Exégèse des Lieux Communs (page 12)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Eh bien ! l’avouerai-je ? avec cela, je ne suis pas content. Le Dieu que j’adore manque de Décalogue et de Sinaï. Le Hasard n’a pas de Commandements. Il peut tout, il veut tout et il fait tout, mais il ne s’oppose à rien, ne défend rien. Essayez de dire : Le hasard n’a pas voulu, le hasard n’a pas permis, le hasard est offensé, le hasard punit, vous n’y parviendrez jamais. Avec lui pas de transgression possible, pas de péché. Quand on fait la noce, c’est assez amusant, je ne dis pas non, mais, à la longue, c’est exaspérant… »

J’interromps ici cette lettre qui devient tout à coup d’une impudicité surprenante, sans qu’il soit possible de dire pourquoi. J’ai seulement retenu cette prosopopée finale qui paraît s’appliquer aux bourgeois, mais dont j’ai eu quelque peine à identifier la destination : « Oh ! les cochons ! les cochons ! les cochons ! »

CXXVII La nuit du Moyen Âge.

Autrefois, il y a cinquante ans à peine, la nuit ou, si on veut, les ténèbres du Moyen âge étaient rigoureusement exigées dans les examens. Un jeune bourgeois qui aurait douté de l’opacité de ces ténèbres n’aurait pas trouvé à se marier.

Aujourd’hui, grâce à l’art industriel propagé par les cabarets chanteurs, la société bourgeoise, déjà si ragoûtante, est devenue moyenâgeuse. Elle a des vitraux en culs de bouteilles, des stalles, des huches, des tapisseries, des crédences, de la faïence et du fer forgé. Tout cela sans ruine ni douleur. Un patron de bazar qui n’est pas une brute doit pouvoir improviser une collection Du Sommerard en vingt-quatre heures. Désormais la Lampisterie et la Confection ont de quoi répondre aux artistes. On ne la leur fait plus. Elles la connaissent dans tous les coins.

Il est vrai que cet unique bec de gaz étant allumé, la fameuse nuit continue. Accordons l’art, cet art-là, bien entendu, puisqu’on y tient et que cela fait aller le commerce. Mais à cela près, comment refuser les ténèbres à une époque où tout le monde croyait en Dieu ?

CXXVIII L’Inquisition.

Celui-là n’a pas bougé. Il est exactement au même point qu’il y a cent ans. Les auto-da-fé, les bûchers, les san-benito, les brodequins, les chevalets, les cabestans, les tenailles, les pals, les scies, les limes, les fouets, les clous, les grils et les crics, ça va toujours. L’instrument de torture est un article courant et de première nécessité. L’âme du gazier et celle du planeur ont besoin d’être persuadées que l’histoire de l’Église est une longue friture. Le Bourgeois, quel que soit son métier, peut douter d’une addition, mais il sait qu’il y a eu un ou plusieurs ordres religieux institués à l’unique fin de brûler à petit feu les penseurs ou de les écorcher de la tête aux pieds.

Ah ! ces penseurs, mon enfance en a-t-elle été assez farcie, comblée, bondée, obstruée, saturée, soûlée. C’était au point que tout prêtre m’apparaissait au milieu des flammes et des échafauds, environné de pensantes victimes. Ce qu’il y avait de plus atroce, c’est que plus on était vertueux et plus on pensait, moins on échappait à ces tigres. Que de larmes ! que de cris ! que de hurlements de désespoir ! et, de ma part, que de juvéniles épiphonèmes ! que d’imprécations ! Tout cela venant à se combiner avec les hennissements euphoniques de la puberté, je commençai à devenir moi-même un penseur…

Le décor et la mise en scène des supplices ont quelque chose de si captivant que des hommes qu’on aurait pu croire situés à une certaine distance des boutiques et qui n’étaient pas nécessairement séquestrés dans une ignorance imprenable, des poètes tels que Victor Hugo et Villiers de l’Isle-Adam, ont navigué avec bonheur dans les vieux bateaux à voiles de l’Inquisition d’Espagne. Chacun d’eux a fait son Torquemada.

