Sermones in Cantica canticorum (page 27)
3. Et pour expliques ceci plus clairement : si mon Seigneur Jésus était ressuscité, mais ne fût point monté au ciel, on ne pourrait pas dire de lui qu'il a passé outre, mais seulement qu'il a passé, et pourtant il lie serait pas nécessaire que l'épouse qui le cherche dépassât ceux qui l'ont trouvé, il lui eût suffi de passer devant eux. Mais comme, en montant an ciel, il a passé au-delà de la résurrection, c'est avec raison que l'épouse dit qu'elle a passé outre, attendu que, par la foi et par son zèle, elle l'a suivi jusque dans les cieux. Ainsi donc, croire la résurrection, c'est passer, croire l'ascension, c'est passer outre. Et peut-être connaissait-elle la première et ne connaissait-elle pas la seconde, comme je me souviens d'avoir dit dans un discours que j'ai fait à l'une de ces fêtes. C'est pourquoi étant instruite par eux de ce qui lui manquait, et ayant appris que celui qui était ressuscité était aussi monté aux cieux, elle y est montée également, c'est-à-dire, elle a passé plus loin, et l'a trouvé.
Et comment ne l'aurait-elle point trouvé, en s'élevant en esprit jusqu'au lieu où il est en corps? "Les ayant un peu passés. " C'est avec raison qu'elle parle de plusieurs, car notre Chef a passé et précédé en deux choses tant ses apôtres que tous ses autres membres qui sont sur la terre, à savoir par la résurrection et par l'ascension. Car Jésus-Christ est les prémices de l'un et de l'autre: s'il a précédé, notre foi a précédé aussi. Car où ne le suivrait-elle point? S'il monte au ciel; elle y est ; s'il descend dans les enfers, elle y est encore. Quand il prendrait des ailes dès le matin, et s'envolerait à l'extrémité de la mec, votre main, dit-elle à Dieu, m'y conduirait, et vous m'y tiendriez de votre droite. N'est-ce pas enfin selon cette foi que le Père de l'époux souverainement puissant et souverainement bon nous ressuscitera et nous fera asseoir à sa droite dans les cieux ? Voilà pour expliquer ce que l'église dit: " Je les ai dépassés, " parce qu'elle s'est passée elle-même en demeurant par la foi où elle n'est pas encore arrivée.
En effet, je crois qu'il est clair maintenant, pourquoi elle a mieux aimé dire qu'elle a passé outre, que de dire qui elle a passé simplement. Passons donc aussi à ce qui suit.
4. " Je le tiens, et je ne le laisserai point aller, jusqu'à ce que je l'aie fait entrer dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle qui m'a enfantée (Cant. III, 4). " Depuis ce temps là le peuple fidèle n'a point manqué, la foi n'a point failli sur la terre, ni la charité dans l'église. Les fleuves se sont débordés, les vents ont soufflé et l'ont battue avec violence, et elle n'est point tombée, parce qu'elle était fondée sur la pierre ; et cette pierre c'est Jésus-Christ. Voilà pourquoi ni le verbiage des philosophes, ni les subtilités captieuses des hérétiques, ni l’épée des persécuteurs n'ont pu et ne pourront jamais la séparer de l'amour qu'elle a pour Dieu en Jésus-Christ, tant elle tient fortement celui qu'aime son âme, tant elle trouve qu'il lui est avantageux d'être attachée à Dieu. " C'est un grand biens dit Isaïe, d'y être attaché avec de la glu (Isa XL, 7 ".
Qu'y a-t-il de plus ferme que cette glu que les eaux ne peuvent dissoudre, que les vents ne peuvent arracher, que le fer ne peut couper ? Car les eaux les plus abondantes ne sauraient éteindre la charité.
" Je le tiens, et ne le laisserai point aller (Cant. III, 4). " Un saint patriarche dit aussi. " Je ne vous laisserai point aller, si vous ne me donnez votre bénédiction (Gen. XXXII, 26)." Elle ne veut pas non plus le laisser aller, même quand il lui donnerait sa bénédiction. Le patriarche le laisse aller après avoir reçu sa bénédiction, mais n'en est pas de même de celle-ci. Je ne veux point, dit-elle, de votre bénédiction, je vous veux vous-même. Car sans vous que peut-il y avoir d'aimable pour moi sur la terre ou dans le ciel (Psal. LXXIX, 25) ? Je ne vous laisserai point aller, quand même vous me donneriez votre bénédiction.
5. " Je le tiens et ne le laisserai point aller. " Peut-être ne désire-t-il pas moins qu'elle d'être tenu par elle, car il dit: " Mes délices, c'est d'être avec les enfants des hommes (Prov. VIII, 31. " Aussi est-ce la promesse qu'il leur fait dans l'Evangile : " Je serai toujours avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matt. XXVIII, 20). " Qu'y a-t-il de plus fort que cette liaison, qui est scellée parla volonté, et par le désir réciproque de tous les deux : "Je le tiens " dit-elle. Mais il la tient aussi, puisqu'elle lui dit ailleurs: " Vous m'avez tenue par la main droite (Psal. LXXII, 24). " Celle que l'on tient et qui tient peut-elle tomber ? Elle le tient par la fermeté de sa foi, elle le tient par la ferveur de son zèle. Mais elle ne le tiendrait pas longtemps, s'il ne la tenait aussi. Et il la tient par sa puissance et par sa miséricorde. " Je le tiens, et ne le laisserai point aller, jusqu'à ce que je l'aie fait entrer dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle qui m'a enfantée."
Certes, la charité de l’Eglise est bien grande, puisqu'elle n'envie pas ses délices à sa rivale même, qui est la Synagogue.
Quel plus grand excès de bonté que d'être prête à faire part à son ennemie de celui qu'aime son âme.
Néanmoins on ne doit pas s'en étonner, puisque le salut vient des Juifs (Joan. IV, 12). Que le Sauveur retourne d'où il est parti, afin dé sauver les restes d'Israël. Que les branches ne soient pas ingrates envers leur tronc, ni les enfants envers leur mère. Que les branches n'envient pas à la racine la sève qu'elles ont tirée d'elle, ni les enfants à leur mère le lait qu'ils ont sucé de ses mamelles. Que l'église donc tienne fermement le salut que la Judée a perdu, jusqu'à ce que la plénitude des nations entre dans le ciel, et qu'ainsi tout Israël soit sauvé. Elle veut bien qu'elle participe au salut commun, parce que tous y peuvent avoir part, sans que cela fasse tort à chacun en particulier. Elle fait plus, elle lui souhaite le nom et la beauté d'épouse.
6. Cette charité serait sans doute incroyable, si ce qu'elle dit n'en faisait foi. Car, si vous y avez pris garde, elle dit qu'elle veut faire entrer celui qu'elle tient, non-seulement dans la maison de sa mère, mais encore dans sa chambre, ce qui est la marque d'une prérogative singulière. Il suffisait pour son salut qu'il entrât dans la maison, mais qu'il entre dans le secret de la chambre, est un signe de la grâce. " Aujourd'hui, dit le Sauveur, le salut est arrivé à cette maison (Luc.
