Sermones in Cantica canticorum (page 9)
3. Examinons maintenant ce que veut dire ceci: "Je suis noire, mais je suis belle. " N'y a-t-il pas de contradiction dans ces paroles? A Dieu ne plaise. Je dis cela pour les simples qui ne savent pas discerner entre la couleur et la forure; la forme concerne la composition de la chose qui la reçoit, et la couleur n'en est qu'une qualité. Car tout ce qui est noir n'est pas laid pour cela. Le noir, par exemple, n'est pas laid dans la prunelle de l'oeil. On se pare aussi avec des pierres précieuses qui sont noires. Les cheveux noirs joints à une peau blanche, augmentent l'éclat et la beauté du visage. Enfin on peut faire la même remarque en mille autres sujets semblables, et vous trouverez une infinité de choses qui ne laissent pas d'être fort belles dans leur forme, bien que la couleur n'en soit pas agréable. C'est peut-être de cette façon que, bien que l'épouse soit fort belle pour les traits et la proportion de son visage, elle a pourtant ce défaut d'avoir le teint noir. Mais cette imperfection n'est que pour le lieu de son pèlerinage. Car lorsque l'époux immortel la couronnera de gloire dans la céleste patrie, elle n'aura ni tache, ni ride, ni aucune imperfection pareille. Mais à présent, si elle disait qu'elle n'est point noire, elle se ferait illusion à elle-même et ne dirait pas vrai. C'est pourquoi ne vous étonnez pas de ce que, disant qu'elle est noire, elle ne laisse pas de se glorifier d'être belle. Car comment celle ;à qui l'on dit : "Venez ma belle, " ne serait-elle pas belle 2 Or celle à qui on dit de venir n'était pas encore arrivée. Il ne faut donc point s'imaginer que ces paroles s'adressent à l'épouse, déjà bienheureuse, et qui règne dans sa patrie, après avoir laissé le hâle de son teint, et non à celle qui, le visage hâlé par le soleil, travaille encore pour y arriver et marche avec peine dans le chemin de cette vie mortelle.
4. Mais voyons d'où vient que toute noire qu'elle soit, elle se dit belle. N'est-elle point noire à cause de la vie qu'elle a menée dans les ténèbres, sous l'empire du prince du monde, où elle porte encore l'image de l'homme terrestre ? Et n'est-elle point belle au contraire, à cause de la ressemblance de l'homme céleste dont elle s'est ensuite revêtue, en marchant dans une nouvelle vie ? Mais si cela est ainsi, pourquoi ne dit-elle point au passé, j'ai été noire, plutôt que je suis noire ? Néanmoins si ce sens sourit à quelqu'un, ce qu'elle ajoute : " Comme les tentes de Cédar, comme les tentes de Salomon (Cant. I, 4) : " doit s'entendre ainsi : les tentes de Cédar, serait sa première vie; et celles de Salomon sa vie nouvelle. C'est de ces tentes que le Prophète parle quand il dit : " Mes tentes et mes pavillons ont été renversés tout d'un coup (Jerem, IV, 29). " Auparavant donc, elle était noire comme les viles tentes de Cédar, et depuis elle est devenue belle comme les pavillons d'un roi triomphant.
5. Mais voyons si l'un et l'autre ne conviendront pas mieux au plus parfait état de sa vie. Si nous considérons l'extérieur des saints, combien il est humble, bas et abject, combien vil et négligé, quoique au dedans ils contemplent la gloire de Dieu à face découverte, et soient transformés en son image, l'Esprit du Seigneur les faisant passer de clarté en clarté; ne nous semble-t-il pas que chacune de ces âmes peut raisonnablement répondre à ceux qui lui reprochent d'être noire : " Je suis noire, mais je suis belle ? " Voulez-vous que je vous montre une âme qui est noire et belle en même temps ? " Les lettres qu'il vous écrit, disent-ils, sont graves et sévères, mais l'extérieur de sa personne n'est pas grand, et ses discours sont fort communs. (I Cor. X, 10). " C'est saint Paul qui était de la sorte. Jugerez-vous saint Paul, filles de Jérusalem, sur la figure extérieure de son corps ; et le mépriserez-vous comme noir et difforme, parce que vous voyez un homme faible, affligé par la faim et la soif, le froid et là nudité, accablé de travaux et de blessures, jusqu'à être souvent sur le point de mourir (II Cor. XI, 23) ? Ce sont là les choses qui noircissent saint Paul; c'est ce qui fait que le Docteur des nations est estimé vil et abject, noir et difforme, l'opprobre enfin et le rebut du monde. Cependant n'est-ce pas lui qui a été ravi dans le Paradis, et qui, par son admirable pureté, a dépassé le premier et le second ciel, et pénétré jusqu'au troisième? O âme vraiment belle! logée dans un corps bien faible, elle n'en a pas moins été reçue par les beauté: célestes, les anges, tout grands qu'ils sont, ne l'ont point rejetée; la charité divine ne l'a point méprisée. Après cela, direz-vous encore qu'elle est noire ? Elle est noire, je l'avoue, mais elle est belle, filles de Jérusalem. Elle est noire à votre jugement, mais elle est belle au jugement de Dieu et des anges. Si elle est noire ce n'est qu'au dehors. Or elle se soucie fort peu de votre jugement, et du jugement de ceux qui ne jugent des choses que par les apparences extérieures. Car l'homme ne voit que ce qui parait au dehors, mais Dieu voit et contemple le coeur (I Reg. XVI, 7). Si elle est noire au dehors, elle est belle au-dedans, et plaît à celui à qui elle souhaite de plaire. Elle ne se met pas en peine de vous plaire ; car elle sait que si elle vous était agréable, elle ne serait pas la servante de Jésus-Christ. Heureux le noir qui produit la blancheur de l'âme, la lumière de la science, la pureté de la conscience!
6. écoutez enfin ce que
Dieu promet par le Prophète à ceux qui sont noirs de cette sorte, à ceux que l'humilité de la pénitence ou le zèle de la charité semble avoir décolorés "
Quand vos péchés, dit-il, seraient aussi rouges que l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige, et comme la laine la plus blanche (Isa. I, 18). " Il ne faut pas mépriser si fort le noir qui parait dans les saints, puisqu'il produit une blancheur cachée, et prépare au dedans de l'âme un trône pour la sagesse; caria sagesse, selon la définition du Sage, est la blancheur de la vie éternelle (Sap. VII, 26), et il faut qu'une âme en qui la sagesse établit sa demeure soit bien blanche. Si l'âme du juste est le siège de la sagesse, je ne fais aucune difficulté de dire que l'âme du juste est blanche, peut-être même la justice est-elle une blancheur de l'âme. Or saint Paul était juste, puisque la couronne de justice lui était réservée (II Tim. IV, 8). L'âme donc de saint Paul était blanche; et la sagesse avait mis son trône en lui, en sorte que ses discours surpassaient ceux des plus parfaits et contenaient cette sagesse sublime et mystique que nul des princes du monde n'a connue. Cependant c'était cette teinte noire, causée par la faible complexion de son corps, par ses grands travaux, par ses jeûnes et ses veilles infinies, qui produisait ou méritait en lui cette blancheur de sagesse et de justice. En sorte que ce qui était noir en saint Paul était tout autrement beau que les plus riches ornements extérieurs, que les plus magnifiques équipages des rois. On ne peut lui comparer ni la beauté du corps, quelque grande quelle soit, ni la blancheur d'une peau délicate qui doit être un jour consumée, ni les roses d'un visage qui doit bientôt se corrompre, ni le prix d'une robe qui s'use avec le temps, ni la beauté de l'or ou l'éclat des pierreries, ni enfin rien de ce qui est sujet à la corruption.
7. C'est donc avec raison que les saints, méprisant les ornements, et l'entretien superflu de leur extérieur, qui est corruptible, mettent tout leur soin et s'occupent entièrement à cultiver et orner l'intérieur, qui est fait à l'image de Dieu, et qui se renouvelle de jour en jour. Car ils sont assurés que rien ne peut être plus agréable à Dieu que son image, lorsqu'on la rétablit dans sa première beauté. C'est pour cela que toute leur beauté est au dedans d'eux, sans paraître au dehors, c'est-à-dire qu'elle ne consiste point dans la fleur de l'herbe, comme parle l'écriture, ni dans les louanges du peuple, mais dans le Seigneur. C'est ce qui leur fait dire : " Toute notre gloire consiste dans le témoignage de notre conscience (II Cor. II, 12) ; " le seul juge de leur conscience est, en effet, Dieu, à qui seul ils désirent de plaire, car c'est là seulement que se trouve la vraie et souveraine gloire à leurs yeux. Certes, cette gloire qui réside au dedans n'est pas petite, puisque le Seigneur de gloire daigne s'en glorifier, suivant ces paroles de David : " Toute la gloire de la fille du roi est au dedans d'elle (Psal. XLIV, 14). " Car la gloire que chacun trouve en soi-même est bien plus sûre que celle qu'on trouve dans les autres. Mais peut-être ne faut-il pas se glorifier seulement de la blancheur du dedans ; mais aussi de la noirceur du dehors, afin qu'il n'y ait rien d'inutile dans les saints, mais que toutes choses contribuent à leur bien. Ne nous glorifions donc pas seulement dans notre espérance, mais encore dans nos affections. " Je me glorifierai volontiers, dit l'Apôtre, dans mes infirmités, afin que la force de Jésus-Christ habite en moi (IICor. XII, 9). " Combien désirable est l'infirmité qui est récompensée par la force de Jésus-Christ. Qui m'accordera cette grâce, non-seulement de devenir faible et infirme, mais même de tomber dans une langueur extrême, et presque en complète défaillance, pour que je sois affermi par la force du Seigneur des ver tus? " Car la vertu se perfectionne dans la faiblesse du corps. " C'est d'ailleurs, " quand je suis infirme, dit l'Apôtre, que je suis fort et puissant. "
8. Puisqu'il en est ainsi, l'épouse a bonne grâce à se faire un sujet de gloire de ce qui lui est reproché comme une laideur par ses envieuses, quand elle ne se glorifie pas seulement d'être belle, mais d'être noire. Car elle lie rougit point d'être noire quand son époux l'a été avant elle, puisqu'elle met toute sa gloire à lui être semblable. Elle n'estime donc rien de si glorieux que de souffrir l'opprobre de Jésus-Christ. Et c'est ce qui lui fait dire avec allégresse et bonheur: " A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de mon Seigneur Jésus-Christ (Gal. VI, 14)." L'ignominie de la croix est agréable à celui qui n'est plus ingrat envers Jésus-Christ crucifié. C'est une noirceur, mais c'est la forme et la ressemblance du Seigneur Jésus. Consultez le prophète Isaïe, et il vous dira de quelle manière il l'a vu en esprit. Car n'est-ce pas de lui qu'il a dit : " C'est un homme de douleur, accablé de faiblesse; il n'a plus ni grâce, ni beauté (Isa. LIII, 3) ? " Et il ajoute : " Nous l'avons pris pour un lépreux, et pour un homme que Dieu avait frappé et humilié. Mais il n'a reçu toutes ces plaies en sort corps, que pour l'expiation de nos péchés. Il a été comme brisé à cause de nos crimes, et nous avons été guéris par le sang de ses blessures (Psal. XLIV, 3). " Voilà ce qui le rendait noir. Ajoutez à cela ce que dit David : " Il surpasse en beauté tous les enfants des hommes; " et vous trouverez dans l'époux tout ce que l'épouse prétend avoir en elle.
