Sermones in Cantica canticorum (page 8)
10. Disons encore que c'est en vain que les sages du siècle ont écrit tant de choses sur les quatre vertus cardinales, puisqu'il était impossible qu'ils les comprissent, car ils ne connaissaient pas celui que Dieu a fait pour nous sagesse, pour enseigner "la prudence; " justice, " pour remettre les péchés, " sanctification, pour nous donner l'exemple de la " tempérance, " par la pureté de sa vie, et rédemption pour nous proposer un modèle parfait " de patience " dans sa mort si généreusement soufferte.
Peut-être me dira-t-on, les autres qualités conviennent assez bien à ces vertus; mais il semble que la sanctification . n'a pas grand rapport à la tempérance. Je réponds d'abord, que la tempérance est la même chose que la continence, puisqu'il est assez ordinaire à l'écriture de prendre la sanctification pour la continence ou la pureté. En effet, en quoi consistaient ces sanctifications si fréquentes dans les livres de Moïse, sinon dans certaines purifications de personnes qui s'abstenaient du boire, du manger, des femmes et d'autres choses semblables? Mais c'est surtout l'Apôtre lui se sert ordinairement du mot sanctification en ce sens : " Dieu désire, dit-il, votre sanctification, et que chacun de vous conserve son corps chaste et pur des désirs déréglés de la concupiscence (I Thess. IV, 3) ." Et ailleurs: " Car Dieu ne nous a pas appelés pour vivre dans la corruption de la chair, mais dans la sanctification. Il est vrai qu'en ces passages il prend la sanctification pour la tempérance.
11. Après avoir éclairci ce qui paraissait un peu obscur, je reviens à mon sujet. Que pouvez-vous avoir de commun avec les vertus, vous qui ignorez la vertu de Dieu qui est Jésus-Christ? Où est la vraie "prudence " sinon dans la doctrine de Jésus-Christ ? D'où vient la vraie "justice, " sinon de la miséricorde de Jésus-Christ ? Où est la vraie " tempérance, " sinon dans la vie de Jésus-Christ? Où est la vraie " force, " n'est-ce pas dans la passion de Jésus-Christ? Ceux-là donc seulement doivent être appelés sages qui sont imbus de sa doctrine, justes qui ont obtenu de sa miséricorde le pardon de leurs péchés, tempérants qui s'occupent à imiter sa vie, forts qui pratiquent constamment, dans les adversités, les exemples de sa patience. Aussi est-ce en vain qu'on travaille à acquérir les vertus, si on croit qu'on doit les attendre d'ailleurs que du Seigneur des vertus dont la doctrine est une source de prudence; la miséricorde, un ouvrage de justice; la vie, un miroir de tempérance; la mort, un modèle de force. A lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. SUR LE XXIII SERMON SUR le Cantique, n. 9.
286. Si toutefois c'en est une autre. N'y eut-il qu'une seule Marie qui oignit le Seigneur, comme on le lit en plusieurs fois dans l'Evangile, et qui était soeur de Marthe, ou bien y en eut-il plusieurs? Cela a été, parmi les anciens, le sujet de grandes controverses, entre autres dans Jansénius de Gand (Concor. évang. Cap, XLVII), qui traite ce sujet avec sa solidité habituelle. Il y en a plusieurs, particulièrement parmi les Grecs, entre autres Origène et Theophilacte, qui pensent qu'il ,y eut trois femmes de ce nom. L'une était la pécheresse que saint Luc ne nomme pas, la seconde une autre pécheresse dont saint Mathieu (Sep. XXVI) et saint Marc (cap. XIV) parlent, également sans la nommer, et la troisième, la soeur de Marthe, dont saint Jean a parlé dans son chapitre XII. Saint Jean Chrysostome pensait de son côté qu'il n'y eut que deux Marie (Hom. LXXXI), une qui oignit deux fois de parfums la tête de Notre; Seigneur, ce serait la soeur de Marthe, différente d'une autre Marie qui répandit des parfums sur ses pieds dans la maison des Pharisiens. Saint Ambroise semble du même avis dans son commentaire sur saint Luc. Grégoire le Grand n'en admet qu'une, et la plupart des auteurs sont de son avis. Saint Ambroise dit même qu'il. ne répugnera point de croire que ces deux Marie n'en font qu'une, à qui on devrait en ce cas rapporter ce qu'on attribue à deux; en sorte que " la même Marie, après avoir commencé par être la fameuse pécheresse de l'évangile, devint sainte par la suite. Car, si l'église ne change point la personne, quant à son âme, elle la change pourtant quant à ses progrès dans le bien. " Quoi qu'il en soit, saint Bernard exprime le même doute dans son douzième sermon sur le Cantique; mais dans son deuxième sermon pour le jour de l'Assomption, n. 2. il établit assez longuement que c'est de la même et unique Marie qu'il est question dans saint Matthieu, c. XXVI, dans saint Marc, c. XIV, dans saint Luc, c. VII, et dans saint Jean, c. XII. En effet, il s'exprime en ces termes à ce sujet : je Voyez la prérogative de Marie et quel avocat elle a en toute circonstance : Si le pharisien s'indigne de ce qu'elle fait (Luc. VII), si sa soeur se plaint (Joan. XII) et même si les disciples murmurent (Matt. XXVI et Marc. XIV), toujours elle garde le silence, mais Jésus-Christ parle pour elle." Consultez Vossius dans son Harmonie des évangiles (Lib. I, cap. III), et les autres interprètes. (Note de Mabillon.)
SERMON XXIII. Trois manières de contempler Dieu, représentées par les trois celliers.
1. " Le roi m'a fait entrer dans ses celliers Cant. 1, 3).
" C'est de là que s'exhale l'odeur, c'est là qu'on court.
L'épouse a bien dit qu'il faut courir, mais elle n'a pas encore dit où il faut courir. C'est donc aux celliers qu'on court, et on court dans l'odeur qui s'en exhale. L'épouse la pressent par sa vivacité accoutumée, et désire entrer en plein dans le lieu d'oie elle s'échappe, mais que faut-il penser, selon nous de ces celliers? Imaginons-nous cependant qu'il y a chez l'époux des endroits parfumés, pleins de senteurs, et remplis de toute sorte de délices. C'est là, comme dans une officine, qu'on met en réserve tout ce qui se recueille de plus rare dans son jardin, ou dans son champ. C'est là que tous ceux qui courent dirigent également leurs pas; mais qui sont ceux qui courent? Ce sont les âmes qui brûlent d'amour. L'épouse court, les jeunes filles courent aussi, mais celle qui aime plus ardemment, court plus vite et arrive plus tôt. Et lorsqu'elle arrive, non-seulement elle ne souffre point de refus, elle ne souffre pas même le moindre retard. On lui ouvre sans délai comme à une habituée de la maison, une personne très-chère, infiniment aimée et infiniment aimable, mais les jeunes filles que font-elles? Elles suivent de loin. Car étant encore faibles, elles ne peuvent pas courir avec la même ardeur que l'épouse, ni suivre entièrement l'activité de ses désirs et de son zèle. Aussi arrivent-elles plus tard, demeurent-elles dehors. Mais l'amour que l'épouse leur porte ne la laisse point en repos. Elle ne s'enorgueillit point de ses heureux succès, comme cela est assez ordinaire, et elle ne les oublie point. Au contraire, elle les console encore davantage, et les exhorte â souffrir patiemment le refus qu'elles essuient et son absence. Enfin elle leur porte la joie qu'elle goûte, afin qu'elles se réjouissent avec elle, dans l'espoir d'avoir part un jour aux grâces et aux avantages de leur mère. Car le soin qu'elle a de s'avancer ne les lui fait point négliger, et elle ne veut pas que son utilité particulière leur soit nuisible et préjudiciable. Aussi, quels que soient les mérites qui la tiennent à distance d'elles, sa charité et son amour font qu'elle demeure toujours avec elles. D'ailleurs il faut qu'elle imite son époux, qui, en même temps qu'il monte au ciel, ne laisse pas de promettre qu'il sera sur la terre avec les siens jusqu'à la consommation des siècles. Ainsi en est-il de l'épouse, quelque progrès qu'elle fasse, ses soucis, sa prévoyance, et son affection l'empêchent de quitter jamais celles qu'elle a engendrées dans l'évangile, et d'oublier jamais ses entrailles.
