Exégèse des Lieux Communs (page 11)
CXVII Le temps, c’est de l’argent.
Jusqu’à la réponse absolument sûre, infaillible et lumineuse qu’on vient de lire, le Bourgeois ne manquera pas d’observer que tout ces divers temps mentionnés par l’Ecclésiaste et qui sont la somme des temps ne représentent que l’Argent sous des vocables inutilement multipliés. Même le temps de mourir — celui-là surtout — est de l’argent à ses yeux.
Il faut donc qu’il y ait là une vérité profonde, la Vérité même ! car on ne se trompe pas ainsi. À l’instar des valeurs ou des poids égaux, le temps et l’argent se balancent et s’équilibrent dans l’Infini. Lorsque le Seigneur des mondes s’est laissé vendre trente pièces d’argent, il était juste au milieu des Temps et les concentrait en lui de la manière la plus expressive, la plus foudroyante, la plus inimaginable…
C’est à cela que tendent continuellement, sans le vouloir et sans le savoir, les paroles du pauvre Bourgeois, plus terribles que les ouragans.
CXVIII L’argent n’a pas d’odeur.
C’est tout de même réjouissant de pouvoir se dire que les Flaviens couverts de gloire n’étaient pas moins insatiables ni plus dégoûtés que nos bourgeois. Vespasien, qui pouvait manger deux mille sesterces à chaque repas, comme Vitellius, ne dédaignait pas d’utiliser le pipi romain et de faire argent de tout ce qui pouvait sortir des maîtres du monde.
L’exemple n’a pas été perdu et les spéculateurs du vingtième siècle aiment à s’en prévaloir. Seulement cette famille d’empereurs avait abattu Jérusalem et mis à mort onze cent mille Juifs, tandis que les bourgeois s’associent avec Israël pour le rendement des lieux. Cela fait une différence.
— Tire-moi, dit la bien-aimée du Cantique, nous courrons après toi, dans l’odeur de tes parfums.
CXIX Plus on est de fous, plus on rit.
— À boire ! demanda la pauvre femme, d’une voix qui était à peine un peu plus qu’un souffle. Pas de réponse. Elle pensa que c’était l’heure de son agonie et essaya de s’exciter à la contrition de ses fautes. Plus tard, une autre gardienne venant à passer, elle parvint, en réunissant toutes ses forces, à prononcer distinctement ces mots qu’elle croyait irrésistibles : — Madame, un verre d’eau, pour l’amour de Dieu ! Mais l’amour de Dieu a peu de crédit à l’Assistance publique. L’employée, la regardant à peine, haussa les épaules et continua son chemin. Alors l’infortunée Geneviève se sentit réclamée par le désespoir.
On l’avait menée là parce que son mal, très dangereux, nécessitait des soins que son mari, malade lui-même et sans ressources, ne pouvait lui donner à la maison. Dans la voiture, elle avait vu auprès d’elle, comme une image de l’impuissance du Génie, ce grand artiste désolé. Combien désolé ! Elle n’aurait pu le dire. Elle savait seulement qu’il y avait là un gouffre et, dans sa propre détresse qui était effroyable, elle n’osait pas penser à cette détresse.
Il y avait aussi les enfants, aperçus par une fenêtre, à la dernière minute, aperçus seulement, hélas ! elle-même sentant bien que son départ eût été impossible si elle avait entrepris de les embrasser. Pauvres petits ! leur souvenir était comme des griffes autour de son cœur !
Aussitôt arrivée, on l’avait laissée sur cette chaise au milieu de ce vestibule, sans aucun secours, sans moyen de reposer sa tête douloureuse. Elle avait cru trouver quelqu’un pour la recevoir, un lit pour s’étendre, et sa présence ne paraissait pas même remarquée. Elle aurait donné la moitié des jours qui pouvaient lui rester à vivre pour un verre d’eau fraîche et l’autre moitié pour appuyer sa tête contre un mur.
Au bout d’une heure environ, la surveillante ayant achevé probablement de torturer des impotentes ou des agitées dans une autre salle, daigna enfin s’occuper d’elle. En attendant de la mettre au lit, on la fit asseoir à une longue table où quelques gâteuses étaient installées devant des bols. Ayant essayé de boire quelques gorgées du bouillon de crocodile de l’Assistance, une odeur circulante et chaude l’arrêta soudain. Elle vit alors, avec épouvante, que ses compagnes étaient encastrées dans des sièges en forme de petits bahuts et qu’elles fonctionnaient en même temps de la barbacane et de l’entonnoir. Mais ce n’était que le commencement.