9. Ne vous semble-t-il pas que, selon ce que nous avons dit, il puisse fort bien répondre aux Juifs envieux de sa vertu : Je suis noir, mais je suis beau, enfants de Jérusalem. Il était noir, en effet, car il n'avait ni grâce, ni beauté. Il était noir, parce que c'était un ver, non un homme, l'opprobre du monde et le rebut du peuple. Après tout, puisque lui-même s'est fait péché (II Cor. V, 21), pourquoi craindrais-je de dire qu'il est noir? Regardez-le couvert de haillons, meurtri de coups, souillé de crachats, pâle des pâleurs de la mort; pouvez-vous nier qu'il soit noir ? Mais demandez aux apôtres comment ils l'ont vu sur la montagne, et aux anges quel est celui qu'ils désirent tant contempler, et vous ne laisserez pas d'admirer sa beauté. Il est donc beau en lui-même, et il est devenu noir pour l'amour de vous. O Seigneur Jésus, que je vous trouve beau, même revêtu de ma forme, non-seulement à cause des merveilles adorables dont vous brillez de toutes parts, mais encore à cause de votre vérité, de votre douceur, et de votre justice. Heureux celui qui, vous considérant attentivement, quand vous conversez comme homme parmi les hommes, s'efforce autant qu'il peut de vous imiter. Votre toute belle a déjà reçu le don de cette félicité, comme les prémices de sa dot, parce qu'elle n'a point été paresseuse à imiter ce qu'il y a de beau en vous, ni honteuse de souffrir ce qu'il y a de noir. C'est aussi ce qui lui fait dire. : "Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem. " Et elle ajoute une comparaison : " Comme les tentes de Cédar, comme les tentes de Salomon. " Mais ces paroles sont obscures et difficiles à comprendre pour des auditeurs fatigués. Vous avez du temps pour frapper à cette porte.
Si vous y frappez comme il faut, celui qui révèle les mystères se présentera, il ne tardera point à vous ouvrir, puisque lui-même vous invite à y frapper. Car c'est lui qui ouvre et personne ne ferme, lui, l'époux de l'église, notre Seigneur Jésus-Christ, qui est béni dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
SERMON XXVI. Saint Bernard pleure la mort de son frère Girard (a).
Prononcé en 1128
1. " Comme les tentes de Cédar, comme celles de Salomon (Cant.
I, 4. "
a Voir l'histoire de sa conversion dans la vie de saint Bernard, par Guillaume, livre I, n. 11 et 12. Il était célérier à Clairvaux, même livre, n. 27. Sa mort arriva en 1138, après sou retour d'Italie avec saint Bernard, même livre, n. 14. On a vu plus haut, tome III de cette édition, une oraison funèbre du même genre en l'honneur de Humbert.
C'est par là qu'il nous faut commencer, puisque c'est là que nous avons fini la dernière fois. Je vois bien que vous désirez savoir ce que ces paroles signifient, et quelle liaison elles ont avec celles qui les précèdent, car c'est une comparaison. On peut dire que les deux parties de cette comparaison répondent seulement à ces paroles qui la précèdent : "je suis noire. "
On peut dire aussi que les deux membres de la comparaison se rapportent aux deux choses que l'épouse a dites : je suis noire, mais je suis belle. Le premier sens est plus simple, celui-ci est plus obscur. Mais tâchons d'expliquer l'un et l'autre, et commençons par celui qui paraît le plus difficile. Or, la difficulté ne consiste pas dans les deux premières paroles de chaque partie, mais dans les dernières. Car " Cédar, " qui signifie ténèbres, semble avoir un rapport assez clair avec ce qui est noir; mais le même rapport ne se trouve pas entre " les tentes de Salomon " et la beauté. Qu'est-ce, en effet, que les tentes, sinon le corps dont nous sommes revêtus dans cet exil? Car nous n'avons pas ici une cité permanente, mais nous aspirons après la cité future (Job. XIII, 14). D'ailleurs, nous combattons dans ce corps mortel, comme lorsqu'on est sous la tente, en faisant une sainte violence pour conquérir le ciel. En effet, la vie de l'homme sur la terre est un combat perpétuel, et, tant que nous combattons ici-bas,nous sommes exilés de la présence du Seigneur, c'est-à-dire nous sommes privés de la lumière. Car le Seigneur est la véritable lumière, et, tant que nous ne sommes point avec lui, nous sommes dans les ténèbres, c'est-à-dire dans Cédar. Aussi cette voix gémissante et plaintive nous convient-elle : " Hélas ! que mon exil est long !je vis ici comme un étranger parmi les habitants de Cédar; mon âme est ennuyée de demeurer si longtemps hors de ma patrie (Psal. CXIX, 5). " Cette demeure de notre corps n'est donc pas la demeure d'un citoyen ou la maison d'un indigène; mais c'est la tente d'un combattant on l'hôtellerie d'un voyageur. Ce corps, je le répète, est une tente, et une tente de Cédar, parce qu'il environne l'âme, et la prive de la jouissance de la lumière infinie, et ne lui permet point de la voir, si ce n'est comme dans un miroir et en énigme, mais non pas face à face.
2. Voyez-vous d'où vient que l'église est noire, et que les plus belles âmes ne sont pas exemptes de quelque rouille? Cela vient des tentes de Cédar, de l'exercice d'une guerre, laborieuse, de la longueur de ce misérable séjour, enfin de ce corps fragile et pesant. " Car le corps corruptible appesantit l'âme, et cette demeure de terre et de boue abat l'esprit qui veut s'élever parla sublimité de ses pensées (Sap. IX, 15). " C'est pour quoi aussi ces âmes souhaitent d'en sortir, afin qu'étant délivrées de ce corps, elles volent pour jouir des chastes embrassements de Jésus-Christ. C'est ce qui fait dire à l'une d'elles avec gémissement : " Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort (Rom. VII, 24)? " Car elle sait que tandis qu'elle demeure dans les tentes de Cédar, elle ne peut pas être entièrement exempte de taches, de rides, eu de quelque noirceur, et c'est ce qui lui fait désirer d'en être dehors, afin de pouvoir acquérir une parfaite pureté. Voilà pourquoi l'église dit qu'elle est noire " comme les tentes de Cédar. " Mais comment est-elle comme les tentes de Salomon ? Je ne sais ce que je sens de sublime et de sacré, enveloppé dans ces tentes, et je n'oserais y toucher sans le bon plaisir de celui qui y a caché et scellé ces mystères. J'ai lu, en effet, que " celui qui veut sonder la majesté de Dieu, sera accablé sous le poids de sa gloire (Prov. XXV, 27). " Je m'abstiens donc de le faire et le remets à ait autre temps. Vous aurez soin cependant de m'obtenir cette faveur par vos prières, ainsi que vous avez coutume de le faire, afin que nous revenions avec une allégresse d'autant plus grande, que notre confiance le sera davantage elle-même, à un sujet qui a besoin de la plus grande attention. Peut-être une personne qui frappera avec piété à la porte trouvera ce que ne pourrait pas trouver un investigateur téméraire. Et d'ailleurs, la tristesse qui me saisit et la douleur qui me presse, ne me permettent pas d'aller plus loin.
3. Car, pourquoi dissimuler davantage (a) ? Le feu que je cache en moi dévore mon âme par des regrets cuisants et pénètre jusqu'à la moëlle de mes os. étant enfermé, il se répand davantage, il prend de nouvelles forces. Quel rapport y a-t-il entre ce cantique de joie et l'amertume où je suis? La violence de la douleur me rend incapable d'application, et l'indignation de Dieu a desséché mon esprit. Car celui qui était cause que je faisais mes exercices dans le Seigneur avec quelque liberté, m'ayant été ravi, mon coeur m'a abandonné en j'ai même temps. Mais je me suis fait violence, et j'ai dissimulé jusqu'à présent la grandeur de mon mal, de peur qu'il na semblât que la foi fût vaincue par l'affection naturelle. Car, comme vous l'avez pu remarquer, tandis que les autres pleuraient, j'ai suivi ces tristes funérailles les yeux secs (b). Je suis demeuré debout, sur la fosse, sans répandre une seule larme, jusqu'à ce que toutes les cérémonies fussent entièrement achevées.
Revêtu des habits sacerdotaux, j'ai dit pour lui, de ma propre bouche, a Ici commence l'oraison funèbre que saint Bernard fit de son frère Girard. Bérenger, l'impudent disciple d'Abélard, la reproche sans raison à notre saint, en disant qu'il mêlait ainsi la tristesse à la joie. " Il lui reproche encore, au sujet de cette oraison, d'avoir emprunté mot pour mot quelques lignes de l'oraison funèbre de Satyre par saint Ambroise Or, ces lignes ne se trouvent point dans ce sermon, et, s'y trouvassent-elles, il ne s'en suivrait rien contre saint Bernard. Mais citons ces deux passages. Voici le premier : " Mon frère a quitté la vie, ou plutôt pour parler plus juste, il a quitté la mort pour la vie. Oui, dis-je, mon frère est mort, lui qui est la teneur de la conscience, le miroir des moeurs, le lien de la religion. Qui montrera plus d'ardeur au travail ? Qui saura mieux adoucir la douleur de ceux qui sont dans l'affliction? " Le second passage est celui-ci : " Le boeuf cherche le boeuf, quand il se sent seul, il témoigne par des mugissements répétés son tendre attachement. Oui, dis-je, le boeuf recherche le boeuf avec lequel il a coutume de porter le joug. " Ce dernier passage se lit, en effet, au début de l'oraison funèbre de saint Ambroise, mais ni l'un ni l'autre ne se trouvent dans saint Bernard. Il est vrai que, pour échapper au reproche d'imposture, Bérenger a fait précéder son assertion de ces mots : " Si je ne me trompe. "
b selon Geoffroi, il " ne rendit presque jamais ce dernier devoir à aucun religieux sans pleurer. " Voir la Vie de saint Bernard, par Geoffroi. livre III, chapitre XXI.
les prières accoutumées, et de mes propres mains, j'ai jeté de la terre sur le corps de mon bien-aimé qui devait bientôt lui-même être réduit en terre. Ceux qui me regardaient pleuraient et s'étonnaient de ce que je ne pleurais pas aussi; et ils n'avaient pas tant pitié de lui que de moi qui l'avais perdu. Car, où est le coeur de fer qui n'eût point eu alors compassion de moi, en voyant que je survivais à mon frère Girard? C'était une perte commune à tous, mais ce n'était rien au prix de la mienne. Pour moi, je résistais aux sentiments de mon coeur, autant que la foi me donnait de force, m'efforçant même, malgré moi, de n'être point ému de cet événement si funeste, en me représentant que c'était comme un tribut à la nature auquel tout homme est soumis, une nécessité inévitable de notre condition, un effet du commandement de celui qui est tout-puissant, du jugement de celui qui est souverainement juste, un fléau d'un Dieu terrible, et enfin le bon plaisir du Seigneur. Dès lors et dans la suite, j'ai gagné toujours sur moi de ne pas m'abandonner aux pleurs, quoique je fusse bien troublé et agité au dedans de moi. J'ai pu commander à mes larmes, mais non pas à ma tristesse ; et, comme il est écrit : " J'ai été dans le trouble, et n'ai point parlé (Psal. LXXII, 5). " Mais ma douleur ainsi retenue a jeté en moi de plus profondes racines, et est devenue d'autant plus violente que je lui ai moins permis de se répandre, je suis vaincu, je l'avoue. Il faut que ce que je souffre au dedans de moi éclate au dehors. Qu'il sorte, je le veux bien, et paraisse aux yeux de mes enfants; connaissant la grandeur de mon mal, ils pardonneront à l'excès de mon deuil et seront plus portés à me consoler.