2. Qu'elle leur dise donc : Réjouissez-vous, prenez courage! " Le Roi m'a fait entrer dans ses celliers; " regardez-vous comme y étant entrées aussi vous-mêmes. Il semble qu'il n'y ait que moi qui sois entrée, mais je n'en profiterai pas seule. Mon avancement est le vôtre. C'est pour vous que je profite; je partagerai avec vous les grâces que je mériterai de recevoir plus que vous. Pour vous montrer que c'est évidemment là le sens et la portée de ses paroles, écoutez ce qu'elles lui répondent:
" Nous nous réjouirons et nous serons remplies d'allégresse en vous. " C'est en vous, disent-elles, que nous nous réjouirons et que nous serons remplies d'allégresse; car nous ne méritons pas encore de le faire en nous ; et elles ajoutent : " En nous souvenant de vos mamelles; " c'est-à-dire, nous attendons avec impatience que vous veniez, parce que nous savons que vous ne reviendrez à nous que les mamelles toutes pleines. Nous espérons alors nous réjouir et tressaillir de bonheur; et en attendant nous nous souvenons de vos mamelles. Quant à ce qu'elles ajoutent " plus que du vin;" elles veulent marquer que l'état imparfait où elles sont est cause qu'elles sont encore touchées du souvenir des désirs de la chair, qui sont désignés par le vin; et que, néanmoins, ces désirs sont surmontés par le souvenir de la douceur qu'elles savent déjà par expérience couler de ses mamelles. Je parlerais ici de ses mamelles, si je ne me souvenais d'en avoir assez parlé plus haut. Et maintenant vous voyez combien elles présument de leur mère, comment elles regardent tous ses avantages et toutes ses joies comme leur étant propres à elles-mêmes, et comment elles se consolent du refus qu'elles ont essuyé, par le contentement qu'elles ressentent de la voir entrée elle-même. Elles ne seraient pas dans une si grande confiance, si elles ne la reconnaissaient pour mère. Que les prélats qui aiment mieux se faire craindre que d'être utiles à ceux qui leur sont confiés écoutent cela.
Instruisez-vous vous qui êtes les juges de la terre. Apprenez que vous devez être les mères, non les maîtres de ceux qui sont soumis à votre conduite. Tâchez de vous faire aimer plutôt que de vous faire craindre. Et si vous êtes obligés quelquefois d'user de sévérité, que ce soit une sévérité de père, non de tyran. Soyez des mères par votre amour, et des pères dans vos corrections. Soyez doux; point de dureté.
Ménagez les châtiments, et montrez vos mamelles. Que votre sein soit rempli de lait, non point gonflé d'orgueil. Pour quoi appesantir votre joug sur ceux dont vous devriez plutôt porter les fardeaux? Pourquoi un petit enfant que le serpent a mordu appréhende-t-il de découvrir sa plaie au prêtre, au lieu de courir à lui même pour se jeter dans les bras d'une mère. Si vous êtes spirituels reprenez avec un esprit de douceur, en faisant réflexion que vous pourriez bien être aussi tenté vous-même. Autrement celui que vous traitez avec tant de rigueur mourra dans son péché (Galat. VI, 1), et je vous rendrai responsable de sa perte, dit le Seigneur (Ezech. III, 20). Mais nous parlerons de ceci une autre fois.
3. Maintenant, puisque le contexte est clair par ce que nous avons dit ci dessus, voyons quel sens mystique nous donnerons aux celliers. Plus loin il est aussi parlé de jardin et de chambre. Je joins ces deux choses aux celliers, et je m'en sers pour la matière que je: traite présentement. Car expliqués ensemble ils s'éclairciront l'un l'autre. Cherchons donc, si vous le voulez bien, dans l'écriture sainte, ces trois choses : " Le jardin, le cellier et la chambre; " car une âme qui a soif de Dieu s'arrête volontiers en ces lieux, sachant qu'elle y trouvera certainement celui après qui elle soupire. Que le "jardin " donc soit la simple et pure histoire de l'écriture; le " cellier " le sens moral; et la " chambre" les secrets d'une sublime contemplation.
4. Et premièrement, pour l'histoire, il me semble qu'elle n'est pas mal désignée par le jardin, parce qu'on y trouve des hommes vertueux qui sont comme des arbres fruitiers dans le Jardin de l'époux et dans le paradis de Dieu : les exemples tirés de leur conduite et de leurs actions sont comme autant de fruits que nous cueillerons d'un arbre. Qui donc hésiterait à croire que l'homme de bien soit un plant de Dieu? écoutez ce que David a dit de l'homme de bien: "Il sera, dit-il, comme un arbre planté sur le bord des eaux courantes, qui porte du fruit en sa saison, et dont les feuilles ne tomberont jamais (Psal. I, 3). " écoutez Jérémie qui dit dans le même esprit, et presque dans les mêmes termes : " Il sera comme un arbre planté sur le bord des eaux courantes, qui jette de profondes racines, et ne craint point les violente: chaleurs de l'été (Hier. XVIII, 8). " écoutez de nouveau le Roi prophète dire encore ailleurs : " Le juste fleurira comme le palmier, il multipliera comme le cèdre du Liban (Psal. XCI, 13), " et qui ajoute, en parlant de lui-même : " Mais moi, je suis comme lin olivier fertile dans la maison du Seigneur (Psal. LI, 10). " "L'histoire " est donc un jardin, et elle est divisée en trois. Car elle contient la "création, la réconciliation et la réparation "
du ciel et de la terre. La " création " est comme la semence et le plant du jardin. La " réconciliation " est comme la production de ce plant et de cette semence. Car à un moment propice, les cieux ont versé d'en haut la rosée, les nuées ont fait sortir le juste de leur sein, comme une pluie féconde, la terre s'est ouverte, et a produit le Sauveur (Isa. XLV, 8), qui a réconcilié le ciel avec la terre. Car c'est lui qui est notre paix, lui qui de deux n'a fait qu'un (Ephes. II, 14), et pacifié dans son sang les choses terrestres avec les célestes. Quant à la " réparation " elle doit arriver à la fin des siècles. Car il y aura un ciel nouveau et une terre nouvelle; et les bons seront recueillis du milieu des méchants, pour être mis dans lies greniers de Dieu, comme les fruits qu'on cueille dans un jardin. " En ce jour-là, dit le Prophète, le germe du Seigneur sera magnifique et glorieux, et les fruits de la terre seront admirables (Isa. IV, 2). " Voilà donc trois temps qu'on peut remarquer dans le jardin du sens historique.
5. On peut aussi remarquer dans le sens moral trois choses qui sont comme trois celliers dans un. Et peut-être est-ce pour cela que l'épouse a dit des celliers au pluriel, elle avait sans doute ce nombre en vue. Aussi, dans la suite, elle se glorifie de ce qu'on l'a fait entrer dans le cellier au vin. (Cant. II, 4). Or, comme nous lisons dans l'écriture : " Donnez occasion au sage, et il sera encore plus sage (Prov. III, 9); " nous prendrons occasion de ce nom, que le Saint-Esprit a cru devoir donner à ce cellier pour en donner un aussi aux deux autres, nous appellerons l'un le cellier des aromates, et l'autre celui des parfums. Nous expliquerons dans la suite les raisons de ces noms. Mais en attendant, remarquez que tout ce qui est dans l'époux est salutaire, que tout y est doux, le vin, au dire de l'écriture, réjouit le coeur de l'homme (Psal. CIII, 15). " On y lit aussi que l'huile remplit le visage d'allégresse, or c'est dans l'huile qu'on met de la poudre odoriférante, pour en composer des parfums. Les aromates ne sont pas seulement agréables par leur odeur, elles sont encore utiles par leur vertu médicinale. C'est donc, avec raison que l'épouse est ravie qu'on l'ait fait entrer en un lieu où il y a une si grande abondance de grâces.
6. Mais j'ai d'autres noms, qui ont encore, je crois, une raison plus évidente. Et pour les ranger par ordre, j'appellerai le premier cellier, celui de la discipline; le second, celui de la nature; et le troisième, celui de la grâce. Dans le premier, vous apprenez suivant la règle de la morale chrétienne, à être le dernier de tous; dans le suivant, à être égal aux autres; dans le troisième, à être au dessus des autres : ou encore, à être sous un autre, de pair avec un autre ou au dessus d'un autre. Vous apprenez donc premièrement à être disciple, puis compagnon, et enfin maître. La nature sans doute a fait les hommes égaux. Mais l'orgueil, ayant corrompu cet ordre naturel, les hommes ont détruit cette égalité, se sont efforcés de s'élever au dessus les uns des autres, ont désiré se surpasser mutuellement, et avides d'une vaine gloire, ont été animés d'envie et de jalousie réciproques.
