes, elle est prévenue et dépassée en amour. Heureuse celle qui a mérité d'être prévenue dans la bénédiction d'une si grande douceur. Heureuse celle qui jouit de ces chastes et sacrés embrassements, quine sont autre chose qu'un amour saint et pur, un amour charmant et agréable, un amour aussi calme que sincère, un amour mutuel, intime, violent, qui joint deux personnes, non en une même chair, mais en un même esprit, qui de deux personnes n'en fait plus qu'une, selon ce témoignage de saint Paul : " Celui qui est attaché à Dieu n'est plus qu'un même esprit avec lui (II Cor. 1, 17). " Mais écoutez plutôt sur ce sujet celle que l'onction de la grâce et une expérience fréquente ont rendue plus savante que tous les autres dans ce mystère de l'amour; à moins que vous trouviez plus à propos que nous remettions cela à une autre fois, de peur que nous ne resserrions une matière si excellente dans les bornes étroites du peu de temps qui nous reste pour parler. Si donc vous me le permettez, je finirai ce discours avant d'en avoir achevé le sujet, afin que demain nous nous assemblions de bonne heure pour goûter avec avidité les délices sacrées dont l'âme sainte mérite de jouir avec le Verbe, et dans le Verbe son époux, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu,est élevé par dessers tout et béni dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
SERMON
1. " J'ai cherché dans mon petit lit durant toutes les nuits celui qu'aime mon âme (Cant. III, 1). " C'est un grand bien que de chercher Dieu. Je crois que c'est le premier des dons de Dieu, et le dernier progrès de l'âme. Il ne s'ajoute à aucune vertu, et ne cède à aucune. A quelle vertu serait-il ajouté, puisque aucune ne le précède? A quelle vertu cèderait-il, puisque c'est la consommation de toutes les vertus? Car quelle vertu peut avoir celui qui ne cherche point Dieu, ou quel terme peut-on prescrire à celui qui le cherche ? " Cherchez toujours son visage (Psal. CIV, 4), " dit le Prophète, je crois que lors même qu'on l'aura trouvé, on ne cessera point de le chercher. Dieu ne se cherche pas par le mouvement des pieds, mais par les désirs. Et quand on a été assez heureux pour le trouver, bien loin que cela diminue le désir qu'on a de lui, cela ne fait au contraire que le redoubler. La consommation de la joie est-elle l'extinction du désir? c'est plutôt comme de l'huile qu'on jette sur le feu, car le désir même est un feu. Il en est ainsi. La joie sera comblée, mais on ne cessera point de désirer, non plus que de chercher. Or pensez, si vous le pouvez, une recherche sans indigence, et un désir sans peine d'esprit. La présence sans doute bannit l'un, et l'entière possession exclut l'autre.
2. écoutez maintenant à quel sujet je vous ai dit ceci, c'est afin que quiconque de vous cherchera Dieu, sache qu'il cri a été prévenu et cherché avant qu'il le cherche. Car sans cette connaissance nous pourrions convertir un grand bien eu un grand mal, si, remplis des biens du Seigneur, nous ne nous servions des dons que nous en avons reçus comme si nous ne lus 'avions point reçus, et n'en rendions point gloire à bien. C'est sans doute comme cela qu'il arrive que ceux qui parais sent très-grands à cause des grâces qu'ils ont reçues, sont très-petits devant Dieu, parce qu'ils ne les connaissent point. J'ai trop peu dit en disant qu'ils deviennent très-petits de grands qu'ils étaient. J'ai voulu vous épargner en ne vous exposant pas ma pensée dans toute sa force. J'aurais dû dire que de très-bons qu'ils étaient, ils deviennent très-méchants.
Car c'est une chose certaine et indubitable, que celui-là est d'autant plus méchant qu'il parait meilleur, s'il s'attribue ce qui le fait paraître si bon. Et c'est un des plus grands crimes qu'on puisse commettre. Quelqu'un dira peut-être. A Dieu ne plaise que je sois dans ce sentiment; je reconnais que c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis; mais si, en attendant, il tâche d'acquérir de la gloire par le moyen de cette grâce qu'il a reçue, n'est-ce pas un voleur et un larron? Que celui qui agit de la sorte écoute cette parole : " Je vous juge par votre propre bouche, méchant serviteur (Luc. XIX, 22). " Qu'y a-t-il de plus criminel qu'un serviteur qui usurpe la gloire de son maître.
3. " J'ai cherché dans mon petit lit durant les nuits, celui qu'aime mon âme. " Mon âme cherche le Verbe, mais il l'a cherchée auparavant. Autrement, une fois sortie ou chassée de la présence du Verbe, elle ne retournera plus pour jouir des biens qu'elle a perdus, si le Verbe ne la cherche. Notre âme, laissée à elle-même, est un esprit qui s'en va et qui rie revient point. écoutez les plaintes et la prière d'une âme errante et vagabonde : " J'ai erré, dit-elle, comme une brebis égarée, cherchez, s'il vous plait, votre serviteur (Psal. CXVIII, 176). " O homme, vous voulez revenir, mais si cela dépend de votre volonté, pourquoi demandez-vous de l'aide et du secours ? Pourquoi mendiez-vous ailleurs ce que vous trouvez en vous avec abondance? Il est manifeste qu'il veut, et qu'il ne peut; mais c'est un esprit qui s'en va et ne revient point, quoique celui qui ne veut pas même revenir soit encore bien plus éloigné du salut. Je ne voudrais pas dire que cette âme qui désire de retourner à Dieu, et d'être cherchée de lui, soit entièrement exposée et abandonnée. Car d'où lui vient cette volonté ? C'est sans doute de ce que le Verbe l'a déjà visitée et cherchée, et cette recherche n'a pas été inutile, puisqu'elle a opéré la volonté, sans laquelle le retour était impossible. Mais il ne suffit pas d'être cherché une fois, tant la langueur de l'âme est grande, et tant elle a de peine à revenir. Elle le veut, il est vrai. Mais que sert la volonté sans la puissance ? " Je veux faire le bien, dit l'Apôtre, mais je ne vois point comment je le puis faire(Rom. VII, 18). " Qu'est-ce donc que demande le Prophète que nous avons cité tout à l'heure? Il ne demande autre chose. que d'être cherché ; ce qu'il ne demanderait pas, s'il ne l'avait déjà été, ou s'il l'avait assez été.