Jusque-là elle avait pu croire qu’elle appartenait encore à la triste foule des malheureux qui, du moins, possèdent leurs corps. Il lui restait à voir disparaître ses vêtements d’épouse et de mère qui ne lui seraient rendus qu’à la sortie, s’il était dans sa destinée de sortir. Désormais elle ne se lèverait plus que dans l’uniforme des condamnées à la douleur sans mesure ni consolation : robe bleue, et de quel horrible bleu ! tablier de cuisine, et de quelle cuisine ! fichu blanc lessivé par des imaginations pleines de fange et bonnet blanc que ne tuyauta jamais aucune innocence.
La femme du grand artiste croyait savoir ce que c’était que de souffrir. Âme jeune, elle supposait que tout était jeune, même le démon et sa puissance. Comment aurait-elle pu prévoir les terreurs nocturnes, dans cet asile, et la circonstance effroyable des portes fermées à clef sur trente ou quarante malades, parmi lesquelles vingt aliénées ? Car ce mélange homicide est toléré monstrueusement par les médecins, comme s’il y avait une consigne d’alléger l’Administration de ses pensionnaires, en les exterminant par la peur. Le détail est sans nom et ferait ressembler l’enfer des poètes à une caverne d’espérance.
Au cri d’agonie que poussera une infortunée, en voyant s’approcher d’elle un fantôme errant d’une couche à l’autre, dans la pénombre, rien ne répondra, sinon, peut-être, d’autres gémissements plus douloureux encore, montés du fond des puits de l’Angoisse. Les gardiennes sont trop saoules pour se réveiller ou trop occupées de leurs saletés pour consentir à se déranger. Si une clameur extraordinaire les y force, elles accourent, enragées, avec le blasphème, l’injure, la menace et souvent les coups. Dès la première nuit, Geneviève, au comble de la terreur pour avoir vu une folle qui se penchait sur elle en la regardant avec des yeux terribles, s’entendit promettre la diabolique cellule où s’éteignent infailliblement les résistances et parfois les vies. Elle s’en plaignit, le lendemain, au médecin en chef, à l’heure de la visite.
— Tout cela se passe dans votre tête, ma petite dame, répondit en souriant le vieux sot et le vieux lâche qui ne voulait pas contrecarrer l’Administration et qui s’éloigna en faisant des gestes de pitié. L’abandonnée comprit qu’il n’y avait pour elle aucune justice, aucun secours à espérer des hommes. Elle apprit, le même jour, que son mari avait été frappé de paralysie et leurs deux petits enfants livrés à un monstre. On ne sait pas ce que Dieu demande à certaines âmes.
Elle vécut, ainsi que bien d’autres, sans qu’on puisse dire comment ni pourquoi. Avec la vigueur surnaturelle des naufragés, elle se jeta et se cramponna à l’idée chrétienne de payer généreusement ce qu’il y avait à payer pour elle-même et de secourir de ses tourments les êtres chers que son absence mettait en danger. À partir de cet instant, une force immense lui fut donnée. Sa pauvre âme, portée en haut des douleurs, envisagea sans désespoir les perspectives et les raccourcis de l’enfer. Elle put entendre les malédictions, les exécrations, les mots atroces qui font pleurer les Invisibles, les ricanements qui font apparaître les démons, les cochonneries effroyables, les longs sanglots. Elle put affronter l’obsédante, la terrible plainte des malheureuses appelant leurs pères, leurs maris, leurs enfants, leurs morts. Elle connut le dragon des pleurs sans larmes de la Folie qui ressemblent aux hurlements prolongés des chiens lamentateurs.
