Exégèse des Lieux Communs (page 10)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Son flair est inconcevable pour discerner les ouvriers de néant, les crétins du tube, les avilisseurs. Ces derniers, surtout, lui sont chers. Ils lui donnent tellement ce qu’il lui faut ! Sa soif intime, son désir profond, sa croisade à lui, c’est de mettre le Beau parterre, au-dessous de la pire ordure, et rien ne vaut les cochons d’artistes pour cette besogne.

Si l’Enthousiasme ne poussait pas des cris de rhinocéros écorché, quand on veut le faire entrer au bordel, il faudrait ce mot pour exprimer l’espèce d’agitation surnaturelle dont il est ici parlé.

CIII De la discussion jaillit la lumière.

Chez le peuple il jaillit surtout des claques et la lumière, en ce cas, ne pourrait être qu’une allusion, un peu lourde, aux trente-six chandelles mentionnées plus haut. Chez le Bourgeois, ça se passe autrement. Pénétrez dans un café d’habitués, un de ces bons vieux cafés d’employés ou de boutiquiers où tout le monde se connaît, où le patron toujours affable serre la main à tous ses clients, où l’apparition d’un étranger donne lieu à des réflexions moisies sur l’alliance franco-russe. Il ne se passera pas certainement vingt minutes avant que vous assistiez à une discussion à propos d’une péripétie de la manille, d’un point contesté au jeu de billard ou de tout autre objet d’un intérêt palpitant.

Vous verrez alors se produire tout doucement la lumière, lumen rectis, comme dit le Prophète Roi. Ce ne sera peut-être pas la lumière sur le point en litige, rigoureusement, mais ce sera du moins la lumière ou une quasi-lumière sur les contendants eux-mêmes.

Vous apprendrez que le patron de l’hôtel meublé a fait faillite sous la présidence de Mac-Mahon ; que le gros marchand de fourrages, grains et issues, est le fournisseur attitré du panier de son de la guillotine ; que le boulanger a passé au bagne « les plus belles années de sa vie » ; enfin que le vérificateur de l’enregistrement, homme profondément corrompu et qui sait parfaitement à quoi s’en tenir sur la conduite de sa belle-mère, passe pour être, en même temps, quelque chose comme l’oncle ou le neveu, par alliance, de sa propre femme ; etc., etc.

Tout vous sera dévoilé, à l’exception d’un unique point. Vous ne comprendrez pas que ces honnêtes gens, loin de se casser la figure, reprennent tranquillement leurs cartes ou leur jacquet, aussitôt après la discussion. C’est qu’alors la jaillissante lumière est obtenue et qu’il serait déraisonnable de continuer des engueulades qui n’ont plus d’objet.

CIV Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son.

Il semble puéril de conclure que le même individu qui entendrait une dizaine de cloches, par exemple, entendrait une dizaine de sons différents et antipathiques les uns aux autres. Pourtant c’est exactement ce que le Bourgeois veut dire.

Au fond il lui faut des cloches contradictoires, des cloches qui hurlent de sonner ensemble, des cloches sourdes qui ne s’entendent pas elles-mêmes. L’harmonie surnaturelle des carillons de nos églises l’exaspère et l’idiotifie. Observez-le, un jour de grande fête, au moment où les cloches sonnent à toute volée. Vous sentirez, vous verrez en lui la présence d’une bête qui se retourne et qui tressaille. Les cloches bénies vont atteindre, jusque dans les entrailles de cet homme, on ne sait quelles appétences mystérieuses vers l’anarchie. Car tel est le secret du Bourgeois. Il est anarchiste, mystérieusement, — dans les profondeurs.

Par là s’explique sa haine des cloches, lesquelles ne peuvent être consacrées que par un Évêque, annonciateur et démarcateur d’Unité divine. Une cloche unique, un son unique, auraient trop l’air de venir du ciel, et c’est pour cela qu’ils font peur.

CV Le soleil luit pour tout le monde.

Plus ou moins, cela va sans dire. Il est certain qu’il ne luit pas autant pour les Groenlandais que pour les habitants des Îles de la Sonde. Il est également incontestable que la lumière de cet astre est plus éclatante pour les clairvoyants que pour les aveugles.

Ce Lieu Commun, j’ai le regret d’avoir à le dire, manque un peu d’exactitude. Il n’a pas la belle tenue ni la haute allure de tant d’autres mentionnés déjà. Il me semble — qu’on me passe l’irrévérence — d’extraction savetière, comme ces fameux Droits de l’Homme qu’il a la prétention d’allégoriser. Quand vous l’entendez, soyez sûr que vous êtes dans le voisinage d’un citoyen honorable qui songe à vous chambarder pour s’installer à votre place. Équivalent de la célèbre formule d’expropriation : Ôte-toi de là que je m’y mette. Seulement on ne sait pas ce que le soleil vient faire ici.

