Exégèse des Lieux Communs (page 13)
Oh ! ses parents ne l’avaient pas tué. Ils l’avaient fait vivre vite, rien de plus. Ce n’était pas leur faute, après tout, si les enfants n’ont pas l’endurance des chameaux de Tartarie. Celui-là avait à peine cinq ans et on le forçait à marcher jusqu’à des dix heures par jour pour lui faire de la santé. La nourriture, toujours succulente, était en proportion de ce salutaire exercice. Jamais enfant ne fut mieux nourri. Quant au sommeil, on s’arrangeait pour qu’il n’en abusât pas, et comme on le destinait à la carrière des armes, on l’y préparait déjà, en multipliant les alertes nocturnes. Etc., etc.
Le futur soldat fut expédié en quelques mois. Quelqu’un qui voit à travers les murs m’a dit que, lorsque ces deux monstres étaient seuls avec leur victime, ils décollaient leurs masques et que c’était épouvantable. Pauvre petit être sans défenseur ! Les détails ne peuvent s’écrire… On sait que les larmes des faibles sont, pour les bourgeois, comme du vin de la Vigne de Dieu…
Assassiné de fatigues, d’indigestions, d’insomnies, muet de terreur et immobile, le pitoyable enfant des Chien descendit dans la mort sans faire plus de bruit qu’un petit bonhomme de plomb qui descendrait au fond d’un lac.
Je rappelle cette histoire affreuse, parce qu’elle est exacte, universelle et profondément typique. Il y eut, à l’enterrement, un tout petit fait d’une lésinerie trop infernale pour que j’ose le raconter, mais dont l’assistance fut émerveillée.
— Il n’y a pas de petites économies, répondit modestement l’heureuse mère à un vieillard dans les enduits qui essayait de lui exprimer son admiration.
CXXXIX Faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Si vous voulez mon avis, c’est bien simple. Ce que nous appelons mauvaise fortune dans le commerce, c’est d’être dans le cas de ne pouvoir régler nos échéances, et ce que nous appelons « bon cœur » c’est de foutre le camp si nous ne trouvons aucun expédient.
On s’exprime comme ça parce qu’on a tout de même un restant de poésie. Mais si c’est la femme du commerçant qui sauve la mise en payant de sa personne, chose qu’il faut toujours prévoir dans les affaires, il est sûr que le cœur n’a rien à y voir. Vous m’entendez bien.
CXL Avoir du cœur, un bon cœur.
Une vierge qui fait la noce pour nourrir ses vieux parents a certainement du cœur. Une autre qui fait la noce pour entretenir un noble jeune homme a indiscutablement un bon cœur. Une troisième qui ne fait pas la noce du tout et qui veut épouser un pauvre est radicalement dénuée de cœur. Voir Les demoiselles de Bienfilâtre.
CXLI Avoir de l’amour-propre.
La femme du chef de bureau a de l’amour-propre et la concierge a son amour-propre. Mais c’est toujours le même bijou.
« Je sors de moi pour n’y plus rentrer », a dit, un jour, sainte Catherine de Gênes, et c’est un des plus grands mots qu’on ait entendus.
L’amour-propre consiste à être toujours chez soi. On a remarqué que les honnêtes gens sortent plus rarement que les assassins. C’est la seule différence considérable entre les deux genres.
CXLII Avoir le travail facile.
C’est le degré le plus haut, l’échelon suprême dans la hiérarchie intellectuelle des bourgeois. Les notaires et les matelassiers pensent qu’un grand homme doit avoir le travail facile. Un écrivain de génie qui peine mortellement, plusieurs années, sur trois ou quatre cents pages, incarne pour eux la plus honteuse impuissance.
Entre quinze et vingt ans, j’ai furieusement entendu parler d’Alexandre Dumas père qui était encore, à cette époque, l’interminable pluie de mucus tiède qui parut à deux générations de graveurs sur bois la rupture ou l’éclatement des cataractes de la lumière. — En voilà un qui a le travail facile ! disait-on, en computant et en supputant les deux ou trois cents volumes de ce noir.
Aujourd’hui, il y en a d’autres, prétendus faciles, qui ont un mal inouï à sortir leurs glaires et leurs catarrhes. C’est consternant de songer qu’un polygraphe comme Bourget, dont les écrits ressemblent à une diarrhée de colle de poisson, est pourtant l’un de nos faiseurs les plus opiniâtrement constipés.
