Exégèse des Lieux Communs (page 9)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On n’attend que l’occasion pour faire de cet orateur un député. C’est lui qui saurait en finir avec la religion, quand il serait aux affaires ! Sans doute, ce n’est pas mal, si on veut, d’avoir congédié un assez bon nombre de religieux et de religieuses. Le gésier de cet homme d’État se dilate à la pensée que les pénitentes du Carmel ou les hospitalières des indigents sont peut-être désormais errantes et sans pain. Mais quelle mollesse dans l’exécution ! quelle timidité ! quel manque de décision ! quelle impuissance ! alors qu’il s’agissait de tout chambarder en un clin d’œil…

M. Besoin en était là de son discours, en plein café du Commerce, lorsque le sacristain, homme fougueux venu pour se rafraîchir, lui demanda brusquement s’il allait « fermer sa gueule ». L’orateur, interdit et suffoqué, ne répondit pas.

— Je vais parler pour vous, reprit l’employé d’église, chacun son tour. J’ai à vous dire d’abord que vous êtes un imbécile et que vous brûlez votre chandelle par les deux bouts. Ici vous braillez du matin au soir, et souvent jusqu’à minuit, contre les prêtres, contre l’église, contre les cérémonies et contre les cloches dont la sonnerie vous exaspère comme si vous étiez un démon, enfin contre les religieux et les religieuses. En même temps vous avez vos deux filles en pension, à Paris, chez les Dames Visitandines. Là je suppose que vous tenez un autre langage. Moi, je m’en fous, remarquez bien. Seulement, je trouve un peu salaud de se contredire à quelques minutes d’intervalle, juste le temps d’aller à Paris et d’en revenir. C’est une dégoûtation de mentir continuellement aux uns et aux autres comme vous le faites, avec l’intention de ficher dedans tout le monde. Heureusement que vous vous brûlez des deux côtés à la fois, je le répète, étant un parfait idiot et je ne vous l’envoie pas dire, moi, Charlemagne Dasconaguerre, ancien maréchal des logis aux cuirassiers de Reischoffen et devenu calotin, à votre service…

Étant mal placé dans ce café sans perspective, je ne pus voir comment la claque avait suivi la harangue, et quelle claque ! M. Besoin avait-il montré du dédain ou risqué le commencement d’un geste ? Toujours est-il qu’il en resta démantibulé.

LXXXVIII Vendre la peau de l’ours…

Oui, je sais, il ne faut pas la vendre. C’est un conseil. Vendez n’importe quelle peau, si vous trouvez acheteur, s’entend ; mais ne vendez pas celle de l’ours, ni surtout celle de la grande Ourse. Il paraît que cette opération commerciale est dangereuse. C’est, d’ailleurs, la seule fois que le Bourgeois conseille de ne pas vendre. Exception remarquable.

Cependant voici quelque chose qui n’est pas clair. Si cette peau n’est pas à vendre, j’imagine qu’elle est encore moins à donner, l’action de donner étant ce qu’il y a de plus contraire au génie bourgeois. Il faudra donc la garder, c’est toute une affaire. Il est vrai que ce Lieu Commun embarrassant est conditionnel. Les autorités assurent qu’il serait loisible à quiconque de vendre la peau d’un ours qu’il aurait tué lui-même, ce qui est une mauvaise plaisanterie. Le Bourgeois veut rire.

LXXXIX Perdre ses illusions.

C’est le premier article du programme. Il devrait être l’unique, tellement il enveloppe les autres. Un bourgeois qui n’aurait pas perdu ses illusions ressemblerait à un hippopotame qui aurait des ailes. Au fond, les illusions, c’est tout ce qui ne peut pas être digéré. Les éleveurs ne s’y trompent pas. Jamais une illusion ne vaudra un sac de pommes de terre pour engraisser des cochons. Sans doute, mais, là encore, il y a une difficulté.