Villiers seul, qui se croyait catholique, s’est avisé d’un Pierre d’Arbuès, premier inquisiteur de la foi en Aragon, assassiné par les Juifs, en 1485 au pied de l’autel et canonisé par Pie IX. Ce saint et même ce martyr est montré par l’auteur des Histoires insolites dans la posture d’un opiniâtre et sanguinolent papelard qui exhorte à l’amour divin en faisant craquer les os…

Alors que voulez-vous ! On a envie de les embrasser en pleurant, les bourgeois et leurs sous-bourgeois qui poussent dans l’ombre de ces montagnes et qui, peut-être, crétinisent avec innocence.

CXXIX La Saint-Barthélémy.

Ah ! par exemple, je renâcle à la série. J’ai pu consentir, héroïquement, à l’observation de quelques âneries jugées par moi-même singulières et prototypiques, mais je m’arrête là. Qui sait si on n’exigerait pas bientôt que je m’attardasse à la Révocation de l’Édit de Nantes, acte le plus honorable du règne de Louis XIV et qui fait braire la moitié de l’Europe depuis deux cents ans ? Ne faudrait-il pas, immédiatement après, dire quelque chose de la Bastille, de la Liberté de Conscience, des Droits de l’homme, du Suffrage universel, des arts d’agréments et, peut-être aussi, du sourire mystérieux de la Joconde ? Alors, zut et zut !

Pour nous en tenir à la Saint-Barthélémy, qui aurait pu être un des moments les plus agréables de l’histoire de France, j’avoue avoir éprouvé une bien pénible confusion toutes les fois qu’en Danemark, en Suède, ou dans tout autre pays protestant, on m’en a parlé. En effet, il se dit communément, dans ces banlieues, que cette fête fit couler le sang de plusieurs centaines de milliers de calvinistes au cœur pur, rien qu’à Paris.

— Plût à Dieu ! me suis-je écrié, chaque fois, douloureusement. Vous représentez-vous l’humiliation de rectifier, par les humbles chiffres trop certains, ces chiffres grandioses ! J’étais dans la situation d’un malheureux supposé riche et forcé d’avouer son dénuement. Cette humiliation dure toujours, atténuée un peu, il est vrai, par la certitude consolante que les calvinistes, aujourd’hui, s’entrecrèvent eux-mêmes volontiers, le plus gentiment du monde.

Tout de même c’est dur, pour un catholique, de ne jamais voir la fin de cette ironie, de toujours subir, ici ou là, en France aussi bien qu’à l’étranger, depuis environ 330 ans, la dérisoire vitupération des imbéciles pour l’atrocité, malheureusement imaginaire, d’un vieux Fait-Paris qui eût pu être un si grand acte, mais qui, par l’effet d’un concert inouï de maladresses, n’a été, hélas ! rien de plus qu’une espèce d’effusion sentimentale.

CXXX Il y a du bon dans toutes les religions.

« Cher ami, j’ai besoin de vous ce soir. Peut-être serez-vous forcé de passer la nuit. Il se pourrait même qu’il y eût quelqu’un à assommer. C’est très sérieux et profondément original. Songez qu’il s’agit de capturer un non moindre seigneur que mon propriétaire, violemment soupçonné de cambrioler en personne le locataire que je suis. Vous comprenez que, pour tirer de cette occasion tout le profit qu’on en peut attendre, j’ai besoin d’un témoin. Venez donc, mais pas trop tard. Il ne faut pas qu’on s’aperçoive que j’ai reçu du renfort. »

Lorsque j’écrivis cette lettre, il y a quelques ans, j’habitais un pavillon isolé près des fortifications et j’avais, en effet, la certitude que mon cher voisin et propriétaire s’introduisait la nuit dans ma cave pour soutirer mon vin et déménager mon charbon. Ce propriétaire était le même père Édouard que j’ai essayé de peindre plus haut, quand je me suis occupée de « la crème des honnêtes gens ». Le fait est qu’il avait sur sa figure toutes les vilenies et toutes les fraudes.