"Cherchez, dit-il, votre serviteur (Psal. CXVIII, 176), " et que celui qui m'a donné la volonté de bien faire, m'en donne encore la force, selon son bon plaisir.
4. Je ne crois pas néanmoins que les paroles de l'épouse puissent convenir à une âme qui n'a pas encore reçu la seconde grâce, et qui veut, mais qui ne peut approcher de celui qu'elle aime. Car comment ce qui suit pourrait-il s'appliquer à elle? se lever, faire le tour de la ville, chercher son bien-aimé, par les rues et par les places publiques (Cant. III, 2). " puisqu'elle même a besoin d'être cherchée, que celle qui peut faire cela le fasse. Qu'elle se souvienne seulement qu'elle a été cherchée et aimée la première, et que c'est ce qui fait qu'elle cherche et qu'elle aime. Prions, mes frères, que ces miséricordes nous préviennent bientôt, parce que nous sommes extrêmement pauvres. Ce que je ne dis pourtant pas de nous tous ; car je sais qu'il y en a beaucoup parmi vous qui tâchent de reconnaître l'amour dont Jésus-Christ nous a aimés, et qui le cherchent en simplicité de coeur; mais il y en a quelques-uns, et. je le dis à regret, qui ne nous ont encore donné aucune marque de cette prévention salutaire, et par conséquent aucun signe de salut ; qui s'aiment eux-mêmes, non le Seigneur, et qui cherchent leurs propres intérêts, non les intérêts de Dieu.
5. " J'ai cherché, dit l'épouse, celui qu'aime mon âme. " C'est à quoi vous provoque la bonté de celui qui vous a prévenue, en vous cherchant et en vous aimant le premier. Vous ne le chercheriez et vous ne l'aimeriez point, ô âme, si vous n'en aviez été cherchée et aimée auparavant. Vous n'avez pas été prévenue d'une seule bénédiction, mais de deux, de l'amour et de la recherche. L'amour est la cause de sa recherche, et sa recherche est le fruit et le gage assuré de son amour. Vous avez été aimée afin que vous ne craigniez point qu'on vous cherchât pour vous punir. Vous avez été cherchée, afin que vous ne vous plaignissiez point d'avoir été aimée inutilement. L'une et l'autre de ces deux grandes faveurs vous ont donné de la hardiesse et ont banni la honte, vous ont persuadé de revenir et ont ému votre affection. C'est de là que procèdent ce zèle et cette ardeur de chercher celui qu'aime votre âme, parce qu'infailliblement vous ne le pourriez pas chercher, s'il ne vous eût cherchée, et vous ne pourriez pas maintenant ne le point chercher après qu'il vous a cherchée.
6. Mais n'oubliez pas d'où vous êtes arrivée là, et pour me faire à moi-même l'application de ce que je dis là, car ce procédé est plus sûr, n'est-ce pas vous, ô mon âme qui, ayant quitté votre premier époux, avec qui il vous était si avantageux de demeurer avec lui, avez violé la foi que vous lui deviez pour aller après vos amants? Et maintenant que vous avez commis avec eux autant d'adultères qu'il vous a plu, et que peut-être vous en avez été méprisée, vous avez l'impudence et l'effronterie de vouloir retourner à celui que vous avez méprisé avec tant d'insolence. Quoi ? Lorsque vous ne deviez songer qu'à vous cacher, vous cherchez la lumière, et vous courez à votre époux lorsque vous méritez plutôt de lui des coups que des baisers? N'avez-vous point peur qu'au lieu d'un époux qui vous caresse, vous ne trouviez un juge qui vous condamne ? Heureux celui qui entendra son âme répondre ainsi à ces reproches : Je ne crains point, parce que j'aime. Et je n'aime pas seulement, mais je suis aimée. Car si je n'étais aimée, je n'aimerais point. Que peut appréhender celle qui est aimée. Que celles qui n'aiment point appréhendent, parce qu'elles n'ont pas sujet de croire qu'on les aime. Mais pour moi qui aime, je ne doute pas plus que je sois aimée, que je ne doute que j'aime. Je ne puis redouter la présence de celui dont j'ai ressenti l'amour. Me demandez-vous en quoi je l'ai ressenti ? En ce qui étant aussi misérable que je suis, non-seulement il m'a cherchée, mais encore il m'a donné le désir de le chercher, et par conséquent la certitude de le trouver dans ma recherche. Pourquoi ne correspondrais-je pas à sa recherche, puisque je corresponds à son amour? Se mettra-t-il en colère lorsque je le chercherai, lui qui ne s'y est point mis lorsque je l'ai méprisé ? Il m'a cherché quand je le méprisais, pourquoi me repousserait-il maintenant que je le cherche ? L'esprit du Verbe est doux et bienveillant, il me fait entendre sa bonté extrême, le zèle et l'affection qu'il a pour moi. Et il ne peut pas ignorer ces choses, puisqu'il sonde les plus hauts secrets de Dieu, et sait que ces pensées ne sont que des pensées de paix et non pas d'indignation. Comment ne serais-je point animée à 1e chercher, moi qui ai éprouvé sa clémence et qui suis persuadé de ma réconciliation avec lui ?