Que faut-il entendre par le mot illusion ? Y a-t-il des illusions particulières aux bourgeois et d’autres qui ne peuvent affecter que des héros ou des poètes ? Un grand artiste qui croirait, par exemple, qu’il faut « choisir une carrière », comme dit l’indépassable Hanotaux, ou que le sucre de betterave, à poids égal, ne vaut pas moins que le Moïse de Michel-Ange, serait-il, oui ou non, dans des illusions trop généreuses qu’il lui faudrait perdre ?

Un commis du mont-de-piété à qui je posais cette question, m’a demandé si je me payais « sa fiole ». Il avait raison. La réponse n’est pas sans danger.

XC Souffrir le martyre.

Il souffre le martyre, il souffre comme un martyr. Toutes les fois qu’un bourgeois expie, avant de crever, les saletés de son existence, il est martyr, ça ne rate pas. On déshonore ainsi un mot et une idée admirables, c’est toujours ça. Autrefois martyr signifiait témoin et les martyrs enduraient, par choix et de leur plein gré, d’horribles tourments pour rendre témoignage à la Vérité crucifiée. Tout cela est considérablement changé.

Le martyre de l’Entrepreneur, très différent de celui des Vierges, consiste à souffrir, bien malgré lui, en gueulant et en blasphémant, jusqu’à sa puante mort qui sera un fier débarras pour sa famille et après laquelle il ne manquera pas d’être « bienheureux ». Il me paraît difficile de lui appliquer le Semen christianorum du terrible Père Africain. Les sérosités et les sanies de cet égrotant seraient plutôt capables d’engendrer la peste.

Cependant il y a des mots qui ne connaissent pas plus le repos que le pardon, des mots plus qu’humains qui rôdent comme des loups autour de ceux qui en abusèrent. Ils sont, ces mots, dans la nécessité invincible d’exprimer, n’importe comment et à quelque prix que ce soit, une réalité indiscutable. Si cet homme n’est pas le témoin volontaire de Celui qui est, il faut inévitablement qu’il soit l’involontaire et fantasmatique assistant de Celui qui n’est pas et qui veut aussi ses martyrs.

XCI S’ensevelir dans le cloître.

Ce Lieu Commun fait partie du petit nombre de tropes qu’on a retenu de l’éducation plus ou moins chrétienne qui se donnait encore, il y a une quarantaine d’années. Généralement, on « s’ensevelit dans le cloître », après avoir « bu le calice jusqu’à la lie », « porté une lourde croix », « gravi son calvaire ». J’ai connu des hommes reluisants qui étaient assez régulièrement « crucifiés ». Mais l’ensevelissement dans le cloître est le dernier coup. On s’y détermine spécialement quand on a des crimes à expier. C’est proverbial.

L’idée que quelqu’un se précipiterait à la vie religieuse comme dans un gouffre de joie est aussi étrangère à l’époux de la Bourgeoise que le calcul de la vessie à une momie qui a trois mille ans. Les crimes effroyables des Bénédictines, et les remords déchirants des Capucins font, d’ailleurs, le plus heureux repoussoir à l’intégrité de conscience de tel ou tel député ou magistrat — ce qui rend inexplicable, disons-le en passant, l’idiote rage actuelle de les abolir.

Mais j’y pense, n’y aurait-il pas, analogiquement à ce qui précède, une sorte de cloître insoupçonné pour l’ensevelissement des bonshommes qui n’ont rien à se reprocher, et l’Inconnu qui exige des martyrs n’exigerait-il pas aussi des moines ? Il y a bien des signes et le Bourgeois devrait trembler. On ne m’ôtera pas de l’esprit qu’il est indispensable de choisir entre les deux monastères, celui des canailles qui est naturellement dévolu aux Trappistes et aux Chartreux, et celui des Honnêtes Gens dont le Démon jettera la clef dans l’Abîme, au Dernier Jour.

XCII Chercher la petite bête.