Mon plan était d’une simplicité divine. J’avais fait venir très ostensiblement quelques provisions de nature à le tenter, et, la porte de ma cave ouvrant sur le jardin, j’avais laissé la clef dans la serrure comme pour l’inviter. Tout était machiné de telle sorte qu’il lui était impossible de ne pas tomber avec fracas aussitôt qu’il aurait franchi le seuil. Me précipitant alors, j’espérais arriver assez promptement pour l’enfermer. Il eût été, dès cet instant, tout à fait à ma merci et, sous la menace du commissaire de police et de la correctionnelle, j’eusse tiré de lui avec la plus grande facilité, non seulement une indemnité sérieuse, mais la quittance en règle de plusieurs termes. Le concours de mon ami, garçon robuste et pèlerin très subtil, assurait indiscutablement le succès de la manigance.

Je me hâte de dire que le complot n’eut aucun succès. Le vieux drôle vint très tard, lorsque nous étions assoupis et découragés. Réveillés par sa chute, mais déçus par son incroyable agilité, nous eûmes la mortification de le voir s’échapper sans qu’il nous laissât l’ombre d’une preuve, ayant à peine reçu dans le bas des reins le coup de trique lancé au juger que l’un de nous lui décocha au dernier instant.

— Eh ! bien, monsieur Édouard, lui demanda mon ami, quelques heures après, comment va le cambriolage ? Le père Édouard, qui savait être sourd quand il le fallait, en profita pour faire cette réponse extraordinaire :

— Oh ! mon cher monsieur, il y a du bon dans toutes les religions !

Quelque temps auparavant, le grand rabbin Zadoch Kahn m’avait, à propos d’un de mes livres, servi ce Lieu Commun admirable qui paraît être le commencement de l’Évangile selon saint Jean pour les imbéciles et les malfaiteurs.

CXXXI Avoir l’esprit faux. Exagérer.

Qu’est ce qu’un esprit faux ? C’est un esprit qui exagère. Qu’est-ce qu’un esprit qui exagère ? C’est un esprit qui dit : Oui ou Non. (Évangile selon S. Matthieu, chap. V, v. 37.)

Combien de fois ai-je eu l’occasion d’observer qu’il n’y a pas UNE parole de la Sagesse éternelle qui ne reçoive chaque jour de la sagesse bourgeoise le plus parfait démenti !

CXXXII Il ne faut pas voir les choses trop en noir.

Un peu, passablement, beaucoup même, si vous voulez, mais pas trop. Enfin la juste mesure, vous m’entendez bien. Une sagesse aimable conseillerait plutôt de les voir en rose ou en blanc. Tel est, du moins, l’avis du Premier Homme qui ne veut pas que les mourants soient avertis de la mort « même s’ils le désirent ». Cela il ne le veut absolument pas. Le coma lui semble préférable à l’action de se préparer à mourir et « l’usage atroce » de l’extrême-onction le révolte singulièrement.

Je lis ces choses dans une chronique du Journal où elles sont, d’ailleurs, tout à fait à leur place, la feuille de feu Fernand s’adressant à un public heureusement délivré des « exigences cruelles de la foi ». Le Premier Homme parle beaucoup de la pitié, à cette occasion. Voici la dernière phrase, digne d’être citée, car elle m’a évoqué, prophétiquement, l’assistance de crocodiles et de singes féroces que la conscience définitivement libérée du vingtième siècle prépare aux agonisants.