Ainsi, dans le premier cellier, la première chose qu'il faut faire, c'est de dompter l'insolence de l'orgueil par le joug de la discipline, jusqu'à ce que notre volonté rebelle, brisée par les ordres sévères et répétés des anciens, soit humiliée et guérie, et recouvre par son obéissance le bien de la nature quelle avait perdu par sa vanité. Lorsque par le seul mouvement de la nature, non par la crainte de la peine, elle aura appris à vivre doucement en paix, autant que possible, avec tous ceux qui participent à la même nature qu'elle, c'est-à-dire avec tous les hommes, elle passera enfin dans le cellier de la nature, et éprouvera ce qui est écrit : " Que c'est un grand bien et une grande consolation pour des frères de demeurer ensemble! c'est comme le parfum sur la tête (Psal. CXXXII, 1). " Car des moeurs ainsi réglées sont comme des ingrédients broyés ensemble, et produisent une huile de joie, qui est le bien de la " nature ; " il s'en fait un doux et excellent parfum. L'homme qui s'en parfume, devient doux, aimable et pacifique, ne trompe personne, n'outrage personne, n'offense personne, ne s'élève au dessus de qui que ce soit, et ne se préfère point aux autres; il entretient au contraire volontiers avec tout le monde un commerce de grâces et de bienfaits.
7. Je crois que si vous avez bien compris les propriétés de ces deux celliers, vous reconnaîtrez que ce n'est pas sans raison, que j'en ai appelé un, le cellier des aromates, et l'autre le cellier des parfums. Car, de même que le mouvement violent du pilon fait sortir la vertu et l'odeur des poudres odoriférantes, ainsi, dans ce premier cellier, la sévérité du commandement et la rigueur de la discipline, tire avec force la vertu naturelle des bonnes mœurs;et dans l'autre, la douceur agréable d'une affection volontaire et comme innée, court d'elle-même pour rendre des devoirs de charité pareille au parfum qui est sur la tête, et qui au moindre rayon de chaleur descend et découle par tout le corps. Ainsi, dans le cellier de la discipline, sont enfermées comme des poudres sèches de senteurs;.et c'est de là que je lui ai donné son nom. Mais dans celui que j'ai dit être de la nature, je l'ai appelé le cellier des parfums, parce qu'après qu'ils sont faits, en les y met comme en garde et en réserve. Et pour le cellier du vin, je crois qu'il n'y a. point d'autre raison de ce nom; sinon qu'on y serve le vin d'un zèle brûlant de charité.
Celui qui n'a point encore mérité d'entrer dans ce cellier, ne saurait être placé au dessus des autres. Car il faut que celui qui a la direction de ses frères soit tout bouillant de ce vin, comme l'était le Docteur des nations, quand il disait : " Qui devient faible sans que je le devienne aussi? qui est scandalisé sans que j'en ressente une vive douleur (I Cor. XI, 29) 2. " D'ailleurs, c'est un grand désordre d'aspirer à commander à ceux A qui on ne se soucie pas d'être utile; et c'est une ambition excessive d'exiger la soumission de ceux dont on ne se met pas en peine de procurer le salut. J'ai appelé aussi cellier le cellier de la grâce, non pas qu'on puisse obtenir même les deux autres sans la grâce, mais à cause de la plénitude qu'on en reçoit en celui-ci;
" car la charité est la plénitude de la loi, et celui qui aime son frère a accompli la loi (Rom. XXIII, 10). "
8. Vous avez vu là raison des noms; voyons maintenant la différence des celliers. Car il est bien plus facile de réprimer par la crainte d'un maître, et de retenir sous la censure d'une discipline sévère, les sens volages et licencieux, et les désirs déréglés de la chair, que de conserver la bonne intelligence avec ses frères, par une affection mutuelle; de vivre dans une étroite observance sous la conduite d'autrui, que de se rendre complaisant envers ses égaux, en suivant la seule conduite de sa propre volonté. De même personne ne dira qu'il y ait autant de mérite et de vertu à vivre en paix avec son prochain qu'à le conduire dans le bien; car, combien y en a-t-il qui vivent tranquillement sons la direction d'un maître, et qui perdent ce calme aussitôt qu'ils sortent de ce joug, et ne peuvent ensuite vivre sans scandale avec leurs pareils? Et combien encore en voyons-nous qui vivent simplement et sans offense parmi leurs frères, et qui ne sauraient être établis sur eus, sans leur devenir non-seulement inutiles, mais encore funestes et nuisibles. Ceux-là doivent se contenir dans les bornes d'une médiocrité qui leur est avantageuse, suivant la mesure de la grâce que Dieu leur a départie, n'ayant point besoin de maîtres, mais étant incapables d'être maîtres eux-mêmes. Ceux-ci sont donc plus parfaits que les premiers; mais ceux qui savent gouverner sont plus parfaits que les uns ou les autres. Car ceux qui conduisent sagement leurs frères, reçoivent les effets de la promesse du Seigneur, et se voient établis et préposés sur tous ses biens. Mais il y en a sans doute fort peu qui commandent utilement, et encore moins qui commandent humblement. Néanmoins, on accomplit aisément l'un et l'autre, quand on possède une discrétion parfaite, la mère de toutes les vertus; et qu'on s'enivre du vin de la charité jusqu'à mépriser sa propre gloire, s'oublier soi-même, et ne se rechercher en quoi que ce soit; mais cela ne se produit que dans le cellier du vin, par la seule et merveilleuse conduite du Saint-Esprit. Car la vertu de discrétion est morte, sans la ferveur de la charité; et la ferveur de la charité, dans toute son ardeur, sans le tempérament de la discrétion, nous conduit au précipice. C'est pourquoi celui-là mérite des louanges, qui possède ces deux vertus; en sorte que la ferveur anime sa discrétion, et que la discrétion règle sa ferveur. Tel doit donc être celui qui a autorité sur les autres. Or, on ne peut dire que celui-là est parfait, et pratique parfaitement toutes ces règles, qui a reçu la grâce de pouvoir courir au dedans et autour de ces celliers tout entiers, sans rien trouver qui le fasse trébucher; qui ne résiste jamais, en quoi que ce soit, â ses supérieurs, ne porte point d'envie à ses pareils, a soin de ceux qui lui sont soumis, et ne leur commande point avec orgueil; obéit à ceux qui sont au dessus de lui, se rend aimable à ses égaux, et condescend pour leur bien à ceux qui sont sous sa direction. Je ne doute point que l'épouse ne soit arrivée à ce haut degré de perfection. Et le discours qu'elle tient en est une preuve : " Le Roi m'a fait entrer dans ses celliers; " car elle ne dit pas dans un de ses celliers; mais dans ses celliers, au pluriel.
9. Venons maintenant à la Chambre. Quelle est cette chambre? Je n'ai pas assez de présomption pour penser le savoir, je n'ai garde de m'attribuer l'expérience d'une chose si grande, ni de me glorifier d'une prérogative qui est réservée à la seule épouse bienheureuse. Je me borne, selon l'adage grec, à me connaître moi-même, et je sais avec le Prophète " ce qui me manque (Psal. XXXVIII, 15). " Néanmoins, si je n'en savais rien du tout, je ne vous en dirais rien. Pour ce que je sais, je ne refuse point par envie de vous le dire, je ne vous le dérobe point, et, pour ce que je ne sais pas, que celui qui enseigne la science à l'homme (Psal. XCIII, 10) vous l'apprenne. J'ai déjà dit, et je crois que vous vous en souvenez, qu'il faut chercher la chambre du roi dans le secret de la contemplation théorique. Mais, comme en parlant des parfums, j'ai dit que l'époux en avait plusieurs de différentes espèces, et que tous n'étaient pas donnés à tout le monde, mais que chacun y avait part selon la diversité de ses mérites; je pense de même que le Roi n'a point qu'une chambre, mais qu'il en a plusieurs. Car, bien certainement, il n'a pas non plus qu'une seule reine, il en a plusieurs, il a aussi plusieurs concubines, et un nombre de jeunes filles infini. Chacune d'elles a son secret avec l'époux, et dit: " Mon secret est pour moi, mon secret est pour moi (Isa. XXIV, 16). " Il n'est pas accordé à toutes de jouir dans un même lieu de la présence agréable et secrète de l'époux ; mais chacune reçoit cette grâce, selon qu'il plaît au père de l'époux de l'en gratifier. Car ce n'est pas nous qui l'avons choisi, mais au contraire c'est lui qui nous a choisis, et établis à notre place; et chacun demeure à l'endroit où il l'a mis. La pénitente a trouvé sa place aux pieds du Seigneur Jésus (Luc. VII, 38); une autre femme, si toutefois c'en est une autre (a), a recueilli le fruit de son amour à la tète du même Jésus (Matth. XXVI, 7). Saint Thomas a reçu la grâce de ce secret dans le côté de Jésus, saint Jean sur sa poitrine, saint Pierre dans le sein du Père, et saint Paul dans le troisième ciel.