4. Vous savez, mes enfants, combien ma douleur est juste, combien ma plaie est grande et cruelle. Car vous voyez quel fidèle compagnon m'a abandonné dans le chemin où je marchais, comme il était vigilant, laborieux, doux et agréable! Où trouverai-je un aussi bon ami, qui m'aime autant qu'il m'aimait? Il était mon frère par la nature, mais il l'était bien plus par la religion. Plaignez, je vous prie, mon malheur, vous qui le connaissez. J'étais infirme de corps, et il me portait: j'étais faible dans l'âme, et il me fortifiait. J'étais négligent et paresseux et il m'excitait. J'étais sans prévoyance et sans soin, et il m'avertissait de mon devoir. Pourquoi faut-il que tu m'aies été arraché ? Pourquoi faut-il que tu m'aies été ravi d'entre les mains, ô mon cher ami, homme admirable, toi qui étais si fort selon mon coeur ? Nous nous aimions si tendrement pendant notre vie, comment se peut-il faire que nous soyons séparés par la mort ? Séparation pleine d'amertume, et que la seule mort pouvait causer ! Car quand est-ce qu'étant tous deux vivants tu m'eusses abandonné? Cette horrible division est un ouvrage de la mort. Qui n'aurait épargné le lien qui nous unissait ensemble, d'un amour si doux et si tendre, sinon la mort, cette ennemie de toute douceur ? Oui, c'est bien une mort, celle qui, ravissant une seule personne, en a tué deux d'un même coup! En effet, sa mort n'est-elle pas aussi une mort pour moi? Assurément elle est une mort plutôt pour moi que pour lui, puisque ce qui me reste de vie m'est infiniment plus pénible que toutes les morts du monde. Je ne vis, qu'afin de mourir tout vif, et j'appellerais cela une vie ! O mort impitoyable, que tu m'aurais traité bien plus favorablement, si tu m'avais, plutôt privé de l'usage que du fruit de la vie ! La vie sans ses avantages est plus dure que la mort. Un arbre qui ne porte point de fruit est menacé deux fois de la cognée et du feu (Matth. III, 10). Envieuse de mes travaux, tu as éloigné de moi mon ami et mon parent, gui, par ses soins, était la principale cause de ce peu de fruit que l'on recueillait de mes peines. Aussi, mon cher Girard, il m'eût été bien plus avantageux de perdre la vie, que d'être privé de ta présence, toi qui par tun zèle m'animais dans mes exercices spirituels, m'assistais par ta fidélité, me redressais par ta vigilance. Pourquoi nous sommes-nous aimés, ou pourquoi nous sommes-nous perdus? Cruelle condition, condition déplorable pour moi, non pour lui. Car pour toi, mon cher frère, si tu as perdu des personnes qui t'étaient chères, tu en as trouvé qui te le sont encore davantage.
Mais pour moi, quelle consolation me peut-il rester après toi qui étais mon unique support! L'union des corps qui était entre nous, a été également agréable à l'un et à l'autre de nous, à cause de celle de nos volontés, et moi seul suis blessé de notre séparation. Ce qu'il y avait de contentement et de douceur dans notre amitié nous a été commun à tous les deux, mais ce qu'il y a de triste et de lugubre en notre séparation est pour moi seul. C'est sur moi que la colère de Dieu est tombée, c'est sur moi que sa fureur s'est appesantie. Notre présence nous était également agréable, notre commerce doux, notre entretien charmant également à tous deux. J'ai perdu seul ces délices, car pour toi tu n'as fait que les changer en dot. Et certes tu as beaucoup gagné au change.
5. Puisque pour la perte que tu as faite de nous, tu as reçu en récompense des joies et des bénédictions infinies, (a) et qu'au lieu de la satisfaction que tu avais de ma présence, et est si peu considérable, tu jouis de la présence immortelle de Jésus-Christ, tu ne souffres aucun dommage de ton absence d'auprès de moi, car tu est mêlé aux chœurs des anges. Tu n'as donc point sujet de te plaindre de ce qu'on t'a comme rivé à moi, puisque le Seigneur de majesté te fait part abondamment de sa présence et de celle de ses bienheureux. Mais moi, qu'ai-je reçu qui me tienne lieu de toi? Combien je voudrais savoir quel sentiment tu as maintenant de moi, qui étais l'objet de tes plus tendres affections, et qui suis accablé de soins et de peines, privé que je me trouve de l'appui qui me soutenait dans ma faiblesse; si néanmoins il t'est encore permis de songer aux misérables, maintenant que tu es entré dans l'abîme de la lumière, et comme englouti dans l'océan d'une félicité éternelle. Car peut-être si tu nous as connu selon la chair, tu ne nous connais plus à cette heure; peut-être, entré dans le lieu de la majesté et de la puissance du Seigneur, tu ne te souviens que a Les éditions et les manuscrite des oeuvres de saint Bernard, présentent ici quelques variantes sans importance. Il en est même une qui est manifestement fautive de sa justice, et nous as entièrement oublié. Mais celui qui est attaché à Dieu, n'est qu'un même esprit avec lui, et est tout transformé dans son amour. Il ne peut avoir de pensée ni de goût que pour Dieu, et tout ce qu'il goûte et pense est Dieu même, parce qu'il est tout plein de lui. Or Dieu est amour, et plus une personne est unie à Dieu, plus elle est remplie d'amour. Et quoique Dieu soit impassible, il n'est pas incapable de compassion, puisque c'est une qualité qui lui est propre de faire toujours grâce et de pardonner. Il faut donc aussi, mon cher frère, que tu sois miséricordieux, puisque tu es uni à celui qui l'est si fort. Il est vrai que tu ne peux plus être malheureux, mais bien que tu sois incapable de souffrir, tu ne laisses pas de compatir aux souffrances des autres. Ton affection n'est pas diminuée, mais changée, et, en te revêtant de Dieu, tu ne t'es pas dépouillé du soin que tu avais de nous, (a) puisque Dieu même daigne bien en prendre soin. Tu as quitté ce qu'il y avait d'infirme en toi, mais tu n'as pas perdu ce qu'il y avait de charitable; car la charité ne se perd point (I Cor, XIII, 8) tu ne m'oublieras jamais.
6. Il me semble que j'entends mon frère qui me dit : une mère peut-elle oublier le fruit de ses entrailles (Isa. XLIX, 15)? Mais quand elle l'oublierait, moi je ne t'oublierai pas. Certes, mon cher frère, j'ai bien besoin qu'il en soit ainsi. Tu vois le lieu et l'état où je suis, où tu m'as laissé. Je n'ai personne qui me tende la main. A tout ce qui m'arrive, je regarde, comme j'avais coutume, vers mon cher Girard, mais il n'est plus là. Alors, dans mon malheur, je, pousse des soupirs et des gémissements, comme un homme privé de tout secours. Qui consulterai-je dans mes doutes? A qui aurai-je recours dans mes adversités? Qui portera mon fardeau? Qui écartera les périls qui me menacent? N'étaient-ce pas les yeux de mon Girard qui conduisaient tous mes pas? N'était-ce pas toi, mon citer frère, qui connaissais mieux que moi toutes mes peines, (b) qui les portais plus que moi, qui les ressentais plus vivement que moi? N'étaient-ce pas tes discours si charmants et si efficaces qui me retiraient si souvent des entretiens séculiers, et me rendaient à mon bienheureux silence? Car le Seigneur lui avait donné une langue savante, pour connaître quand il était à propos de parler. Il satisfaisait tellement ceux de la maison et ceux du dehors, par la sagesse de ses réponses, et par les grâces que Dieu avait mises sur ses lèvres, que lorsque quelqu'un lui avait parlé, il n'avait plus besoin de venir à moi. Il allait de lui-même au devant de tous ceux qui venaient pour me voir, de peur qu'ils ne troublassent mon repos. S'il y en avait quelques-uns qu'il ne pût pas satisfaire par lui-même.
a On voit la preuve de ce que saint Bernard avance là dans deux apparitions de Girard à notre saint. Il en est parlé dans la Vie du saint Docteur, livre IV, n. 10, et livre V, n.8. b C'est ce que prouve l’avis que Girard donnait à son frère pour l'empêcher de se laisser enorgueillir parles miracles qu'il faisait, comme on peut le voir dans sa Vie, livre I, n. . 43. il me les amenait, et il renvoyait les autres. O homme d'une merveilleuse industrie! O ami fidèle! Il cherchait à plaire à son ami, et il ne manquait pas néanmoins aux devoirs de la charité. Qui s'est jamais retiré de lui les mains vides? Les riches recevaient de lui des conseils, et les pauvres de l'assistance. Certes, celui qui ne faisait point difficulté de prendre tant de soins pour me décharger, ne cherchait guère ses propres intérêts. Son extrême humilité lui faisait croire que mon repos était plus utile à la maison que le sien. Quelquefois pourtant, il demandait à être déchargé de cet emploi, et priait qu'on le donnât à un autre, qui s'en acquitterait mieux que lui. Mais où l'aurait-on trouvé? Ce n'était point par un désir déréglé, comme il est assez ordinaire, mais par la seule vue de la charité qu'il s'appliquait à ces exercices.