« Instruisons-nous dans la pitié, la douceur et la compassion, même s’il s’agit de voiler les signes de la mort accourue au chevet du malade. Habituons-nous moins au dévouement qu’à la Politesse bienfaisante qui de chacun écarte les peines inutiles et les chagrins superflus. »

Il est évident que, « le salut de l’âme ayant cessé d’être l’essentiel », le comble de cette politesse consisterait à expédier les malades subito, puisque, par là, on leur épargnerait sûrement les affres et les douleurs. Plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, des anciens avaient trouvé ça.

Pour ne parler que de ce degré de politesse qui consiste à laisser croire aux mourants qu’ils peuvent guérir, le Premier Homme sait-il qu’il est pratiqué fort assidûment et devine-t-il pourquoi ? S’il avait l’avantage de connaître le curé d’une paroisse quelconque, ce ministre superflu pourrait lui apprendre que la plupart des bourgeois meurent sans confession parce qu’il faudrait restituer. La famille, qui craint ce dénouement d’une existence de coquineries et de brigandages, fait la garde la plus sévère autour du moribond pour qu’il « ne voie pas les choses trop en noir ». Le prêtre, quelque demandé qu’il ait été, n’est introduit que lorsque son ministère est devenu inutile et, pour cela, les plus sacrilèges mensonges paraissent licites.

Je serais curieux de savoir quel doit être, en pareil cas, le bénéficiaire de la compassion du Premier Homme, car, enfin, il y a trois personnes morales en présence, également dignes d’intérêt : le moribond, les héritiers du moribond et les étrangers volés par le moribond. Il est indispensable de choisir. Si on cache au voleur qu’il est sur le point de crever, il ne songera guère à restituer. Si on l’avertit, il est probable qu’il n’y songera pas davantage, même après les exhortations du prêtre, mais il y aura des chances. Ce sera une affaire de tous les diables, c’est le cas de le dire. Encore une fois, sur qui tombera la miséricordieuse pitié du Premier Homme ?

Je parlais tout à l’heure du démenti continuel infligé par le Bourgeois au Texte sacré. Le même, à son lit de mort, me fait penser, — tellement il est suggestif ! — à l’adolescent de l’Évangile qui, ayant demandé à Jésus ce qu’il fallait faire pour avoir la vie éternelle, en reçut cette réponse qu’il fallait tout donner aux pauvres, et s’en alla plein de tristesse. Abiit tristis.

Post-scriptum. — L’Évangile ne dit pas trop triste, « nimis tristis », mais triste seulement, sans excès. Le Bourgeois peut se passer de la vie éternelle. C’est ce qui le distingue des brutes.

CXXXIII À quelque chose malheur est bon.

Le malheur des autres, cela va sans dire. Il n’y a même que cela de bon. Il est assez difficile de se figurer une chose heureuse arrivant à un voisin de campagne, par exemple, et dont on puisse tirer parti. La preuve, c’est que le bonheur des uns ne fait pas le bonheur des autres, comme le dit fort exactement un autre Lieu Commun presque identique.

Votre meilleur ami vient d’hériter inopinément de plusieurs centaines de millions de francs. Eh bien ! il est probable que vous n’en tirerez pas un centime. Peut-être même entreprendra-t-il de vous dépouiller, car il vous ressemble comme un frère.

Ce qui est incontestablement bon, c’est de voir souffrir le prochain, de savoir qu’il souffre. C’est bon en soi et c’est bon par les conséquences, puisqu’un homme abattu est un homme qu’on peut manger. Or, il est bien connu qu’il n’y a pas de chair, pas même celle du cochon, qui soit aussi savoureuse.

CXXXIV Tout vient à point à qui sait attendre.

Une famille chrétienne. Le meilleur morceau est offert au père. Sans y toucher, le père l’offre à la mère. La mère le donne aux enfants, qui le donnent à un pauvre qui le jette aux chiens.

Les chiens savent attendre le Corps de Notre Seigneur Jésus-Christ.

CXXXV La santé avant tout.