Mais ne multiplions pas cet exemple. Se crever en accomplissant du travail facile, tel est le cas plus que bizarre d’une multitude littéraire. Faut-il conclure qu’il en est ainsi dans les autres troupes contemporaines, et dois-je croire que mon épicier, par exemple, gros imbécile gouverné par la plus rosse des femmes, a besoin de se fendre en quatre et de suer sang et eau pour me filouter ?
CXLIII Avoir de la chance.
On dit communément qu’un citoyen français a de la chance quand il a un père qui est né avant lui. On suppose, ai-je besoin de le faire observer ? que ce père a de l’argent. Autrement, ce serait la guigne. Mais cela, c’est le comble de la chance.
En général, avoir de la chance consiste à écoper le moins possible, c’est-à-dire à être du petit nombre de ceux qui échappent aux coups de trique ou aux coups de pied dans le derrière que tout le monde paraît avoir mérités. Dans cet ordre d’idées, il est sûr qu’aux yeux du Bourgeois explorant, des cimes qu’on sait, l’histoire du monde, le Patriarche Noé a eu de la chance. La langue, ici, est à la hauteur de la pensée.
Il est, d’ailleurs, indifférent que le mot « chance » soit inintelligible, absolument et à jamais. C’est assez qu’il ajourne ou qu’il écarte la notion de Justice. On ne lui demande pas autre chose.
CXLIV Avoir du pain sur la planche.
Cela s’entend ordinairement des individus qui ont « du foin dans leurs bottes » et qui jouissent de ce qu’on appelle « une honnête aisance », depuis les 15 francs de rente annuelle de votre serviteur jusqu’aux millions de revenu possédés par d’autres et ramassés autrefois par un saint aïeul, calviniste ou luthérien, dans le sang des catholiques éventrés. Car telle est l’origine des grandes fortunes protestantes.
Mais, la plupart du temps, ce pain ne profite guère, surtout aux pauvres. Quand il n’y en a que quelques miettes, ça se mange encore. Quand il y en a trop, ça ne se mange pas du tout, ça devient des pierres et c’est avec le pain sur la planche des bourgeois de Jérusalem que fut lapidé le Proto-martyr.
CXLV Entretenir des danseuses.
Comment ai-je pu l’oublier jusqu’à cet instant ? Je l’ai tellement entendu, celui-là, qu’il a fini par ne plus exister pour moi. C’est comme l’éternel « Bonjour, monsieur » du premier venu qu’à la longue il est impossible d’entendre. Songez que, depuis cent ans, au moins, il n’y a pas eu un poète, un artiste remarquable qui n’ait entretenu des danseuses pendant son adolescence et aussi longtemps que durèrent ses trop faciles études.
Tout le monde sait derrière les comptoirs, surtout en province, que les études d’un peintre, par exemple, ne sont qu’une vaste rigolade. Pour ce qui est des commencements littéraires d’un poète, c’est bien autre chose et on doit se garder d’y faire allusion devant les jeunes filles.
Ô les farces de ma jeunesse ! Ô les danseuses que j’entretins dans la rutilance de mes vingt ans ! Mais qu’est-ce que cela ? Chacun ne sait-il pas, dans les boutiques du détail et sur les ronds de cuir méthodiquement soufflés des administrations de l’État, que je continue ? Comme toujours, le Bourgeois voit clair.
Cependant, il y a un point obscur. Où diable ces noceurs d’artistes vont-ils chercher leurs danseuses ? Une si constante et si nonpareille orgie en suppose un nombre infini. L’explication trop simple, hélas ! ne peut qu’aggraver le triste cas des poètes.
Ces danseuses ne sont qu’une danseuse, toujours la même depuis des générations. Elle a des yeux qui ressemblent à des lampes suspendues dans des cavernes, elle a le teint plombé, la face en tête de mort, les doigts crispés sur sa gorge flétrie et, si vous voulez le savoir, elle danse la danse du ventre devant les buffets des cimetières…
CXLVI Les absents ont toujours tort.
Cela signifie, personne, je pense, ne l’ignore, que les absents doivent être invariablement carottés, filoutés, flibustés, refaits, dévalisés, cambriolés, volés, grugés, pillés, dépouillés, trompés, vendus, trahis et calomniés de toutes les manières imaginables. Là-dessus tout le monde est d’accord. On peut même dire que c’est une des dispositions essentielles de la Loi bourgeoise.