Mais voyez le mystère des Lieux Communs. Depuis environ dix ans, je ne peux entendre celui-là sans une sorte de terreur. Au même instant, je revois un épouvantable bonhomme qui faisait l’usure et qui était aveugle comme Homère. Mais ses mains sales valaient une dizaine d’yeux et il vous détroussait à tâtons avec une prestesse, une subtilité, une sûreté, une compétence inégalables.

Il affectionnait, je ne sais pourquoi, ce Lieu Commun qu’il répétait à tout propos, lui supposant, j’imagine, un pouvoir fascinateur, et c’était une chose panique, je vous assure, que la face de ce compagnon des ténèbres qui parlait du glorieux Soleil, en ayant l’air de vous fixer de ses deux yeux blancs.

CVI Tout le monde a plus d’esprit que Voltaire.

Quand se décidera-t-on à fonder un prix de deux cent mille francs pour le malin qui dira ce que c’est que « tout le monde » ? Je ne le gagnerais pas, étant de ceux qui pensent que Voltaire, vu de pas bien haut, paraît avoir été aussi sot que tout le monde, ce qui jette peu de clarté sur la locution énigmatique.

Le Bourgeois, en sa qualité de suffragant universel, doit croire que Voltaire est avantagé par ce Lieu Commun, puisqu’il suppose qu’il n’a pas fallu moins que la masse entière, la totalité des hommes et des femmes pour bloquer plus d’esprit que n’en eut ce patriarche des imbéciles malfaisants.

Mais le sophisme est trop manifeste. Ce qui est demandé par le Bourgeois, c’est un niveau, rien de plus. Tout le monde, c’est lui-même, indéfiniment, au ras de la crotte, et il a raison d’imaginer Voltaire plus bas. Voltaire est son orifice excrémentiel.

CVII Qui veut trop prouver ne prouve rien.

Attention. Je veux prouver, par des moyens honnêtes, un théorème de géométrie, un fait historique, une assertion de théologie morale, tout ce que vous voudrez. À quel moment, à quel point précis devra s’arrêter ma preuve ?

J’avais cru jusqu’ici qu’on prouvait ou qu’on ne prouvait pas. J’apprends tout à coup qu’on peut prouver trop. Voilà qui renverse toutes mes idées. On peut manger trop, boire trop, cela se comprend. On peut être trop bête ou trop cochon, cela s’est vu. Il paraît même qu’on peut être trop honnête, ce qui est rarement le cas du Bourgeois, homme d’équilibre et de juste tempérament. Mais prouver trop et par là même ne prouver rien, c’est un prodige qui me dépasse.

Tournons le dos au tableau noir et passons la tête entre nos jambes, pour voir le problème à l’envers. Voilà qui est fait. Je vais essayer, cette fois, de ne pas prouver tout à fait assez, de m’arrêter à un petit cheveu de l’endroit où la preuve serait complète. Victoire ! Ne prouvant pas trop, j’ai enfin prouvé quelque chose. Hélas ! à l’instant même, cette preuve me condamne. Par cela seul qu’elle existe, elle existe intégralement. Donc le cheveu est dépassé. Malgré mes précautions, j’ai trop prouvé et, par conséquent, je n’ai rien prouvé du tout. Impossible de s’échapper de ce cercle où périront les mathématiques, les philosophies et toutes les sciences.

CVIII Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

Hostilité de l’adverbe « trop ». Nous voilà encore embêtés. Se pourrait-il vraiment qu’il ne fût jamais trop tard ? Devons-nous croire qu’il y a une heure où il est assez tard, sans être trop tard et une autre heure où il est trop tôt et qui serait la bonne pour mal faire ? Cette dernière heure si importante, où commence-t-elle, et où finit elle ? Dois-je m’arracher des bras du vice, à 5 heures et demie du matin, pour me précipiter, à 6 heures moins un quart, dans ceux de la vertu ? Est-ce assez tôt, ou un peu tard, ou même très tard, sans être trop tard ? Ferai-je mieux d’attendre à 7 heures du soir ou à minuit ? etc.