XIX, 9). " Comment le Sauveur, entrant dans une maison, ceux qui l'habitent ne seraient-ils pas sauvés? Mais celle qui mérite de le recevoir dans sa chambre a pour elle son secret à part. Le salut est pour la maison, mais les délices sont réservées pour la chambre. " Je le ferai, dit-elle, entrer dans la maison de ma mère. " De quelle maison parle-t-elle, sinon de celle dont le Seigneur avait dit aux Juifs: " Votre maison sera déserte et abandonnée (Luc. XIII, 35)? " Il a fait ce qu'il avait dit, selon qu'il le témoigne dans la prophétie : " J'ai laissé ma maison, j'ai abandonné mon héritage (Jerem. XII, 7). " Et maintenant l'Epoux promet de l'y ramener, et de rendre à la maison de sa mère le salut qu'elle a perdu. Si cela vous semble peu de chose, écoutez ce qu'elle ajoute: " Et dans la chambre de celle gtti m'a enfantée. " Celui qui entre dans la chambre nuptiale, est l'époux : que la puissance de l'amour est grande ! Le Sauveur était sorti de sa maison et de son héritage avec indignation et colère ; et maintenant, adouci par les caresses de son épouse, il se laisse tellement fléchir, qu'il retourne, non-seulement comme Sauveur, mais comme époux. Soyez bénie du Sauveur, ô sainte fille, qui apaisez son indignation, et rétablissez son héritage. Que votre mère vous bénisse, puisque c'est par vous que la colère de son Seigneur est calmée, que le salut retourne vers elle, qu'il revient à elle, et lui dit : " Je suis votre salut (Psal. XXXIV, 3). " Cela ne suffit pas encore : Il ajoute : "Je vous épouserai par la foi, je vous épouserai par un effet de justice et de miséricorde tout ensemble (Osee. II, 19). " Mais souvenez-vous que celle qui concilie cette amitié à sa mère, c'est l'Epouse. Comment donc cède-t-elle son époux, et un tel époux, à sa rivale, pour ne pas dire qu'elle est la première à le lui souhaiter? Il n'en va pas ainsi. Cette bonne fille le souhaite bien à sa mère, mais ce n'est pas pour le lui céder, c'est pour le partager avec elle. Un seul est suffisant pour deux, si ce n'est qu'elles ne seront plus deux, mais une en lui. Car il est notre paix qui de deux n'en fait qu'une, afin qu'il n'y ait qu'une épouse, et qu'un époux Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu, et élevé par dessus tout est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXX. Dispute subtile sur l'image ou le Verbe de Dieu, et sur l'âme qui est faite à l'image de Dieu. Erreur de Gilbert, évêque de Poitiers.
1. J'apprends que quelques-uns de vous trouvent à redire de ce qu'ayant pris plaisir durant quelques jours à nous arrêter à la profondeur étonnante des mystères qu'enferment les paroles de l'Epouse, nos discours sont peu ou moins assaisonnés du sel des réflexions morales. Il est vrai que c'est contre notre ordinaire. Néanmoins permettez-moi de faire un retour sur les choses que nous avons expliquées, car je ne puis passer outre avant de les y avoir toutes reprises. Dites-moi, je vous en prie, l'endroit où j'ai commencé à vous priver dol de cette satisfaction, pour que je le recommence de nouveau. Car c'est à moi à réparer ces fautes, ou plutôt au Seigneur dont nous présumons tout. Je pense que c'est à ces paroles : " J'ai cherché dans mon petit lit durant toutes les nuits celui qu'aime mon âme (Cant. III, 1). " Depuis cet endroit, tout mon soin a été de développer les allégories, et de produire au jour les secrètes et saintes délices de Jésus-Christ et de l'église. Retournons donc au sens moral. Car je ne puis trouver pénible ce qui peut vous être avantageux. Il sera d'ailleurs facile de vous satisfaire, eu appliquant au Verbe et à l'âme ce que nous avons dit de Jésus-Christ et de l'église.
2. Mais on dira peut-être : Pourquoi joignez-vous ces deux choses ? quel rapport y a-t-il entre l'âme et le Verbe ? il y en a un grand à tous les points de vue. Premièrement, il y a une si grande affinité entre leur nature, que l'un est l'image de Dieu, et l'autre est faite à son image. D'ailleurs, la ressemblance qui est entre eux est encore une preuve de cette affinité. Car l'âme n'est pas seulement faite à son image, mais à sa ressemblance? Me demandez-vous en quoi elle lui est semblable? écoutez premièrement comme quoi elle est faite à son image. Le Verbe est vérité, sagesse, et justice. Voilà l'image. De qui est-il l'image ? De la justice, de la sagesse, et de la vérité. Car cette image est justice de justice, sagesse de sagesse, vérité de vérité, de même que lumière de lumière, et Dieu de Dieu. L'âme n'est rien de tout cela, parce qu'elle n'est point image, elle en est néanmoins capable, et elle les désire, et c'est peut-être pour cela qu'elle est faite à l'image du Verbe. C'est une créature élevée, puisqu'elle est capable de cette majesté, et le désir qu'elle a de la recevoir est une marque de sa rectitude. Nous lisons que Dieu a fait l'homme droit. Et quant à sa grandeur, sa capacité, comme nous avons dit, en est une preuve suffisante. Car il faut que ce qui est à l'image d'une chose soit conforme à cette image, et n'ait pas part en vain au nom de l'image, de même que l'image elle-même n'est pas appelée ainsi seulement de nom, et sans aucune convenance avec la chose dont elle est l'image, car il est dit de celui qui est l'image : " qu'ayant une même essence avec Dieu, il n'a pas cru faire un larcin de se rendre égal à lui (Philipp. II, 6). " Vous voyez par là que sa rectitude est marquée dans l'essence qu'il partage avec Dieu, et sa majesté dans l'égalité qu'il a avec lui ; afin que la rectitude étant comparée à la rectitude, et la grandeur à la grandeur, on connaisse que l'image, et ce qui est fait à l'image, ont quelque rapport en l'une de ces deux choses, comme aussi l'image se rapporte en ces deux manières à celui dont elle est l'image. Car c'est de lui image que le saint roi David a dit : "Notre Seigneur est infiniment grand, et sa puissance n'a point de bornes (Psal. CXL VI, 5). Et : le Seigneur notre Dieu est droit, et il n'y a point d'injustice en lui (Psal. CXLI, 16). " C'est de ce Dieu si grand et si droit que son image tire sa rectitude et sa grandeur, et c'est de cette image que l'âme qui est faite sur elle, tire aussi toute la sienne.
3. Mais quoi, l'image n'a-t-elle donc rien de plus que l’âme qui est faite sur elle? Car nous donnons à l'une et à l'autre la grandeur et la rectitude. Certes il y a bien de la différence. Celle-ci a reçu ses qualités avec mesure, et celle-là les reçoit avec égalité. N'y a-t-il que cela? écoutez encore une autre différence. Celle-ci n'a reçu l'une et l'autre que par création on par miséricorde, et celle-là les a reçues par génération. Il n'y a point de doute que cette dernière façon de recevoir ne soit beaucoup plus magnifique. Mais ce qu'il y a de plus excellent que cela encore, c'est que l'un ne reçoit ces deux qualités que par la libéralité de Dieu, au lieu que l'autre les tire de la substance de Dieu même. Car l'image de Dieu lui est consubstantielle, et tout ce qu'il semble communiquer à son image est substantiel à tous deux, non accidentel. Voici encore une autre chose en quoi l'image surpasse infiniment celle qui a été formée sur elle. Qui ne sait que la grandeur et la rectitude sont deux choses distinctes de leur nature ? Cependant elles ne sont qu'une même chose dans l'image. Bien plus, elles ne sont qu'une même chose avec l'image. Car non-seulement c'est une même chose pour l'image d'être droite et d'être grande, mais sa rectitude et sa grandeur ne sont point différentes de son être. Il n'en est pas ainsi de l'âme. Car la grandeur et la rectitude sont différentes de l'âme même, et sont même différentes entre elles. Car, si, comme je l'ai dit, l'âme est grande parce qu'elle est capable des choses éternelles, et droite, parce qu'elle les désire, celle qui ne cherche et ne goûte point les choses d'en haut, mais les choses de la terre, n'est pas entièrement droite, elle est courbés, ce qui ne fait pas qu'elle ne demeure toujours grande, puisqu'elle demeure toujours capable de l'éternité. Car bien qu'elle ne la reçoive jamais, elle ne laissera pas pour cela d'être toujours capable de la recevoir, afin que cette parole de l'écriturc soit vérifiée : " L'homme passe dans- l'image (Psal. XXXVIII, 7). " Néanmoins, ce n'est qu'en partie, afin que l'éminence qu'a le Verbe sur elle ressorte davantage, parce qu'il possède toujours ces deus qualités tout entières. En effet, comment le Verbe perdrait-il sa grandeur ou sa rectitude, puisqu'il est lui-même sa rectitude et sa grandeur? Ou bien l'homme la possède en partie, de peur que s'il en était entièrement privé, il ne lui restât plus d'espérance de son salut. Car si son âme cessait d'être grande, elle cesserait aussi d'être capable du salut, puisque, comme je l'ai dit, c'est par la capacité de l'âme qu'on juge de sa grandeur. Or, comment pourrait-elle espérer ce dont elle ne serait point capable ?