Cela doit avoir un sens profond, comme tout ce qui vient des imbéciles ou des canailles. Si vous êtes curieux de savoir à qui vont tous les outrages, toutes les iniquités, toutes les horreurs du Crucifiement, demandez-vous Qui est le plus absent de ce monde abominable.
CXLVII L’argent se cache.
— Je vais révéler le plus grand secret que je connaisse, disait un illustre philosophe qui s’est tué à force de penser. Et il ajouta, non sans avoir pris quelques précautions contre un cataclysme soudain :
— Eh bien ! mes amis, l’argent se cache !
CXLVIII Je veux dormir tranquille.
Tel fut le dernier mot de la propriétaire. Le temps des combats était passé pour elle. À son âge, elle avait besoin de dormir tranquille. Il lui fallait des locataires sûrs, de bonnes garanties.
— Vous avez bien raison, madame, répondit le visiteur qui avait eu le temps d’examiner les êtres, si ça ne tient qu’à moi, vous dormirez. Et il s’en alla.
Mme Mouton était une horrible vieille qui se chauffait à son argent, quand il faisait froid. On la disait fort riche et son avarice était un prodige, même dans cette atroce banlieue de petits bourgeois.
Feu Mouton avait gagné ce qu’il avait voulu dans l’exploitation du lait fécondé dont il était l’inventeur et qui était un produit sans rival pour la destruction des petits enfants. Ravi de bonne heure à la tendresse de son épouse, il était allé l’attendre dans un mausolée d’une hideur extraordinaire. C’est là que j’ai lu, non sans effroi, au-dessus d’une entrée bizarre, ces mots incroyablement tirés de l’Évangile : Frappez et l’on vous ouvrira…
Cette inscription n’eût pas été à sa place à la porte de la maison de la veuve. Quand on avait carillonné plusieurs fois, on voyait lentement s’ouvrir un guichet étroit et, dans ce cadre, apparaissait une chose fantastique. Le visage affreux de la vieille à côté de la gueule féroce d’un énorme chien danois appuyé des deux pattes sur les épaules de sa maîtresse. Elle parlait alors au survenant d’une voix de gendarme où il y avait autant de haine que de peur. Si on était un pauvre, le guichet se refermait violemment avec un blasphème. On ne parvenait à franchir le seuil qu’à titre de locataire futur et muni de certaines références. Dans ce cas, on traversait une cour et un morceau de jardin pour arriver à un pavillon sinistre en compagnie de Mme Mouton et de son molosse.
Ce pavillon rongeait la propriétaire. Elle ne pouvait, en aucune façon, l’utiliser et cette non-valeur la désespérait. D’un autre côté, elle ne pouvait pas davantage se résoudre à prendre un locataire, quelles que fussent les garanties. C’était pour elle aussi grave que le choix d’un amant pour une femme honnête. Jamais elle n’avait pu se décider.
Le vrai, c’est qu’elle avait horriblement peur d’installer si près d’elle un étranger. Elle était l’avare classique, la vraie, celle qui adore le métal, qui le baise avec transport, qui souffre de ne pouvoir le manger comme un chrétien mange son Dieu dans le sacrement de l’Eucharistie. Le soir, on l’entendait verrouiller et cadenasser toutes ses portes, pendant un quart d’heure, et elle ne se couchait, disait-on, qu’après avoir fouillé partout avec son chien.
Ces précautions invoquent tellement les catastrophes que personne ne fut étonné d’apprendre que Mme Mouton avait été trouvée chez elle poignardée et presque décapitée. Ayant habitué son voisinage aux plus étranges lubies et aucun être humain n’étant autorisé à mettre le pied chez elle, on ne s’avisa d’un crime que fort tard et lorsque l’odeur de charogne se faisait déjà sentir. On la découvrit dans une chambre noire, étendue par terre auprès du molosse, l’un et l’autre aux trois quarts pourris.
L’argent avait été intégralement déménagé, et l’assassin, qui était, à coup sûr, un artiste, avait laissé sur la table une belle feuille de papier ministre où se lisaient, écrits d’une main très ferme, ces mots d’un refrain célèbre :
Dormez, dormez, ma belle,
Dormez, dormez toujours.
CXLIX Je ne veux pas mourir comme un chien.
Il est permis de se demander, et même de demander aux autres, pourquoi un homme qui a vécu comme un cochon a le désir de ne pas mourir comme un chien.