7. Mes frères, penser à ces choses, c'est être cherché du Verbe ; en être persuadé, c'est être trouvé de lui. Mais tous ne comprennent pas cette parole. Que ferons-nous à nos petits enfants, je veux dire à ceux qui ne font encore que commencer et qui néanmoins ne sont pas absolument dans l'enfance de la vertu, puisqu'ils ont déjà le commencement de la sagesse, car ils sont soumis les uns aux autres, dans la crainte de Jésus-Christ ? Comment, dis-je, leur persuaderons-nous que cela se passe ainsi dans l'épouse, puisqu'ils ne l'ont pas encore expérimenté eux-mêmes ? Il faut que nous les renvoyions à une personne dont la foi ne leur peut être suspecte. Qu'ils lisent dans un livre ce qu'ils ne croient pas dans le coeur d'autrui parce qu'ils ne le voient pas? Il est écrit dans les prophéties : " Si un mari quitte sa femme et qu'elle, se retirant, en épouse un autre, pourra-t-elle retourner à son premier mari? Cette femme là ne sera-t-elle pas impure et souillée? Mais vous, vous vous êtes prostituée à plusieurs, et cependant le Seigneur ne laisse pas de vous dire : Retournez à moi, et moi je vous recevrai (Jer. III, 1). " Ce sont les paroles du Seigneur. Il n'est pas permis d'en révoquer en doute la vérité. Qu'ils croient ce qu'ils n'ont pas encore éprouvé, afin que, par le mérite de leur foi, ils soient dignes un jour d'en avoir l'expérience. Je crois que nous avons assez expliqué as que c'est que d'être cherché par le Verbe, et quel besoin l'âme a d'en être cherchée, quoique celle qui l'a éprouvé le connaisse encore plus parfaitement et plus heureusement. Il reste à montrer dans le discours suivant que les âmes altérées de la grâce cherchent celui dont elles ont été cherchées, ou plutôt apprenons-le de celle dont il est question ici, et qui cherche celui qu'aime son âme, l'époux de l'âme, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu, et élevé au dessus de tout, est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXXV. Il y a sept nécessités qui engagent l'âme à chercher le Verbe. Une fois qu'elle est reformée, elle s'approche pour le contempler et pour goûter la douceur de sa présence.
1. J'ai cherché dans mon petit lit celui qu'aime mon âme (Cant. III, 1). " Pourquoi l'a-t-elle cherché ? Nous l'avons déjà dit, et il est superflu de le répéter.
Néanmoins, en faveur de quelques-uns qui n'y étaient pas, j'en rapporterai en peu de mots quelques raisons que ceux même qui y ont été ne seront peut-être pas fâchés d'entendre. Car nous n'avons pas pu tout dire alors. L'âme cherche le Verbe afin de recevoir avec joie ses reproches, d'en tirer des lumières et des connaissances, de s'appuyer sur lui pour être vertueuse, d'être reformée par lui pour être sage, de lui devenir conforme pour être belle, de lui être fiancée pour être féconde, d'en jouir et de le posséder pour être heureuse. C'est pour toutes ces raisons que l'âme cherche l'époux. Je ne doute point qu'il n'y en ait encore plusieurs autres, mais voilà celles qui se présentent maintenant à moi. Chacun pourra aisément après cela en trouver d'autres en soi, s'il veut s'y appliquer. Car notre misère n'est pas petite, les besoins clé l'âme sont infinis, et ses faiblesses sont sans nombre. Mais le Verbe est encore plus riche et plus abondant que nous ne sommes pauvres et misérables; sa sagesse surmonte notre malice, et ses biens surpassent nos maux. Mais écoutez la raison de celles que j'ai établies. Et premièrement, voyez comment l'âme consent aux corrections de Dieu. Nous lisons dans l'évangile : " Consentez à ce que voudra votre ennemi pendant que vous êtes avec lui en chemin, de peur qu il ne vous livre au juge, et le juge au bourreau (Matth. V, 15). " Qu'y a-t-il de plus salutaire que ce conseil ? C'est le Verbe lui-même qui le donne, si je ne me trompe , en protestant qu'il est notre ennemi, parce qu'il s'oppose à nos désirs charnels, lorsqu'il dit : " Leur coeur est toujours dans l'égarement (Psal, XCIV, 10). " Mais vous qui écoutez ceci, si dans une sainte frayeur vous commencez à vouloir échapper à la colère qui est près de tomber sur vous, vous avez soin d'être d'accord avec cet ennemi qui semble vous en menacer d'une manière si terrible. Or cela est impossible si vous n'êtes contraire à vous-même, si vous ne vous opposez à vous-même, si vous ne vous combattez vous-même avec un travail continuel et infatigable, enfin si vous ne renoncez à vos anciennes habitudes et à vos mauvaises inclinations. Cela est rude, je l'avoue ; et si vous croyez en venir à bout par vos propres forces, c'est comme si vous tâchiez d'arrêter un torrent du doigt, ou de faire encore une fois remonter le Jourdain vers sa source. Que ferez-vous donc ? Cherchez le Verbe à la volonté du qui vous consentiez par sa grâce. Allez trouver celui qui vous est contraire, afin que, par son secours, vous deveniez tel, qu'il ne vous soit plus contraire, et que celui qui vous menaçait vous caresse, et que l'infusion de sa grâce soit plus efficace pour vous changer, que sa colère la plus violente.