Ce qui lui coûta le plus, ce fut la Sottise bourgeoise, empanachée, gueulante et oraculaire des internes ou des médecins, à commencer par le vieux drôle déjà nommé, quand il débobinait, chaque matin, devant les lits, sa palabre filamenteuse. Habituée aux vues supérieures de son mari dont elle avait épousé le mépris sans bornes pour la médecine et les saltimbanques homicides qui s’en prévalent, elle se sentit plus blessée des âneries importantes qui se débitaient sur son corps plein de souffrance que de tout le reste. Le jour où cet onagre sans beauté, ayant aperçu son chapelet, proféra le Lieu Commun d’hôpital : « C’est une mystique, il n’y a rien à faire », elle eut honte d’appartenir au genre soi-disant humain d’un tel idiot et se jugea plus profanée par ce crétinisme olympien que par les regards infâmes et la concomitante brutalité des carabins.
Il y a au Mexique, particulièrement à la Vera-Cruz, une espèce de vautour dont le nom m’échappe, lequel a pour fonction d’assainir la ville en dévorant toutes les charognes. Il perche par milliers sur les toits et les murs les plus élevés, observant d’un œil infaillible tout ce qui tombe. C’est à peine si une ordure a le temps de toucher le sol. Cet oiseau est l’objet d’une considération respectueuse. Il ne se donne, pour ainsi dire, pas de fêtes sans lui, et il est défendu de le tuer sous les peines les plus sévères. Telle est la prérogative des malades assistés dans les hôpitaux ou les asiles de Paris. On compte sur eux pour engloutir la vieille carne et les autres mangeailles putréfiées dont les cochons ne veulent plus et qu’il serait indélicat d’offrir à d’honnêtes chiens.
Cet expédient offre le multiple avantage de diminuer les chances de peste buboneuse dans les divers quartiers de Paris, de remédier au gaspillage des subsistances, d’atténuer chez les égrotants l’horreur de la mort, enfin et surtout de faire affluer dans les poches laïques et philanthropiques des intéressés la bonne galette sans odeur. Il y a seulement cette différence avec les oiseaux de proie que les malades jouissent d’une bien moindre considération et qu’il est loisible de les crever avec promptitude.
En se souvenant de Dieu, Geneviève put avaler cette ordure, bénie, chaque jour, par les médecins de la maison. Que de choses n’avala-t-elle pas ! Bien qu’elle fût d’une faiblesse extrême et quasi-morte en arrivant, il lui fut accordé de subsister là plusieurs semaines et de survivre à ce qui aurait assommé une géante. Elle a dit plus tard qu’elle ne comprenait pas qu’une vieille gardienne aux trois quarts démente, qui la prit en haine dès le premier jour, n’eût pas réussi à la tuer.
Car l’existence des grabataires est absolument à la discrétion de ces chiennes, — ce qui tombe partout ailleurs sous la rigueur des lois pénales étant là tout à fait normal, toléré et encouragé par les bons docteurs eux-mêmes, qui ne veulent jamais rien savoir. Il faut un Décret spécial analogue à celui de la Création des Anges pour qu’une créature humaine échappe à ces assassins.
Une religieuse — de quel ordre ? — croupissait à quelques pas, échantillon rare et panique de décadence. Geneviève se demanda ce que pouvait être une communauté capable d’envoyer là une épouse de Jésus-Christ. Celle-là se jetait parfois sur ses voisines ou sur les gardiennes en poussant des cris à ressusciter les Innocents massacrés, il y a vingt siècles, par Hérode. Dans ces moments, le Nom de Dieu sortait d’elle, comme l’eau refoulée avec force d’un puits profond, et il fallait entendre les plaisanteries boueuses des internes, jeunes crapules jutées naguère sur des paillasses de vomissement, dans l’allégresse des gredineries, par des boutiquiers sans horizon.
Une autre en cheveux courts, pas religieuse mais plus effrayante encore, se croyait un homme, s’habillait en homme autant que possible, affectait des allures d’homme et faisait la cour à la surveillante, indéclinable trognon qui passait pour avoir été une jolie fille à la prise de Sébastopol.
Ces deux misérables, — cette aboyante religieuse et cette androgyne, — pouvaient être sûres de leur affaire. Parmi les hideurs de ce canton de l’Abîme où tout est médiocre, même la mort, quoi de plus tragique ?
La dernière vision que Geneviève emporta, pour ne l’oublier jamais, fut celle d’un groupe de folles se cousant des robes blanches pour la Sainte-Catherine qui approchait. L’une d’elles, une sorte de petite jeune fille à l’air vieux, courait sur de hauts talons, de salle en salle, cherchant des rubans qu’elle ne trouvait jamais. Le jour de sainte Catherine venu, les toilettes sinistres s’étalaient, se déployaient sur ces mortes sans repos, allant et venant, avec des manières, sans pouvoir trouver leurs sépulcres.