Mais laissons tout ça. De quoi s’agit-il, en substance, et qu’est-ce que les Lieux Communs, sinon la langue du Bourgeois ? La langue du Bourgeois, songez donc ! Alors quoi de plus simple ? et qu’est-ce que bien faire, sinon faire ce que veut le Bourgeois, ce qui lui plaît, ce qui lui profite, ce qu’il ordonne en ses commandements, et rien de plus ?

Il est bien certain, par exemple, que si vous voulez vous faire casser la figure pour lui et lui donner tout ce que vous possédez, il pensera que vous faites votre devoir, un peu tard peut-être, mais pas trop tard. Inversement, s’il trouve le moyen de vous prendre votre argent, votre maison, votre femme ou même votre peau et que cela lui semble utile ou agréable, vous n’avez pas le plus petit mot à dire. Il fait très bien, absolument bien et juste à l’heure qu’il faut, puisque c’est l’heure de son bon plaisir, qui ne sonne jamais trop tard.

CIX Petit à petit, l’oiseau fait son nid.

— Vilain Bulgare ! s’écria la comtesse de Sainte-Périne. Elle avait raison. Il est sûr qu’on ne pourrait jamais rencontrer un plus haïssable bougre que ce rédacteur en chef. C’est le mufle sans épithète, le Mufle absolu. C’est lui et non pas un autre qui, recevant la visite d’un grand poète, mort aujourd’hui, venu pour lui offrir une pièce de vers dont sa morne gazette eût été incroyablement honorée, affecta de ne pas même se retourner et fit cette réponse devenue célèbre : — Soyez donc assez bon, cher monsieur, pour mettre vous-même votre manuscrit dans le panier.

Belle idée que son mari avait eue de l’envoyer là ! Le ruffian l’avait accueillie avec une insolence telle que, toute préparée qu’elle fût, par son antérieure profession de sage-femme, à tous les élans du goujatisme, elle en avait été suffoquée. Bien loin d’emporter la résistance de cette brute, comme elle s’en était doucement flattée, il ne lui avait même pas été possible de placer un mot. C’était bien la peine de se compromettre. Gonflée de rage, elle revint à la maison.

Le docteur Maurice de Sainte-Périne, mari de sa femme et comte par l’effet d’une sélection mystérieuse, était l’arriviste surprenant, aujourd’hui connu et même consulté, qui avala, en moins de dix ans, le Fleuve de Crotte. À l’époque de ce récit, il débutait à peine et venait de s’unir audacieusement à une sage-femme de province dont une ville de trois cent mille âmes avait été fière. De même que le soleil met un peu de joie lumineuse chez l’indigent, cette personne crépue et mordorée était venue mettre chez ce carabin un peu d’obstétrique. Ils se comprirent et se soutinrent, l’épouse ayant un reste de ragoût et l’époux un commencement de flair.

Ce dernier avait conçu le dessein, que l’idiotie contemporaine lui a permis de réaliser en partie, d’une sorte de clinique littéraire pour salle à manger ou train rapide, par le moyen d’un journalisme d’Épidaure périodique ou intermittent. En termes plus clairs il s’agissait de glisser dans les feuilles lues — comme un infirmier perfide glisse des canules dans les derrières — de petits articulets émollients où personne, bien entendu, n’était offensé. Chroniques médicales incolores, fluides et neutres, assez comparables à des lavements inefficaces qu’on utiliserait pour le pot-au-feu. C’était embêtant et tiède, mais non sans effet sur le jabot de quelques illustres, heureux tout de même de la gratuité du laudanum.

À force de platitudes et de saletés, l’indécourageable Maurice est arrivé à se faire prendre pour une quasi-autorité, pour un observateur sagace, pour la plus fine d’entre les punaises de l’information spéciale et à s’introduire ainsi dans les fentes sociales, dans les lézardes ou les fissures de la vieille boutique du Monde. Il a même trouvé, m’a-t-on dit, une clientèle, et sa femme, dont la pâte lourde a eu le temps de lever dans le pétrin de leur misère, jouit enfin d’un salon… !

Mais, je le répète, au moment qui nous occupe toutes ces grandeurs étaient à venir. Le docteur Maurice, non encore émancipé des expédients quotidiens de la domesticité la plus basse, utilisait sa compagne pour le placement de sa copie. Il comptait sur cette Lucine pour l’accouchement des bienveillances obstruées et la délivrance heureuse des bonnes volontés à gestation lente.

Qu’on n’aille pas croire, cependant, que j’insinue des turpitudes. La sage-femme ne récompensait personne, se bornant à être lancinante et opiniâtre. Libre à chacun de désespérer ou de rêver, mais on n’entendit jamais parler d’aucun suicide.

— Sais-tu ce qu’il m’a dit ? cria-t-elle, en arrivant, au comte Maurice Flagornant de la Lêcherie du Val des Aménités de Sainte-Périne. Eh ! bien, voici ses propres paroles : « Le genre d’imbécillité de votre mari ne saurait nous convenir. Ça ferait double emploi avec un autre salaud déjà connu et estimé de notre public. D’ailleurs, sa gueule ne me revient pas, la vôtre non plus. Ainsi donc, par file à gauche et foutez-le camp. »

Le docteur comte a un nez vaste qui lui permet de renifler avec puissance. Ayant donc revigoré le concile de ses pensées par une généreuse prise d’air, il s’approcha, l’œil picoté, de sa sage-femme qui s’était laissé tomber sur une chaise et la baisant pieusement au front, lui dit avec lenteur, du ton inspiré d’un barde antique :

— Pauvre amie ! console-toi. N’avons-nous pas le témoignage de notre conscience ? Il faut se faire une raison, rien n’est absolu et on ne peut pas tout avoir. N’oublie pas qu’il faut être pratique et marcher avec son siècle. Puis, après tout, on n’est pas sur la terre pour s’amuser. Patience ! Paris n’a pas été bâti en un jour, c’est vrai, mais le soleil luit pour tout le monde et, petit à petit, l’oiseau fait son nid…

Ce jour-là, dit le poète, ils ne lurent pas plus avant.

CX Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

Ainsi parle mon épicier empochant les sous des misérables. Ainsi parle tel financier raflant l’épargne des humbles gens. Ainsi parle Chamberlain en voyant couler le sang des petits enfants des Boers. Et tous trois disent exactement la même chose.

CXI On ne peut pas être et avoir été.

Vous vous trompez, cher employé des Pompes funèbres, et la preuve, c’est qu’on peut avoir été un imbécile et l’être encore. C’est même le contraire qui n’arrive pas. Donc, vous pouvez — dans l’Absolu — être et avoir été n’importe quoi, madame votre épouse aussi, n’en doutez pas, soit dit sans vous offenser.

Mais Dieu nous préserve des jugements téméraires ! Le fond de votre maxime ne serait-il pas tout bêtement qu’on ne peut pas être jeune toujours, au moins dans le sens de la reproduction de l’espèce ? Ô François Coppée, doux ami, quel trait de lumière !

CXII Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait !…

Qu’arriverait-il ? Le prudent Bourgeois se garde bien de le dire. Qu’on le sache donc une bonne fois. Si jeunesse savait, elle accomplirait des cochonneries dont la vieillesse elle-même n’a aucune idée, et si vieillesse pouvait, — la vieillesse du Bourgeois, bien entendu — encore une fois, qu’arriverait-il ? Je vous le donne en cent.

Elle pratiquerait la vertu ! et la face du monde serait changée. Tel est le secret redoutable que j’ai longtemps hésité à divulguer.

CXIII Si on savait tout !

On serait Dieu, situation infiniment désagréable, parce qu’alors on serait forcé de nier sa propre existence sous peine de passer pour un imbécile, de se brouiller avec le Vénérable de sa loge et d’être mal noté dans le quartier. On ne trouverait plus de crédit nulle part et on ne serait plus salué par personne. On passerait pour faire des miracles et pour avoir un crucifié dans sa famille. Enfin une vile populace dénuée de philosophie et confondant la Substance avec l’Accident, appellerait calotin l’omniscient Bourgeois inculpé de divinité.

Ah ! croyez-moi, le plus sûr, c’est de ne rien savoir et surtout de ne rien tirer du néant, à commencer par soi-même. Au surplus, n’est-ce pas la tradition ? À quelle époque, voulez-vous me le dire ? les ancêtres de nos bourgeois ont-ils cru profitable de créer la lune et les étoiles ? Il y a tant de choses qu’il est avantageux d’ignorer et tant d’autres qu’il est utile de ne pas faire ! Le but de la vie n’est-il pas uniquement de gagner beaucoup de galette et d’acquérir, par ce moyen, la Mort éternelle ?

CXIV On ne saurait penser à tout.

Soyons raisonnables, n’est-ce pas ? Je suis forcé de penser à mes affaires, d’abord ; ensuite aux affaires des autres, pour les fourrer dedans, s’il est possible ; enfin à mes plaisirs. Où diable voulez-vous que je prenne le temps de penser à autre chose ?