2. C'est là, comme je pense, le premier besoin qui porte l'âme à chercher le Verbe. Mais si vous ignorez ce que demande celui à la volonté de qui vous consentez déjà, ne dira-t-on pas aussi de vous, que vous avez le zèle de Dieu, mais que ce zèle n'est pas réglé par la science (Rom. X, 1) ? Et afin que vous ne croyiez pas que cette ignorance soit peu de chose, souvenez-vous de ce qui est écrit, que celui qui ne connaîtra pas la volonté de Dieu sera méconnu de lui (1 Cor. XIV, 38). Voulez-vous savoir ce que je vous conseille de faire dans ce besoin? C'est ce que je vous ai conseillé dans le premier. Si vous voulez m'en croire, vous irez au Verbe, et il vous enseignera ses voies, de peur que, voulant faire le bien, mais ne le connaissant pas, il ne vous arrive, en courant, de sortir du chemin et de tomber dans l'erreur. Car le Verbe est une lumière. Et comme dit le Prophète : " Ses paroles sont claires, éclairent l'âme, et donnent l'intelligence aux simples et aux petits (Psal. CXVIII, 130). " Vous serez heureux ai vous pouvez dire aussi : " Votre parole est une lampe qui éclaire mes pas, et une lumière qui luit dans le sentier où je marche (Ibid. 105). " Et votre âme n'aura pas peu profité, si cotre volonté est changée, si votre raison est éclairée, en sorte qu'elle veuille le bien et qu'elle le connaisse. En l'un elle aura recouvré la vie, et en l'autre la vue. Car elle était morte quand elle voulait le mal, et aveugle quand elle ignorait le bien.
3. Votre âme donc vit, elle voit, elle est établie dans le bien, mais c'est parle secours et l'assistance du Verbe. Si elle est debout, c'est le Verbe qui l'a levée avec la main, comme sur les deux pieds de l'amour et de la connaissance. Elle est debout, dis-je, mais qu'elle prenne pour elle ce qui est écrit : " Que celui qui croit être debout prenne garde de ne pas tomber (1 Cor. X. 12). " Croyez-vous qu'elle puisse se tenir debout par elle-même, elle qui n'a pas pu se lever même ? Pour moi, je ne le pense pas. Quoi? les cieux ont été affermis par la parole du Seigneur (Psal. XXIII. 6), et celui qui n'est que terre pourra l'être sans le Verbe, qui est cette parole? Si elle pouvait demeurer ferme par elle-même, pourquoi donc un homme tiré de la même terre, aurait-il dit : " Affermissez-moi par vos paroles (Psal. CXVIII, 28)? " Aussi, avait-il éprouvé que cela est impossible, puisqu'il dit ailleurs : " J'ai été poussé avec effort, et j'étais près de tomber, mais le Seigneur m'a soutenu (Psal. CXVII. 13). " Me demandez-vous qui est celui qui le poussait? Il n'y en a pas qu'un, c'est le diable, c'est le monde, c'est l'homme. Voulez-vous savoir encore qui est cet homme ? C'est chacun de nous, pour soi-même. Ne vous en étonnez pas. Chacun est tellement à soi-même une occasion de chute et de ruine, que vous n'avez point sujet de craindre qu'un autre vous fasse tomber, si vous pouvez vous sauver de vos propres mains. " Car, qui est celui, dit l'apôtre saint Pierre, qui vous pourra nuire, si vous avez une sainte émulation pour le bien (I Pet. III. 13)? Vos mains, c'est votre consentement. Si le diable, ou le siècle vous suggèrent quelque chose de mal, et que vous refusiez d'y donner votre consentement, que vous ne fassiez point servir vos membres d'armes à l'iniquité, et que vous ne souffriez point que le péché règne en votre corps mortel, vous avez cette sainte émulation, et, bien loin que la malice de vos ennemis vous ait nui, elle vous a été extrêmement utile. Car, il est écrit : " Faites le bien, et vous en recevrez des louanges (Rom. XIII, 3). " Ceux qui cherchaient votre âme seront confondus, et vous chanterez : " Si mes habitudes vicieuses ne règnent point en moi, je serai pur et sans tache (Psal. XVIII, 14). " Vous témoignez que vous êtes animé d'une sainte émulation si, suivant le conseil du Sage, vous avez pitié de votre âme (Eccl. XXX, 247), si vous gardez votre coeur avec tout le soin possible, si, selon l'Apôtre, vous vous conservez chaste. Autrement, quand vous gagneriez tout le monde, si vous perdez votre âme, nous ne croirons pas que vous ayez en cette émulation salutaire, puisque le Sauveur mène nous apprend à ne pas le croire.
4. Il y a donc trois adversaires qui menacent de renverser l'homme lorsqu'il est debout. Le diable le pousse par sa malice et sa jalousie, le monde, par le vent de la vanité, l'homme lui-même, par le poids, de sa corruption. Le diable le pousse, mais il ne le renversera pas, s'il ne consent point à ses suggestions. Car nous lisons dans un apôtre : " Résistez au diable, et il s'enfuira de vous (Jac. IV, 7). " C'est lui qui, dans sa jalousie, a poussé et fait tomber ceux qui étaient debout dans le paradis terrestre, parce que, loin de lui résister, ils consentirent à sa malice.