D’abord, qu’est-ce que mourir comme un chien ? D’après les autorités, cela consiste à quitter ce monde agréable, sans sacrements, et à s’en aller droit au cimetière, sans aucune cérémonie religieuse. Le Bourgeois qui ne veut pas mourir comme un chien doit donc faire venir un prêtre, le curé de la paroisse autant que possible, et lui parler de l’impôt sur le revenu, des avantages de la culture intensive du topinambour, des inconvénients du mastic dans les mâchelières de l’hippopotame ou de l’urgence d’une réforme carabinée dans l’enseignement obligatoire du Kamtchadale ; manifestation de foi chrétienne qui donne, après la mort, le droit de faire porter sa carcasse à l’église et d’être accompagné par un surplis jusqu’au cimetière, si la famille ne recule pas devant la dépense.
Tout cela, ai-je besoin de le dire ? est pour la galerie. On crève pour la galerie de façon à ne pas mourir comme un chien. Vous comprendrez ou vous ne comprendrez pas, mais tout est là.
— Je me fous de la religion, dit le grainetier, mais je ne veux pas mourir comme un chien.
La clientèle de la maison en dépend, si cette clientèle est bien pensante. Si elle ne l’est pas, l’intérêt de la maison exige, au contraire, que le patron crève comme un chien, mais le cas est rare dans les banlieues où on fait la noce.
CL Les amis de nos amis sont nos amis.
Le chevalier du Bran d’Enhaut avait sauvé la vie à un petit avocat au parlement de Normandie. Quand vint la Terreur, cet avocat plein de gratitude recommanda son bienfaiteur à un menuisier, qui le recommanda à un savetier, qui le recommanda à un vidangeur, qui le recommanda à un bénédictin défroqué, qui le recommanda à Catherine Théot la prophétesse, qui le recommanda à Robespierre qui lui fit couper la tête. Un bienfait n’est jamais perdu.
CLI C’est en ami que je vous parle.
Quand un employé du Domaine ou de l’Enregistrement a décidé de ne rien faire, c’est comme cela qu’il parle à ses plus intimes, s’ils sont en danger.
L’homme à qui son propriétaire parle « en ami » est le plus protégé, le plus jugé et le plus exécuté des hommes.
CLII Un livre de chevet.
Il s’agit ici de l’élite. Le commun des bourgeois ne lit rien du tout et, par conséquent, n’a pas de livre de chevet. Le seul livre capable d’intéresser un marchand de nouveautés ou un entrepositaire de vins en gros est le livre de caisse, énorme in-folio à coins de cuivre qu’on ne se représente pas sous un traversin.
Les ouvriers lisent davantage. Ils lisent, bien entendu, ce qu’ils peuvent, mais ils lisent. Ils n’appartiennent pas au Commerce. Ils ne sont pas immédiatement sous les yeux de l’Idole. Ils ont la permission de vaquer, une demi-heure par jour, à leurs âmes, à leurs pauvres âmes, et quelques-uns en profitent.
Tout de même, avouons-le, il y a une élite chez les bourgeois, une sacrée élite supposant, au moins, un livre de chevet par chaque 32e demi-brigade. Quel peut bien être ce livre ? Il m’a été impossible de le savoir. J’ai entendu parler de quelques mathématiciens qui couchent avec la table des logarithmes, mais on a dû se ficher de moi, c’est déjà trop littéraire.
Je croirais plutôt qu’il y a plusieurs vieilles dames qui s’endorment encore un peu dans les bras de Paul Bourget ou de Maupassant et des demoiselles appartenant à diverses générations qui s’enfilent carrément la Philosophie dans le Boudoir du marquis de Sade ou tout autre livre du même genre. Mais je n’ai pas d’indication précise et j’avoue ne savoir que penser de ce fameux livre de chevet qui doit exister, pourtant, puisqu’on en parle sans cesse.
Autrefois, il y avait l’Imitation — infiniment lue — de Jésus-Christ. Beaucoup plus tard, à la fin du dernier siècle, il y eut l’Imitation de Notre-Dame la Lune, dont l’auteur est à peu près mort de faim et que personne, à commencer par moi, ne lira jamais. J’ai songé, quelquefois, à une Imitation d’Hanotaux, livre de chevet à écrire, mais il faudrait une telle absence de style, une si méthodique dépression de la pensée que l’entreprise ne peut pas être proposée, même à un académicien.
CLIII Le cœur sur la main et Les larmes de crocodile.