Car il travaillait plus que tous les autres, et recevait moins de fruit de son travail que pas un ; en effet, il donnait aux autres les choses nécessaires, comme la nourriture et les vêtements, et il en manquait souvent lui-même. Aussi, lorsqu'il se sentit sur le point de quitter ce monde : " Mon Dieu, dit-il, vous savez, que quant à moi, j'ai toujours soupiré après le repos, et désiré n'avoir soin que de mon âme, et n'être plus occupé que de vous. Mais j'ai été retenu par la crainte de vous déplaire, par la volonté de mes frères, par là désir d'obéir, et surtout par l'amour sincère que je portais à celui qui est tout à la fois mon frère et mon abbé.
" Cela est vrai. Je te rends donc grâces, ô mon frère, de tout le fruit des travaux qui j'ai entrepris en vue du Seigneur, s'ils en ont produit quelqu'un. Si j'ai rendu quelque service à mes enfants; si j'ai contribué en quelque sorte à leurs progrès dans la vertu, c'est à toi que j'en suis redevable. Tu te chargeais du soin des affaires de la maison; grâce à toi, je pouvais vivre en repos pour mon bien, m'occuper plus saintement des devoirs où Dieu m'engageait, ou servir plus utilement mes enfants; en leur donnant des instructions. Car comment n'aurais-je pas été en repos au-dedans; quand je savais que tu agissais au dehors, toi qui étais ma main droite, la lumière de mes yeux, mon coeur et ma langue. Et c'était une main infatigable, un oeil simple, un coeur rempli de conseils, et une langue parlant toujours avec jugement, ainsi qu'il est écrit : " La bouche du juste méditera la sagesse, et sa langue parlera avec jugement (Psal. XXXIX, 30). "
7. Mais qu'ai-je dit, qu'il agissait au dehors, comme s'il n'eut pas su aussi ce qui était de l'intérieur et du dedans, et qu'il eût été étranger aux dons spirituels ?
Les personnes spirituelles qui l'ont connu savent combien ses paroles étaient pleines du Saint-Esprit. Ceux qui vivaient avec lui savent que ses moeurs et ses affections ne tenaient rien de la chair, mais étaient embrasées du feu de l'Esprit. Qui était plus rigide que lui dans l'observance de la discipline? Plus rigoureux à mater son corps, plus élevé et plus sublime dans la contemplation, plus subtil dans les entretiens et les conférences? Combien de fois ai-je appris dans sa conversation des choses que j'ignorais? Venu pour instruire, je m'en retournais instruit moi-même? Et il ne faut pas s'étonner si cela était ainsi à mon égard, puisque des hommes éminents en science et en sagesse témoignent que la même chose leur est arrivée. Il ne savait pas les lettres humaines, mais il avait un sens excellent qui trouvait ce qu'il n'avait point appris ; il avait un esprit merveilleux qui répandait la lumière partout. Il n'était pas seulement grand dans les grandes. choses, mais aussi dans les plus petites. Mais qu'est-ce qui lui échappait, par exemple, dans tout ce qui concerne les bâtiments, la culture des terres ou des jardins, les eaux et tous les autres arts ou travaux de la campagne ? Oui, je vous le demande, gavait-il en ce genre quelque chose qui fût étranger à son savoir ? Il aurait pu en remontrer aux maçons, aux artisans de toute sorte, aux agriculteurs, aux horticulteurs, aux cordonniers et même aux tisserands. Il fut le plus entendu de tous, au jugement de tout, le monde, il n'y avait que lui seul qui ne croyait pas l'être. Plût à Dieu que cette malédiction de l'écriture " Malheur à vous qui êtes sages, à vos yeux (Isa. V, 21), " ne regardât pas plus que lui certains autres qui sont bien moins sages que lui. Ceux à qui je parle savent que ce que je dis est vrai, et savent qu'il y en a encore bien plus que je n'en dis. Mais je passe beaucoup de choses, parce qu'il est mon frère et de mon sang. Néanmoins, je dirai hardiment qu'il m'a été utile en tout, et plus que tous mes autres enfants. Il me le fut dans les grandes et les petites choses, dans les affaires publiques et dans les affaires privées, dans le monastère et hors du monastère.
C'est donc avec raison que j'étais si fort attaché à lui, puisqu'il était mon tout. Il ne me laissait guère que l'honneur et le nom de supérieur ; il en faisait , toutes les fonctions. On m'appelait abbé, mais c'était lui qui l'était en effet, parce qu'il prenait sur lui tous les soins de cette charge. C'est avec raison que je me reposais en lui, puisqu'il était cause que je pouvais me réjouir dans le Seigneur, prêcher plus librement, prier avec plus de calme et do tranquillité. C'est par ton moyen, ô mon frère, que mon esprit était plus libre, mon repos plus agréable, mes discours plus efficaces, mes espérances plus pleines des onctions de la grâce, mes lectures plus fréquentes, mon coeur plus fervent.
8. Hélas! tu m'as été ravi, et toutes ces choses m'ont été ravies avec toi! Avec toi s'en sont allées toutes mes joies. Les soucis commencent déjà à m'accabler, déjà les ennuis nie pressent de toutes parts, les chagrins et les difficultés sont près de m'abattre, parce qu'ils me trouvent seul; c'est tout ce que tu m'as laissé en t'en allant. Je gémis tout seul sous le poids de mon fardeau. Il faut nécessairement ou que je m'en décharge, ou que j'en sois accablé, puisque tu as retiré tes épaules de dessous ce faix. Qui m'accordera de pouvoir mourir bientôt après toi? Car pour mourir au lieu de toi, je ne l'aurais pas voulu, ni te priver de la gloire dont tu jouis maintenant. Mais aussi quelle peine et quel supplice de te survivre? Je passerai tout le reste de ma vie dans l'amertume et les regrets, et toute ma consolation sera de vivre dans la tristesse et, les larmes. Je ne m'épargnerai point, et j'ajouterai encore à la plaie que la main du Seigneur m'a faite. Car sa main m'a frappé. C'est moi qu'elle a frappé, non celui qu'elle a appelé à un repos éternel. Elle m'a donné la mort du même coup qu'elle a tranché ses jours; car je ne saurais dire qu'elle l'a tué, puisqu'elle l'a fait entrer dans la vie? Riais ce qui a été pour lui la porte de la vie, est pour moi la mort; sa mort m'a fait mourir, non pas lui, puisqu'il repose dans le Seigneur. Coulez, coulez, mes larmes, il y a longtemps, que je vous retiens; sortez, puisque celui qui vous empêchait de sortir est sorti lui-même de cette vie. Qu'une source de pleurs coule de mes malheureux yeux, et qu'ils versent des torrents d'eau, pour laver la souillure des péchés qui ont attiré sur moi la colère de Dieu. Lorsque le Seigneur sera satisfait des vengeance, peut-être mériterai-je aussi d'être consolé, pourvu néanmoins que je m'afflige et me tourmente comme il faut. " Car ceux qui pleurent seront consolés (Matth. V, 5). " C'est pourquoi que toutes les personnes vertueuses condescendent à ma douleur, et que les spirituels supportent mes regrets avec un esprit de douceur. Qu'ils aient compassion de ma douleur, et qu'ils n'en jugent point par ce qui se passe d'ordinaire. Car nous voyons tous les morts pleurer leurs morts, verser beaucoup de larmes et ne porter aucun fruit. Nous ne blâmons pas l'affection, si ce n'est quand elle est excessive, mais nous blâmons la cause de ces pleurs. L'affection vient de la nature, et le trouble qu'elle produit en nous est une peine du péché; mais la cause de ces gémissements c'est la vanité et le péché.
Car pour l'ordinaire on ne pleure que le tort que la mort d'un proche fait à une gloire mortelle, et aux avantages de la vie présente.
Ceux qui pleurent de la sorte méritent d'être pleurés eux-mêmes. Ne suis-je pas comme cela? Ma douleur est pareille, mais le sujet en est différent, et mon intention est tout autre. Je ne me plains point de la perte des biens de ce monde, quels qu'ils soient. Je me plains seulement de ce que dans les choses. qui concernent le service de Dieu, j'ai perdu un secours fidèle, et un conseil salutaire. le pleure mon cher Girard, c'est lui qui est la cause de: mes larmes, lui qui était mon frère selon la chair, mon très-proche parent selon l'esprit, et mon compagnon dans la poursuite du même but.
9. Mon âme était étroitement attachée à la sienne, mais c'était plutôt l'amitié que la parenté, qui de deux n'en faisaient qu'une. La liaison du sang y contribuait sans doute pour quelque chose, mais l'union des esprits et des volontés et la conformité des humeurs et des inclinant soi étaient des noeuds bien plus forts et bien plus étroits.
Nous n'étions qu'un coeur et qu'une âme, aussi le glaive de la mort a percé également son âme et la mienne ; mais en la séparant en deux, elle en a placé une partie dans le ciel, et a laissé l'autre dans la boue. C'est moi, c'est moi, dis-je, qui suis cette misérable portion couchée dans la boue, et privée d'une partie la meilleure de soi-même, et on me dit:
ne pleurez point: On m'arrache les entrailles, et on me crie . Soyez insensible. Je le sens, je le sens malgré moi; car je m'ai point la dureté de la pierre, et ma chair n’est ni de bronze ni d'airain. Je le sen, certes, et j’en ai une douleur extrême, et ma douleur est sans cesse présente à mes yeux. Celui qui m'a frappé ne pourra pas m'accuser de dureté et d'insensibilité comme ceux dont il dit: " je les ai frappés, et ils n'en ont eu aucun sentiment (Jer. V, 3). " Je confesse mon affliction, je ne la désavoue pas. On dira qu'elle est charnelle ; je ne nie point qu'elle n'ait quelque chose de l'homme, comme je ne nie point que je ne sois homme. Si cela ne suffit pas, j'accorderai même qu'elle est charnelle, car je suis aussi charnel, esclave du péché, destiné à la mort et voué à beaucoup de peines et de misères. Loin d'être insensible au mal, j'ai horreur de la mort pour moi comme pour les miens. Or, mon cher Girard était bien à moi, oui, il m'appartenait. Ne m'appartenait-il pas, en effet, lui qui était mon frère par la nature, mon fils par la profession, mon père par le soin qu'il avait de, moi, mon compagnon par l'uniformité de nos! désirs, et mon ami intime par les sentiments du coeur ? Il m'a quitté, je ressens sa mort, ce coup m'a atteint jusqu'au fond de l'âme ?
10. Pardonnez-moi, mes enfants; ou plutôt, si vous êtes mes enfants, plaignez le malheur de votre père. Ayez pitié de moi, oui, ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, qui voyez combien grande est la plaie que j'ai reçue de la main de Dieu, en punition de mes péchés, il m'a frappé de la verge de sa colère, il m'a frappé justement ; si on considère ce que je mérite, mais avec rigueur, on regarde mes forces. Qui peut dire qu'il m'est léger de vivre sans mon cher Girard, si ce n'est celui: qui ne sait pas les liens qui nous unissaient ? Néanmoins je ne veux point m'opposer aux volontés de Dieu.