C'est lui qui, par son orgueil, s'est précipité lui-même du haut du ciel, sans que personne le poussât, pour nous apprendre que l'homme se doit donc encore bien plus appréhender lui-même, à cause du poids de la concupiscence qui l'accable. Le monde nous pousse aussi, parce qu'il est plein de malignité. Il nous pousse tous, mais il ne renverse que ses amis, c'est-à-dire, que ceux qui consentent à ce qu'il demande d'eux. Je ne veux point être ami du monde, de peur de tomber. Car, celui qui veut être ami du monde devient ennemi de Dieu, ce qui est la plus grande chute qu'on puisse faire. On voit par là, que l'homme est à soi-même la principale occasion de sa chute, puisqu'il peut tomber de son propre mouvement, sans qu'un autre le pousse, et qu'il ne peut tomber par l'impulsion d'autrui, s'il ne se pousse lui-même. Auquel de ces trois ennemis doit-on résister davantage? C'est évidemment à celui qui est d'autant plus importun qu'il est plus intérieur, et qui suffit seul pour nous faire tomber, au lieu que les autres ne peuvent rien faire sans lui. Ce n'est pas sans raison que le Sage a préféré un homme qui sait se dominer à celui qui force des villes (Prov. XVI, 31). Cela vous regarde tout particulièrement. Vous avez besoin d'une grande force, et d'une force qui ne peut venir que d'en haut. Et, si elle est parfaite, elle rendra aisément l'esprit victorieux de soi-même, et, par conséquent, invincible contre tout autre. Car, c'est une vigueur d'esprit qui ne sait reculer lorsqu'il faut défendre la raison. Or, si vous l'aimez mieux, c'est. une vigueur d'esprit qui demeure ferme et immuable avec la raison, ou encore une vigueur d'esprit qui, autant qu'il est possible, rassemble et rapporte tout à la raison.
5. Qui montera sur la montagne du Seigneur? Quiconque entreprendra de monter au sommet de cette montagne, c'est-à-dire, à la perfection de la vertu, saura combien cette montée est rude, et combien la chute en est aisée, sans le secours du Verbe. Heureuse l'âme qui a excité l'étonnement et la joie des anges qui la regardaient, et qui les a entendus se dire les uns aux autres, à son sujet : " Qui est celle-ci qui monte du désert dans une affluence de toute sorte de délices, appuyée sur son bien-aimé (Cant. VIII, 5)?" Car tous ses efforts son inutiles, si elle ne s'appuie sur Dieu. En se combattant elle-même, elle prendra de nouvelles forces, et, devenant ainsi plus forte qu'elle-même, si je puis parler ainsi, elle soumettra toutes se passions à la raison. Elle réglera ses colères, ses craintes, ses convoitises et ses joies, comme un bon cocher qui conduit son char avec adresse : elle réduira en servitude tous ses désirs charnels, et elle assujettira tous ses sens à la raison et à la vertu. Comment tout ne serait-il pas possible à un homme, qui s'appuie sur celui qui peut tout ? Combien cette parole doit nous donner de confiance : " Je puis tout en celui qui me fortifie (Philip. IV, 13). " Rien ne montre plus clairement la puissance du Verbe, que de ce qu'il rend tout-puissants tous ceux qui espèrent en lui. Car tout est possible à celui qui croit.
Or, celui-là n'est-il pas tout-puissant à qui tout est possible ? C'est ainsi que l'esprit, s'il ne présume rien de soi, mais est fortifié par le Verbe, pourra se dominer, de sorte que aucune iniquité ne le dominera. C'est ainsi qu'étant appuyé sur le Verbe, et revêtu de la vertu d'en haut, nulle violence, nul artifice, nul attrait des voluptés, ne le pourra renverser, ni dominer.
6. Voulez-vous ne pas craindre que l'on vous pousse ?
Ne vous laissez point aller à l'orgueil. C'est par là que sont tombés ceux qui vivent dans le crime. C'est par là que sont tombés le diable et ses auges. Et bien qu'ils n'aient point été poussés du dehors, néanmoins, ils ont été chassés et n'ont pu demeurer debout. Car, celui-là n'est point demeuré debout et ferme dans la vérité, qui ne s'est point appuyé sur le Verbe, et qui s'est condé à ses propres forces. Et même s'il a voulu s'asseoir, c'est peut-être parce qu'il ne pouvait demeurer debout. Car il dit : " Je m'assoirai sur la montagne de l'alliance (Isa. XIV, 13). " Mais Dieu en jugea autrement : il ne demeura pas debout, et ne s'assit point, mais il est tombé, selon cette parole du Seigneur : " Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair (Luc. X, XVIII). " Que celui donc qui est debout, s'il ne veut pas tomber, ne se confie pas en soi-même, mais s'appuie sur le Verbe. Le Verbe dit : " Sans moi, vous ne pouvez rien faire (Joan. XV, 5). " Cela est vrai, sans le Verbe, nous ne pouvons ni nous lever pour faire le bien, ni demeurer fermes dans le bien. Vous donc, qui êtes debout, donnez gloire au Verbe, et dites : " Il a établi mes pieds sur la pierre et a dirigé mes pas (Psal. XXXIX, 3)." Il est nécessaire que la même main qui vous a relevé vous tienne toujours et vous empêche de tomber. Voilà, pour expliquer ce que nous avons dit, que nous avons besoin du Verbe pour nous appuyer sur lui, afin de demeurer fermes dans la vertu.