Geneviève se rappellera toute sa vie — souvenir bizarre et cruel qui flotte obstinément au-dessus d’un cratère de douleurs — une espèce de chanson ou de mélopée, triste comme la mandoline du purgatoire, dont les paroles étaient ordonnées par la démence, mais dont le refrain signifiait cette chose précise qu’on est heureux d’avoir perdu la raison qui fait tant souffrir !
Plus on est de fous, plus on rit.
CXX Tout ce qui brille n’est pas or.
La notion du brillant chez les Bourgeois ne diffère pas de la notion collatérale du reluisant. Esthétique de décrotteur. En littérature, par exemple, Paul Bourget est un brillant écrivain, toujours jeune, et l’auteur de Quo vadis ? en est un autre, peu éloigné de resplendir. Toutefois de pareilles opinions supposent qu’on est à la cime de l’intellectualité bourgeoise. À de moindres altitudes, un simple boudin peut paraître aussi éclatant que l’Iliade. Mais il ne s’agit pas de ça.
Il s’agit de l’or, non de l’or des cœurs, ni de celui dont la Jérusalem des cieux est bâtie, mais de l’or dont on fait les pièces de vingt francs, et qui n’est précieux que par ce qu’il vaut beaucoup d’argent. Au fond, ce Lieu Commun n’est, ainsi que tant d’autres, qu’une façon quelconque d’exprimer la divinité incommunicable de l’Argent. Car enfin l’or peut être mat et, alors, le brillant ou le reluisant qu’on lui suppose n’égale pas celui d’une paire de bottes, un jour de revue. L’argent lui-même, le sacré argent n’a pas besoin de briller, et la preuve, c’est qu’il y a des torche-cul d’un bleu pâle qui ne valent pas moins de mille francs.
CXXI Il ne faut pas jouer avec le feu.
Le Livre des Juges raconte que Samson prit un jour trois cents renards, attacha à la queue de chacun de ces animaux un brandon enflammé et les lâcha dans les moissons des Philistins. C’est ainsi que jouait avec le feu le Nazaréen terrible. Je rêve parfois d’un Samson moderne qui mettrait le feu au derrière de trois cents bourgeois et les lâcherait au milieu des autres.
Je me demande pourtant si ce petit jeu serait aussi amusant qu’il en aurait l’air. Qui sait si le Bourgeois, même allumé de cette façon, ne deviendrait pas quelqu’un de prophétique ? Car le feu est, en même temps, un mot banal et une réalité des plus mystérieuses, et quand il est annoncé, que ce soit à voix basse ou par la clameur désespérée des tocsins, on dirait que c’est lui qui joue avec l’homme, tant il affole du pressentiment divin les plus lamentables imbéciles !
CXXII Le bon Dieu.
Faut-il avoir la conscience en mauvais état pour dire le bon Dieu ! J’ai beau faire, je ne me représente pas un martyr faisant usage de cet exemple de la règle des adjectifs. Zola lui-même, quand il paît ses vaches, s’écrie quelquefois : « Grand Dieu ! » si l’une d’elles vient à clocher ou à ballonner. Mais, de la part de ce juste, c’est une exclamation pieuse, un élan du cœur, tandis que le bon Dieu du commun des gens n’implique pas un atome de dévotion.
Le bon Dieu du Bourgeois est une espèce de commis dont il n’est pas sûr et qu’il se garde bien d’honorer de sa confiance. Il le paie mal et se montre habituellement disposé à le congédier, quitte à le reprendre le jour même, s’il en a besoin. Car, il n’y a pas à dire, le bon Dieu est extrêmement décoratif dans les boutiques. On sait cela quand on est dans le commerce ou même dans n’importe quelle manigance qui, sans être précisément le commerce, exige néanmoins ces aptitudes flibustières dont s’honore la Bourgeoisie. Je ne serais pas étonné si, quelque jour, un huissier de grande banlieue me faisait présenter un commandement par le bon Dieu parlant à ma personne.