Je ne veux pas blâmer un jugement qui a fait recevoir à chacun selon ses mérites, à Girard la couronne dont il s'est rendu digne, et à moi les peines qui me sont dues. Est-il juste de prétendre que je trouve à redire à ma sentence, parce que je ressens ma peine? mais la sentir c'est naturel ; en murmurer, c'est une impiété, Oui, dis-je, il est naturel à l'homme, et même il ne peut en être autrement, de n'être pas indifférent envers ses amis, d'être heureux de leur présence, et peiné de leur absence. La conversation, entre amis surtout, n'est pas languissante ; aussi l'horreur de la séparation, et la douleur qu'on en ressent quand elle est arrivée, sont un témoignage de ce que l'amour réciproque a opéré dans ceux qui vivaient ensemble.
Je souffre donc à ton sujet, mon cher frère, non pas que tu sois à plaindre, mais parce que tu m'as été enlevé.
Et peut-être même devrais-je plutôt m'affliger sur moi, puisque je suis obligé de boire seul un calice si plein d'amertume. Il n'y a que moi qui sois à plaindre, parce qu'il n'y a que moi qui le boive. Car, pour toi, tu ne le bois point; je souffre seul, ce qu'ont coutume de souffrir ceux qui s'entr'aiment; lorsqu'ils viennent à se perdre.
11. Dieu veuille que je ne t'aie pas perdu, mais que tu m'aies seulement précédé. Dieu veuille que je te suive un jour, quoique d'un pas lent, partout où tu iras. Car je ne doute point que tu ne sois allé à ceux que tu invitais à louer Dieu au milieu de ta dernière nuit, lorsque, avec un visage serein et une voix jubilante, tu fis tout à coup entendre, au grand étonnement de tout le monde, ce verset de David : " Vous qui êtes dans les cieux, louez le Seigneur, louez-le au plus haut du firmament (Psal. CXXLVIII, 1). " Déjà, au milieu de la nuit, mon cher frère, il faisait jour pour toi, et la nuit était à tes yeux aussi claire que le jour. Oui, la nuit était lumineuse pour toi au sein des délices dont tu jouissais. On m'appela à ce miracle, pour voir un homme qui se réjouissait aux approches de la mort, et qui semblait insulter à ses coups. O mort, où est ta victoire, ô mort, où est ton aiguillon? Tu n'as plus d'aiguillon, tu n'as que des charmes. Un homme meurt en chantant, et chante en mourant. On te regarde comme un sujet de joie, toi, qui es la mère de la tristesse; comme un sujet de gloire, toi qui es l'ennemie de la gloire; comme la porte du royaume de Dieu et le port du salut, toi qui es la porte de l'enfer et un gouffre de perdition ! Et celui qui te regarde d la sorte est un pécheur. Mais c'est justice qu'on te traite ainsi, puisque tu as osé usurper une puissance injuste sur l'homme juste et innocent. O mort, tu es morte et percée de l'hameçon que tu as avalé sans y penser; et cet hameçon est celui dont parle le Prophète lorsqu'il dit : " O mort, je serai ta mort; enfer, je serai ta morsure (Osée XIII, l4). " Percée de cet hameçon, tu ouvres un large et beau chemin à la vie aux fidèles qui passent par toi. Girard ne te craint point, fantôme et chimère. Girard -va à la céleste patrie en passant par tes dents, non-seulement avec confiance, mais avec joie, et en louant Dieu. Lorsque je fus arrivé, et qu'il eut achevé en ma présence, à haute voix, les dernières paroles du psaume qu'il avait commencé, il leva les yeux au ciel et dit : Mon père, je remets mon âme entre vos mains (Luc. XXIII, 46); et répétant souvent ces paroles : " Mon père, mon père, " il se tourne vers moi avec un visage gai et me dit : " Combien est grande la bonté de Dieu de vouloir être le Père des hommes, et combien est grande la gloire des hommes d'être les enfants et, les héritiers de Dieu! Car s'ils sont ses enfants, ils seront ses héritiers." C'est ainsi que chantait celui que nous pleurons, et j'avoue qu'il a presque changé mes pleurs en un chant de joie, car, en contemplant la gloire dont il jouit, j'ai presque oublié ma propre misère.
12. Mais ma poignante douleur me rappelle à moi-même, et une tristesse amère m'arrache à ce doux spectacle, comme à un sommeil léger. Je pleurerai donc, mais ce sera sur moi;
car sur lui, la raison me le défend. Je crois, en effet, que si l'occasion s'en offrait, il nous dirait à cette heure : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. C'est avec raison que David pleura sur son fils parricide (II Reg. XIX, 1), parce qu'il savait qu'à cause de l'énormité de son crime, il ne sortirait jamais du sein de la mort. C'est aussi avec raison qu'il pleura sur Saül et sur Jonathas (II Reg. I, 17) (a); parce qu'il n'espérait pas non plus, qu'étant une fois engloutis par la mort, ils trouvassent aucune issue a Il y a ici une légère variante entre les anciens manuscrits et les différentes éditions des Oeuvres de saint Bernard. Quant au salut de Jonathas, saint Bernard n'en doutait pas autant que de celui de Saül. On peut voir sur ce sujet les notes de Horatius. pour sortir de ce gouffre. Car ils ressusciteront, mais ce ne sera pas pour la vie; on plutôt ils ressusciteront pour la vie, mais afin de mourir d'une mort plus funeste, en mourant tout vivants : Il est vrai que pour Jonathas, il y a quelque raison de douter. Mais moi, si je n'ai pas le même sujet de pleurer, j'en ai pourtant un. Je pleure d'abord sur mon propre malheur et sur la perte qu'a faite ce monastère. Je pleure ensuite sur les nécessités des pauvres dont Girard était le père. Je pleure sur notre ordre tout entier, et sur notre institut, qui ne retirait pas un petit avantage, O mon cher frère, de ton zèle, de tes conseils et de tes exemples. Enfin, je pleure sinon sur toi, du moins à cause de toi. Voilà, oui voilà ce qui me touche vivement, parce que j'aime tendrement. Que personne ne vienne m'importuner et me dire que je ne dois point m'affliger ainsi. Samuel, qui était si bon, a laissé un libre cours à sa douleur pour un roi réprouvé (1 Reg. XVI, 1) ; et David, qui était si vertueux, a fait la même chose pour un fils parricide; et cela sans faire tort à leur foi, sans accuser d'injustice les jugements de Dieu. " Absalon, mon fils, disait le saint roi David, mon fils Absalon (II Reg. XVIII, 33) ! " Et mon frère, n'est-il pas plus qu'Absalon? Le Sauveur de même, en apercevant la ville de Jérusalem dont il prévoyait la ruine, pleura sur elle (Luc. XIX, 41). Et moi, je ne ressentirais pas mon propre malheur, et un malheur qui est encore tout récent; je ne 'me plaindrais pas d'une plaie si nouvelle et si profonde? Jésus a pleuré par compassion pour les souffrances d'autrui, et moi je n'oserais pleurer sur mes propres souffrances? Lorsqu'il était debout devant le sépulcre de Lazare, il ne reprit point ceux qui pleuraient, il ne les empêcha pas de pleurer, bien plus, il mêla lui-même ses larmes aux leurs; " Et Jésus pleura, dit l'écriture (Joan. XI, 35). " Ces larmes furent certainement les témoignages de sa nature humaine, non les marques de sa défiance. Car, à sa voix, le mort sortit aussitôt du tombeau, pour que vous ne croyiez pas qu'on ne saurait s'affliger sans préjudice pour sa foi.
13. Il en est ainsi de nos larmes. Elles ne sont point un signe de notre peu de foi, mais un témoignage de la condition de notre nature. Et si, lorsque je suis frappé, je pleure, ce n'est pas à dire que je blâme celui qui m'a frappé, mais je tâche au contraire d'attirer sa miséricorde et de fléchir sa sévérité. Voilà pourquoi mes paroles, pour être pleines de douleur, n'en sont pas moins exemptes de murmure. N'en ai-je pas même proféré qui sont pleines d'humilité et de soumission, en disant que, par une même sentence très-équitable, l'un a été puni et l'autre couronné, chacun selon ses mérites? Oui, je le répète, le Seigneur également bon et juste, a agi avec une souveraine équité. Je louerai, Seigneur, votre miséricorde et vos jugements. Que la. miséricorde que vous avez exercée envers votre serviteur Girard vous bénisse.
Que le jugement que vous avez rendu contre moi vous bénisse aussi. Dans L'un, vous serez loué parce que vous êtes bon, et dans l'autre, parce que vous êtes juste. Faut-il ne vous louer que de votre bonté? On doit vous louer aussi de votre justice. " Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables (Psal. CXVIII, 137). " C'est vous qui nous aviez donné mon frère Girard.
C'est vous qui nous l'avez ôté. Et, quoique nous nous plaignions de ce que vous nous l'avez ôté, nous n'avons pas oublié pourtant que vous nous l'avez donné; et nous vous remercions de ce que vous nous avez jugé dignes de posséder celui dont nous ne sommes fâchés d'être privés que parce qu'il nous eût été bien avantageux de ne l'être pas.
14. Je me souviens, Seigneur, du pacte que j'ai fait avec vous, et de votre extrême bonté; et cela me fait connaître davantage combien vous êtes véritable dans vos paroles, et que vous sortez toujours victorieux des jugements des hommes. Lorsque, l'année passée, nous étions à Viterbe (a) dans l'intérêt de l'église, mon frère Girard tomba malade. Comme le mal s'augmentait au point qu'il semblait que Dieu l'allât bientôt tirer à lui, je ne pouvais me résoudre à laisser dans une terre étrangère le compagnon de mon voyage, un compagnon comme celui-là, et à ne point le remettre entre les mains de ceux qui me l'avaient confié ; car il était aimé de tout le monde, tant il était aimable. Dans cette détresse, je me mis à prier avec larmes et gémissements. Seigneur, m'écriai-je, attendez jusqu'à notre retour. Lorsque vous l'aurez rendu à ses amis, ôtez-le du monde, si vous voulez, et je ne m'en plaindrai point. Vous m'avez exaucé, Seigneur, vous lui avez rendu la santé; nous avons achevé l'ouvrage que vous nous aviez enjoint de faire, et nous sommes revenus avec joie, rapportant avec nous les beaux fruits de la paix. J'avais presque oublié la convention que j'avais faite avec vous, mais vous vous en êtes souvenu. Je rougis de ces regrets qui semblent m'accuser de prévarication. Bref, vous avez redemandé votre dépôt, vous avez repris ce qui était à vous. Mes larmes mettent fin à mes discours; mettez fin, s'il vous plaît, Seigneur, à mes larmes. a Saint Bernard fit deux séjours à Viterbe; la première fois en 1133, comme on peut le voir par sa lettre CLI ; la seconde fois en 1137. C'est de ce dernier qu'il parle.