7. Il faut maintenant examiner ce que nous avons dit aussi, que, par le Verbe, nous sommes reformés dans la sagesse. Le Verbe, c'est la force, le Verbe c'est la sagesse. Que l'âme donc prenne des forces de la force, de la sagesse de la sagesse, et qu'elle attribue l'un et l'autre don au seul Verbe. Autrement, si elle s'appuie sur l'un ou sur l'autre, qu'elle dise donc aussi que le ruisseau ne vient pas de la source, le vin de la vigne, la lumière de la lumière.
Cette parole est véritable : " Si quelqu'un a besoin de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui donne, à tous des biens en abondance et ne reproche point ses dons ; et elle lui sera donnée (Iac. I, 5). " Voilà ce que dit saint Jacques. Mais, pour moi, je crois qu'il en est de même de la force. La force a beaucoup d'affinité avec la sagesse. La force est un don de Dieu. Il la faut mettre au nombre des dons excellents, et elle descend aussi d'en haut du Père du Verbe. Si quelqu'un croit qu'il est en tout semblable à la sagesse, je ne le nie pas, mais cette ressemblance parfaite est dans le Verbe, non pas dans l'âme. Car les qualités, qui ne sont qu'une même chose dans le Verbe, à cause de la singulière simplicité de la nature divine, n'ont pas néanmoins un même effet dans l'âme, mais s'accordent à ses divers besoins. D'après cela, c'est donc autre chose pour l'âme, d'être ranimée par la force, et d'être conduite par la sagesse. Car, bien que la sagesse soit puissante et la puissance douce, pour conserver toutefois aux paroles la signification qui leur est propre et naturelle, la force emporte dans son sens quelque vigueur de l'âme, et la sagesse, une modération d'esprit, accompagnée d'une douceur spirituelle.
Je crois que l'Apôtre l'a désignée, lorsque, après avoir fait beaucoup d'exhortations au sujet de la forcé, il ajouté, pour ce qui concerne la sagesse: " Dans la douceur, dans l'Esprit-Saint (II Cor. VI, 6). " Il y a donc de l'honneur à rester ferme, à résister, à repousser la violence parla violence, qui sont les propriétés de la force et du courage, mais il y a aussi beaucoup de travail. Ce n'est pas la même chose de défendre votre honneur avec peine et avec dangers et de le posséder en repos. Ce n'est pas la même chose de travailler, et de jouir du fruit de son travail. Or, la sagesse jouit die tous les travaux de la vertu, et ce que la sagesse ordonne, délibère, ressent, la vertu l'exécute.
8. " écrivez sur la sagesse dans le repos (Eccli.
XXXVIII, 25), " dit le Sage. Le repos de la sagesse est donc un travail, et plus la sagesse se repose, plus elle travaille à sa manière. Au contraire, plus la vertu est éprouvée, plus elle a d'éclat; et elle ne se montre dans son lustre qu'au milieu des difficultés. Si on veut définir la sagesse, l'amour de la vertu, peut-être qu'on ne se trompera pas, car où est l'amour il n'y a plus de travail, il n'y a que des délices, peut-être même le mot sagesse tire-t-il son nom de saveur, parce que c'est comme l'assaisonnement de la vertu qui lui donne du goût et de la saveur, au lieu que d'elle-même elle est rude et insipide. Je crois donc que l'on peut dire aussi que la sagesse est le goût du bien. Nous avons perdu ce goût presque dès le commencement de notre origine. Dès que le venin de l'ancien serpent a corrompu et infesté notre âme, elle a commencé à ne plus goûter le bien et un goût dépravé a pris la place de celui qui lui était naturel. " Car les inclinations et les pensées de l'homme sont portées au mal dès sa jeunesse (Gen. VIII, 21), c'est-à-dire depuis la folie de la première femme; c'est donc la folie de la femme qui nous a fait perdre le goût du bien, parce que la malice du serpent a trompé sa folle simplicité. Mais cela même qui a fait vaincre la malice pour un temps la vaincra pour l'éternité. Car la sagesse a rempli de nouveau le corps et le coeur d'une femme, afin que comme nous étions tombés dans la folie par une femme, nous fussions rétablis dans la sagesse par une femme. Et maintenant la sagesse surmonte constamment la malice dans l’âme de ceux où elle entre, en détruisant par une bonne saveur celle du mal que celle-là y avait apportée. La sagesse, en entrant dans une âme, lui rend insipides tous les plaisirs de la chair, purifie l'entendement, guérit et répare le sentiment spirituel du coeur, et ce sentiment étant réparé, il commence à goûter le bien, il goûte même la sagesse, qui est le bien le plus excellent de tous.
9. Combien de bonnes actions fait-on sans que ceux qui les font en prennent aucun goût, parce qu'ils ne se portent pas à les faire par l'amour de la vertu, mais y sont obligés ou par raison, ou par occasion, ou par nécessité ? Et, au contraire, combien de mal fait-on sans y prendre aucun plaisir, mais parce qu'on y est contraint par la crainte, ou attiré par quelque désir, plutôt que par la satisfaction qu'on trouve à mal faire? Mais ceux qui agissent de leur propre mouvement, et avec une volonté délibérée, ou sont sages, et ils se plaisent dans le goût et la douceur de la vertu, ou ils sont méchants, et ils se plaisent dans le mal, sans y être attirés par l'espérance d'aucun avantage particulier.