Eh quoi ! même avant l’argent ? — Oui, mon enfant, avant tout, absolument. Ménage ta viande, c’est ce que tu as de plus précieux et ça ne se remplace pas. Fais-la durer le plus possible, en jouissant de ton mieux. Il faut ce qu’il faut et la vie est courte. Les curés ont beau parler de la vie éternelle, crois-en ma vieille expérience, il vaut mieux tenir que courir et il est plus agréable de payer la cuisinière que le pharmacien. Pour ce qui est de l’argent, il n’est pas perdu parce qu’on se soigne, au contraire. Il y a des moments où il faut savoir le laisser dormir. On ne se rattrape que mieux sur la clientèle.

Napoléon disait que la santé est indispensable à un général. Eh bien ! qu’est-ce que le commerce, veux-tu me le dire, s’il n’est pas la guerre ? Toute personne qui met le pied dans notre boutique est un ennemi. « Le client, voilà l’ennemi ! » a dit Gambetta, ne l’oublie jamais, mon fils. Le vrai commerce, le commerce bien compris, celui qui mène à la fortune et aux honneurs, consiste à vendre vingt francs ce qui a coûté cinquante centimes, comme font chaque jour les apothicaires les plus honorables. Il est vrai que cela leur est facile, puisque leur marchandise échappe au contrôle du vulgaire. Pourtant, c’est l’idéal.

Tu sais aussi bien que moi que, dans tout ce qui regarde l’alimentation, par exemple, la première chose à apprendre, l’a b c du métier, c’est de ne servir que des saletés, en ayant soin, ai-je besoin de le dire ? de toujours peser dans le coin le plus obscur, avec une extrême rapidité de mouvements, en sorte que le client n’ait absolument pas ce qu’il achète, ni comme quantité, ni comme qualité.

J’ai travaillé autrefois chez le célèbre Gibier, de la maison Caverne et Gibier, qu’on regarde généralement comme le Masséna ou le Cambronne de l’épicerie. Je me rappellerai toute ma vie la physionomie vraiment héroïque et l’austère simplicité de ce grand vieillard, lorsqu’il nous disait :

— Apprenez, mes amis, que je n’ai jamais vendu que de la merde ! et toujours à faux poids, surtout aux pauvres qui n’ont pas de balances chez eux. Pour ce qui est de la monnaie, je peux me rendre à moi-même ce témoignage que j’ai toujours su faire passer les mauvaises pièces. Il m’est arrivé, dans les coups de feu, de faufiler jusqu’à des boutons de culotte. Mais il faut de la santé pour ça, une santé de fer, car il faut être continuellement sur la brèche et ne jamais prendre un jour de repos ni mépriser les plus légers gains, eût-on attrapé cinquante millions.

Médite ces hautes paroles, mon cher enfant, et, encore une fois, soigne ta carcasse. La santé avant tout.

CXXXVI Dieu ne fait plus de miracles.

C’est une manière conciliante, bénigne, quasi-pieuse, de dire qu’il n’en a jamais fait. C’est le Lieu Commun préféré de l’abbé Pucelle et de combien d’autres encore parmi les ecclésiastiques ou les laïques dévots !

Un jour, il y a environ dix ans, je fus présenté à un monsieur qui, apprenant mon nom, entreprit aussitôt de m’étonner et me déclara qu’il jugeait puéril d’attendre ou d’espérer de grandes choses, ou même simplement des choses extraordinaires.

— En ce qui me concerne, ajouta-t-il, j’affirme qu’il ne m’est jamais rien arrivé.

L’énormité de la sottise me paralysa un instant, puis je présentai doucement cette objection :

— Il faut, monsieur, que vous soyez bien inattentif ou bien ingrat, puisque vous semblez choisir pour me dire ça le moment où il vous arrive précisément une chose inouïe que vous n’auriez jamais prévue ni espérée.

— Et laquelle ? demanda cet homme surpris.

— Vous avez eu l’honneur de me rencontrer, répondis-je avec une grande simplicité, en tournant le dos à cet imbécile.

CXXXVII Je ne suis pas plus bête qu’un autre.