NOTES DE HORSTIUS ET DE MABILLON. POUR LE XXVI SERMON SUR le Cantique.
287. Dans ce sermon, saint Bernard déplore en termes pleins d'énergie et avec l'expression de la plus vive douleur, la mort de son bien-aimé frère Gérard. Il put, par un effort de volonté, empêcher pendant quelque temps ses larmes, de couler, mais il le fit de telle sorte qu'il en arracha à ses auditeurs et qu'il en fait tomber même des yeux de ses lecteurs. Avant lui saint Ambroise avait, avec la même éloquence, fait. l'oraison funèbre de son frère Satyre. Tel est le langage pathétique de ces deux grands saints en cette circonstance, que si l'amour, même prenait la parole pour déplorer la perte de ses frères les plus chéris, il ne saurait trouver des expressions plus propres à émouvoir les coeurs . Le lecteur pourra trouver dans le Miroir de la charité (Lib I. cap. XXXIV), un discours analogue, prononcé par un disciple de saint Bernard, Alred abbé de Ridal, sur la mort d'un ami; et il verra au style élégant et aux sentiments de cette oraison funèbre, que le disciple a bien suivi les leçons du maître. Sion lit ce discours, et si on le compare avec celui de saint Bernard, on n'aura pas lieu de se repentir de la peine, qu'on se sera donnée pour cela. Remarquez,en passant, combien il s'en faut que ces saints hommes soient d'une insensibilité stoïque, des hommes apathiques et indolents, comme quelques auteurs ont semblé vouloir l'insinuer. Saint Bernard dit en, effet, en parlant de lui même dans ce sermon : Je ne suis point insensible à la peine, je l'avoue, etc. n. 13. Dans ce sermon, notre saint docteur semble douter du salut de Jonathas ; mais tous les autres Pères et interprètes le regardent comme étant au ciel. Voir Rangolius sur le chapitre XXXI du livre I des rois, n. 2 : Salien, en l'année du monde 2979, n. 135; Abulens. loco citat. Il ne faut point se laisser troubler par la pensée de sa funeste fin avec son père Saül. La mort des impies, en quelque lieu quelle arrive, est digne de leur vie, de même, de quelque manière que succombent les saints, ils font toujours une mort pieuse et sainte. (Note de Horstius).
SERMON XXVII. De la parure de l'épouse : en quel sens l’âme sainte est appelée ciel.
1. Après avoir rendu les devoirs de l'humanité à notre ami, qui est retourné dans sa patrie, je reviens, mes frères, aux discours d'édification que j'avais interrompus; car il n'est pas à propos de pleurer plus longtemps celui qui est dans la joie, et il n'est pas juste de troubler par les larmes l'allégresse de celui qui est assis à la table d'un banquet. Et, bien qu'en le pleurant, nous déplorions notre propre malheur, encore y faut-il apporter quelque modération, de peur qu'il ne semble que ce n'est pas tant sa perte que les avantages dont sa perte nous a privés que nous pleurons. Que la joie qui comble notre bien-aimé doit tempérer l'excès de notre tristesse, et la pensée qu'il est avec Dieu servira à nous faire supporter plus patiemment de ne l'avoir plus avec nous. Aussi, plein de confiance en vos prières, je veux voue découvrir, si je puis, tout ce que je sens caché sous les tentes auxquelles est comparée la beauté de l'épouse.
Nous en avons touché quelque chose, si vous vous en souvenez, mais nous ne l'avons pas examiné à fond. Nous avons dit et fait voir seulement qu'elle est noire ainsi que les tentes de Cédar. Comment donc est-elle " belle comme les tentes de Salomon? " Comme si Salomon dans toute sa gloire; avait rien eu qui fût digne de la beauté de l'épouse, et,de 1a magnificence de sa parure. Si nous disions que ces tentes signifient plutôt le teint basané, que la beauté de l'épouse, de même que celles de Cédar, peut-être serait-ce plus juste, et ne manquerions-nous pas de raisons pour en faire voir les rapports, comme nous le ferons dans la suite. Mais pour prétendre comparer des tentes, quelque belles et superbes qu'elles puissent être, à l'état brillant de l'épouse, nous avons besoin du secours de celui à la porte de qui vous avez frappé, afin de pouvoir dignement découvrir un si grand mystère. Car des beautés les plus grandes qui frappent les sens, qu’y a-t-il qui ne paraisse vil et difforme à un juge équitable, si on le compare à la beauté intérieure d'une âme sainte ? Qu'y a-t-il, dis-je, de si excellent dans la figure passagère de ce monde, comme parle l'Apôtre, qui puisse égaler l'excellence d'une âme dépouillée de la vieillesse de l'homme terrestre, revêtue de la beauté de l'homme céleste, ornée de vertus comme de riches perles, plus pure et plus élevée que l'air, et plus brillante que le soleil ? Ne regardez donc point Salomon, lorsque vous voulez savoir à quelles tentes l'épouse se glorifie d'être semblable en beauté.
2. Que veut-elle donc dire par ces mots : " Je. suis belle comme les tentes de Salomon (Cant. I, 4) ?Ces paroles renferment un grand et merveilleux mystère, si toutefois nous ne les entendons pas de Salomon, mais de celui dont il est dit : " Celui-ci est plus que Salomon (Matth. XII, 42). " Il est si bien le véritable Salomon, qu'il est appelé non-seulement pacifique, ce que signifie Salomon en Hébreu, mais la paix même, suivant ce mot de Saint Paul, " il est notre paix (Ephes. III, 14). " Je ne doute point qu'on ne puisse trouver dans ce Salomon quelque chose, que je ne ferais point de difficulté de comparer à la beauté de l'épouse. Et avant tout, remarquez ce qui est dit dans le psaume au sujet de ses tentes : " Il étend, dit-il, le ciel comme une tente (Psal. CIII, 3). " Ce n'est pas sans doute Salomon, si sage et si puissant qu'il soit, qui étend le ciel comme une tente, mais plutôt Celui qui non seulement est sage, mais la sagesse même; oui, c'est lui qui l'a étendu et qui l'a créé.
Car c'est celui-ci, non le premier Salomon, qui a dit : "Quand il, c'est-à-dire Dieu le Père, préparait les cieux, j'étais présent (Prov. VIII, 27). " Il n'y a point de doute que sa vertu ou sa sagesse ne fût présente, lorsqu'il préparait les cieux. Et ne croyez pas qu'elle fût oisive, qu'elle se contentât de regarder ce qui se passait, parce qu'elle a dit qu'elle était présente,non point qu'elle les préparait aussi. Regardez la suite, et vous verrez qu'elle dit clairement " qu'elle réglait et disposait toutes choses avec lui (Ibid. 30)." Et n'est-ce pas elle-même qui dit encore ailleurs : " Tout ce que fait le Père, le Fils le fait aussi (Joan. V, 19). " C'est donc lui aussi qui a étendu le ciel comme une tente. Belle tente, que ce grand pavillon qui couvre la face de la terre, et réjouit les yeux des hommes par l'éclat et la diversité de ses lumières, du soleil, de la lune et des étoiles! Qu'y a-t-il de plus beau que cette tente? Qu'y a-t-il de plus paré que le ciel ? Néanmoins il ne mérite pas encore d'être comparé sous aucun rapport à la gloire et à la beauté de l'épouse, quand il n'y aurait que parce que sa figure passe, ainsi que celle de tout le monde, comme étant corporelle et accessible aux sens du corps. Car les choses qui se voient ne sont que pour un temps, mais celles qui ne se voient point dureront toujours.
3. La beauté de l'épouse est intellectuelle, elle est spirituelle et éternelle, parce que c'est l'image de l'éternité. Sa beauté, par exemple, c'est la charité (I Cor. XIII, 8)
; or, nous savons que la charité ne se perd jamais. C'est aussi la justice, " or, la justice, dit le Prophète, demeurera éternellement (Psal. CXI, 3). " C'est encore la patience; or ne lisez-vous pas que " la patience des pauvres ne périra jamais (Psal. XVIII, 10) ? " Que dirais-je de la pauvreté volontaire et de l'humilité ? L'une n'a-t-elle pas pour récompense un royaume éternel, et l'autre une gloire qui n'aura pas de fin? il en est de même de la crainte du Seigneur, elle est sainte, et subsiste dans tous les siècles (Psal. XVIII, 10.) Il en faut dire autant de la prudence, de la tempérance, de la générosité et de toutes les autres vertus; ne sont-ce pas, en effet, comme autant de perles qui ornent l'épouse, et qui brillent d'un éclat perpétuel? Je dis perpétuel, parce qu'elles sont la base et le fondement de l'immortalité. Car il n'y a pas de place dans l'âme pour la vie immortelle et bienheureuse, sinon par le moyen et l'interposition des vertus. C'est ce qui fait que le Prophète dit à Dieu, qui, nui n'en doute, est la vie bienheureuse : " La justice et l'équité sont les bases de votre trône (Psal. LXXXVIII, 15). " L'Apôtre dit aussi " que Jésus-Christ habite dans nos coeurs;non pas de toutes sortes de manières, mais, il dit expressément, par la foi (Ephes. V, 17). " De même, lorsque le Seigneur voulut s'asseoir sur l'âne, les disciples mirent leurs habits sous lui, pour montrer que le Sauveur ou le salut ne peut reposer sur une âme nue, c'est-à-dire non revêtue de la doctrine et des vertus des apôtres. C'est pourquoi l'église, qui a les promesses de la félicité à venir, a soin cependant de se parer et de s'orner d'une robe de broderie d'or semée de grâces et de vertus (Psal. XLIV, 10), comme de diverses fleurs, afin d'être trouvée digne et capable de recevoir la plénitude la grâce.