Il paraît qu’on peut avoir en même temps le cœur sur la main et le cœur sur les lèvres, ce qui est déjà un mystère. On peut aussi avoir son dîner sur le cœur et répandre des larmes de crocodile. Cette physiologie étonnante appartient au Bourgeois qui ne pourrait plus vivre si on la lui ôtait.
Je me rappelle qu’étant enfant ce cœur sur la main m’étonnait fort et que je regardais instinctivement les mains des gens. Ayant appris que c’était l’indice d’une véracité irréprochable, d’une candeur et d’une transparence héroïques, j’inférais de l’absence de cet organe sur les abatis l’universelle dissimulation de mon entourage. Même aventure pour le cœur sur les lèvres.
Plus tard, j’ai eu des notions plus exactes. J’ai su avec précision ce qu’il fallait penser du cœur bourgeois et l’usage qu’on en pouvait faire. Pour tout dire, j’ose me flatter d’avoir mieux conclu que Gargantua lui-même, en son propos torcheculatif. Ici il ne s’agit plus de cœur sur la main, mais d’avoir le cœur bourgeois bien en main, vous m’entendez.
Pour ce qui est des larmes de crocodile, voici ce que m’a dit un illustre voyageur, un célèbre avocat de Bruxelles, l’un des conquérants du Congo belge, le dernier pays où l’on cause :
— Le crocodile est un bateau, il n’existe pour ainsi dire pas, en tant qu’animal, et, par conséquent, ne peut verser aucun pleur. C’est une figuration mythologique du Pauvre par qui l’infortuné Riche, victime de ses exécrables larmes, est assidûment dévoré…
« Faites-le passer à tout mon peuple », disait, il y a cinquante-six ans, Notre-Dame des Sanglots, sur la terrible Montagne.
CLIV Être fils de ses œuvres.
C’est le pire conseil que puisse donner ce pince-sans-rire qui se nomme le Bourgeois. Que penser d’un vidangeur qui serait sorti de son tonneau ou d’un feuilletoniste qui aurait été engendré par ses feuilletons ? Est-il possible de conjecturer seulement l’immensité de la rigolade ?
Supposez maintenant Zola mis bas par Nana ou n’importe quelle autre truie de ses romans, et demandez-vous ce qu’il faudrait croire d’un peuple où l’on trouverait des sages-femmes ou des accoucheurs pour de tels enfants !
CLV Cherchez la femme.
Tel est le cri de l’employé, lisant un crime dans sa feuille. Je parle, remarquez-le, de l’employé aux écritures, de l’employé intellectuel, de celui qui vous a des gestes d’enfonceur de coins pour dire que, vu la douceur du temps, il a pris sur lui de quitter, le matin même, son gilet de flanelle. Cet homme, habitué à juger de haut, à voir plus loin que le vulgaire, ne rate jamais ce conseil. Il a cette idée profonde et neuve, dont si peu de penseurs se sont avisés, qu’en toute aventure tragique la première chose à faire est de chercher la femme.
J’en ai connu un très fier et très marié dont la femme cherchait l’homme aussi ardemment que la belette cherche le clapier, et qui le trouvait avec une promptitude et une fréquence incroyables.
CLVI L’honnête femme.
Balzac a voulu, un jour, élever le mur d’Adrien entre la femme honnête et l’honnête femme. Démarcation romantique, aujourd’hui sans exactitude. Les deux sont devenues la même. C’est l’éternelle Bourgeoise de Bethléem qui refuse l’hospitalité à l’Enfant Sauveur et qui jette la Rose mystique au vent du nord.
L’honnête femme est celle qui a eu le premier prix d’arithmétique à 14 ans et qui fait peur aux dix mille anges que la Visionnaire d’Agréda voyait autour de l’Immaculée Conception.
L’honnête femme est la morose et brûlante épouse du grand Cocu déchaîné…
Ô Prostituées sans mensonge pour qui Jésus a souffert ; pitoyables et saintes Putains qui n’avez pas honte des pauvres et qui témoignerez au Dernier Jour, que pensez-vous de cette gueuse ?
CLVII Le courage civil.
Si le Poète n’avait eu affaire qu’à des imbéciles sans bonté, ils l’eussent acquitté probablement. Mais le jury avait été trié, comme par un démon, dans le tas des commerçants les plus honorables. L’Espérance, tuée par le souffle de la Marchandise, reposait dans un cimetière lointain.