4. C'est donc par la grandeur qu'elle retient encore, après avoir perdu sa rectitude, que l'h( mine passe dans l'image de Dieu, ne se soutenant que sur un pied, comme on pourrait dire, et étant devenue un enfant étranger. Car je crois que c'est de ceux qui sont ainsi qu'il est dit : " Des enfants étrangers ont menti contre moi, ils se sont endurcis dans leurs crimes, et ont cloché dans leurs joies (Psal. XVII, 46). " C'est avec raison qu'il les appelle des enfants étrangers. Car ils sont enfants à cause de la grandeur qu'ils ont retenue, et étrangers à cause de la rectitude qu'ils ont perdue. Et il n'est pas dit qu'ils ont cloché, mais qu'ils sont tombés, ou quelque autre chose semblable, s'ils se fussent dépouillés entièrement de l'image à laquelle l'homme a été fait. Mais maintenant l'homme passe dans l'image, selon la grandeur; mais selon la rectitude il cloche, il est troublé, et il déchoit de cette image, selon ce que dit l'écriture : " L'homme passe dans l'image, mais c'est en vain qu'il se trouble. C'est en vain qu'il amasse des trésors, puisqu'il ne sait pas pour qui il les amasse (Psal. XXXVIII, 7). " Et pourquoi ne le sait-il pas, sinon parce que, se penchant sur les choses basses et terrestres, il n'amasse que de la terre. Certes il ignore absolument pour qui il amasse les choses qu'il confie à la terre, si ce n'est point pour les vers qui les rongent ou pour les voleurs qui les enlèvent en perçant la muraille, ou pour les ennemis qui les pillent, ou pour le feu qui les dévore. Aussi est-ce au nom de cet homme malheureux qui se courbe et rampe contre la terre qu'il est dit dans le psaume: " Je suis tout courbé et tout abattu, et je marche toujours avec un visage triste et défiguré (Psal.
XXXVII, 7). " Car il éprouve en lui la vérité de cette parole du sage : " Dieu a tait l'homme droit et juste, mais il s'est engagé lui-même dans une infinité de maux (Eccles. VII, 30) : " Et il a entendu aussitôt cette, parole de moquerie : " Courbez-vous, afin que nous passions par dessus vous (Isa. LI, 23). "
5. Mais comment en sommes-nous venus là? c'est en voulant montrer que la grandeur et la rectitude, qui sont les deux biens que nous avons assignés à l'image de Dieu,ne sont point une même chose dans l'âme ni avec l'âme, comme nous avons fait voir qu'il est de foi que ce sont une même chose dans le Verbe et avec le Verbe. Quant à la rectitude, il est visible, par ce que nous avons dit, qu'elle est différente de l'âme et de la grandeur de l'âme, puisque, lorsqu'elle ne subsiste plus, l'âme demeure toujours, et conserve même sa grandeur. Mais comment montrerons-nous que la grandeur de l'âme est autre chose que l'âme même.
Nous ne le pouvons pas faire de la même façon que nous avons montré la différence de la rectitude de l'âme d'avec l'âme, puisqu'elle ne peut être privée de sa grandeur, comme elle peut l'être de sa rectitude. Cependant il est certain que l'âme n'est pas sa grandeur, car bien que l'âme ne se trouve point séparée de sa grandeur, néanmoins la grandeur se trouve hors de l'âme. Demandez-vous où ? Dans les anges.
Car les anges sont grands de même que l'âme, c'est-à-dire par la capacité qu'ils ont pour l'éternité. Il est constant que l'âme est différente de sa rectitude, puisqu'elle en peut être privée ; pourquoi ne serait-il pas certain de même qu'elle est différente de sa grandeur, puisqu'elle ne peut pas se l'approprier à elle seule? Si donc l'une n'est pas dans toute âme, et l'autre ne se rencontre pas dans l'âme seule, il est manifeste que l'une et l'autre différent d’elle. De plus, ce dont elle est la forme n'est pas une forme nulle. Or, la grandeur de l'âme est la forme de l'âme. Et il ne faut point dire que ce n'est pas la forme, parce qu'elle cet inséparable d'elle. Car toutes les différences substantielles sont de la sorte, non-seulement celles qui sont tellement propres à une chose qu'elles ne peuvent convenir à une autre, mais encore quelques-unes qui sont communes à plusieurs natures. L'âme n'est donc point sa grandeur, non plus que le corbeau n'est sa noirceur, ni la neige sa blancheur, ni l'homme sa faculté de rire ou de raisonner; quoiqu'on ne trouve jamais ni corbeau sans noirceur, ni neige sans blancheur, ni homme qui ne puisse rire ou raisonner. C'est ainsi que l'âme et la grandeur de l'âme, bien qu'inséparables, sont néanmoins différentes l'une de l'autre. Et comment ne le seraient-elles point, puisque l'une est dans le sujet, et que l'autre est le sujet et la substance même ? La seule nature souveraine et incréée, qui est la Trinité adorable, s'approprie cette pure et singulière simplicité d'essence, en sorte qu'il n'y a pas en lui une chose et une autre, ici et là, ni tantôt et tantôt. Car demeurant en elle-même, elle est tout ce qu'elle a, et tout ce qu'elle est, elle l'est toujours, et d'une même manière. Tout ce qui est séparé ou différent dans les autres êtres, est réuni et rendu semblable en elle, de sorte qu'en elle le nombre ne cause point la pluralité, ni la diversité, l'altération. Elle contient tous les lieux, et n'étant contenue dans aucun, elle place chaque chose en son lieu. Les temps passent au dessous d'elle, mais non pas pour elle. Elle n'attend point l'avenir, elle ne se souvient point du passé, elle ne sent point le présent.
6. Eloignons-nous, mes chers frères, éloignons-nous de ces novateurs que je n'appellerai pas dialecticiens, mais hérétiques, qui, dans leur impiété extrême, soutiennent que la grandeur par laquelle Dieu est grand, que la bonté, la sagesse, la justice, et la divinité par laquelle il est bon, sage, juste et Dieu, n'est pas Dieu même. Il est Dieu, disent-ils, par la divinité, mais la divinité n'est pas Dieu. Peut-être ne daigne-t elle, pas être Dieu, parce qu'elle est si grande qu'elle fait Dieu, où elle n'est rien du fout. Vous dites qu'elle n'est pas Dieu, vous ne prétendrez pas non plus, je crois, qu'elle ne soit rien, puisque vous avouez qu'elle est si nécessaire à Dieu, que non-seulement Dieu ne peut pas être sans elle, mais qu'il est par elle. Si c'est quelque autre chose que Dieu, ce quelque chose sera moindre que lui, ou plus grand, ou égal à lui. Mais comment serait-ce moindre, puisque c'est par cela qu'il est Dieu? Il reste donc que ce soit plus grand que lui, ou égal à lui. Si c'est plus grand que lui, c'est ce quelque chose là qui est le souverain bien, non pas Dieu. Si ce lui est égal, il y aura deux souverains biens. Or, l'un et l'autre sont également contraires à la foi catholique. Nous sommes dans le même sentiment touchant la grandeur, la bonté, 1a justice et la sagesse de Dieu, que touchant sa divinité, et nous tenons que ces attributs ne sont qu'une même chose en Dieu et avec Dieu. Car il ne tire point sa bonté d'autre part que sa grandeur, ni sa justice ou sa sagesse d'ailleurs que sa grandeur ou sa bonté, ni toutes ces choses ensemble que d'où il tire sa divinité, c'est-à-dire de lui-même.
7. Mais un hérétique me dira : Quoi? Nieriez-vous qu'il soit Dieu par la divinité ? Non. Mais je soutiens que la divinité par laquelle il est Dieu, est Dieu même, de peur que je ne sois obligé de consentir qu'il y a quel que chose de plus excellent que Dieu. Je dis qu'il est grand par la grandeur, mais qu'il est lui-même cette grandeur, car je ne veux rien reconnaître de plus grand que Dieu. Je confesse qu'il est bon par la bonté, et que cette bonté n'est autre chose que lui-même, de peur qu'il ne semble que j'établisse quelque chose de meilleur que lui, et ainsi du reste. C'est avec plaisir, avec confiance, et avec une assurance entière de marcher dans le chemin de la vérité, que j'embrasse le sentiment de celui qui a dit : " Ce Dieu n'est grand que par la grandeur qui est ce qu'il est lui-même, parce que autrement cette grandeur serait plus grande que Dieu (S. Augus. LV, de Tren. Cap. X.). " Et celui qui a prononcé cette sentence, c'est saint Augustin, le très-fort marteau qui a brisé les hérétiques. Si donc on peut attribuer en propre à Dieu quelques-unes des qualités que nous voyons dans les hommes, il est plus à propos et plus régulier de dire, que Dieu est sa grandeur, sa bonté, sa justice, et sa sagesse, que de dire : Dieu est grand, bon, juste ou sage.
8. Aussi est-ce avec raison que, dans le concile que le pape Eugène vient de célébrer à Reims, lui et les autres évêques trouvèrent mauvaise et suspecte cette explication que Gilbert, évêque de Poitiers, donnait dans son livre à ces paroles de Boëce, qui sont très-vraies et très-catholiques : " Le Père est vérité ;" c'est-à-dire, ajoutait cet évêque ; il est vrai.
Et ainsi du Fils et du Saint-Esprit. " Et ces trois ensemble ne sont pas trois vérités, mais une seule vérité; " c'est-à-dire, ajoutait-il encore, un seul vrai. O explication obscure et perverse ! Combien plus saintement et plus véritablement aurait-il dit au contraire, le Père est vrai, c'est-à-dire de la vérité, et de même du Fils et du Saint-Esprit ; et ces trois sont un seul vrai, c'est-à-dire une seule vérité. Ce qu'il aurait fait, s'il daignait imiter saint Fulgence qui dit: " Une seule vérité d'un seul Dieu, ou plutôt une seule vérité, qui est un seul Dieu, ne souffre pas de rendre à la créature le service et le culte qui n'est dû qu'au créateur (s. Fulg de fide orth. ad Donat. cap. V)." C'était à ce grand homme de défendre la vérité, puisqu'il en parlait si véritablement, puisqu'il avait des sentiments si pieux et si orthodoxes de la vraie et pure simplicité de la substance divine, dans laquelle il ne peut rien y avoir qui ne soit elle-même, et elle-même est Dieu.
Le livre de Gilbert contenait d'autres passages qui s'éloignaient de la pureté de la foi, j'en rapporterai encore un exemple. Boëce avait dit: Lorsqu'on dit, Dieu, Dieu, Dieu, cela regarde la substance ; notre commentateur avait ajouté, non la substance qu'il est, mais par laquelle il est. Mais à Dieu ne plaise que l'église catholique tombe jamais d'accord de cette proposition, qu'il y ait une substance ou quelque autre chose que ce soit par laquelle Dieu soit et qui ne soit pas Dieu.
9. Mais ce n'est pas contre lui que nous disons ces choses, puisque dans ce même concile, acquiesçant humblement à l'opinion des autres évêques, il a condamné de sa propre bouche, tant ce que nous avons rapporté, que toutes les choses qui furent trouvées dignes de blâme. Nous les disons pour ceux qui, dit-on , lisent et transcrivent ce livre, contre la défense du pape, qui fut publiée au même lieu, et s'opiniâtrent obstinément à suivre un évêque dans ses sentiments dont il s'est départi lui-même, aimant mieux l'avoir pour maître de leur erreur, que de leur correction. Et nous ne l'avons pas fait seulement pour eux, mais encore pour vous, à l'occasion de la différence de l'image de Dieu et de l’âme qui a été faite à cet image, et j'ai cru qu'il était nécessaire de faire cette digression, afin que si peut-être quelques uns avaient bu ces eaux dérobées, qui semblent plus douces que les autres, ils les vomissent en prenant cet antidote, et ayant ainsi purifié l'estomac de leur âme, si je puis ainsi parler, ils écoutent ce qui nous reste à dire, suivant notre promesse, de la ressemblance de l'âme avec le Verbe, et puisent des eaux plus pures, non pas à nos fontaines, nais à celles du Sauveur, l'époux de l'église, Jésus-Christ qui, étant Dieu, et élevé par dessus tout, est béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXXI. Convenance et similitude du Verbe, sous le rapport de l'identité de son essence, de l'immortalité de sa vie et de la liberté de son arbitre.
1. C'est avec raison que l'on a demandé dans le discours précédent quelle affinité il y a entre l'âme et le Verbe. En effet, y en a-t-il entre une si grand majesté et une si grande misère, pour pouvoir dire qu'une grandeur si sublime et une bassesse si profonde, s'embrassent comme deux époux, qui s'aiment uniquement, et entre qui il y aurait quelque égalité? Si ce que nous disons est vrai, nous avons sujet. de nous réjouir avec confiance, mais s'il est faux, c'est à nous, une audace bien punissable de parler ainsi. C'est pourquoi il a fallu chercher la convenance qu'il y a entre eux, et nous l'avons déjà remarquée en bonne partie, mais non pas en tout point. Car, qui est assez stupide pour ne pas voir combien il y a de rapport entre l'image et ce qui est fait sur cette image? Si vous vous en souvenez, nous avons ait voir dans le sermon d'hier, que le Verbe est l’image de Dieu, et que l'âme est faite à cette image, et. nous avons prouvé l'affinité qu'elle a avec lui, non-seulement parce qu'elle est faite à son image, mai; parce qu'elle est faite à sa ressemblance. Mais nous n'avons pas encore expliqué en détail en quoi cette ressemblance consiste principalement. Tâchons donc maintenant de le faire, afin que l'âme, ayant une connaissance plus parfaite de son origine, ait plus de honte aussi, d'en dégénérer par le dérèglement de sa conduite; ou plutôt, afin qu'elle s'étudie à réformer par ses soins ce qu'elle reconnaîtra dans sa nature de corrompu par le péché ; et que, avec l'assistance de Dieu, se comportant d'une façon digne de lui, elle puisse s'approcher avec confiance, des embrassements du Verbe.
2. Quelle reconnaisse donc que de cette ressemblance divine, elle tire une simplicité naturelle de substance, en sorte que ce lui est une même chose d'être et de vivre, quoique d'une vie, qui n'est pas toujours bonne et bienheureuse, afin qu'il y ait de la ressemblance entre elle et son image, non pas de l'égalité. C'est un degré qui est proche, mais pourtant c'est un degré. Car, il y a une différence d'excellence et de grandeur entre être et vivre simplement, et être et vivre heureux. Si donc le Verbe possède l'un, à cause de sa. sublimité, et l'âme l'autre, à cause de sa ressemblance, sans préjudice pour l'éminence du Verbe, l'affinité des deux natures et la prérogative de l'âme sont visibles.
Et, afin d'expliquer ceci plus clairement : il n'y a que Dieu seul en qui ce soit la même chose d'être et d'être bienheureux, et c'est la première et la plus pure simplicité. La seconde qui lui est semblable, c'est d'être et de vivre, et c'est ce qui est propre à l'âme. De ce degré, quoique inférieur, on peut monter non-seulement à la bonne vie, mais à la vie bienheureuse, non qu alors ce soit la même chose en celui qui y est parvenu, d'être et d'être bienheureux ; car, bien qu'il se glorifie de sa ressemblance, la disparité qu'il y a entre lui et son image lui donne toujours sujet de dire, et de le dire au plus profond de son coeur : " Seigneur, qui est semblable à vous? " Ce degré de l'âme néanmoins est excellent, puisque c'est par lui seul qu'on peut atteindre à la vie bienheureuse.
3. Car il y a deux sortes de choses qui ont vie. Les unes ont du sentiment, et les antres n'en ont point. Les choses sensibles sont préférables à celles qui sont insensibles : mais il faut préférer aux unes et aux autres les êtres qui vivent et sentent en même temps. La vie et ce qui vit ne sont pas dans un même degré d'excellence, beaucoup moins donc la vie, et ce qui n'a point de vie. La vie est véritablement l'âme qui vit, mais elle ne vit que par elle-même; c'est pourquoi, à proprement parler, elle n'est pas tant vivante, qu'elle n'est la vie même. De là vient qu'étant dans le corps, elle lui donne la vie, mais le corps, par la présence de la vie, ne devient pas vie, mais vivant. D'où il parait clairement que ce n'est pas une même chose pour le corps qui vit, d'être et de vivre, puis qu'il peut être et ne vivre pas. Les choses qui sont privées de vie, s'élèvent encore bien moins à ce degré. Il ne s'ensuit pas même que tout ce qu'on appelle vie, ou qui l'est en effet, y puisse aussitôt atteindre. Il y a la vie des bêtes et la vie des arbres: l'une est pourvue de sentiment, et l'autre en est privée. Cependant, dans les uns ni dans les autres, ce n'est point une même chose d'être et de vivre, puisque, ainsi que plusieurs le croient, leur vie a été dans les éléments, longtemps avant qu'elle ait été dans leurs branches, ou dans leurs membres. Et, selon ce sentiment, lorsque leur vie cesse de les animer, ils cessent de vivre mais non pas d'être. Elle se dissout, comme n'étant pas liée seulement, mais entrelacée avec eux.
Car elle n'est pas une matière simple, mais composée. C'est pourquoi elle n'est pas réduite au néant, mais elle se sépare en plusieurs parties, et chacune retourne à son principe, ainsi l'air retourne à l'air, le feu au feu, et le reste de même.
Ce n'est donc pas la même chose à cette vie d'être et de vivre, puisqu'elle subsiste, quoique la forme ne subsiste pas.
4. Or, ce en quoi l'être n'est point inséparable de la vie, n'arrivera jamais à la vie heureuse, attendu qu'il n'a pas même pu arriver au degré inférieur à celui-là.
La seule âme de l'homme y peut atteindre, parce qu'elle a été créée vie par la vie, simple par celui qui est infiniment simple, immortelle par l'immortel, en sorte qu'elle n'est pas éloignée du suprême degré, où l'être est la même chose que la vie heureuse, dans lequel se trouve seul celui qui est parfaitement heureux, et infiniment puissant, le roi des rois, et le Dominateur des dominateurs du monde. Encore donc qu'il ne soit pas de l'essence de l'âme d'être bienheureuse, elle le peut être néanmoins, et s'approche ainsi, autant qu'il se peut, du souverain degré, mais néanmoins n'y arrive pas. Car, comme nous avons déjà dit, quand même elle sera bienheureuse, sa félicité ne sera pas une même chose avec son être. Nous demeurons d'accord de la ressemblance, mais nous nions l'égalité. Par exemple, Dieu est vie, et l'âme est vie aussi, elle lui est semblable et diffère cependant de lui. Elle lui est semblable, parce qu'elle est vie, parce qu'elle vit d'elle-même, parce qu'elle ne vit pas seulement, mais qu'elle donne la vie, comme il est tout cela lui-même. Mais elle est différente de lui, autant qu'une créature est différente de son créateur. Elle est différente en ce que, comme elle ne serait point s'il ne l'avait créée, elle ne vivrait point s'il ne lui avait donné la vie. Elle ne vivrait pas, dis-je, mais de la vie spirituelle, non de la vie naturelle. Car, celle qui ne vit point de la vie spirituelle, vit toujours de la naturelle. Mais quelle vie est-ce que celle là, puisqu'il aurait été plus avantageux de ne l'avoir jamais reçue, que de ne la pouvoir perdre? C'est plutôt une mort, mais une mort d'autant plus cruelle, qu'elle vient du péché, non de la nature. Car la mort des pécheurs est très-funeste.
(Psal. XXXIII. 22.) L'âme donc qui vit ainsi, selon la chair, est morte, quoiqu'elle soit vivante, parce qu'il vaudrait mieux pour elle de ne ressusciter jamais de cette mort vivante, si je puis parler ainsi, si ce n'est par la parole de vie, ou plutôt par le Verbe qui est vie et qui donne la vie.
5. Mais d'ailleurs l'âme est immortelle, et en cela elle est encore semblable au Verbe, mais non pas égale. Car l'immortalité de Dieu est tellement au-dessus de celle de l'âme, que l'Apôtre dit, que " Dieu seul possède l'immortalité (Tim. XI, 26).
" Ce qu'il a dit, je crois, parce que lui seul est immuable par sa nature, comme il le dit dans le Prophète : " Je suis le Seigneur, et ne change point (Mala. III, 6). " Car la vraie et parfaite immortalité n'est pas plus susceptible de changement que de fin, attendu que tout changement est une imitation de la mort. Car tout ce qui change, en passant d'un être à un autre, meurt à ce qu'il est pour commencer à être ce qu'il n'est pas. S'il y a autant de morts que de changements, où est l'immortalité. Or la créature est sujette à ces altérations et à cette misère, non de son bon gré, mais pour suivre l'ordre de Dieu qui l'y a soumise, et avec l'espérance d'en être délivrée un jour (Mala.
VIII, 20). L'âme néanmoins est immortelle, parce que, étant à elle-même sa vie, comme elle ne peut passe perdre elle-même, elle ne peut pas non plus perdre sa vie. Mais comme il est constant qu'elle change par ses affections et ses mouvements, elle doit reconnaître, en se trouvant semblable à Dieu par l'immortalité, qu'il ne lui en manque pas une faible partie, et céder l'immortalité parfaite et consommée à celui-là seul, qui ne souffre pas l'ombre d'une altération ni d'un changement. Ce que nous avons dit néanmoins fait voir que la mollesse de lame n'est pas petite, puisqu'elle approche de la nature du Verbe sous tin double rapport, par fil simplicité de son essence, et par la perpétuité de sa vie.
6. Mais i1 me vient encore à l'esprit une autre ressemblance que je lie veux point passer sous silence, parce qu'elle lie contribue pas moins à la dignité de l'âme que les autres, et ne la rend pas moins, et peut-être la rend-elle plus semblable au Verbe. C'est le libre arbitre, don tout divin qui brille dans 1'âme comme une pierre précieuse enchâssée dans de l'or.
Car c'est par lui qu'elle fait le discernement entre le bien et le mal, entre la vie et la mort, entre la lumière et les ténèbres et toutes les choses pareilles qui peuvent se rapporter à l'âme, et peut choisir ce qui lui plait davantage. Cet oeil de l'âme est comme un censeur ou un arbitre qui discerne et choisit entre les choses opposées. Aussi l'appelle-t-on bien arbitre parce qu'il lui est permis d'agir selon qu'il semble bon à la volonté. De là vient que l'homme est capable de mérites. Car tout le bien ou le mal que vous faites, et qu'il vous est libre de ne pas faire, vous est imputé, avec raison, à mérite, Et comme on loue avec justice, non-seulement celui qui, ayant pu faire le mal lie l'a point fait, mais encore celui qui, ayant pu lie pas faire le bien, l'a fait; ainsi on blâme justement aussi celui qui a fait le mal, ayant pu ne le point faire, et celui qui n'a pas fait le bien lorsqu'il le pouvait faire. Mais où il n'y a point de liberté il n'y a point de mérite.
C'est pourquoi les animaux qui sont privés de raison ne méritent point, parce que, manquant de jugement, ils manquent aussi de liberté. Ils sont, poussés par leurs sens, emportés par leur impétuosité naturelle, entraînés par leurs appétits. Ils n'ont point de jugement pour faire réflexion sur leurs actions ni pour se conduire, ils n'ont pas même le principe du jugement qui est la raison, et ils ne sont point jugés parce qu'ils ne jugent point. Car y aurait-il justice à leur demander raison, quand ils n'ont point reçu la raison.
7. Il n'y a que l'homme qui ne souffre point cette violence de la nature. C'est pourquoi il n'y a que lui de libre entre tous les êtres vivants. Néanmoins le péché lui fait aussi souffrir quelque violence, mais cette violence vient de sa volonté, non de la nature, en sorte qu'elle ne le prive pas de la liberté qui lui est naturelle. Car ce qui est volontaire est libre aussi. Le péché est cause que le corps qui est sujet à la corruption appesantit l'âme, mais il agit par l'amour non par sa masse. Car, de ce que l'âme qui a pu tomber par elle-même, ne peut se relever par elle-même, c'est la volonté qui en est cause, parce qu'étant toute languissante et abattue par l'amour vicieux et corrompu du corps, elle n'est plus capable de l'amour de la justice. Et ainsi, je ne sais comment, il arrive que la volonté tombée par le péché dans un état si funeste, s'impose à elle-même une espèce de nécessité, de telle sorte que cette nécessité, étant volontaire, ne peut pas excuser sa volonté, et que la volonté étant charmée par le faux bien qui l'attire, ne peut pas exclure cette nécessité, c'est une nécessité volontaire, si on peut parler ainsi. C'est une douce violence qui opprime en flattant et flatte en opprimant; donc la volonté criminelle qui a une fois consenti au péché ne peut plus se dégager par elle-même, et ne saurait néanmoins s'excuser raisonnablement sur son impuissance. De la cette plainte de celui qui gémissait sons le poids de cette nécessité malheureuse : " Seigneur, je souffre violence, répondez pour moi, s'il vous plaît ( Isa. XXXVIII, 14). " Mais sachant d'autre part qu'il ne pouvait pas se plaindre de Dieu avec justice, parce que c'était sa propre volonté qui était cause de fa violence qu'il souffrait, écoutez ce qu'il ajoute " Que dirai-je ou due répondra-t-il pour moi, puisque c'est moi-même qui me suis engagé dans celte misère (Ibid.) ? "Il était accablé par un joug pesant, niais par le joug d'une servitude volontaire : sa servitude était digne de compassion, mais sa volonté le rendait inexcusable. Car c'est la volonté qui, étant libre, s'est rendue esclave du péché en consentant au péché. Et c'est encore. la volonté qui se soumet elle-même au péché, cri s'y assujettissant volontairement.
8. Mais on me dira peut-être : " prenez garde. Appelez-vous volontaire ce qui est devenu nécessaire de l'aveu de tout le monde ? " Il est vrai que la volonté s'est assujettie elle-même, mais elle ne demeure pas volontairement dans cet état, elle y est retenue par force et malgré elle. Vous accordez donc air moins qu'elle est retenue. Mais considérez que c'est la volonté que vous confessez être ainsi retenue. Vous dites donc que la volonté ne veut pas ? Cependant la volonté n'est jamais retenue sans qu'elle le veuille. Car elle n'est volonté que parce qu'elle veut. Si elle est retenue parce qu'elle le veut, elle se retient donc elle-même. Que dira-t-elle donc, ou comment s'excusera-t-elle devant Dieu, puisque c'est elle-même, qui l'a fait ? Qu'a-t-elle fait? elle s'est rendue esclave du péché. D'où vient qu'il est dit : " Celui qui commet le péché est esclave du péché (Rom. VIII, 34). " C'est pourquoi, lors qu'elle a péché, et elle a péché lorsqu'elle a résolu d'obéir au péché, elle s'est rendue esclave. Mais elle devient libre lorsqu'elle ne pèche plus. Or elle pêche volontairement dans la servitude on elle s'est engagée parce que la volonté n'est point retenue sans qu'elle le veuille, car elle est volonté. Si donc elle s'est faite esclave volontairement, c'est volontairement aussi qu'elle demeure dans son esclavage. Que pourra-t-elle donc répondre pour s'excuser ? c'est ce qu'il faut nous demander souvent puisque sa servitude a été et est encore son fait.
9. Mais vous ne rue ferez pas croire, direz-vous, que je ne souffre point de contrainte, puisque je l'éprouve en moi et que je la combats sans cesse. Où, je vous prie, sentez-vous cette contrainte? N'est-ce pas dans la volonté? Vous ne voulez donc pas avec peu de force ce que vous voulez ; vous voulez beaucoup ce que vous ne pouvez pas ne point vouloir, quelque effort que vous fassiez. Or où il y a volonté, il y a liberté. Ce que j'entends de la liberté naturelle, non de la spirituelle, qui est celle que Jésus-Christ nous a acquise, comme dit l'Apôtre. Car le même Apôtre, parlant de cette liberté dit : " Où est l'esprit du Seigneur, là est aussi la liberté. " C'est ainsi que la volonté est esclave et libre tout ensemble sous cette nécessité volontaire, et malheureusement libre. Elle est esclave, à cause de la nécessité ; elle est libre parla volonté. Et ce qui est plus merveilleux et plus déplorable, elle est coupable, parce qu'elle est libre, et elle est esclave parce qu'elle est coupable, et ainsi elle est esclave parce qu'elle est libre. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera d'une servitude si honteuse ? Je suis misérable, mais je suis libre. Je suis libre, parce que je suis homme, je suis misérable, parce que je suis esclave; je suis libre, parce que je suis semblable à Dieu , je suis misérable parce que je suis contraire à Dieu. " O souverain maître des hommes, pourquoi m'avez-vous fait contraire à vous (Job. VII, 20)? " Car vous l'avez fait lorsque vous ne l'avez pas empêché. Autrement c'est moi-même qui l'ai fait et qui me suis devenu à charge à moi-même. Et certes, il est bien juste que votre ennemi soit aussi le mien, et que celui qui vous combat me combatte également. De sorte qu'en vous étant contraire et en l’étant aussi à moi-même, je sens dans mes membres une révolte contre mon esprit et contre votre loi. Qui me délivrera de mes propres mains? Car je ne fais pas ce que je veux, et ce n'est pas un autre, c'est moi qui m'en empêche. Et je fais ce que je hais, et ce n'est pas un autre, c'est moi qui me pousse à le faire. Plût à Dieu que cet empêchement ou cette impulsion fût tellement violente, qu'elle ne fût pas volontaire, car peut-être de cette façon pourrais-je m'excuser; ou plût à Dieu au moins qu'elle fût tellement volontaire, qu'elle ne fût pas violente, car peut-être pourrais-je me corriger, Mais maintenant, malheureux que je suis, je ne vois aucune issue, la volonté d'une part me rend inexcusable, et la nécessité de l'autre nie rend incorrigible. Qui me délivrera des mains du pécheur, des mains de celui qui combat votre loi et du méchant?
10. Quelqu'un me demandera peut-être de qui je me plains? De moi-même. C'est moi qui suis ce pécheur, cet homme sans loi et méchant. Je suis pécheur, parce que j'ai péché ; sans loi, parce que je persiste volontairement à violer la loi. Car ma volonté est une loi qui résiste dans mes membres, et qui combat contre la loi de Dieu. Et parce que la loi du Seigneur est la loi de mon esprit, ainsi qu'il est écrit : " La loi de son Dieu est dans son coeur (Psal. XXXVI, 31). " Cela fait que ma propre volonté m'est contraire à moi-même, ce qui est le comble de l'iniquité. Car à qui ne serais-je point injuste, quand je le suis pour moi-même ? " Celui, dit le Sage, qui est méchant envers soi-même, envers qui peut-il être bon (Eccle. XIV, 5)?" Je ne suis pas bon, je l'avoue, parce que le bien n'habite pas en moi. Je me consolerai toutefois parce que un saint a dit aussi : " Je sais que le bien n'habite pas en moi (Rom. VIII, 18). " Néanmoins il met quelque différence en ce qu'il dit en soi, il entend par-là sa chair, à cause de la loi qui y réside et qui est contraire à celle de Dieu. Car il a aussi une loi dans l'esprit, niais qui est bien meilleure que l'autre. En effet, la loi de Dieu n'est-elle pas bonne? S'il est méchant à cause de la mauvaise loi, comment ne serait-il pas bon à cause de la bonne? Dira-t-on que la mauvaise loi est la sienne, parce qu'elle est dans sa. chair et que c'est pour cela qu'elle est mauvaise, sa loi étant mauvaise, sans dire qu'il est boit, lorsque: sa loi est bonne; cela ne se peul pas. La loi de Dieu est dans son esprit, et elle y est tellement que c'est. la loi même de son esprit, témoin celui qui dit : " Je trouve dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon esprit (Rom. VII, 25). " Est-ce que ce qui est à sa chair est à lui, et ce qui est à son esprit ne l'est pas? Je dis plus. Et pourquoi ne dirais-je pas ce que ce même maître a dit ? Car, " lorsque je suis soumis à la loi de Dieu, c'est par l'esprit que je le suis, taudis que c'est par la chair que je suis esclave de la loi du péché. " Je montre assez clairs meut par là ce qui est à lui, puisqu'il regarde le mal qui est dans sa chair, comme lui étant étranger, quand il dit : " ce n'est pas moi qui fais le mal que fait ma chair, mais le péché qui habite en moi (Ibid. 20). " Et c'est peut-être pour cette raison qu'il marque expressément, qu'il a trouvé une autre loi dan, ses membres, parce qu'il l'estimait étrangère et comme venue du dehors.