Car qu'est-ce que la malice, sinon le goût qu'on trouve au mal? Heureuse l'âme qui n'a que du goût pour tout ce qui est bien, et que du dégoût pour tout ce qui est mal? C'est ce que j'appelle être reformé à la sagesse, et avoir le bonheur d'éprouver la victoire de la sagesse. Car, en quoi la sagesse surmonte-t-elle plus visiblement la malice, que lorsque, après avoir banni le goût du mal, qui n'est autre chose que la malice même, l'âme se sent pénétrée intimement d'une saveur douce et agréable du bien. C'est donc à la force à soutenir courageusement les afflictions et à la sagesse à se réjouir dans les afflictions: fortifier votre coeur et attendre le Seigneur en patience, c'est l'ouvrage de la force; goûter et voir combien le Seigneur est doux, c'est l'effet de la sagesse. Et pour que chaque vertu éclate d'avantage par le bien qui lui est naturel, la modération d'esprit fait connaître le sage, et la constance fait connaître l'homme de coeur. Et c'est avec raison que nous avons mis la sagesse après la force; puisque la force d'esprit est en effet comme un fondement inébranlable, sur lequel la sagesse se bâtit une maison. Or il a fallu faire précéder l'une et l'autre de la connaissance du bien, parce qu'il n'y a point d'alliance entre la lumière de la sagesse et les ténèbres de l'ignorance. Il a fallu de même placer avant elle la bonne volonté, parce que la sagesse, selon la Sagesse même, n'entrera point dans une âme méchante (Sap. I, 4).
10. Après avoir vu comment l'âme recouvre la vie par le changement de volonté, la santé, par l'instruction que Dieu lui donne, la stabilité, par le courage, et la maturité, par la sagesse, il reste à lui trouver la beauté, sans quoi elle ne peut plaire à celui qui est le plus beau des enfants des hommes. Car elle sait qu'il est dit : " Le roi concevra de l'amour pour votre beauté (Psal. XLIV, 12). " Nous avons énuméré beaucoup de biens de l'âme qui sont des dons du Verbe, la bonne volonté, la science, la force d'esprit, la sagesse, et cependant nous ne voyons point que le Verbe désire rien de tout cela. Il est dit seulement : " Le roi concevra de l'amour pour votre beauté. Et ailleurs; Le Seigneur règne, il s'est revêtu de beauté (Psal. XCII, 1). " Comment ne désirerait-il pas un semblable vêtement à celle qui est tout ensemble et son image et son épouse ? Elle lui est d'autant plus chère, qu'elle lui ressemble davantage. En quoi consiste donc la beauté de l'âme ? N'est-ce point dans l'honnêteté? Disons que oui, puisqu'il ne nous vient à cette heure rien de mieux. Or l'honnêteté parait dans la conduite extérieure ;
non qu'elle en soit la cause, mais parce que c'est par elle qu'on la connaît. Sa demeure et son origine sont. dans la conscience qui ne tire son éclat que du témoignage qu'elle se rend. Il n'y a rien de plus resplendissant que cette lumière, rien de plus glorieux que ce témoignage, lorsque la vérité brille dans l'âme, et que l'âme se voit dans la vérité . Mais comment s'y voit-elle ? Chaste, modeste, retenue, circonspecte, dégagée de tout ce qui peut obscurcir la gloire d'un témoignage si avantageux, ne se sentant coupable de quoi que ce soit qui puisse lui faire craindre la présence de la vérité, et qui l'oblige à détourner son visage en rougissant comme si elle ne pouvait soutenir l'éclat trop vif de la lumière de Dieu. C'est là sans doute, c'est là cette beauté que Dieu prend, le plus de plaisir à regarder que tous les autres biens de l'âme, et que nous nommons honnêteté.
11. Mais lorsque la splendeur de cette beauté s'est répandue avec plus d'abondance jusque dans le plus profond du coeur, il est nécessaire qu'elle se produise au dehors comme un lampe cachée sous le boisseau, ou plutôt comme une lumière qui luit dans les ténèbres et qui ne saurait être cachée;
de sorte qu'il s'en fait une effusion sur le corps image de l'âme; le corps la distribue ensuite par tous ses membres et par tous ses sens, si bien qu'elle parait dans ses actions, dans ses paroles, dans ses regards, dans son rire même, si tant est qu'elle sourie, ce qu'elle ne fait qu'avec gravité et retenue. Lors donc que tous les mouvements du corps, tous ses gestes, toutes ses démarches sont graves, pures, modestes, éloignées de toute licence, de toute légèreté, de toute mollesse, de toute indécence, alors la beauté de l'âme est visible, pourvu qu'il ne se cache point d'hypocrisie en elle. Car il peut se faire que toutes ces choses soient feintes, et ne partent pas de l'abondance du coeur. Et pour mettre cette beauté dans tout son bistre, définissons, s'il vous plait, l'honnêteté, et disons en quoi nous la mettons. C'est une candeur de l'âme, qui a soin de joindre une réputation avantageuse avec une bonne conscience; ou, selon l'Apôtre: " De faire le bien non seulement devant Dieu, mais encore devant les hommes (2 Cor. IX, 21). " Heureuse l'âme qui s'est revêtue de cette beauté, de cette blancheur céleste de l'innocence, par laquelle elle acquiert une conformité glorieuse, non avec le monde, mais avec le Verbe dont il est dit, qu'il est la lumière et la vie éternelle, et l'image de la substance de Dieu (Heb. I, 3).