4. Comment pourrait-on comparer en beauté ce ciel visible et corporel, quoique très-beau en son genre, et orné d'une agréable diversité d'étoiles, à cette autre diversité spirituelle et si excellente, qui brille dans la robe de sainteté que l'épouse a reçue ici-bas? Mais il y a un ciel du ciel dont parle le Prophète, lorsqu'il dit : " Chantez des cantiques à la gloire du Seigneur qui monte sur le ciel du ciel vers l'orient (Psal. LXVII, 33). " Ce ciel est intellectuel et spirituel, et celui qui a fait les cieux par son entendement, a aussi créé celui-là, et l'a établi pour demeurer éternellement; et c'est ce ciel qui est le lieu où- il habite. Ne croyez pas que le zèle de l'épouse demeure au dessous de ce ciel, où elle sait qu'habite son bien-aimé. Car son coeur est où est son trésor. (Matth. VI, 21). Elle est saintement jalouse de ceux qui sont devant cette face adorable, après laquelle elle soupire, et à qui elle ne peut pas encore être associée dans cette vue bienheureuse . elle s'efforce de rendre sa vie conforme à la leur, en criant plutôt par ses vertus que par ses paroles : " Seigneur, j'aime passionnément la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire (Psal. XXV, 8). "
5. Elle ne croit point indigne d'elle d'être comparée à ce ciel, à celui qui est étendu comme des tentes, sinon quant aux lieux qu'il occupe dans l’espace, du moins quant à l'ardeur et su zèle des âmes. Ce ciel-là est semé d'ouvrages admirables et divers, faits de la main d'un excellent ouvrier. Et ce qui les distingue les uns des autres, ce ne sont pas les couleurs, mais les différents degrés de béatitude dont ils sont remplis (a). Car les uns ont été par lui créés Anges; les autres Archanges, les autres Vertus, Dominations, Principautés, Puissances, Trônes, Chérubins et Séraphins. Voilà les étoiles qui ornent ce ciel. Voilà les peintures qui embellissent cette tente. C'est là une des tentes de mon Salomon, et la principale de toutes celles que parent tant de différents états de gloire. Or, cette grande tente en contient beaucoup- d'autres du même Salomon parce que chaque bienheureux et chaque saint qui s'y trouves est une tente de ce roi. Car la douceur et la charité les étend, pour ainsi dire, en sorte qu'ils atteignent jusqu'à nous, et, loin de nous envier la gloire dont ils jouissent, ils nous la souhaitent au contraire. Et quelques-uns même d'entre eux ne dédaignent pas, pour ce sujet, de demeurer avec nous, d'être assidus auprès de nous, et de prendre le soin de notre conduite; et ceux-là sont envoyés de Dieu pour nous garder et pour contribuer, par leur assistance, au salut de ceux qui doivent participer à l'héritage éternel (Heb. I,14). C'est pourquoi, comme toute cette multitude de bienheureux prise ensemble, est. appelée " le ciel du ciel, n chacun de ceux qui, la composent sont aussi appelés " cieux des cieux, " parce qu'en effet, ils sont tous des cieux, et, c'est de chacun d'eux qu'il est dit . " Il étend le ciel comme une tente (Psal. CIII, 24). " Je crois que vous entendez bien, maintenant, quelles sont ces tentes auxquelles l'épouse se glorifie de ressembler, et à quel Salomon elles appartiennent.
6. Contemplez maintenant la gloire de celle qui se compare au ciel, et à un ciel d'autant plus glorieux qu'il est plus divin. C'est avec beaucoup de justice qu'elle prend un point de comparaison pour elle, a Tous nos manuscrits offrent ici des variantes qui font dire à saint Bernard : " ce qui les distingue les uns des autres, ce ne sont point les couleurs; " celui de Jumièges porte : " Ce ne sont pas les lieux. " Les éditions donnent notre version. Là d'où elle tire son origine (a). Car, si à cause du corps qu'elle tient de la terre, elle se compare aux tentes de Cédas, pourquoi ne se glorifierait-elle pas aussi d'être semblable au ciel, puisque son âme est originaire du ciel; surtout quand sa vie rend témoignage de son origine, de la noblesse de sa nature et de sa patrie? Elle adore un seul Dieu et lui rend ses hommages comme les anges; elle aime comme eux Jésus-Christ par dessus tout; elle est chaste comme eux, et, à la différence des anges, elle l'est dans une chair de péché et dans un corps fragile; enfin elle cherche et goûte les choses qui sont chez eux, non celles qui sont sur la terre. Quelle marque plus évidente d'une origine céleste, que de conserver une ressemblance si parfaite avec ces esprits angéliques, dans une région si différente de la leur, que de voir une personne bannie du ciel acquérir ici-bas la gloire d'une vie aussi pure que celle que l'on mène là-haut, et vivre comme un ange dans un corps presque de bête? Ces merveilles ont quelque chose de céleste, non de terrestre, et montrent bien clairement que l'âme qui peut de si grandes choses, tire véritablement sa naissance du ciel. écoutez néanmoins quelque chose de plus formel : " J'ai vu, dit saint Jean, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, qui descendait du ciel, et que Dieu avait parée aussi magnifiquement qu'une épouse l'est pour son époux (Apoc. XXI, 2 et 3); "
puis il ajoute : " Et j'ai oui une voix éclatante qui sortait du trône et qui disait : voici le tabernacle de Dieu parmi les hommes. et il habitera avec eux. Pourquoi? sinon pour se choisir une épouse d'entre les hommes. Chose étrange. Il venait vers une épouse, et ne venais. pas sans épouse. Il cherchait une épouse, et il avait une épouse avec lui. Est-ce qu'il avait deux épouses? Gardons-nous bien de le croire. Car, comme il dit : " Ma colombe est unique (Cant. VI, 8). " Mais, comme de différents troupeaux de brebis, il a voulu n'en faire qu'uns afin qu'il n'y eût qu'un troupeau et qu'un pasteur (Joan. x,16); ainsi, ayant dés le commencement du monde une épouse qui lui était étroitement unie, je veux parler de la multitude de ses anges; il lui a plu d'assembler une église tirée des hommes, et de la joindre à celle qui est céleste, afin qu'il n'y eût qu'une épouse et qu'un époux. L'une a été perfectionnée, non multipliée, par l'adjonction de l'autre, et elle reconnaît que c'est d'elle qu'il est dit : " Ma parfaite est unique (Cant. VI, 8). " Or, c'est leur conformité qui n'en fait qu'une des deux. Et si pour le moment il n'y a conformité que dans la ferveur d'un même zèle, un jour il y aura conformité de jouissance de gloire.
7. Ainsi, l'époux, qui est Jésus-Christ, et l'épouse, qui est Jérusalem, tirent également leur origine du ciel. Quant à l'époux, afin de se rendre visible, il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme d'un esclave, en se rendant semblable aux hommes, et en se revêtant de leur nature (Phil. II, 7).
a Ici encore nous retrouvons le fongueux Bérenger pour reprocher à saint Bernard de prétendre que les âmes tirent leur origine des cieux, en ce sens qu'elles ont été créées de Dieu et envoyées dans leur corps, au lien d'avoir été tirées de la terre. Nous reviendrons dans d'autres notes sur et sujet.
Mais en quelle forme pensez-vous qui ait été vue l'épouse, lorsqu'elle est descendue du ciel? Croyez-vous que ce soit au milieu des anges que l'apôtre saint Jean, voyait descendre et monter sur le fils de l'homme. (Joan. II, 31). Il vaut mieux dire qui il a vu l'épouse, lorsqu'il a vu le Verbe revêtu de chair et reconnu ainsi deux natures en une même chair. Car lorsque ce bienheureux Emmanuel a apporté en terre les règles d'une discipline toute céleste, lorsque l'image visible et l'éclat de la beauté de Jérusalem immortelle, notre mère, imprimée en lui, nous a été découverte par lui; qu'avons-nous vu autre chose que l'épouse dans l'époux, et admiré en un seul et même Seigneur de gloire, l'époux orné de sa couronne, l'épouse parée de ses perles et de ses colliers? C'est donc celui qui est descendu qui est aussi monté ; car personne ne monte au ciel que celui qui en est descendu; c'est-à-dire le seul et même Seigneur, époux dans le chef, épouse dans le corps. Et ce n'est pas en vain que cet homme céleste a paru dans la terre, puisqu'il a fait célestes comme lui plusieurs qui étaient terrestres auparavant; en sorte que cette parole de l'Apôtre se justifiât : " Tel l'homme céleste, tels aussi ceux qu'il a rendus semblables à lui (I Cor. XV, 48). " On commence donc déjà à mener sur terre la vie qu'on mène dans le ciel, lorsqu'à l'exemple de la créature spirituelle et bienheureuse, celle qui vient des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon, est aussi attachée par un chaste amour à son époux céleste, et quoiqu'elle ne lui soit pas encore unie comme celle-là, par une conformité parfaite, elle est pourtant son épouse par la foi, suivant cette promesse de Dieu qui dit par le Prophète : " Je vous ferai mon épouse par ma miséricorde et par ma bonté, je vous épouserai par la foi (Osée II, 19). " C'est ce qui fait qu'elle tâche à se conformer le plus qu'elle peut à cette beauté qui est venue du ciel, en apprenant d'elle à être modeste et sobre, à être chaste et sainte, patiente et compatissante, douce et humble de coeur. Et c'est par ces vertus qu'elle s'efforce, tout éloignée qu'elle est, de plaire à celui que les anges désirent contempler sans cesse, afin qu'étant brûlée du même désir qui enflamme ces esprits bienheureux, elle fasse connaître qu'elle est concitoyenne des saints et domestique de Dieu, qu'elle est sa bien-aimée et son épouse.