On pourrait croire qu’il s’agit d’un tableau célèbre de Murillo. Mais avec le Bourgeois, il ne peut jamais être question d’une œuvre d’art, à moins qu’on ne veuille parler d’un pont métallique, d’un tunnel ou de toute autre hideuse besogne du même genre que les bourgeois suréminents, c’est-à-dire les Ingénieurs des ponts et chaussées, ne se gênent pas le moins du monde pour nommer des travaux d’art.

Il s’agit de toute autre chose. La petite bête est une métaphore, une pauvre diablesse de métaphore bourgeoise comme il y en a encore dans la marine marchande, chez les grands facteurs des halles ou chez nos derniers commis-voyageurs. Le négociant qui cherche une erreur de comptes au préjudice d’un de ses clients est un homme qui cherche la petite bête, un homme perdu. C’est comme s’il chassait le tigre avec la table de multiplication et un parapluie.

XCIII Tendre la main.

Celui-ci me ramène au clergé du diocèse de Meaux. Je fis, un jour, cette expérience d’aller demander l’aumône au curé d’une paroisse immédiatement dépendante du doyenné de Lagny. Il me la refusa, ai-je besoin de le dire ? avec des paroles d’huile et de miel, douces et froides comme la lune.

Cet ecclésiastique, jeune encore, a la physionomie d’un vieux rat et paraît en avoir les mœurs. Rond comme un rond de cuir et luisant comme un boudin, derrière un nez perpétuellement quêteur surmonté de deux petits yeux en têtes de clous noires et brillantes, l’abbé Pucelle est le type du prêtre bourgeois.

Il se pique d’archéologie, disant à qui veut l’entendre que, lui aussi, a fait « gémir la presse » ; prononce : « les saints Pierre épaule », avec lenteur ; garde l’argent qu’on lui confie pour les pauvres et utilise en qualité de domestiques ses vieux parents. J’ajoute ce trait prodigieux et absolument inouï qu’en vue de complaire aux boutiquiers de sa paroisse il exige des factures acquittées pour donner l’absolution aux nécessiteux.

Il va sans dire que je ne ratai pas l’occasion, ayant sous la main un pareil sujet, de révéler que j’étais l’auteur d’une autobiographie intitulée Le Mendiant ingrat, que je vivais exclusivement d’aumônes et que, même, je ne concevais pas une autre manière de vivre, pour un chrétien. En le quittant, j’eus la satisfaction de le voir installé dans ce bateau, confortablement.

À quelque temps de là, l’occasion s’offrit de parler avec plus de précision et d’énergie. Ce joli curé, dont j’étais presque le paroissien, avait cru devoir abuser de quelques-unes de mes paroles d’une manière grave et dans l’exercice de son ministère. Je lui écrivis que, me jugeant offensé, je voulais des excuses chez moi, sinon que je m’adresserais à ses supérieurs d’abord, puis aux journaux. Ultimatum d’un effet certain. Le drôle vint aussitôt, non pour me faire des excuses, mais pour établir qu’il ne m’en devait pas. Retranché derrière ses Lieux Communs de séminaire, dans un mépris inexpugnable de la Sainteté, de la Perfection évangélique, de la Parole de Dieu, de la Prière, de tout ce qui n’est pas le glorieux Argent monnayé, il me parut invincible et me découragea du premier coup.

Impossible de lui faire comprendre quoi que ce fût. Je ne me souviens pas d’avoir jamais vu un homme si sot. Ah ! j’avais beau jeu pour compléter mon observation de la Médiocrité Sacerdotale ! Interrogé sur la prière impétrante : — Dieu ne fait pas de miracles, sinon en faveur des saints, prononça cet âne. Je lui objectai immédiatement les dix lépreux de l’Évangile et les guérisons de Lourdes, ce qui le laissa silencieux et bouche ouverte comme un poisson cuit.

Si je n’avais pas été édifié depuis longtemps, le sourire professionnel de cette soutane, chaque fois que je lui présentais un Texte, m’aurait éclairé sur l’avilissement horrible du clergé contemporain. C’est épouvantable — et consolant à ce point de vue que tels doivent être les prodromes du Chambardement.