12. De ce degré, l'âme commence déjà à penser à son mariage avec le Verbe. Comment n'y penserait-elle pas, quand elle se voit d'autant plus nubile, pour ainsi parler, qu'elle lui est plus semblable? La majesté de cet époux ne l'épouvante point, parce que sa ressemblance l'associe avec lui, son amour l'unit à lui, sa profession la fiance avec lui. Or voici la forme de sa profession: " J'ai juré et résolu de garder les ordonnances de votre justice (Psal. CXVII, 106). " Les apôtres avaient suivi cette forme lorsqu'ils disaient: " Vous voyez que nous avons tout quitté pour vous suivre (Matth. XIX, 27). " Ce qui, sous la figure du mariage charnel, doit s'entendre du mariage spirituel de Jésus-Christ et de l'église est encore semblable : " C'est pourquoi l'homme laissera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils seront deux en une même chair (Ephes. V, 31). " Et dans le Prophète l'épouse se glorifie en ces termes "Pour moi, mon plus grand bien, c'est de m'attacher à Dieu, et de mettre mon espérance dans le Seigneur (Psal.
LXXII, 28). " tors donc que vous verrez une âme qui, après avoir tout quitté, s'attache au Verbe par tous les désirs de son coeur, ne vit que pour le Verbe, se conduit par le Verbe, conçoit du Verbe pour enfanter pour le Verbe, en sorte qu'elle puisse dire : " Jésus-Christ est ma vie, et ce m'est un grand avantage de mourir pour lui (Philip. I, 21), " croyez qu'elle est l'épouse du Verbe. Son époux peut se reposer en elle avec confiance, en sachant que l'âme qui a méprisé tout pour l'amour de lui, et qui regarde tout comme du fumier pour le gagner et le posséder uniquement, lui est fidèle. Il savait que telle était l'âme de celui dont il disait: "Celui-là m'est un vase d'élection (Act. IX, 15). " Certes l'âme de saint Paul était une bonne mère et une épouse fidèle, lorsqu'il disait : " Mes petits enfants que je conçois de nouveau dans mou sein jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous (Galat. IV, 19). "
13. Mais remarquez que dans le mariage spirituel il y a deux sortes d'enfantements, et par conséquent deux sortes d'enfants qui sans être contraires sont différents, car les saintes mères engendrent des âmes à Dieu par la prédication, ou produisent des intelligences spirituelles par la méditation. Dans cette dernière sorte d'enfantements il arrive quelquefois que l'âme est tellement transportée hors de soi et détachée des sens, qu'elle ne se sent pas elle-même, bien qu'elle sente le Verbe. Cela arrive lorsque étant pleine de la douceur ineffable du Verbe, elle se dérobe à elle-même en quelque façon, ou plutôt est ravie et s'échappe de soi pour jouir da Verbe. L'âme n'est pas dans la même disposition lorsqu'elle fait du fruit par le Verbe, et lorsqu'elle jouit du Verbe. En l'un, elle est pressée par les soins du prochain, en l'autre elle est attirée par les douceurs du Verbe. C'est une mère qui a véritablement beaucoup de joie d'engendrer des enfants spirituels, mais qui en reçoit bien davantage des chastes embrassements de son époux. Ses enfants lui sont chers et précieux, mais les baisers de son époux lui sont infiniment plus agréables. C'est une bonne chose de sauver plusieurs âmes, mais il est bien plus doux de sortir comme hors de soi, et d'être avec le Verbe. Mais quand cela arrive-t-il, et combien cela dure-t-il ! C'est un doux commerce, mais il est bien court lorsqu'on l'éprouve, et il est bien rare de l'éprouver. Et c'est là, ce me semble, la septième raison pour laquelle j'ai dit plus haut, que l'âme cherche le Verbe, c'est afin de jouir de ces douceurs.
14. Peut-être me demandera-t-on encore ce que c'est que jouir du Verbe. Je réponds qu'on doit le demander plutôt à celui qui l'a éprouvé croyez-vous que je puisse vous découvrir ce mystère ineffable? écoutez quelqu'un qui l'avait éprouvé : " Lorsque nous nous élevons extraordinairement, c'est pour Dieu, et lorsque nous parlons d'une manière moins élevée, c'est pour nous proportionner à votre faiblesse (II Cor. V, 13). " C'est-à-dire, lorsque je m'entretiens avec Dieu, seul à seul, je parle autrement que lorsque je parle pour vous instruire. J'ai éprouvé la douceur de cet entretien, mais je ne puis vous dire ce qui s'y passe. Et quant à celui que j'ai avec vous, je tâche de condescendre à votre infirmité, afin que vous puissiez comprendre ce que je vous dis. O vous qui désirez savoir ce que c'est que de jouir du Verbe, préparez votre esprit, non vos oreilles. Ce n'est pas la langue, mais la grâce qui enseigne un si haut secret. Il se cache aux sages et aux prudents, et ne se révèle qu'aux petits. L'humilité, mes frères, est une grande vertu. C'est une grande vertu, je le répète, puisqu'elle mérite d'éprouver ce qui ne s'apprend point par les discours, et qu'elle est digne d'acquérir ce qui ne se peut enseigner, de concevoir du Verbe qui est la parole de Dieu, ce qu'elle-même n'a point de paroles pour expliquer. Pourquoi cela? Ce n'est pas qu'elle mérite d'obtenir une si grande faveur, mais s'est le bon plaisir du Père du Verbe époux de l'âme, Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu est élevé par dessus tout et béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON