Exégèse des Lieux Communs (page 14)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Sans doute, l’accusation n’avait pas l’ombre d’une preuve, mais il s’était formé de telles présomptions, par un concours si surnaturel de coïncidences, d’incidents, de péripéties homicides au cours des débats, que l’innocent ne pouvait plus se défendre. Surtout il y avait la haine féroce, évidente, presque déclarée du jury, dès le premier jour.

On était des boutiquiers et on avait à juger un poète ! On en tenait un, enfin !!! Tout était dit et Dieu même aurait témoigné vainement en sa faveur.

L’institution démocratique du jury par laquelle un homme supérieur est livré en proie à douze manants, créés pour le servir, est si intégrale que le malheureux ne peut pas récuser ses juges. Il a beau sentir et savoir que chacun d’eux l’a condamné d’avance, s’il ne peut pas démontrer que sa condamnation leur est un profit palpable, il est forcé, pour la défense de sa vie, de paraître les prendre au sérieux, et même de les implorer, sans espérance, en les vomissant.

Le Poète plaida lui-même. Son avocat était un idiot sans conviction ni élan, ébranlé déjà. Le crime était si énorme qu’il y allait de la vie. Si, vraiment, il ne pouvait pas sauver sa tête, du moins, il voulait que des paroles généreuses eussent été dites, et que, quelle que fût l’abjection des bourgeois immondes qui l’enverraient à la guillotine, ils gardassent, tout de même, un souvenir inquiétant de leur exécrable justice.

Il parla près d’une heure, avec une force inouïe. Il raconta sa vie douloureuse et fière, sa solitude, sa pauvreté, la régularité quasi-monastique de son existence de chaque jour. Il périssait, maintenant, victime de la plus inexplicable erreur, uniquement parce qu’il lui était impossible de se rappeler et de prouver l’emploi de son temps, un certain soir, il y avait trois ans.

Avec des gestes de lion au désespoir, il secoua sur ses épaules cette fatalité épouvantable. Comme des cristaux de compassion qu’une vibration trop puissante aurait brisés, des cœurs éclatèrent. Des sanglots furent entendus, çà et là, qui demandaient grâce.

Le verdict de culpabilité n’en devint que plus sûr. Le personnage influent du jury, un petit mandarin des Contributions indirectes, chafouin de bureau particulièrement implacable, n’eut pas de peine à faire comprendre à ses collègues qu’ils devaient craindre de se laisser gagner par un attendrissement ridicule, incompatible avec leur devoir ; que c’était l’occasion ou jamais de faire preuve de ce courage civil, si supérieur, comme on sait, au soi-disant héroïsme des champs de bataille et qui consiste à taper sur les pauvres et les sans défense avec une indomptable fermeté.

Un pharmacien qui avait des dents de cheval ajouta qu’il était, d’ailleurs, temps d’en finir avec ce faiseur d’embarras qui avait l’air de les regarder comme du caca et qu’il ne fallait pas rater l’occasion d’inculquer un peu de respect aux bohèmes et aux va-nu-pieds.

Enfin un fabricant d’eau de seltz, homme d’action qui passait pour être d’une jolie force au billard, affirma nettement qu’il se foutait des preuves ; que, pour lui, quand on avait une gueule pareille, on était capable de tous les crimes ; que si l’accusé était innocent de celui-là, il était certainement coupable de plusieurs autres qu’on ne savait pas et que, même en supposant qu’il n’eût jamais tué personne, l’intérêt général exigeait qu’on le mît hors d’état de nuire pendant qu’il en était temps encore. L’énergie de ce citoyen enleva toutes les volontés.

Le Poète déclaré coupable, sans circonstances atténuantes, à l’unanimité et sur tous les points, fut condamné à mort. Il se leva très pâle et, d’une voix calme, il dit aux jurés, plus pâles que lui, ces simples mots :

— Messieurs, n’oubliez pas que vous venez d’envoyer un innocent à l’échafaud.

C’est alors que mon épicier, vous entendez bien, mon épicier, qui était des douze, obéissant à une impulsion mystérieuse ou se croyant simplement à son comptoir, — ce qui est, peut-être, la même chose dans l’infini — répondit par cette formule commerciale, prodigieuse en la circonstance :

— Personne ne nous a jamais fait de reproches, monsieur !

CLVIII Tout n’est pas rose dans la vie.

Le Bourgeois voudrait-il vraiment que tout fût couleur de rose dans ce qu’il nomme la vie, ou ce Lieu Commun n’est-il que l’inoffensive et plate constatation d’un fabricant de couleurs ?

J’aime la première hypothèse, qui est certainement la vraie. Il faut du rose au Bourgeois, c’est sa couleur. Ses filles s’habillent de rose et même son épouse, jusqu’à soixante ans. Lui aussi est rose et joyeux comme un jeune porc, lorsqu’il fait de bonnes affaires. Il tient à voir tout en rose et veut que tout soit couleur de rose. Il aspire sans cesse à dormir sur un lit de roses. Lui seul, après tant de poètes, parle encore un peu, quelquefois, de « l’aurore aux doigts de roses » et, pour être juste, on doit reconnaître que, sans lui, personne, depuis longtemps, ne ferait la remarque, toujours fraîche et toujours charmante, qu’ « il n’y a point de roses sans épines ».

Un bourgeois qui réclamerait du bleu de cobalt ou du jaune indien serait un bourgeois parvenu. Le vrai, l’authentique, celui qui est tout à fait en règle, à l’instar des gentilshommes, le Bourgeois bien né, ne tolère qu’en gémissant le noir de la mort. Combien ne sont-ils pas, les empoisonneurs d’enfants ou les affameurs de vieillards qui voudraient être mis, après leur trépas, dans un cercueil rose, au milieu d’une église tendue de satin rose et remplie de toilettes roses, cependant qu’un orgue hilare exécuterait la valse des roses !…

On peut voir, dans un des grands cimetières de Paris, le tombeau d’un riche facteur de la halle qui avait des traités avec l’Assistance publique pour la fourniture de toute la charogne consommée dans les hôpitaux et qui ne gagnait pas moins de trois cents pour cent. C’était un homme d’une imagination délicieuse. Il y a sur ses tripes en putréfaction une corbeille, soigneusement entretenue, des roses les plus magnifiques et, sur le marbre, ces quatre mots : « Il les aimait tant ! »

CLX Le bon vieux temps.

Quelques-uns disent qu’un temps nommé invariablement « les siècles d’ignorance », par opposition au « siècle des lumières » qui est le nôtre, ne peut pas être bon et que, plus il est vieux, moins il doit être bon. D’autres soutiennent, sans preuves suffisantes, me semble-t-il, que la bonté d’un temps n’est nullement incompatible avec les ténèbres et la vieillesse.

Un troisième groupe, dont je suis, affirme audacieusement que ce Lieu Commun doit être mis au rancart, parce que ce qu’on est convenu d’appeler le bon vieux temps, c’est-à-dire, je suppose, le Treizième Siècle, fut, au contraire, et par excellence, le jeune temps, celui de la force, de l’amour, de la lumière et de la beauté, tandis que le Vingtième est, de plus en plus, un temps de décrépitude, une hideuse et haïssable image de la plus gâteuse vieillesse. Mais allez dire à un avoué de première instance de recommencer la Quatrième Croisade !

CLXI Il y a un Dieu pour les ivrognes.

Le Bourgeois tient beaucoup à celui-ci. Il est de ceux par lesquels est affirmée sa faim toujours neuve de cracher à la Sainte Face, de souiller autant que possible la Parole.

« Dieu a commandé à ses anges, dit le Tentateur, de te porter dans leurs mains, de peur que ton pied ne heurte contre la pierre. »

Ah ! oui, vous allez me dire que le Bourgeois ne sait pas tout ça, qu’il a autre chose à faire que de lire saint Luc ou saint Mathieu. En effet, que pourrait lui apprendre l’Évangile ? Il a le blasphème infus. L’ordure sortie de ses pères arrive en lui, naturellement et sans étude, comme les immondices d’un égout passent dans un autre égout. Quelques-uns la reçoivent avec une abondance telle qu’ils en sont ivres et qu’ils ont eux-mêmes besoin d’être soutenus par les anges, et par quels anges !

L’objet du présent livre ne comporte pas le développement d’une telle idée, mais j’espère que la consolation ne m’en sera pas refusée toujours. « On verra alors, écrivais-je à un inconnu, qu’il n’y a pas une parole du Sauveur ou de ses Amis qui ait échappé aux démentis et aux outrages continuels des chrétiens eux-mêmes, et nos dévotes, on aime à le croire, seront heureuses d’apprendre qu’elles parlent tout le temps comme les démons. »

CLXII L’appétit vient en mangeant.

Bonne réponse à un homme qui meurt de faim :

— Malheureux, vous ne savez pas ce que vous demandez. Si vous mangiez, vous voudriez manger encore et vous seriez, de plus en plus, à la charge des honnêtes gens qui se ruineraient sans parvenir à vous rassasier. Quand on ne se sent pas capable de rester sur son appétit, on reste sur sa faim et on ne demande pas l’aumône à dix heures du soir. Je me regarderais comme un criminel, si je vous donnais un centime.

Décor de neige. Celui qui parle est un gros homme congestionné par un délicieux dîner. Il vient de sortir du restaurant et attend sa voiture qui décrit une courbe financière pour venir à lui.

L’affamé représente une souffrance quelconque, une souffrance de tous les siècles. L’affameur ne représente rien que le Désespoir, le désespoir rouge tuméfié et crépitant.

CLXIII On ne prête qu’aux riches.

Pourquoi ? Parce que l’eau va toujours à la rivière, vous répondra le greffier de la justice de paix. Depuis le Pactole, il y a toujours eu quelque chose entre les riches et les rivières. Quelquefois, cette eau vient directement des sources pures de la montagne. Plus souvent elle a servi à laver la vaisselle ou à rincer les pots de chambre.

Les riches reçoivent tout, comme les rivières, mais le mot prêter est une dérision, car il est sans exemple que celles-ci ou que ceux-là aient jamais rendu n’importe quoi. Chacun à sa manière, ils deviennent de vastes fleuves, en roulant le jus de latrines ou les pleurs des pauvres, indistinctement, jusqu’à l’Abyme.

CLXIV Il n’y a pas de sot métier.

Pardon, il y en a un. C’est d’être tailleur et de prétendre habiller un moine. Tout le monde sait que l’habit ne fait pas le moine et que, par conséquent, il n’est pas possible d’imaginer quelque chose de plus sot que le métier qui consiste à faire un habit pour un client qui a lui-même besoin d’être fait, n’existant pas. La chose, je l’avoue, ne paraît pas très intelligible.

Cependant qu’est-ce qu’un moine ? sinon un homme ou soi-disant homme qui pratique cet autre métier d’être obéissant, chaste et pauvre, juste le contraire de ce que le Bourgeois nomme la vie.

Ne serait-ce pas là un métier encore plus sot que celui qui vient d’être dit, puisque celui qui l’exerce n’a aucune part à l’existence bourgeoise et ne peut, en aucune façon, profiter d’un habit impuissant à lui en conférer le moindre semblant ? La rencontre d’un moine et d’un tailleur est probablement ce qu’on peut imaginer de plus extraordinaire, de plus fou, de plus cocasse, de plus fantastique.

CLXV La nuit est faite pour dormir.

J’habite, sur la rive gauche de la Marne, un pays qui fut très particulièrement saccagé, pillé, rançonné, détroussé, maltraité de toutes façons par les Allemands, en 1870 et 1871, et où il est impossible de trouver quelqu’un qui s’en souvienne. C’est un peu décourageant pour un citoyen français qui aurait des histoires de guerre à raconter. Précisément, j’en tenais une qui n’eût pas été sans intérêt, mais il faudrait tellement compter sur des âmes qui n’existent plus !

Avec cette espèce de sentimentalité internationale qui voudrait qu’on oubliât l’Outrage horrible et que tout le monde s’embrassât dans un pardon cosmopolite et une chiasse universelle, où trouver un auditeur capable d’avaler l’anecdote des trois Prussiens envoyés ad patres, au milieu d’une nuit assurément faite pour dormir, par un franc-tireur vendéen, leur prisonnier, qu’ils conduisaient au prince de Saxe et qui devait être fusillé le lendemain.

Ce captif à la main leste et au pied léger, qui savait aussi bien que moi-même les Lieux Communs, n’ignorait pas que, non seulement la nuit est faite pour dormir, mais aussi qu’elle « porte conseil » aux braves gens et qu’en icelle « tous les francs-tireurs sont gris ».

Avec quelle prestesse et quelle audace il sut en profiter, je ne le raconterai pas, décidément. Cela ferait trop de mal aux petits nerfs de ces bâtards de femmes violées qui font du commerce le long des murs où la Prusse fusilla ceux qui auraient pu être leurs pères. On m’a assez accusé d’exagérer et de surfaire l’horreur.

Mon homme était un boucher incomparable qui aurait écorché un lion vivant avant qu’il eût eu le temps de tirer ses griffes. Que cette information te suffise, mon cher lecteur.

CLXVI L’occasion fait le larron.

Sol cognovit occasum suum. — Est-ce vous, Seigneur ? Est-ce vous, enfin ? demande le Voleur en croix. — Je te le dis, en vérité, tu seras, aujourd’hui, avec moi, dans le Paradis, répond la Lumière du monde crucifiée.

Cela se passe dans les Ténèbres de la Sixième Heure et le Bourgeois s’est pendu lorsqu’il faisait jour encore.

Post-scriptum. — J’aurais voulu trouver l’occasion d’une engueulade infinie où il eût été dit que le Bourgeois n’a de l’argent que pour le rendre et que, s’il ne le rend pas, il est un larron sans croix et sans paradis. Judas, moins canaille, a RENDU le sien, avant de crever. Mais essayez de faire comprendre ces choses !

CLXVII Il n’y a pas de fumée sans feu.

Non, Bourgeois, pas même dans l’Apocalypse, qui est un livre où l’on parle beaucoup de toi.

« Et la fumée de leurs tourments montera aux siècles des siècles, et il n’y aura de repos, ni jour ni nuit, pour ceux qui auront adoré la Bête et son image, ni pour quiconque aura reçu la marque de son nom. »

Je te recommande cet endroit.

CLXVIII Entre deux maux, il faut choisir le moindre.

Là-dessus, pas d’incertitude. Les personnes les plus charitables reconnaissent que le mal du prochain est toujours le moindre et que c’est bien celui-là qu’il faut choisir. Les moralistes ont remarqué depuis longtemps qu’on a toujours assez de force pour supporter les peines d’autrui.

CLXIX On n’est pas louis d’or ou Ce qui convient aux jeunes filles.

On n’est pas même pièce de cent sous. J’en fis l’expérience douloureuse en Danemark où je n’avais pas cours. Déjà, en France, je ne passe pas trop facilement, mais là-bas, si vous saviez !

J’habitais, par décret spécial de l’inhumaine fortune, une petite ville du Jutland où j’ai cru laisser mes os. J’y ai donné des leçons de français et j’ai eu jusqu’à trois élèves. Je ne parlerai que du numéro 2, aujourd’hui du moins. Le 1 prendrait trop de place et le 3 fut sans intérêt.

M. Kanaris-Petersen était professeur de langue française dans une école de la ville et jouissait de la plus haute considération. Je sus par lui-même, dès la première heure, que ce nom de Kanaris, si peu danois, malgré l’artifice du K initial, lui était venu, par transmission directe ou indirecte, du célèbre héros grec de la guerre de l’Indépendance !…

Je n’entrepris aucune vérification de cette parenté, mais, l’ayant interrogé sans malice, je fus étonné d’apprendre qu’il ne savait absolument rien des vers fameux inspirés à Victor Hugo par cet admirable corsaire.