C'est pourquoi j'oserai bien encore ajouter sans témérité, que saint Paul n'était point pécheur à cause du péché qui résidait dans sa chair, niais plutôt vertueux à cause du bien qui habitait dans son esprit. En effet, celui-là n'est-il pas bon qui obéit à la loi de Dieu parce qu'elle est bonne ? Car bien qu'il confesse qu'il est esclave de la loi du péché, c'est selon la chair,et selon l'esprit. Mais, obéissant selon l'esprit à la loi de Dieu, et selon la chair à celle du péché, c'est à vous à voir laquelle de ces deux obéissantes doit être plutôt imputée à cet apôtre.
Pour moi, je suis persuadé que ce qui est selon l'esprit est plus épie ce qui est selon la chair, et ce n'est pas moi seulement qui suis de ce sentiment, mais c'est saint Paul même qui dit, comme nous l'avons déjà rapporté : " Si je fais ce que. je ne veux pas, ce n'est pas moi qui le fais, mais le péché qui habite en moi (Ibid. 20). "
11. Mais en voilà assez sur la liberté.
Dans le traité que j'ai composé touchant la Grâce et le libre arbitre, vous trouverez peut-être d'autres choses, mais non pas contraires à celles-ci, sur l'image et la ressemblance de l'homme avec Dieu. Vous avez lu ce traité, et vous avez entendu ce que nous venons de dire. Je vous laisse à juger lequel de ces deux discours est le meilleur, ou si vous savez quelque chose de mieux, je m'en réjouis et m'en réjouirai. Quoi qu'il en soit, je crois que vous vous souvenez bien que nous avons remarqué trois avantages singuliers de la, nature de l'âme, la simplicité, l'immortalité, et la liberté. Et je pense que vous voyez clairement maintenant que l'âme, par ces trois sortes de ressemblances qui lui sont, naturelles, et qui la relèvent si fort, n'a pas une médiocre affinité avec le Verbe époux de l'église. Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui étant Dieu, et élevé par dessus tout, est béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXXII. Comment l’âme, tout en demeurant semblable à Dieu, perd néanmoins, par le péché, une parsie de sa ressemblance avec lui dans sa simplicité, son immortalité et sa liberté.
1. Ne vous semble-t-il pas, mes frères, que nous pouvons maintenant reprendre l'ordre de notre discours, puisque vous voyez à cette heure très-clairement l'affinité de l'âme avec le Verbe, dont la démonstration a été le but de cette digression. Je crois que nous le pourrions, si je ne sentais qu'il reste, encore quelque obscurité dans ce que nous avons dit. Je ne veux rien vous dérober. Je ne passe pas volontiers ce que je crois pouvoir vous être utile. Et comment l'oserais-je faire, surtout en des choses que je ne reçois que pour vous les communiquer? Je connais une personne (a) qui durant qu'elle parlait, voulant retenir ce que le Saint-Esprit lui suggérait, et le réserver pour une autre fois où elle serait obligée de traiter la même matière, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : Tant que vous retiendrez cela vous ne recevrez point autre chose. Or elle ne le faisait pas par un sentiment d'infidélité, elle témoignait seulement son devoir. Qu'eût-ce donc été si elle eût retenu, non pour pourvoir à sa propre indigence, mais par un sentiment de jalousie qu'elle aurait eu de l'avancement de ses frères? N'aurait-il pas été juste de lui ôter ce qu'elle semblait même avoir? Je prie Dieu de bannir une semblable pensée bien loin de l'esprit de son serviteur, comme il l'a toujours fait jusqu'à présent. Que cette fontaine inépuisable d'une sagesse si salutaire veuille se répandre aussi abondamment sur moi, comme il est vrai que je vous ai toujours communiqué sans envie tout ce dont elle a daigné me faire part jusqu'ici. Si je vous en frustrais, ne devrais-je point craindre d'être frustré à mon tour par Dieu même.
2. Il y a donc quelque chose dans ce que nous avons dit, qui peut être un sujet de chute, du moins je le crains, si nous ne l'éclaircissons davantage. Et si je ne me trompe, il y en a parmi ceux qui m'écoutent à qui ce que je veux dire a déjà donné quelque scrupule. Ne vous a Saint Bernard parle ici de lui-même en empruntant à saint Paul une de ses tournures. C'est ce que nous apprend César d'Heirsterbac, dans son sermon pour l'Octave de Noël, où il dit: " Un jour, il disait je ne sais plus quoi : il lui vint une pensée qui trouvait sa place là où il en était, comme il voulait la réserver pour la tin où il craignait d'être à court, il entendit une voix du ciel qui lui dit : Si tu réserves cette pensée pour plus tard, tu n'en auras plus d'autre. On voit par là, dit Manrique, que ce n'est pas lui qui parlait, mais que c'était Dieu même qui parlait en lui.
souvenez-vous pas qu'en remarquant la triple ressemblance de l'âme avec le Verbe, nous avons dit qu'elle était inséparablement attachée à sa nature? Cependant il y a des passages de l'écriture qui d'abord semblent combattre ce sentiment, comme celui-ci du Psaume : " Lorsque l'homme était élevé en honneur, il n'a point eu d'intelligence, et il est devenu semblable aux animaux qui n'ont point de raison (Psal. XLVIII, 21), et, ils ont changé leur gloire en la ressemblance d'un veau qui mange de l'herbe (Psal. CV, 20). " Et ce qui est dit au nom de Dieu : " Vous avez cru, méchant, que je serais semblable à vous (Psal. XLIX, 21)," et beaucoup d'autres passages qui semblent insinuer due, après le péché, la ressemblance de Dieu a été effacée en l'homme. Que répondrons-nous donc à cela? Que ces trois choses ne sont point en Dieu, et qu'ainsi il en faut chercher d'autres en quoi nous mettions la ressemblance que l'homme a avec lui ; ou qu'elles sont en Dieu, mais non dans l'âme, et qu'ainsi elle ne lui est point semblable; on qu'elles sont aussi dans l'âme, mais qu'elles peuvent n'y être pas, et pourtant qu'elles n'en sont pas inséparables? A Dieu ne plaise que nous soyons dans aucun de ces sentiments. Elles sont en Dieu, elles sont en l'âme, et elles y sont toujours et nous n'avons point sujet de nous repentir d'aucune de ces propositions que nous avons avancées, tant elles sont toutes appuyées sur une vérité certaine et indubitable. Mais quand l'écriture parle de la dissemblance qui est arrivée entre Dieu et l'homme, elle n'entend pas que cette ressemblance ait été effacée, mais qu'une autre y a été ajoutée.
L'âme ne s'est pas dépouillée de sa forme naturelle, ruais elle s'est revêtue comme d'une forme étrangère par dessus celle-là. L'une a été ajoutée, mais l'autre n'a pas été détruite, et celle qui est survenue a pu obscurcir la naturelle, mais non pas l'exterminer. " Leur coeur insensé, dit l'Apôtre, s'est obscurci (Rom. I, 21). " Et un prophète, : " Comment leur or s'est-il terni, et comment la couleur excellente qu'il avait a-t-elle été changée (Thren. IV, 1) ? " Il se plaint de ce que cet or se soit terni, mais il demeure pourtant toujours or? Il se plaint que sa couleur excellente a changé, mais il ne dit pas que le fondement de cette couleur ait disparu. La simplicité de l'âme demeure inébranlable dans son fondement; mais elle ne parait point, parce qu'elle est couverte de fourbe, de dissimulation et d'hypocrisie.