8. Selon moi toute âme qui est telle, peut être à bon droit appelée, non-seulement céleste, à cause de son origine, mais le ciel même, à cause de sa ressemblance. Et c'est alors qu'elle fait voir manifestement qu'elle tire son origine des cieux; quand. sa vie est toute dans les cieux. Une âme sainte est donc un ciel, et le " soleil " de ce ciel, c'est l'entendement; sa " lune " est la foi; et ses " astres, " les vertus. Ou bien le " soleil, " c'est le zèle de la justice, ou une ardente charité ; et la " lune, " c'est la continence. Car de même que la lune dit-on, n'a de lumière que du soleil, ainsi la continence n'a de mérite que de la charité et de la justice. Et c'est ce qui fait dire au Sage : " Qu'une race qui joint la continence à la charité est belle et illustre ! " Et pour les " étoiles " de ce ciel, je ne me repens point d'avoir dit que ce sont les vertus, quand je considère la convenance et le rapport qu'elles ont entr'elles. Car de même que les étoiles brillent la nuit, et sont cachées le jour, ainsi la vraie vertu qui souvent ne paraît point dans la prospérité, éclate dans l'adversité. C'est une prudence de la cacher dans l'une, c'est une nécessité qu'elle paraisse dans l'autre. La vertu est donc un astre, et l'homme vertueux est un ciel; si ce n'est peut-être que quelqu'un croie, que lorsque Dieu a dit par le Prophète : " Le ciel est mon trône (Isa. LXVI, 1), " il faille entendre ce ciel visible qui roule sur nous, non point celui dont l'écriture parle ailleurs en termes plus clairs, quand elle dit que l'âme du juste est le trône de la Sagesse (a). Mais celui qui a appris du Sauveur, que Dieu est esprit, et qu'il doit être adoré en esprit (Joan. IV, 24), " n'hésite point de lui assigner l'esprit pour trône. Pour moi, je le dirai hardiment,- et je ne le dirai pas moins de l'esprit de l'homme juste, que de l'ange; et ce qui me confirme par dessus tout dans cette opinion, c'est cette promesse fidèle du Fils de Dieu " Mon Père et moi, nous viendrons à lui, c'est-à-dire, à l'homme de bien, et nous ferons notre demeure en lui (Joan. XIV, 73). " Je pense aussi que le Prophète n'a point entendu parler d'un autre ciel, lorsqu'il a dit : " Mais vous qui êtes le sujet des louanges d'Israël, vous habitez dans les Saints (Psal. XXI, 4). " L'Apôtre dit encore clairement : " Jésus-Christ habite par la foi dans nos coeurs (Ephes. III, 47). "
9. Et ce n'est pas étonnant que le Seigneur Jésus habite volontiers dans ce ciel, puisqu'il ne l'a pas crée comme les autres d'une seule parole, mais qu'il a combattu pour l'acquérir, et qu'il est mort pour le racheter. Aussi après l'avoir conquis selon ses désirs après beaucoup de travaux, il dit : "C'est là que j'établirai pour jamais le lieu de mon repos; c'est là que je ferai ma demeure, parce que je l'ai ainsi souhaité. " Bienheureuse aussi est celle à qui on dit : " Venez, vous que je me suis choisie, je mettrai mon trône en vous. Pourquoi; ô mon âme, êtes vous triste maintenant, et pourquoi me troublez-vous? Pensez-vous aussi trouver en vous un lieu pour le Seigneur? Et quel lieu peut-il y avoir en moi de capable d'une si grande gloire, et qui suffise pour recevoir. une si haute Majesté ? Plût à Dieu que je fusse digne seulement de l'adorer dans le lieu qu'il a consacré par la trace de ses pas. Qui m'accordera la grâce de pouvoir au moins suivre les vestiges de quelque âme sainte, qu'il a choisie pour en faire sa demeure ? Toutefois s'il daignait aussi répandre dans mon âme l'onction de sa miséricorde, et a Ce même passage est déjà cité dans le premier sermon pour la Purification, n.4, dans le cinquième sermon sur les paroles d'Isaïe, n. 5, et enfin dans le vingt-cinquième des petits sermons, n. 6. D'autres Pères, sans compter saint Bernard, tels que saint Augustin et saint Grégoire le Grand le citent aussi comme tiré des écritures. Plusieurs auteurs rapportent à ce texte ce passage des Proverbes : . La vie se troue dans le chemin de la justice (Prov. XII, 28), s d'autres pensent que le texte de saint Bernard n'est autre que ce passage de la Sagesse : " J'ai invoqué le Seigneur, et l'esprit de Sagesse est venu en moi (Sap. VII, 7). " C'est l'opinion de Horatius comme on peut le voir dans les notes. Saint Grégoire le Grand, dans son Homélie XXXVIII sur les évangiles, attribue ce passage à Salomon.
l'étendre ainsi, comme une tente qui s'étend davantage lorsqu'on la frotte de quelque liqueur, en sorte que je puisse dire : " J'ai couru dans la voie de vos commandements, lorsque vous avez étendu mon coeur (Psal. CXVIII, 32) ? " Peut-être pourrais-je aussi montrer en moi un Cénacle assez grand sinon pour qu'il s'assoie lui et tous ses disciples, au moins pour qu'il puisse reposer sa tête. Certes, je regarde de loin, et avec admiration ces âmes bienheureuses, dont il est dit : " J'habiterai en elles, et je m'y promènerai (II Cor. VI, 16)."
10. O combien l'étendue d'une âme qui est trouvée digne de recevoir en soi la présence divine, et capable de la comprendre, est grande, combien les prérogatives de ses mérites sont élevées ! Mais que dirai-je de celle, qui a même des promenoirs spacieux, si je puis parler ainsi, où la grâce de Dieu peut agir sans gêne. Certes, elle n'est point embarrassée dans les affaires du monde et dans les soins du siècle, elle n'est point esclave des voluptés et des plaisirs sensuels; exempte de toute curiosité, elle ne désire point commander aux autres, et ne s'élève point avec orgueil lorsqu'elle est en position de commander. Car il faut avant tout qu'une âme soit exempte de tous ces vices, pour devenir un ciel et la demeure de Dieu. Autrement, comment pourra-t-elle le contempler à loisir dans sa divinité ? Il faut encore qu'elle soit pure de toute haine, de toute jalousie et de toute aigreur. Car la Sagesse n'entrera point dans une âme pleine de malignité (Sap. I. 4). De plus il faut qu'elle croisse et qu'elle s'étende, afin qu’elle devienne capable de recevoir Dieu. Or, son étendue, c'est sa charité, selon ce mot de l'Apôtre : " Que la charité dilate et étende vos âmes (1 Cor. VI, 13). " Car, quoique l'âme ne soit point susceptible d'une quantité corporelle, parce qu'elle est esprit, néanmoins la grâce lui accorde et lui communique ce qui lui est dénié par la nature. Elle croît et s'étend, mais d'une manière spirituelle ; elle croît aussi en gloire; elle croit pour servir de temple saint au Seigneur; elle croit enfin et s'avance jusqu'à la perfection de l'homme fait, et jusqu'à un âge capable de recevoir la plénitude de la vertu de Jésus-Christ (Ephes. IV, 13). Ainsi, c'est à la mesure de la charité qu'on doit apprécier la quantité d'une âme; on doit estimer grande celle qui en a beaucoup, petite celle qui en a peu, et croire que celle là n'est rien, qui n'en a point du tout, puisque l'Apôtre dit : Si je n'ai point de charité, je ne suis rien (I Cor. XIII, 2)." Si elle commence à en avoir quelque peu, en sorte qu'au moins Plle ait soin d'aimer ceux qui l'aiment, et de saluer ses frères, ou ceux qui la saluent, il faut dire quel est quelque chose si peu que ce soit, puisqu'elle a au moins la charité de la société civile, qui consiste dans des devoirs mutuels de respect et de déférence. Mais pour me servir des paroles du Sauveur : " Que fait-elle de plus que ce à quoi elle est absolument obligée (Matth. V, 47) 4" On ne doit donc pas appeler grande ni médiocre, mais très-petite et très-étroite, une âme qui a si peu de charité.
11. Mais si elle grandit et croit de sorte que passant les bornes de cet amour si petit et si étroit, elle s'étende en toute liberté d'esprit dans le large chemin d'une bonté gratuite, et que par une riche effusion de cette bonté, elle donne ses soins à tous les hommes, et les aime comme elle s'aime elle-même, pourra-t-on encore lui dire : "Que faites-vous de plus que ce que vous êtes absolument obligée de faire? La charité qui embrasse tout le monde, même ceux avec qui elle n'a aucune liaison de parenté, dont elle n'espère tirer aucun avantage, et à qui elle ne doit rien que ce que dit l'Apôtre : " Ne devez rien à personne, si ce n'est l'amour et la charité (Rom. XIII, 8), n est bien grande. Mais si de plus vous faites sans cesse violence au royaume de la charité, et si, comme un pieux usurpateur, vous conquérez jusqu'à ses derniers confins, en ne fermant pas même à vos ennemis les entrailles de votre compassion, si vous faites du bien, même à ceux qui vous haïssent, si vous priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, et tâchez de garder la paix avec ceux qui sont ennemis de la paix; c'est alors, n'en doutez pas, qu'il y aura quelque proportion entre la hauteur; la beauté, la largeur du ciel, et la hauteur, la beauté et la largeur de votre âme. C'est alors que s'accomplira la vérité de cette parole :
" Il étend le ciel comme une tente (Psal. CIII, 2). " Et que celui dont la grandeur, l'immensité et la gloire sont également infinies, non-seulement daignera demeurer, mais se promènera à son aise dans ce ciel qui est si large, si haut et si beau.
12. Voyez-vous quels sont les cieux que l'église enferme en soi, sans laisser d'être elle-même dans son universalité comme un grand ciel qui s'étend d'une mer à l'autre, et d'un fleuve jusqu'aux extrémités de la terre ? Considérez aussi par conséquent à qui vous la comparez en ce point; si néanmoins vous n'avez point oublié ce que nous avons dit un peu auparavant touchant : " Le ciel du ciel, et les cieux des cieux. " Notre mère bien qu'elle soit encore en un lieu d'exil, a, comme celle qui est en haut, ses cieux, qui sont les hommes spirituels, recommandables par leur vie et leur réputation, purs dans.: la foi, fermes dans l'espérance, étendus par la charité et élevés par la contemplation. Et ces cieux versent une pluie de discours salutaires, tonnent par leurs réprimandes et éclairent par leurs miracles. Ce sont eux qui publient la gloire de Dieu, et qui, étant étendus comme une tente sur toute la terre, montrent en eux des modèles vivants de la voie de vie, écrite du doigt de Dieu, communiquent la science du salut à son peuple, et enseignent un évangile de paix, parce que ce sont les tentes de Salomon.
13. Reconnaissez maintenant dans ces tentes l'image de ces tentes célestes que nous décrivions tout à l'heure dans les ornements de l'époux. Reconnaissez aussi la Reine assise à sa droite (Psal. XLIV, 10), et revêtue d'ornements pareils sinon égaux aux siens. Car bien qu'elle n'ait pas peu d'éclat et de beauté, même dans le lieu de son pèlerinage, dans le jour de sa vertu, par l'éclat que ses saints répandent de toutes parte, néanmoins, il y a quelque différence entre la couronne de ses vertus et la consommation de la gloire des bienheureux. On peut bien dire que c'est une épouse parfaite et bienheureuse, toutefois elle ne l'est qu'en partie. Car c'est aussi en partie la tente de Cédar. Elle est belle pourtant, soit dans la portion d'elle-même qui est déjà bienheureuse et qui règne dans le ciel, soit dans les hommes illustres qui l'ornent de leur sagesse et de leur vertu, même durant cette nuit, comme les étoilés ornent le ciel. C'est ce qui fait dire au Prophète . " Ceux qui seront savants brilleront comme les feux du firmament; et ceux qui enseignent aux autres à bien vivre, luiront comme les étoiles dans tous les temps (Dan. XII, 3). "
14. O humilité ! O sublimité! C'est tout ensemble et la tente de Cédar et le sanctuaire de Dieu; une demeure céleste; une maison de boue et une maison royale; un corps de mort et un temple de lumière; le rebut des superbes et l'épouse de Jésus-Christ. Elle est noire, mais elle est belle; filles de Jérusalem. Et si le travail et la douleur d'un long exil décolorent son visage, néanmoins elle est ornée de la beauté céleste, et des tentes de Salomon. Si sa noirceur vous déplaît, considérez-la dans sa beauté. Si vous la méprisez dans sa bassesse, admirez-la dans son élévation. Et même, combien n'y a-t-il pas de sagesse, de discrétion et de bienséance, à dire que cet abaissement et cette élévation sont tellement tempérés dans l'épouse, que parmi les divers changements de ce monde, sa sublimité la relève, de peur qu'elle ne se laisse abattre par l'adversité; et sa bassesse réprime son élévation, de crainte qu'elle ne s'enorgueillisse par la prospérité? Deux choses parfaitement belles, puisque tout en étant contraires, elles contribuent néanmoins toutes deux au bien de l'épouse et servent à son salut.