10. Qui de nous peut distinguer comme il faut cette diversité de mérites, ou plutôt de récompenses? Néanmoins, de peur de paraître passer sous silence ce que nous en savons: la première femme s'est établie une demeure sous l'abri de l'humilité; la seconde, dans le siège de l'espérance; saint Thomas, dans la fermeté de la foi; saint Jean, dans l'étendue de la charité; saint Paul, dans les profondeurs de la sagesse; et saint Pierre, dans la lumière de la vérité. Ainsi donc, il y a plusieurs demeures chez l'époux; et, soit la reine, soit une concubine ou quelqu'une des jeunes filles, chacune y. reçoit une place proportionnée à ses mérites, et y demeure jusqu'à ce qu'il lui soit permis de passer outre par la contemplation, d'entrer dans la joie de son Seigneur, et de sonder les secrets ineffables de l'époux. Je tâcherai de vous faire connaître cela plus clairement en son lieu, selon que lui-même daignera m'en donner la connaissance. Maintenant, il suffit que a Saint Augustin s'exprime de même, dans son IX traité sur saint Jean, n. 3. Saint Bernard a émis le même doute plue haut dans son sermon XII, n. 6. Voir aux notes finales. vous sachiez, que aucune des jeunes filles, des concubines et même des reines, n'est admise à ce secret de la chambre de l'époux, et qu'il réserve uniquement cette faveur à cette unique colombe, qui seule est belle et parfaite. C'est pourquoi je ne me fâche point de ce qu'on ne m'en permet pas l'entrée, puisque je suis assuré que l'épouse même n'est pas encore admise à tous les secrets où elle souhaiterait bien entrer. Car elle demande avec instance en quel lieu son époux fait paître son troupeau, l'endroit où il se repose à midi.
11. Mais écoutez jusqu'où je suis arrivé, ou plutôt jusqu'où je me crois arrivé. Car vous n'imputerez point à vanité ce que je dis afin de vous servir. Il y a un endroit chez l'époux, où ce souverain Maître de l'univers forme ses secrets et règle ses conseils, et d'où il donne des lois à toutes les choses créées, avec poids, nombre et mesure. Cet endroit-là est haut et secret, mais il n'est point tranquille. Car, bien qu'il dispose toutes choses avec douceur, autant qu'il est en lui, il les dispose pourtant, et ne permet pas que celui qui est arrivé jusque-là par la contemplation demeure en repos; mais, par une conduite merveilleuse et néanmoins très-douce, il le lasse et l'inquiète, dans son admiration et dans ses recherches. L'épouse exprime parfaitement bien l'un et l'autre dans la suite, le plaisir et l'inquiétude de cette contemplation, lorsqu'elle confesse qu'elle dort, et que son coeur veille (Cantic. V, 2). Car, par le sommeil, elle marque qu'elle goûte le repos d'un doux assoupissement et d'une admiration tranquille; et, par la veille, elle fait connaître qu'elle ne laisse pas de souffrir le travail d'une curiosité inquiète et d'un exercice laborieux. C'est ce qui fait dire au saint homme Job : "Lorsque je dors, je dis: quand me lèverai-je et lorsque je suis levé, j'attends le soir avec impatience. " Ne comprenez-vous point par ces paroles qu'une âme sainte veut quitter quelquefois un repos qui l'incommode, si on petit parler ainsi, et rechercher une paix qui lui est agréable? Car Job n'aurait pas dit : " Quand me lèverai-je? " si ce repos de sa contemplation lui eût plu tout à. fait;
et, d'un autre côté, s'il lui avait absolument déplu, il n'aurait pas attendu avec impatience l'heure du repos, c'est-à-dire le soir. Ce lieu-là n'est donc pas encore la chambre de l'époux, puisqu'on n'y est pas entièrement en repos.
12. Il y a encore un autre lieu, d'où la vengeance très-secrète, mais très-sévère de Dieu, ce juge équitable et terrible dans la conduite qu'il tient sur les enfants des hommes, veille immuablement sur la créature raisonnable, mais réprouvée. Le contemplatif y regarde avec tremblement Dieu, qui, par un juste, mais secret jugement, ne détruit point le mal des réprouvés, et ne reçoit point leurs bonnes actions, qui même endurcit leurs cœurs, de peur qu'ils ne se repentent et ne se convertissent, et qu'il ne se trouve ensuite obligé de les guérir. Ce qui ne se fait pas sans une raison certaine et éternelle; cette conduite est d'autant plus épouvantable, qu'elle est plus fixe et éternelle. Ce que nous lisons dans un prophète sur le sujet de ces personnes est effrayant. Car nous voyons que Dieu, parlant à ses anges, dit : " Ne châtions pas l'impie (Isa. XXVI, 10). " Comme ils en étaient surpris et répondaient; l'impie n’apprendra donc jamais à faire le bien : Non, leur répondit-il; et la raison, c'est " qu'il a commis de méchantes actions dans la terre des saints, il ne verra point la gloire du Seigneur (Ibid.). " Que les ecclésiastiques, que les ministres de l'église soient saisis de crainte quand ils commettent tant d'injustices dans les terres des saints qu'ils possèdent; et lorsque, non contents de ce qui est suffisant pour leur substance, par une impiété et un sacrilège horrible, ils gardent pour eux le superflu dont ils devraient nourrir les pauvres, et n'appréhendent point d'employer la nourriture des malheureux à entretenir leur vanité et leurs désordres, ils se rendent coupables d'un double crime, car ils dissipent un bien qui n'est pas à eux, et ils abusent des choses sacrées pour satisfaire leur ambition et leurs débauches.
13. Qui donc, en voyant que celui dont les jugements sont des abîmes profonds, épargne ces personnes en ce monde pour ne les pas épargner dans l'éternité, pourrait chercher du repos en ce lieu? Cette contemplation est remplie de la frayeur du jugement, non de la sécurité de la chambre. Ce lieu est terrible et privé de tout calme. Je suis saisi de crainte, lorsque quelquefois, m'y trouvant porté, je repasse en moi-même avec tremblement ces paroles: "Qui sait s'il est digne d'amour ou de haine (Eccle. IX. 91)?" Et il ne faut pas s'étonner si moi, qui ne suis qu'une feuille et une paille sèche (Job XIII, 25) que le vent emporte, je chancelle en un lieu où David, ce grand contemplatif, confesse avoir quasi trébuché, et s'écrie : " J'ai envié la condition des méchants en voyant la paix dont ils jouissent (Psal. LXXII, 3). " Pourquoi? " Ils ne participent point, dit-il, aux maux des autres hommes, et ils ne sont point affligés avec eux. C'est pourquoi l'orgueil s'est emparé de leur coeur, " afin qu'ils ne s'humilient point pour faire pénitence, mais qu'ils soient condamnés pour leur vanité avec le diable orgueilleux et avec ses anges. Car ceux qui n'ont point de part aux maux des hommes, auront certainement part à ceux des démons, et entendront cette sentence terrible de la bouche de leurs juges: " Allez, maudits, dans le feu éternel qui est préparé pour le diable et pour ses anges (Matth. XXV, 41). " Néanmoins, ce lieu est aussi celui de Dieu, et n'est autre que la maison de Dieu et la porte du ciel. C'est là que Dieu est craint; c'est là que son nom est saint et redoutable. C'est comme l'entrée de la gloire. "Car la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse (Psal. CX, 9). "
14. Et ne vous étonnez pas que j'attribue à ce lieu-ci, non au premier, le commencement de la sagesse. Car, dans le premier, nous entendons la sagesse qui enseigne toutes choses, comme un maître excellent dans son auditoire; et, dans celui-ci, nous recevons en nous ces enseignements. Là nous sommes instruits, mais ici nous sommes touchés. L'instruction rend les hommes doctes, et le sentiment qu'elle produit les rend sages. Le soleil n'échauffe pas tous ceux qu'il éclaire. Ainsi, la sagesse enseigne à plusieurs ce qu'ils doivent faire, mais elle ne leur donne pas toujours l'ardeur nécessaire pour l'exécuter. Autre chose est de connaître de grandes richesses, autre chose de les posséder; or, ce n'est pas la connaissance, mais la possession qui rend l'homme riche. De même, il y a de la différence entre connaître Dieu et le craindre; ce n'est pas la connaissance qui rend sage, c'est la crainte, mais une crainte qui fait impression sur l'âme. Appelez-vous sage celui qui est enflé par sa science?