Donc je possède une intelligence au moins égale à celle de n’importe qui. Cette conséquence ne paraît pas rigoureuse, mais il en est de la logique des bourgeois comme de certaines lois grammaticales que l’usage seul détermine. Si le vieux marchand de parapluies disait au jeune télégraphiste : « Je ne suis pas plus bête qu’un autre et la preuve, c’est que je vous ai vu naître », il est certain que le papetier et le fabricant de galoches ne manqueraient pas de crier à l’évidence.

La force d’un homme qui peut affirmer, en conscience, qu’il n’est pas plus bête qu’un autre est incalculable. Il y a un tel mystère dans ce diable de Lieu Commun qu’on est presque tenté de croire qu’il peut bien avoir été pour quelque chose dans la création du monde.

Vous faites lire à votre médecin, à votre dentiste, à votre entrepreneur de pompes funèbres, à votre empailleur, à votre notaire, une phrase magnifique de Barbey d’Aurevilly, de Villiers de l’Isle-Adam, une pensée ingénieuse d’Ernest Hello, une vivante strophe de Paul Verlaine. Que répondront ces hommes ? Simplement ceci : « Nous ne comprenons pas. Cependant nous ne sommes pas plus bêtes que d’autres. » Et, à l’instant, sans qu’un ange même pût dire pourquoi, Verlaine, Hello, Villiers, Barbey et même, si vous voulez, Napoléon et tous les grands personnages seront aperçus sous leurs pieds…

L’universelle supériorité de l’homme qui n’est pas plus bête qu’un autre est ce que je connais de plus écrasant.

CXXXVIII Qui veut la fin veut les moyens et Il n’y a pas de petites économies.

Je ne sais plus pour quelles raisons les époux Chien avaient intérêt à la mort de leur enfant. Je ne l’ai peut-être jamais su. Il y a si longtemps ! J’avais tout au plus vingt ans et je n’ai jamais rien compris aux combinaisons ni aux micmacs des notaires. Je sais seulement qu’après l’enterrement du petit Chien ses parents devaient « entrer en jouissance » d’une jolie somme. Il faut leur rendre cette justice que, dès l’instant où cet intérêt prit place dans leur vie, ils ne songèrent qu’aux moyens d’en exclure le pauvre enfant. Il serait téméraire pourtant de conclure que les Chien étaient des canailles. Ils étaient des bourgeois, rien que des bourgeois et, passaient à juste titre pour de fort honnêtes gens. Étant à leur aise, ils avaient horreur des nuages, voilà tout.

Le mari avait une bonne place à l’Hôtel de ville et la femme tenait un cabinet de lecture ou d’aisances, je ne me rappelle pas exactement. L’un et l’autre, d’ailleurs, appartenaient à la catégorie des bien pensants. Ils se seraient fait scrupule de manquer la messe le dimanche et ils patronnaient des œuvres. On disait d’eux avec respect : « Ils ont ceci et cela, sans compter les espérances. » Les espérances, c’était la mort du petit Chien et on les enviait en les plaignant.

— Pauvres Chien ! c’est tout de même vexant pour eux d’avoir ce gamin qui serait si bien avec le bon Dieu ! Tel était le cri général.

Ils avaient un partisan très déterminé dans la personne du gros quincaillier Minet, qui était l’oracle du quartier. — Ah ! si j’étais à leur place !… gueulait-il de temps en temps. Il n’achevait pas, mais, le geste de sa main pliée en équerre dans la direction du sol et coupant l’air de gauche à droite au-devant de sa poitrine, soulignait assez clairement un clin d’yeux qui en disait long.

Le curé lui-même, auteur praliné d’un livre sur la Pureté d’intention, les consolait avec amour, les exhortant à porter leur croix jusqu’à ce qu’il plût à Dieu de les en débarrasser. Bref, ils jouissaient de la sympathie universelle et, quand on apprit la mort du petit Chien, le quartier se sentit allégé d’un poids.

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