Au cours de cet entretien plus que cocasse, il me conseilla avec bienveillance de faire un autre métier que celui d’écrivain, un métier « nourrissant son homme ». C’eût été amusant de lui retourner le conseil. Je m’en abstins. Mais ce qui me parut significatif au dernier point, ce fut le retour continuel, quasi automatique, de l’exclamation horrifiée : Tendre la main !

Combien de fois, voulant à toute force que je fusse un mendiant de profession, parce que je lui avais dit mon immense confiance en Dieu, ne répéta-t-il pas ces trois mots avec une sorte d’épouvante intime et profonde, précisant ainsi — pour s’en étonner davantage — l’attitude habituelle qu’il me supposait ! Évidemment un tel acte, sans lequel il est à peu près impossible de se représenter un Ami du Sauveur des pauvres, était, à ses yeux, le comble de l’ignominie et de l’infamie. La visite s’acheva sans gloire. Je décernai à ce misérable le certificat de mauvais prêtre qu’il semblait être venu me demander et nos relations en restèrent là.

Ce souvenir malpropre s’efface. Il a fallu ma recherche furieuse des Lieux Communs pour le réveiller. Mais ne trouvez-vous pas que cette horreur de la main tendue, cette honte renégate et sacrilège d’un geste qui fut celui de dix mille Saints, étaient admirablement et affreusement caractéristiques de ce hongre de l’autel qui résume en sa personne tout un monde ?

XCIV Respecter les Convenances.

Ce Lieu Commun jaillit de celui qui précède. Quoi de plus irrespectueux pour les Convenances qu’une main tendue ? Un mufle accompli peut se permettre les dernières incongruités et s’oublier — ou se souvenir de lui-même, comme on voudra — jusqu’à faire devant les dames des ordures que ma réserve bien connue m’interdit de préciser. S’il a de l’argent, on le priera de ne pas se gêner. Le voulût-il, un riche ne blessera jamais les Convenances. Cela lui est aussi impossible que d’entrer dans le Royaume des Cieux.

XCV Être de bonne foi.

— Je suis de bonne foi. J’ai tué mon père de bonne foi. J’ai cru lui rendre service. Je le crois encore. Il s’ennuyait de vivre, depuis longtemps, et tous les voisins pourront vous dire que c’était un vieillard très difficile.

Mettez-vous à ma place, messieurs les jurés, que pouvais-je faire ? Avais-je un autre moyen de lui prouver mon affection ? Appartenant à un autre siècle, il me blâmait de faire la noce, ne comprenant pas qu’on ne saurait être de bois et qu’il faut que jeunesse se passe. Impossible de s’entendre.

Avec ça, j’avais besoin d’argent. De toutes manières, pour lui et pour moi, il était préférable d’en finir. Oh ! il n’a pas souffert, allez ! Je l’ai abattu d’un seul coup, avec la plus grande humanité, n’étant pas de ceux qui se plaisent à faire souffrir. Si tout le monde faisait comme moi, on s’embêterait moins et les vaches seraient mieux gardées.

XCVI N’être pas le premier venu.

Ce n’est pas le premier venu. Lorsqu’un père de famille, c’est-à-dire le chef d’une importante maison de commerce, a dit cela d’un monsieur Trouillot, par exemple, on est fixé. C’est Trouillot qui aura la fille.

Le plus haut titre aux yeux du Bourgeois, c’est de n’être pas le premier venu. Il vous accablerait de son mépris, si vous lui disiez que Napoléon était le premier venu. Le soixante-dix-huitième, si vous voulez, mais le premier, jamais de la vie. Le dernier non plus. L’Évangile dit que les derniers seront les premiers, et le Bourgeois s’en souvient.

Ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est qu’on soit le premier ou le dernier n’importe où, n’importe comment et n’importe quand. Il faut être dans le tas, résolument et pour toujours.