Il faut être archifou pour appeler sages ceux qui, ayant connu Dieu, ne l'ont pas glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu des actions de grâces. Pour moi, je suis plutôt du sentiment de saint Paul qui dit que leur coeur était insensé (Rom. I, 81). Et c'est avec raison qu'il est écrit que la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. Car Dieu commence seulement à être agréable à l'âme, lorsqu'il la frappe de crainte, non lorsqu'il lui communique la science. Si vous craignez la justice de Dieu, si vous craignez sa puissance, Dieu, entant que juste et puissant, semble doux au goût de votre âme. Car la crainte est une espèce de faveur et d'assaisonnement. Elle rend sage, comme la science rend savant, et comme les richesses rendent riches. A quoi donc est bon le premier endroit? Il nous prépare seulement à recevoir la sagesse. C'est là que vous êtes préparé pour être initié ici. La préparation, c'est la connaissance des choses. Mais elle est aisément suivie de l'enflure de la vanité, si la crainte ne la retient? si bien qu'il est vrai de dire que le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur, attendu que c'est la première qui s'oppose à la peste de l'âme que l'Apôtre appelle une folie. Le premier lieu donne seulement accès à la sagesse, mais celui-ci y donne entrée. Néanmoins, le contemplatif ne trouve un parfait repos dans l'un ni dans l'autre, parce que, dans le premier, Dieu parait comme en peine, et dans celui-ci comme troublé. Ne cherchez donc point la chambre de l'époux en des lieux, dont l'un ressemble à l'auditoire d'un maître, et l'autre, au tribunal d'un juge.
15. Mais il y a un lieu où l'on voit Dieu vraiment en repos, et tranquille, c'est le lieu, non d'un juge ou d'un maître, mais d'un époux. Je ne sais ce qu'il est à l'égard des autres; pour moi, ce m'est une chambre quand parfois il m'arrive d'y entrer; mais, hélas! que cela m'arrive rarement, et que j'y demeure peu de temps! C'est là qu'on reconnaît clairement la miséricorde que le Seigneur a exercée et exercera éternellement envers ceux qui le craignent. Aussi, heureux celui qui peut dire: " Je suis lié d'affection et de société avec tous ceux qui vous craignent et qui gardent vos commandements (Psal. CXVIII, 63). " Le décret de Dieu est immuable; il a prononcé un jugement de paix qu'il ne révoquera point, sur ceux qui le craignent, il dissimule le mal qu'ils font, et récompense leurs actions vertueuses, et, par un effet merveilleux de sa miséricorde, non-seulement le bien, mais le mal tourne et conspire à leur bien (Psal. XXXI, 2). O vraiment heureux, celui à qui le Seigneur n'impute point ses péchés (Rom. VIII, 23) ! car, pour ce qui est d'être exempt de péché, nul ne saurait le prétendre. Tous ont péché, et tous ont besoin de la grâce de Dieu (Rom. VIII, 33). Et qui accusera ses élus? Il me suffit, pour être juste, d'avoir pour favorable celui seul que j'ai offensé. Tout ce qu'il a résolu de ne me point imputer, c'est comme si je ne l'avais jamais commis. Ne point pécher, cela n'appartient qu'à la justice de Dieu; mais la justice de l'homme, c'est l'indulgence de Dieu. J'ai vu ces choses, et j'ai compris la vérité de cette parole: " Quiconque est né de Dieu ne pèche point; parce que la génération céleste le conserve pur (I Joan. III, 9). " La génération céleste, c'est la prédestination éternelle, par laquelle Dieu a gratifié de ses grâces ses élus en son Fils bien-aimé avant la création du monde, les regardant en lui d'un oeil favorable, pour les rendre dignes de voir l'éclat de sa gloire et de sa puissance, et les faire participants de l'héritage de celui à l'image duquel il devait les rendre conformes. Je les regarde donc comme n'ayant jamais péché. Car, bien qu'ils aient effectivement péché dans le temps, il n'y parait point dans l'éternité, parce que la charité (a) infinie de leur père couvre la multitude de leurs péchés; j'appelle donc heureux ceux dont les péchés ont été pardonnés et couverts (Psal. XXXI, 1). Alors j'ai ressenti tout d'un coup en moi une si' grande confiance, et me suis trouvé rempli d'une telle joie, qu'elle surpassait certainement la crainte dont j'avais été saisi dans le lieu d'horreur, c'est-à-dire dans le lieu de la seconde vision, en sorte qu'il me semblait que j'étais du nombre de ces bienheureux. O si cela avait duré un peu plus longtemps! " Seigneur, visitez-moi encore, je vous en conjure, je vous en conjure, visitez-moi encore par votre grâce salutaire, afin que je possède la gloire de vos élus, et que je prenne part à la joie de cette troupe bienheureuse (Psal. CV, 4). "
16. O lieu d'un repos véritable, et que je puis avec raison appeler du nom de chambre, lieu où on ne voit pas Dieu comme ému de colère, ou occupé de soins, mais où on éprouve les effets de sa bonté et de sa bienveillance parfaites! Cette contemplation, loin d'exciter l'effroi, est pleine de charmes. Elle n'allume pas une curiosité inquiète, elle l'apaise; elle ne fatigue pas l'esprit, elle le rend calme et tranquille. C'est là qu'on se repose véritablement. Dieu y est dans une paix qu'il communique à toutes choses, l'âme se repose en la voyant jouir d'une quiétude ineffable. On y voit ce grand roi semblable à un juge qui, après avoir terminé de longs procès, congédie la foule qui l'assiège, prend quelque relâche d'un travail si pénible, retourne la nuit à son palais, entre dans sa chambre avec un petit nombre de personnes qu'il daigne honorer de son intérieur et de sa familiarité, se repose avec d'autant plus de confiance, que le lieu de son repos est plus retiré, et fait paraître un visage d'autant plus gai et plus serein, qu'il n'a sous a C'est dans le même sens que dans son traité de la grâce et da libre arbitre, n. 29, saint Bernard dit que " les péchés des justes sont cachés dans la charité " de Dieu. On peut se reporter an quatrième des sermons divers, n. 5, et au premier sermon pour la jour de la Septuagésime, avec ses notes.
les yeux que des personnes qu'il aime. S'il arrive parfois à quelqu'un de vous d'être ravi et caché pour quelques heures dans ce sanctuaire secret et mystérieux de Dieu, et s'il n'en est rappelé ni par les besoins du corps, ni par aucun souci, ni par les remords d'aucun péché, ni par les fantômes des images corporelles, qui fondent dans l'âme, et qu'il est plus difficile de repousser, il pourra se glorifier et dire à son tour parmi nous : " Le roi m'a fait entrer dans sa chambre. " Et néanmoins je ne voudrais pas assurer que ce soit celle où l'épouse se glorifie d'avoir été conduite. Toutefois, c'est une chambre, et la chambre du roi; parce que des trois lieux que nous avons assignés à la triple contemplation, il n'y a que celui-là de paisible et de tranquille. Car, comme nous l'avons montré clairement dans le premier, on. ne jouit que d'un repos fort léger, et dans le second, il n'y en a point du tout; parce que, dans l'un, Dieu paraissant admirable, excite la curiosité à le rechercher avec ardeur; et, dans l'autre, se montrant terrible, il ébranle notre faiblesse. Mais, dans ce troisième lieu, il n'est point terrible, et il daigne paraître moins admirable qu'aimable, serein, paisible, doux, favorable et plein de miséricorde à tous ceux qui le regardent.