Enfin, et pour tout dire, le bon Dieu, si rarement, si difficilement avalé par le Bourgeois, est tout de même encore assez demandé par la clientèle et cela vaut qu’on sacrifie bien des répugnances. Entrez n’importe où, vous n’entendez parler que de lui : « Le bon Dieu vous viendra en aide… le bon Dieu s’occupe de vous… le bon Dieu pour tous… le bon Dieu sans confession… la bête à bon Dieu… il n’y a pas de bon Dieu, etc. » Il est vrai qu’on s’en tire à bon marché. Le bon Dieu est tellement dans la misère qu’il se contente volontiers d’une croûte de pain et d’un verre d’eau et qu’il se résigne aux plus bas emplois, sans même obtenir le repos du septième jour. Avec cela, combien de fois ne s’entend-il pas reprocher par les plus intimes du Démon de ne pas valoir le diable !
Et si c’est ce bon Dieu-là qui doit juger toute la terre, le Bourgeois a raison, je pense, de le mépriser et de l’outrager. Le malin qu’il est se prépare ainsi de belles surprises et une émotion éternelle !
CXXIII La Nature.
Je mentionne celui-ci, parce qu’il me rappelle ma jeunesse. Il est aujourd’hui fort déchu et ne s’utilise guère. On est devenu trop savant. De mon temps, la nature signifiait encore un tas de choses. — Laissez faire la nature, disait-on à tout propos, laissez agir la nature. Maintenant on ne parle plus que de microbes et la nature est remplacée par une seringue. Idole pour idole, j’aime mieux l’ancienne. Elle était agréable à voir, beaucoup moins sotte et beaucoup moins dangereuse. Elle fut adorée, surtout au dix-huitième siècle, époque où subsistait encore en France un vif sentiment du ridicule. Il est certain que notre Bourgeois a perdu ce sentiment là. Sans doute il ne dit plus, comme au temps de Jean-Jacques Rousseau, que le retour à l’état de nature serait l’idéal. Un je ne sais quoi l’avertit qu’il y aurait de l’imprudence à paraître in naturalibus à son café, à se manifester brusquement à poil, dans le voisinage des sergots ; mais il supporte et même il sollicite, entre beaucoup d’autres choses, les aventures malpropres et fabuleuses de la médecine contemporaine.
La nature conçue par le Bourgeois moderne, lorsque cette bête puante a reçu un semblant d’éducation, est un prodige d’ânerie et de pédantisme que la brièveté de la vie ne permet pas d’expliquer. Tout ce qu’on peut faire, c’est de rêver sur l’autre prodige qui lui est consubstantiel et qui se nomme la nature même du Bourgeois. De ce côté, on peut dire qu’il y a du grandiose. Il suffirait peut-être de se rappeler le miroir à la renverse dont j’ai parlé, où la face de ce dernier des maîtres du monde est reflétée par l’effrayante Face de Dieu.
Vous savez que les philosophes d’a priori, ceux qui ne ramassent pas le crottin, ont tous dit, depuis le Calvaire, que la nature de l’homme était un état d’innocence et de perfection d’où il est tombé, en sorte que la Vertu ou la Beauté serait un retour vers le Paradis, juste le contraire de ce qui est enseigné dans les étables. Que penser de la « nature » d’une légion hideuse, aux millions de voix méchantes et confuses, demandant avec insolence le rapatriement chez les pourceaux ?
CXXIV La Science.
Et voici le labarum des imbéciles. La Science ! Avant le vingtième siècle, la médecine, pour ne parler que de cette gueuse, n’avait aucun besoin de la science et daignait à peine s’en recommander. Depuis fort longtemps, elle croupissait dans les déjections de ses malades. Maintenant elle piaffe dans sa propre ordure.
La putréfaction se plaignait de n’avoir pas son prophète. Alors Pasteur est venu, Pasteur au nom doux et mélibéen, et le Microbe, en retard de soixante siècles sur la création, est enfin sorti du néant. Quelle révolution ! À partir de lui, tout change. La recherche de la petite bête remplace l’ancien esprit des Croisades. On ne connaît plus que la science. On ne veut plus rien savoir, sinon la science, et chaque matassin revendique son animalcule. Tous les sérums, toutes les pestes liquides, tous les écoulements des morts, tout ce qui se passait naguère au fond des sépulcres, est aujourd’hui restitué à la lumière, préconisé, mobilisé, injecté, avalé. La rage, la tuberculose et le choléra sont devenus des apéritifs ou des pousse-café. Le moujick de la bande vient de découvrir même un jus contre la vieillesse. Il ne tient qu’aux parents d’avantager leurs enfants de quarante ferments d’infection, dès le berceau, et de faire de leurs corps des vases de purulence. Ils sont à l’Institut Pasteur tout un lot de citoyens utiles exclusivement voués à la recherche des moyens de pourrir.