XCVII Jeter sa gourme ou Il faut que jeunesse se passe ou On n’est pas de bois.

Un fils prodigue qui n’a pas gardé les cochons, mais qui aurait eu un fier besoin qu’on le gardât lui-même, est revenu chez ses parents après avoir étudié trois ans à Paris. Il y a lieu de croire que ses études ont été poussées assez loin, car il a une belle couronne autour du front, une lèvre de moins, des yeux qu’on prendrait pour des chrysanthèmes et quatre champignons bleus sur la face.

Je ne sais si on a tué un veau gras, mais il se dit couramment que ce jeune homme a « jeté sa gourme », etc. Le journal de l’endroit annonçait hier le riche mariage de cet héritier avec la fille aînée du vétérinaire. On se représente sans peine l’envie que la timide et pure fiancée doit exciter parmi les vierges.

XCVIII Faire un bon mariage.

En principe et d’une manière générale, ce qu’on appelle faire un bon mariage consiste à épouser n’importe qui. Rien n’est plus facile à démontrer.

Épouser quelqu’un de connu, quelqu’un ou quelqu’une qui serait une personne plutôt qu’une autre, suppose nécessairement un choix fondé sur une estime particulière. Or, dans la jurisprudence du Bourgeois, cela, ai-je besoin de le dire ? est un désordre qui ne peut être supporté.

La première et indispensable condition pour la pratique d’un bon mariage, c’est de faire passer l’argent avant toute autre considération, en ayant bien soin de se dire que toute autre considération serait oiseuse et, par conséquent, pleine de danger.

L’arithmétique est le sûr préliminaire, le seul prélude, la guitare unique pour des gens sérieux qui ont décidé de coucher ensemble. La bénédiction du prêtre, si la clientèle exige cette formalité sans importance, et la mainlevée plus décisive de l’officier municipal, doivent aller à des unités humaines qui s’ignorent autant, et même beaucoup plus, que des animaux en chaleur. C’est ainsi et non autrement que se conditionnent les bons mariages et que naissent les enfants d’argent.

XCIX Faire une fin.

C’est-à-dire faire un mariage bon ou mauvais. Mais la pensée du Bourgeois est, ici, passablement enveloppée, car il me semble que le mariage, de quelque façon qu’on le veuille entendre, est encore plus un commencement qu’une fin.

L’acception purement philosophique du mariage envisagé comme la fin du Bourgeois n’est pas recevable. La fin du Bourgeois, c’est lui-même, et bien plus qu’il ne pense, infiniment plus sans doute que Dieu n’est la fin de la plupart des chrétiens. Jamais idole mexicaine ou papouase ne fut adorée comme le Bourgeois s’adore et n’exigea des sacrifices humains aussi effroyables.

La guerre monstrueuse du Transvaal est un holocauste aux bourgeois anglais dont le type, à l’heure actuelle, paraît être l’horrible manufacturier de Birmingham. Dira-t-on que l’Angleterre est en train de faire une fin ? J’y consens de tout mon cœur, mais il ne s’agit, en ce cas, d’aucun mariage et le Lieu Commun reste obscur. Qu’il s’en aille donc à tous les diables !

C Se faire une raison.

Le verbe « faire » est un des plus difficiles de la langue française, surtout lorsqu’il est pronominal ou réfléchi, comme disent les bons grammairiens. Si vous voulez vous former une idée de l’abîme qu’il peut y avoir entre l’une et l’autre de ses acceptions innombrables, dites-vous qu’un homme occupé à se faire la barbe peut, en même temps, « se faire une raison ». Je me hâte seulement de remarquer que tout homme peut se faire la barbe, mais qu’il n’appartient qu’au Bourgeois de se faire une raison.