17. Mais afin de vous remettre en abrégé ce que nous avons dit du cellier, du jardin et de la chambre de l'époux, souvenez-vous de trois temps, de trois mérites, et de trois récompenses. Dans le jardin, considérez les temps; les mérites, dans le cellier; et les récompenses, dans cette triple contemplation de l'âme qui cherche la chambre. Quant au cellier, nous en avons parlé suffisamment. Pour ce qui est du jardin et de la chambre, s'il se présente encore quelque chose à dire, nous le ferons dans l'occasion. Sinon contentez-vous de ce que nous en avons dit, et ne le répétons plus, de peur, ce qu'à Dieu ne plaise, que vous ne vous fatiguiez de choses qui sont dites à la louange et à la gloire de l'époux de l'église, notre Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu, est élevé au dessus de tout et béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXIV. Contre le vice détestable de la distraction; en quoi consiste surtout la rectitude de l'homme.
1. Enfin, mes frères, c'est pour la troisième fois que l'œil de la Providence regarde favorablement du haut du ciel mon retour avec vous, et me regarde d'un visage riant et serein. La rage du lion s'est apaisée; la malice du Pécheur a pris fin; l'église a recouvré la paix.. Le méchant qu'il l'avait troublée durant près de huit ans par un schisme terrible, a été anéanti en sa présence. Mais sera-ce en vain que je vous aurai été rendu après tant de périls ? Puisque j'ai été accordé à vos voeux et à vos désirs, il faut que ce soit pour votre avancement. La vie que j'ai reçue par vos mérites, je veux l'employer toute entière à votre utilité et à votre salut. Et puisque vous souhaitez que je continue ce que j'ai commencé il y a longtemps sur le Cantique des cantiques, je le ferai volontiers. Je pense d'ailleurs qu'il est préférable que je reprenne la suite de mon discours, que de commencer quelque chose de nouveau. Cependant j'appréhende qu'ayant presque perdu l'habitude de ce saint exercice, par un si long espace de temps où mon esprit, indigne même d'une occupation si noble, a été distrait par des choses bien différentes, mes pensées ne soient trop faibles et trop basses, pour un sujet si sublime. Quoi qu'il en soit, je vous donne ce que j'ai. Peut-être Dieu ayant égard à l'ardeur de mon zèle, me fera la grâce de vous donner même ce que je n'ai pas. S'il n'en est pas ainsi, ne vous en prenez qu'à mon peu de génie plutôt qu'à ma volonté.
2. Or, je crois qu'il faut commencer ce discours par ces mots du Cantique : " Ceux qui sont droits vous aiment (Cant. I, 3). 9 Mais avant d'expliquer comment cela s'entend, voyons qui est celui qui dit ces paroles. Car nous devons suppléer à ce que l'auteur ne dit pas. Peut-être peut-on les attribuer aux jeunes filles ce quelles ont dit auparavant de ces mots : " Ceux qui sont droits vous aiment (a). " Car, après lui avoir dit : " Nous nous réjouirons et tressaillerons d'allégresse à votre sujet, au souvenir de vos mamelles, dont le lait est plus excellent que le vin, elles ajoutent tout de suite: " Ceux qui sont droits vous aiment; n or il est clair qu'elles s'adressent à leur mère. Je crois qu'elles ajoutent cela, à cause de quelques-unes d'elles, qui n'étant pas dans les mêmes sentiments, bien qu'elles paraissent courir de même, et cherchant leurs propres avantages, bien loin de marcher avec simplicité et sincérité, portent envie à la gloire de leur Mère, tâchent de trouver occasion de murmurer contre elle, de ce qu'elle est entrée toute seule dans les Celliers de l'époux. En quoi elles justifient ce que dit l'Apôtre : " Que les faux frères sont fort dangereux (II. Cor. XI, 26). u Enfin c'est à leurs reproches que l'épouse est obligée de répondre dans la suite, lorsqu'elle leur dit : " Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle (Cant. I, 4). " C'est donc pour la consoler de celles qui murmurent et qui profèrent des blasphèmes, que les autres, qui sont bonnes, simples, humbles et douces, disent à l'épouse : " Ceux a Depuis le commencement de ce sermon jusqu'à cet endroit, il y a une grande diversité de leçons dans les manuscrits. Plusieurs omettent l'exorde et commencent par ces mots : " Ceux qui sont droits vous aiment. " Or à qui croyons-nous que s'adressent ces paroles ? Si nous les attribuons aux jeunes filles, il devient évident qu'elles les adressent à leur mère, car après lui avoir dit, nous nous réjouirons et tressaillerons d'allégresse à votre sujet, au souvenir de vos mamelles dont le lait est plus excellent que le vin, elles ajoutent tout de suite. " Ceux qui sont droits vous aiment. " D'autres manuscrits ont notre version. Cette variété a été cause d'une grande confusion dans la plupart des éditions qui reproduisent les deux exordes, mais à tort. Cette variété vient de ce que saint Bernard a prêché deux fois ce sermon; une première fois, avec un exorde court, en 1137, avant son troisième voyage à Rome, et une seconde fois, à son retour, de ce voyage, en 1138. Il y mit alors un autre exorde pour rattacher ce sermon aux précédents. Un manuscrit de la bibliothèque royale portant le n. 4511 reproduit ce sermon avec ses deux exordes : une autre édition de la Colbertine le donne en cet endroit avec un exorde, et plus loin au soixantième sermon, avec un autre exorde.
qui sont droits vous aiment.
" Ne vous mettez point en peine, lui disent-elles, des reproches injustes de ces filles impies, puisque vous êtes assurée que celles qui ont le coeur droit vous aiment. C'est, en effet, une consolation pour nous, quand nous faisons bien, que les bons nous aiment, si les méchants nous chargent d'imprécations. L'estime des gens de bien, avec le témoignage de notre conscience, nous suffit contre ces langues malignes et médisantes. " Mon âme recevra des louanges dans le Seigneur, que les hommes doux écoutent. et soient remplis de joie (Psal. XXXIII, 2). " Que les hommes doux, dit-il, se réjouissent, que je leur plaise, et j'écouterai sans m'émouvoir tout ce que la jalousie des méchants vomira contre moi.