Vous me parlez de Dieu, c’est bien gentil de votre part ; mais, sérieusement, qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse de votre bon Dieu ? Jamais je n’y pense, jamais je n’y ai pensé et quand je serai sur le point de crever, je vous prie de croire que je n’y penserai pas davantage. Les prêtres le disent eux-mêmes, on est poussière et on retourne en poussière. Alors pourquoi s’embarrasser de toutes ces blagues ?

Vous êtes vraiment bien rigolo de vous intéresser à mon âme, comme si je m’intéressais à la vôtre, moi ! Oh ! là ! là ! on voit bien que vous n’êtes pas dans le commerce. Si vous y étiez, vous sauriez que, loin de pouvoir penser à tout, on a bien assez et même trop, quelquefois, de penser à son livre de caisse. Tenez, mon cher monsieur, voulez-vous que je vous dise ? Je demande un bon Dieu qui soit dans les affaires. Alors on pourrait s’entendre. Il n’aurait pas le temps, lui non plus, de penser à tout. Il ouvrirait le dimanche, pour sûr, et il nous ficherait la paix, je vous en réponds…

Telles sont les paroles de celui qui a remplacé le Génie farouche qui apostrophait autrefois les navigateurs téméraires, au Cap de Bonne-Espérance.

CXV On ne peut pas faire deux choses à la fois.

Traduction en langue bourgeoise du Nemo potest duobus dominis servire. Nul ne peut servir deux maîtres. C’est une espèce de pudeur qui empêche de citer bravement le Texte et nous en sommes avertis par le mot chose. C’est comme qui dirait : Il est tout chose, il a mal à son chose ou il a peur de montrer son chose. Car le Bourgeois a la pudeur de ce qui est beau ou noble, comme d’autres ont la pudeur de ce qui est malpropre ou hideux. Nuance où se manifeste son génie.

Toutefois le Texte saint, même traduit de la sorte, ne l’enchaîne pas, car ce possédé de Celui qui se nomme Légion, locataire, sans le savoir, des sépulcres du désert et que deux mille cochons pourront à peine déménager, quand il le faudra, échappe continuellement à tous ses dompteurs.

Le Bourgeois ne serait plus lui, s’il marchait avec l’Esprit du Seigneur. Il accorde qu’on ne peut pas faire deux choses contradictoires, sans doute, mais dans le seul cas où on entreprendrait de les faire simultanément. De toute autre manière, ça va très bien. Honorer son père, par exemple, et lui lancer au visage un paquet d’ordures sont pour lui deux actes conciliables, si on est attentif à ne pas les accomplir dans le même quart d’heure. Tout est là, ne pas faire deux choses à la fois. Admirable tempérament d’une doctrine trop rigoureuse. Il suffit d’en regarder les conséquences, les applications sans nombre…

Quand viendra le Cordonnier qui doit fixer définitivement l’Évangile ?

CXVI Chaque chose en son temps.

« Tout a son temps, dit l’Ecclésiaste, et toutes choses sous le ciel s’accomplissent en leurs temps. »

Il y a temps de naître à Bethléem et temps de mourir au Golgotha ;

Temps de planter la Croix et temps de l’arracher ;

Temps de tuer les âmes et temps de les guérir

Temps de détruire la Maison d’or et temps de bâtir la maison d’argent ;

Temps de pleurer au passage du Christ sanglant, comme pleuraient les Filles de Jérusalem, et temps de rire comme rira la terrible Femme au Dernier Jour ;

Temps de se désoler avec la Vierge aux Sept Épées dans le cœur et temps de danser avec la fille prostituée de l’incestueuse pour obtenir le Chef de saint Jean ;

Temps de disperser les pierres vivantes et temps de les rassembler ;

Temps d’étreindre le Bien-Aimé qui vient en bondissant par les collines et temps de fuir les embrassements épouvantables dont nul ne délivre ;

Temps de tout acquérir et temps de tout perdre ;

Temps de garder la Loi du Seigneur et temps de la rejeter comme un vêtement inutile ;

Temps de déchirer en deux le Voile du temple et temps de coudre le Suaire du Rédempteur ;

Temps de se taire sous les outrages et temps de parler dans les éclats de la foudre ;

Temps de l’Amour fort comme la mort et temps de la Haine délicieuse comme l’Eucharistie ;

Temps de la guerre contre les saints et temps de la paix irrévélable des heureux morts.

Quelle autre chose, demande Salomon, l’homme peut-il espérer de son labeur ?

— J’attends du mien la ressemblance avec les Démons et mon logement préparé dans leurs habitacles de désespoir, répondra le Bourgeois, quand sera venu pour lui le temps de répondre avec un discernement parfait.

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