— Oui, monsieur, on les loge pour ça ! me disait, il y a quinze jours à peine, l’interne de la place de la Concorde, et l’illustre empoisonneur Jenner, à qui l’Europe contemporaine est redevable de sa vacherie, ne trouverait plus de litière pour lui-même dans cette maison !…
Ce qui fut, autrefois, la cinquième d’entre les Sept pointes de flammes de la coiffure impériale du Vagabond, la divine Science est devenue quelque chose de si bas que le Bourgeois y pense atteindre. Faut-il que cette Valeur soit dépréciée pour qu’un imbécile tel que Zola, par exemple, ait l’audace de la tripoter sous les yeux d’un peuple si déchu que nul ne songe à cracher au visage de l’affronteur !
Ah ! que celui-là représente bien cette relavure de l’espèce humaine, cette gringuenaude des siècles qui se nomme le Bourgeois contemporain ; et qu’il doit lui aller au cœur, lorsqu’à tout propos, il invoque ce qu’il ose appeler la Science, dans les pages souillées et indéchiffrables de ses romans vomitifs ! La science pour aller vite, la science pour jouir, la science pour tuer ! La science avilie jusqu’à paître les propriétaires, jusqu’à nettoyer le chenil des brutes féroces dont le Pauvre est épouvanté !
CXXV La Raison.
« La raison, a dit Malebranche, est la sagesse de Dieu même, » définition qui ne paraît pas convenir à ce que les commerçants nomment la raison sociale. Et pourtant, qui sait ?…
On a dit tout ce qu’on a voulu de la Raison, mais l’opinion la plus achalandée, c’est qu’elle est opposée à la Foi. Ce qui le prouve, c’est l’horreur universelle des gens raisonnables pour le nombre treize et leur unanime répugnance à commencer leurs saletés le vendredi. J’ai connu un fougueux adversaire du christianisme qui mettait sournoisement ses chaussures dans la cheminée, la nuit de Noël. Le Vénérable de sa loge, informé de cette manie, lui persuada de les mettre bonnement et raisonnablement derrière la porte des lieux, ce qui est, sans contredit, beaucoup plus conforme aux traditions de la Libre Pensée.
CXXVI Le Hasard.
Un heureux hasard, un hasard providentiel, le hasard a voulu, le hasard a permis, il faut laisser quelque chose au hasard, etc. Donc le hasard est Dieu, tout le prouve etc. — qu’on y fasse bien attention ! — il est le seul et dernier Dieu qui obtienne encore, aujourd’hui, l’adoration des imbéciles, ce qui suppose un sacré tonnerre ! Mais, tout de même, il faut avouer que c’est là un bien drôle de Dieu qui n’a qu’une puissance positive, sans un atome de puissance négative. Oh ! je sais que ce n’est pas très clair ce que je dis là. Fort heureusement j’ai sous la main la lettre d’un aliéné dont voici un lucide extrait :
« Vous le savez, cher monsieur, j’ai donné ma vie entière au hasard, comme cela se doit quand on sait qu’on a été créé et mis au monde par le hasard et qu’on subsiste par la volonté du hasard… « L’éléphant le salue au lever du soleil… » a dit Chateaubriand. Dès ma plus tendre jeunesse, j’ai voué ma virginité au hasard, ce qui était, vous en conviendrez, une façon bien édifiante et bien ingénieuse de la perdre. J’ai constamment vécu, pensé, agi, aimé au hasard.
« Ma fortune étant un obstacle, je me suis hâté de la jeter aux jeux de hasard. Devenu libre, alors, j’ai connu le bonheur de manger et de dormir par hasard. Au contraire de tant de gens dont le sens religieux est oblitéré et qui disent qu’il ne faut pas tout abandonner au hasard, je n’ai rien gardé pour moi. Inutile d’ajouter que j’ai une femme de hasard et des enfants qui sont vraiment les fils du hasard, on peut le dire.