3. C'est donc en ce sens que je crois qu'il est dit : " Ceux qui sont droits vous aiment. " Et j'estime que c'est avec beaucoup de raison. Car presque partout chez les jeunes filles, il s'en trouve comme cela qui observent de près toutes les actions de l'Epouse, non pour les imiter, mais pour y trouver à redire. Elles sont tourmentées de ce qu'il y a de bon dans leurs aînées, et se repaissent de leurs imperfections. On les voit marcher à part, s'attrouper et faire de petits conciliabules, où elles se laissent aller à des paroles insolentes et à des murmures détestables. Elles s'associent pour parler mal de leur prochain, et s'unissent pour causer la désunion. Elles contractent ensemble des amitiés pleines d'inimitiés, conspirent toutes dans les sentiments d'une même malignité, et font des cabales odieuses. C'est ainsi qu'agirent autrefois Hérode et Pilate, dont l'évangile dit : " Qu'en ce jour-là, c'est-à-dire au jour de la Passion, ils devinrent amis (Luc. XXIII, 12). " S'assembler ainsi, ce n'est pas faire la Cène du Seigneur, mais plutôt donner à boire et boire soi-même le calice des démons, tandis que les uns portent sur leurs langues le poison qui tue les autres, et que les autres reçoivent avec joie la mort qui entre dans leur coeur par leurs oreilles. Voilà comment, selon le Prophète (Jerem. IX, 21), la mort entre par nos fenêtres, lorsque nous nous présentons les uns aux autres le breuvage mortel de la médisance, en médisant on en écoutant ceux qui médisent. A Dieu ne plaise que je me trouve jamais dans l'assemblée de ces personnes : car Dieu les hait, suivant cette parole de l'Apôtre : " Les médisants sont en abomination au Seigneur (Rom. I, 30). " Ce que Dieu même par le Psalmiste confirme en ces termes : " Je poursuivais celui qui médisait en secret de son prochain. "
4. Et il ne. faut pas s'en étonner puisque l'on sait que ce vice combat et poursuit plus vivement que les autres la charité qui est Dieu, ainsi que vous-mêmes pouvez le remarquer. Quiconque médit fait voir premièrement qu'il n'a point de charité. En second lieu, quel autre dessein a-t-il, sinon de faire que les autres haïssent ou méprisent celui dont il médit. Ainsi donc, une langue médisante blesse la charité en tous ceux qui l'écoutent, et autant qu'il est en elle, elle l'éteint et la détruit entièrement. Et non-seulement en ceux qui l'écoutent, mais encore en ceux qui sont absents, à qui peut-être ceux qui l'ont entendue rapportent ce qu'elle a dit. Voyez-vous comment un discours de cette sorte qui passe de bouche en bouche peut aisément et en fort peu de temps corrompre de son venin une infinité d'âmes. Voilà pourquoi l'esprit prophétique dit de ces personnes : " Que leur bouche est remplie du fiel de la médisance, et elles sont promptes à verser le sang (Psal. XIII, 3). " Elles sont aussi promptes à le verser que leur discours est promit à le répandre. Il n'y en a qu'un qui parle, et il ne dit qu'une seule parole, et cependant cette parole en un moment tue les âmes de tous ceux qui l'écoutent dés l'instant qu'elle infecte leurs oreilles. Car un cœur plein du fiel de l'envie ne peut répandre que de l'amertume dans ses discours, selon ce mot de Jésus-Christ : " La bouche parle de l'abondance du coeur (Luc. VI, 45). " Or, cette peste se produit de différentes manières; les uns vomissent le poison de la médisance sans aucune circonspection, et selon qu'il leur vient à la bouche. Les autres, au contraire, tâchent de couvrir du voile d'une feinte retenue, la malice qu'ils ont conçue dans leur coeur, et qu'ils ne peuvent retenir. Avant de médire, vous les voyez pousser de profonds soupirs, prendre une mine grave, ne parler qu'avec peine, faire paraître une fausse tristesse sur leur visage, baisser les yeux, et d'une voix plaintive proférer des médisances, qui font d'autant plus d'effet, que ceux qui les écoutent croient qu'ils ne les disent qu'à regret, et plutôt à contre coeur qu'avec malice. J'en suis bien fâché, dit l'un, car je l'aime assez, mais jamais je ne l'ai pu corriger de ce défaut. Je savais bien, dit un autre, qu'il était sujet à ce vice, et je ne l'aurais jamais découvert, mais puisqu'un autre l'a publié, je ne puis pas nier la vérité. Je le dis avec douleur, mais cela est vrai pourtant. Et il ajoute : C'est grand dommage; car d'ailleurs il a de fort bonnes qualités, mais sur ce point, il faut avouer qu'il est inexcusable.
5. Cela dit d'un vice si malin, revenons à notre explication et faisons voir qui sont ceux qui sont ici appelés " droits ". Je ne crois pas qu'il y ait aucune personne intelligente qui s'imagine que c'est selon le corps qu'on appelle " droits " ceux qui aiment l'épouse. C'est pourquoi il faut que nous l'expliquions d'une rectitude spirituelle, c'est-à-dire de l'esprit ou du coeur. C'est l'esprit qui parle et qui communique les choses spirituelles à ceux qui sont spirituels. C'est donc selon l'esprit, non selon cette matière de terre et de boue, que Dieu a fait l'homme droit. Car il l'a créé à son image et à sa ressemblance (Gen. I, 27). Or, comme vous le chantez vous-mêmes, " Le Seigneur notre Dieu est droit, et il n'y a point d'iniquité en lui (Psal. XCXI, 16). " Dieu donc qui est droit, a fait l'homme droit et semblable à lui, c'est-à-dire sans iniquité, de même qu'il n'y a point d'iniquité en lui. Or, l'iniquité est un vice du coeur, non de la chair, ce qui vous fait connaître que la ressemblance que vous avez avec Dieu doit être conservée ou réparée dans la partie spirituelle de vous-même, non dans votre substance grossière et terrestre. Car Dieu est esprit, et il faut que ceux qui veulent lui devenir semblables, ou conserver la ressemblance qu'ils ont avec lui, rentrent en eux-mêmes, et le fassent souvent en esprit, afin que, contemplant la gloire de Dieu à face découverte, ils soient transformés dans une même image avec lui, et que l'esprit du Seigneur les fasse passer de clarté en clarté.
6. Peut-être peut-on dire encore que Dieu a donné à l'homme une stature de corps droite, afin que cette rectitude corporelle de l'homme extérieur, qui a été créé d'une matière si vile, avertît cet homme intérieur, qui a été formé à l'image de Dieu, de conserver sa rectitude spirituelle; et que la beauté de la boue condamnât la difformité de l'esprit. Car qu'y a-t-il qui siée moins qu'un esprit courbé dans un corps droit? N'est-ce pas un désordre et une honte, qu'un vase de boue, qui est le corps tiré de la terre, les yeux levés en haut, regarde librement le ciel, et prenne plaisir à contempler les grands flambeaux qui l'ornent et qui l'éclairent; et qu'une créature spirituelle et céleste, ait toujours ses yeux, c'est-à-dire ses sens intérieurs et ses affections attachés et baissés à terre, et que celle qui devrait être élevée dans l'or et dans la soie, se vautre dans la fange et se roule dans l'ordure, comme une bête immonde. Rougissez de honte, ô mon âme, d'avoir changé la ressemblance divine en la ressemblance d'un animal immonde. Rougissez, vous qui tirant votre origine du ciel, vous roulez dans la fange. Rougissez, ô mon âme, dit le corps, en vous comparant à moi. Créée droite et semblable à votre créateur, vous m'avez reçu comme un aide qui vous fût semblable, au moins selon les traits de la rectitude corporelle. De quelque côté que vous vous tourniez, en haut vers Dieu, ou en bas vers moi, car personne n'a jamais haï sa propre chair, partout se présentent à vous des images de votre beauté, partout la sagesse, comme un maître charitable, vous donne des avertissements salutaires pour conserver la noblesse et la dignité de votre état. Comment donc n'êtes-vous point remplie de confusion, de perdre votre prérogative si glorieuse quand je retiens et conserve la mienne, quoique je ne l'aie reçue qu'en votre considération? Comment pouvez-vous souffrir que le créateur voie sa ressemblance effacée en vous, quand il vous conserve la vôtre en moi, et vous la représente sans cesse? Toute l'assistance que vous deviez tirer de moi, vous vous en faites un sujet de honte et de confusion. Vous abusez de mes services, et, étant devenue un esprit de brute, vous êtes indigne de demeurer dans un corps aussi noble qu'est celui de l'homme.
7. Les âmes donc qui sont ainsi courbées ne peuvent pas aimer l'épouse, parce qu'étant amies du monde, elles ne le sont pas de l'époux. a Celui, est-il dit, qui veut être ami du monde, se rend ennemi de Dieu (Jac. IV, 5). " Ainsi chercher et goûter les choses de la terre, c'est courber l'âme; au contraire, méditer et désirer les choses du ciel, c'est la maintenir droite. (a) Et pour que cette rectitude soit par a Cet endroit, pour les mêmes raisons que nous avons données plus haut, diffère dans les anciennes éditions de la version qu'en donnent les manuscrits. En effet, là où le long préambule que nous avons conservé manque, on lit : " Pour que cette rectitude soit parfaite en toutes choses, il faut qu'elle ait de bons sentiments et qu'elle les suive, car j'appelle droit de coeur celui qui a des sentiments droits sur toutes choses et ne s'en écarte jamais dans la pratique. C'est de ces personnes qu'il est dit à l'épouse : " ceux qui ont le coeur droit vous aiment; c'est-à-dire ceux qui connaissent et faut toujours ce qui est bon. " Enfin ce sermon se termine dans certaines éditions par ces mots : " Plaise à Dieu que nous soyons de ce nombre et comptés parmi les aimés de l'époux, par la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ qui étant Dieu, vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles.