En voilà encore un qui n’est pas facile ! Je sais bien qu’il n’y a pas beaucoup de lumière à espérer en général, d’une confrontation des Lieux Communs avec leur acception ordinaire. Cette acception, toujours dépassée, reste par terre, à des distances incalculables du sens vrai qu’on s’imagine planant dans les cieux. Essayons pourtant.

Ernest Mijoton, quatrième clerc d’avoué, attendait sa maîtresse depuis cinq quarts d’heure. Il faisait ce que les routiers du Lieu Commun appellent un chien de temps. Attendre une créature, même délicieuse, les pieds dans la crotte et le nez gelé, paraît être au-dessus de tous les courages. Il avait beau se remémorer les placets et les qualités dont la rédaction avait charmé les heures du jour, la procédure, il le sentait bien, ne remplissait pas son cœur et ce planton dans la sauce le déprimait excessivement.

Ses affaires d’amour allaient mal. Éléonore se fichait de lui avec une remarquable désinvolture. L’avant-veille elle l’avait fait poser deux heures et demie pour venir enfin lui serrer furtivement la main et prendre aussitôt la fuite avec des airs mystérieux. Une semaine auparavant, ayant eu l’occasion de la convaincre du plus impudent de tous les mensonges, elle lui avait cassé son propre parapluie sur la tête, en plein café du boulevard, après l’avoir accablé d’injures. On les avait jetés à la porte, inondés d’ignominie.

Bref, il aurait dû rompre vingt fois, mais il ne pouvait, quelle que fût sa rage, aller au delà de quelques obscures protestations d’indépendance. Il suffisait alors que la charmante enfant le traitât de « grand serin » pour qu’il se retrouvât instantanément et inextricablement ligoté. C’était, d’ailleurs, un beau caractère.

Ce soir-là, il attendit en vain près de quatre heures et ne s’en alla, fort enrhumé, qu’au dernier coup de minuit, en se disant, suivant son habitude invariable, depuis une vingtaine d’années, qu’il fallait se faire une raison.

Comme cette histoire est sur le point de devenir embêtante, je vais l’expédier en peu de mots. Après quelques mois encore de cette existence, il fallut enfermer le trop fidèle Mijoton dans un hospice d’aliénés. Était-il enfin parvenu à se faire une raison ? Qui nous le dira ? Mais c’était un imbécile d’avenir et il fut pleuré.

CI Monter une affaire.

Autant dire monter un coup ou monter le cou. La plus belle affaire du monde serait le lotissement ou la vente au doigt mouillé du Paradis terrestre. Il y aurait de l’argent à gagner, si l’état embryonnaire de nos connaissances géographiques ne s’y opposait pas invinciblement. Par bonheur, il est caché, ce lieu de délices, bien caché et bien gardé. Tout fait présumer qu’il sera encore à naître dans dix mille ans, le premier bourgeois qui aura la permission d’y pénétrer.

Essayez de vous mettre en face de cette horreur : l’exploitation et le dépeçage du Paradis terrestre ; l’irruption du notaire, du métreur, de l’entrepreneur et des tramways électriques sous ces ombrages de six mille ans qui ont vu l’Innocence humaine… !

Par nature le Bourgeois est haïsseur et destructeur de paradis. Quand il aperçoit un beau Domaine, son rêve est de couper les grands arbres, de tarir les sources, de tracer des rues, d’instaurer des boutiques et des urinoirs. Il appelle ça monter une affaire. On m’assure qu’il existe, sur le Golgotha, une entreprise avantageuse de commodités.

CII Encourager les beaux-arts.

Quand le Bourgeois, retiré des affaires, a marié sa dernière fille, il encourage les beaux-arts. Ça et les timbres-poste, ça va toujours. Ce précieux encouragement consiste à payer fort cher la camelote ou le gratin des artistes décorés. Entre Memling encore inconnu et un peinturier du Luxembourg, il n’hésitera pas une seconde. Si vous lui proposez une toile d’un garçon de génie non inscrit dans les diptyques de la Commande, il vous répondra qu’il n’encourage pas la « soulographie ».

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