3. Que le mélange de la duplicité avec la simplicité naturelle de l'âme est laid et difforme ? Quelle indignité d'élever un édifice si pauvre sur un fondement si précieux ? C'est de cette duplicité que le serpent s'était revêtu, lorsque, pour séduire la femme, il faisait semblant de la conseiller en ami. C'est encore d'elle que se revêtaient aussi les citoyens du paradis terrestre, après qu'ils eurent été subornés par le serpent, lorsqu'ils tâchèrent de couvrir leur honteuse nudité par l'ombre d'un arbre touffu, par les feuilles dont ils se ceignaient, et par les paroles dont ils s'excusaient. A quelle distance, depuis lors, le venin héréditaire de l’hypocrisie n'a-t-il pas infesté leur postérité ! Donnez-moi un des enfants d'Adam qui veuille paraître ce qu'il est. Mais néanmoins la simplicité naturelle de l'âme ne laisse pas de subsister avec cette duplicité qu'elle tire de son origine, afin que ce rapprochement augmente sa confusion. L'immortalité y subsiste aussi toujours, mais une immortalité sombre et noire, comme couverte des ténèbres épaisses de la mort du corps. Car, bien qu'elle ne soit pas privée de la vie, néanmoins elle ne la petit plus rendre propre à son corps. Que dirai-je de ce qu'elle ne conserve pas même sa vie spirituelle ? Car l'âme qui pèche, mourra, dit Dieu dans un prophète. Cette double mort dans laquelle elle tombe ne rend-elle pas bien ténébreuse et bien misérable l'immortalité qui est attachée à sa nature? Ajoutez à cela, que la pente qu'elle a vers les choses terrestres, qui toutes lui causent la mort, épaissit encore ses ténèbres, de sorte qu'une âme en cet état a le visage tout pâle et défait, et est une image de la mort. Et ait lieu qu'étant d'une nature immortelle, elle devrait désirer des choses immortelles comme lui étant conformes, afin de paraître ce qu'elle est, et de vivre de la vie qui lui est propre; elle a des sentiments et des inclinations toutes contraires, et se rendant semblable aux choses mortelles et périssables, par une vie dégénérée de la noblesse de sa nature, elle obscurcit la blancheur de son immortalité par une malheureuse habitude, qui comme une poix sale et noire décolore sa beauté naturelle. Et comment le désir des choses mortelles ne rendrait-il pas mortelle l'âme qui est immortelle, puisque, comme dit le sage, on ne saurait manier de la poix sans se souiller (Eccli. XIII, 1) ? En jouissant des biens mortels, elle s'est revêtue de la mortalité, et elle a défiguré sa robe d'immortalité par la ressemblance de la mort, mais elle ne s'en est pas dépouillée.
4. Considérez Eve, comment son âme immortelle a terni l'éclat de son immortalité en s'attachant aux choses mortelles. Pourquoi, étant immortelle, n'a-t-elle pas méprisé les choses mortelles et passagères pour se contenter des choses immuables et éternelles? " Elle vit, dit l'écriture, que cet arbre était agréable à voir, et que le fruit en était: fort bon à manger. " (Gen. III, 6).) " Cette beauté, ô femme, que vous voyez dans cet arbre, et qui parait si agréable à vos yeux, n'est pas la beauté qui vous est propre. Elle ne vous regarde que selon la partie de vous-même qui est (le fange et de boue ; elle ne vous est pas particulière, mais elle est commune à tous les animaux de la terre ; la beauté qui vous appartient véritablement est autre, et vient d'ailleurs, elle est éternelle et c'est un rayon de l'éternité. Pourquoi imprimez-vous à votre âme une autre forme, ou plutôt une difformité étrangère? Car, ce qu'elle souhaite d'avoir, elle craint de le perdre, et cette crainte, est une espèce de couleur qui, teignant 1a liberté, la couvre et se la rend semblable. Combien serait-il plus digne qu'elle ne désirât rien, afin qu'elle ne craignit rien, et que, ainsi elle défendît sa liberté de cette crainte servile, et demeurât dans sa vigueur et sa beauté originelles! Hélas! il n'en est pas ainsi. Sa couleur excellente a changé. Vous fuyez et vous vous cachez, vous entendez la voir du Seigneur, et vous vous retirez. Pourquoi cela, sinon parce. due vous craignez celui que vous aimiez auparavant, et qu'une forme servile a remplacé la beauté de votre liberté.
5. Cette nécessité même volontaire, dont j'ai parlé ci-dessus, et cette loi des membres contraire à la loi de l'esprit opprime la liberté, et, attirant une créature libre par sa propre volonté, elle l'assujettit à une honteuse servitude, et la couvre de confusion et d'ignominie, en sorte que, au moins, selon la chair, elle obéit même malgré elle, à la loi du péché. Aussi, pour avoir négligé de défendre la noblesse de sa nature par l'innocence de ses moeurs, il est arrivé, par un juste jugement de son créateur, qu'elle s'est, non dépouillée de la liberté qui lui est propre, mais revêtue de sa propre honte, comme d'un voile épais. Je dis qu'elle s'est revêtue d'une seconde robe, parce que sa liberté demeurant à cause de la volonté, sa conduite toute servile fait voir qu'elle est accompagnée de nécessité et de contrainte. On peut dire la même chose de la simplicité de l'immortalité de l'âme, et, si vous y prenez garde, vous ne trouverez rien en elle qui ne soit couvert de cette double robe de ressemblance et de dissemblance. N'est-ce pas une double robe lorsque la fraude est comme attachée et cousue, pour ainsi dire, à la simplicité, la mort, à l'immortalité, la nécessité, à la liberté? Car la duplicité de coeur ne détruit point la simplicité de son essence, la mort volontaire du péché, ou naturelle du corps, ne ruine point, l'immortalité de sa nature, ni la nécessité d'une servitude volontaire n'éteint point la liberté de son libre arbitre. Ainsi ces maux étrangers ne succédant pas, mais étant ajoutés aux biens qui lui sont naturels, ils les défigurent sans les exterminer. De là vient que l'âme est différente d'elle-même. C'est pour ce sujet qu'elle est comparée aux bêtes brutes (Psal. XLVIII, 3), et qu'elle: leur est devenue semblable. C'est ce qui fait dire qu'elle a changé sa gloire en la ressemblance d'un veau qui mange de l'herbe (Psal. CV, 20) ; que les hommes comme des renards, ont des tanières de duplicité et de fraude, et comme ils se sont rendus semblables aux renards, ils en seront la proie. C'est encore pour cela que, selon Salomon, l'homme et la bête ont une même fin (Eccl. III, 19). Et pourquoi, ceux qui ont vécu de même ne mourraient-ils pas aussi de même? Il s'est attaché aux choses terrestres, comme les bêtes, il les quittera aussi comme les bêtes. écoutez encore une autre pensée là dessus. Pourquoi s'étonner que nous sortions de cette vie de la même manière que les bêtes, puisque nous y sommes entrés de même qu'elles?
Car, d'où vient, sinon de leur ressemblance avec les bêtes, que les hommes ressentent une ardeur si violente, pour les rapprochements sexuels et une douleur si excessive dans l'accouchement? Voilà donc comment, dans la conception et dans la naissance, dans la vie et dans la mort, l'homme a été comparé aux bêtes brutes, et leur est devenu semblable.
6. Que dirai-je de ce qu'une créature libre ne gouverne pas en reine la concupiscence, et ne se la soumette pas; mais la suive et lui obéisse comme une servante ? Ne se met-elle pas encore, en ce point, au rang des animaux sans raison, à qui la nature n'a point donné de liberté, mais qu'elle a réduits comme en servitude pour servir à leur appétit ? N'est-ce pas avec raison, que Dieu a honte d'être estimé semblable à un homme qui est tel, et qu'il dit : " Vous avez cru, méchant, que je serais semblable à vous (Psal. XLIX, 21). " Et il ajoute : " Je vous châtierai, et vous ferai voir à vous-même, dans toute votre laideur." Ce n'est pas à une âme qui se voit et qui se tonnait, de croire que Dieu lui est semblable, surtout à une âme comme la mienne, méchante et pécheresse. Car c'est celle qui est de la sorte que Dieu reprend ainsi : " Vous avez cru, méchant "; non pas, vous avez cru, homme, ou bien, vous avez cru, ô âme, que je serais semblable à vous. Mais, si le méchant est mis devant ses propres yeux, et se trouve comme devant la face pâle et défigurée de son homme intérieur, en sorte qu'il ne puisse pas ne point voir l'impureté de sa conscience, les ordures de ses péchés, la difformité de ses vices, il ne pourra pas croire que Dieu soit semblable à lui, mais, je crois que cette différence si grande le portera à s'écrier : " Seigneur, qui est semblable à vous (Psal. XXXIV, 10) ? " Ce qui s'entend de cette ressemblance nouvelle et volontaire. Car, ta première ressemblance demeure toujours ; et c'est ce qui rend cette différence encore plus insupportable. O que l'une est un grand bien, et que l'autre est un grand mal ! Chaque chose néanmoins, en son genre, parait davantage par la comparaison de l'une et de l'autre.