Ainsi soit-il. Mais plusieurs manuscrits préfèrent la leçon que nous donnons.
faite en toutes choses, il faut qu'elle soit dans les sentiments et passe dans les actes. Car j'appelle droit celui qui a des sentiments droits sur toutes choses, et ne s'en écarte jamais dans la pratique. Que la foi et les œuvres soient des témoignages visibles de l'état de l'âme qui est invisible. estimez droit celui que vous reconnaîtrez catholique en sa foi, et juste en ces oeuvres. Si l'une de ces choses lui manque, ne doutez point qu'il ne soit courbé. Car l'écriture dit : " Si vous offrez bien, et que vous ne divisiez pas bien votre offrande, vous péchez. " Quoi que ce soit que vous offriez à Dieu de ces deus choses, la foi ou les oeuvres, vous faites bien ; mais vous ne faites pas bien de les diviser. Puisque votre offrande est bonne, ne la rendez pas mauvaise en la divisant. Pourquoi séparez-vous les œuvres de la foi? Cette division est criminelle, puisqu'elle tue votre foi. Car la foi est morte sans les oeuvres. Vous offrez à Dieu une offrande morte. Car si l'amour est comme l'âme de la foi, l'âme de la foi c'est la dévotion et l'action.
Qu'est-ce que la foi qui n'opère point par l'amour, sinon un vrai cadavre ? Croyez-vous beaucoup honorer Dieu en lui faisant un présent infect? Croyez-vous bien l'apaiser, en étant le meurtrier de votre foi? Comment l'hostie que vous lui immolez peut-elle être pacifique, avec une si cruelle division? Il n'est pas étonnant que Caïn ait assassiné son frère, puisqu'il avait auparavant fait périr sa propre foi. Pourquoi vous étonner, Caïn, si celui qui vous méprise ne regarde point vos présents ? Comment pourrait-il vous regarder puisque vous êtes divisé contre vous-même, et si en même temps que votre main fait une action religieuse, votre coeur sacrifie à la jalousie? Vous ne sauriez vous concilier la bienveillance de Dieu, quand vous n'êtes pas d'accord avec vous même. Vous ne l'apaisez pas, mais vous l'offensez, non pas encore, à la vérité, en frappant avec cruauté votre frère, mais en ne divisant pas bien votre offrande. Vous n'êtes pas encore coupable de la mort de votre frère, mais vous l'êtes de votre foi. Pense-t-il être droit, celui qui lève la main vers Dieu, pendant que l'envie et la haine qu'il a contre son frère, abaisse son coeur vers la terre? Comment pourrait-il être droit, celui dont la foi est morte et les œuvres la mort même? qui n'a aucun amour, et beaucoup d'amertume ? Il y avait à la vérité de la foi dans son sacrifice, mais il n'y avait point d'amour dans cette foi. L'obligation était. bonne, mais la division était cruelle.
8. La mort de la foi est la séparation de la charité. Croyez-vous en Jésus-Christ?
faites des œuvres de Jésus-Christ, et votre foi sera vivante. Que l'amour anime votre foi et que les œuvres lui servent de témoignage. Que des actions basses et terrestres ne courbent point celui que redresse la foi des choses célestes. Vous qui dites que vous demeurez en Jésus-Christ, vous devez marcher comme il a fait. Que si vous cherchez votre propre glose, si vous portez envie à celui qui est dans la prospérité, si vous médisez de celui qui est absent, si vous rendez le mal qu'on vous a fait; Jésus-Christ n'a pas agi de la sorte. Vous confessez que vous connaissez Dieu, et vos actions démentent votre confession. C'est tout à fait mal, c'est une impiété, de donner la langue à Jésus-Christ et l'âme au démon?
écoutez ce que dit le Sauveur : " Cet homme-là m'honore des lèvres, mais son coeur est bien loin de moi (Isa. XXIX, 13). " Certes vous n'êtes pas droit, puisque votre division l'est si peu ! Vous ne pouvez tenir la tête droite sous le joug du diable. On ne peut pas se redresser quand on est dominé par l'injustice. Vos iniquités se sont élevées pardessus votre tête, et elles se sont appesanties sur vous comme un fardeau d'un poids épouvantable (Psal. XXXVII, 5). Car, comme dit un Prophète, l'iniquité s'assied sur un talent de plomb (Zach. V, 7). Vous voyez donc que la foi, même droite, ne rend pas l'homme droit, si elle n'opère pas par l'amour? Or, celui qui est sans amour ne peut pas aimer l'épouse. Mais les oeuvres, quelque droites qu'elles soient, ne suffisent pas non plus sans la foi pour la rectitude du coeur. Car on ne peut dire qu'un homme qui ne plait pas à Dieu soit droit? Or, sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu (Heb. XI, 6). Dieu ne saurait plaire à celui qui ne plait point à Dieu, car celui à qui Dieu plaît ne peut déplaire à Dieu. De même, l'épouse ne plaît pas à celui à qui Dieu n'a point réussi à plaire. Comment donc celui-là est-il droit, qui n'aime ni Dieu ni l'église de Dieu, de laquelle il est dit : " Ceux qui sont et droits vous aiment? Si donc, ni la foi sans les oeuvres, ni les oeuvres sans la foi, ne suffisent pas pour la rectitude de l'âme, nous, mes frères, qui croyons en Jésus-Christ, tâchons de rendre droites nos voies et notre conduite. Levons nos coeurs à Dieu avec nos mains, afin qu'il nous trouve entièrement droits ; confirmant la rectitude de notre foi par nos actions, aimant l'épouse, et aimés de l'époux, Jésus-Christ notre Seigneur, qui étant Dieu est béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON
1. Je vous ai donc dit dans le discours précédent, que l'épouse est obligée de répondre aux attaques et aux reproches de celles qui sont envieuses de sa gloire, et qui, selon le corps, semblent être du nombre des jeunes filles, mais en sont bien éloignées selon l'esprit.
Car elle leur dit : " Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem (Cant. I, 4). " Il est visible qu'elles disaient du mal d'elle, et lui reprochaient d'être noire. Mais considérez la sagesse et la douceur de l'épouse. Non-seulement elle ne rend point injure pour injure, mais elle leur donnemême des bénédictions en les appelant filles de Jérusalem, quand par leur méchanceté elles auraient bien plutôt mérité d'être appelées filles de Babylone, filles de Baal, ou de quelqu'autre nom piquant et outrageux. Sans doute elle avait appris du Prophète, ou plutôt de l'onction même qui enseigne la douceur (Isa. XLII, 3), qu'il ne faut point briser un frêle roseau, ni achever d'éteindre une lampe qui fume encore. Ainsi, elle croyait qu'elle ne devait pas irriter davantage celles qui l'étaient déjà assez d'elles-mêmes, ni rien ajouter aux aiguillons de l'envie dont elles étaient tourmentées. Au contraire, elle tâchait de conserver la paix avec celles qui étaient ennemies de la paix, sachant qu'elle était redevable même aux insensés. Elle aimait donc mieux les adoucir par des paroles civiles et obligeantes, parce qu'elle avait plus de soin de travailler au salut de ces personnes faibles que de satisfaire ses propres vengeances.
2. Nous devons souhaiter à tous cette perfection, mais elle convient principalement aux bons prélats. Car ceux qui sont vertueux et fidèles, savent qu'ils sont élevés au dessus des autres pour avoir soin des personnes faibles et languissantes, non pour vivre dans l'éclat. et le luxe. Et, lorsque par la plainte que font quelques-unes des âmes qui leur sont commises, ils connaissent le murmure de leur coeur et voient qu'elles s'emportent même jusqu'à dire contre eux des paroles offensantes, ils ne se vengent pas de ces frénétiques, mais tâchent d'opposer, au lieu de la vengeance, les remèdes nécessaires à leur mal, parce qu'ils savent bien qu'ils ne sont pas des maîtres, mais des médecins. Si donc l'épouse appelle filles de Jérusalem celles dont la jalousie et la médisance la font souffrir, c'est afin d'arrêter leur murmure par paroles pleines de douceur, d'apaiser leur émotion et de guérir leur des envie. Il est écrit, en effet, " qu'une langue pacifique éteint les dissensions (Prov. XV, 47). " D'ailleurs, elles ne laissent pas d'être en quelque façon filles de Jérusalem, et l'épouse n'a pas tort de les nommer ainsi. Car, soit qu'on considère les sacrements de l'église qu'elles reçoivent indifféremment avec les bons, ou la foi qu'elles professent comme les autres, ou la société qu'elles ont, au moins selon le corps, avec tous les fidèles, ou même l'espérance du salut à venir dont ces personnes mêmes ne doivent point désespérer, quelque déréglées qu'elles soient, toutes ces choses font qu'elles peuvent être raisonnablement appelées filles de Jérusalem.