Je n’espère pas rencontrer ailleurs une vanité aussi précieuse, une imbécillité aussi succulente, aussi complète. Le Canaris des Orientales « arbore l’incendie ». Le Kanaris jutlandais arbore la pluie et le ridicule. Et quel ridicule ! Il faut connaître le Danemark, avoir vécu dans ce pays de médiocrité idéale, pour apprécier comme il faut l’attendrissante idiotie d’un pion imaginant de se radouber d’un écumeur.

Une extraction si rare exigeait naturellement les plus aristocratiques manières. M. Kanaris Petersen est quelque chose comme le Brummel de son trou. Les jeunes Danois, entr’ouverts sur son passage, sont attentifs aux gestes et aux paroles de cet Arbiter elegantiarum.

« Il n’est pas bon que l’homme soit seul, dit le Seigneur Dieu. Faisons-lui une aide semblable à lui. » Je n’étonnerai personne en ajoutant à ce qui précède qu’une Mme Kanaris-Petersen existe et qu’elle est digne de son époux. On ne connaît pas de vainqueur palicare ni moldo-valaque dans l’ascendance de cette dame, où prédominent seulement la quincaillerie et les fers en gros. Mais elle apporta, dit-on, de l’argent et passe pour avoir été une ravissante personne. Il faut le savoir. Elle m’a paru plutôt briquetée et verjuteuse, ce qui vient sans doute en aide aux grands airs dans ce culot de province.

Un fait incontestable, c’est qu’on s’amuse fort chez les Kanaris. Comédie et bal travesti huit ou dix mois de l’année, Mme Kanaris ayant acquis le renom d’une délicieuse cabotine, et la chie-en-lit étant considérée, en général, dans un tel faubourg Saint-Germain de la Béotie danoise, comme l’expression dernière de la finesse et de l’atticisme.

Au milieu de cette crotte grandissent deux petites filles que l’infanticide frivolité de leur mère habille et déshabille dix fois le jour. Que deviendront-elles ? Il est trop facile de le prévoir. Le monde luthérien, c’est l’empire de Satan bâtard. Le crime et l’ordure même y sont médiocres. Pour délivrer une de ces misérables âmes, il faudrait que Dieu déplaçât tous les décombres de sa création bouleversée.

— Nos petites filles aimeront la danse comme papa et maman ! m’a dit, une fois, le crétin morose qui ne cesse de prétendre à la sémillance et à l’enjouement. Quelle descendante spirale j’entrevis alors ! Voilà donc, me disais-je, ce qui convient ici aux jeunes filles ! Danser comme papa et comme maman, avec toutes les conséquences présumables de cette chorégraphie, et ce qui ne leur conviendrait absolument pas, ce serait, par exemple, d’aller à la messe ou de faire n’importe quoi de propre ou de généreux.

Un an après avoir quitté ce pays ignoble, j’appris que mon Kanaris dont j’avais subi les poignées de main avec constance, le croyant un animal inoffensif, s’était employé à me nuire jusqu’à en attraper des courbatures. On m’a rapporté de lui ce mot remarquable que je cite pour embraser d’un dernier feu les passionnées qui auraient pu me voir naître :

— La maison de Léon Bloy n’est pas une maison pour les jeunes filles.

CLXX La critique est aisée, mais l’art est difficile.

Je ne suis pas sûr que le Bourgeois se ferait couper en morceaux pour soutenir que l’art est difficile, mais je sais qu’il veut que la critique soit aisée, et même la chose du monde la plus aisée. Cela, il y tient. Il faut s’entendre, cependant. Le Bourgeois n’est pas un âne. La critique peut fort bien être malaisée, s’il s’agit du grand art, de l’art véritable qui est celui de Bouguereau en peinture ou de Paul Bourget en littérature. Où en serait-on, s’il était permis au premier venu de toucher à ces chameaux ?

Combien, au contraire, n’est-il pas facile de juger Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, Barbey d’Aurevilly, Ernest Hello ! Et si jamais un critique fut à son aise, n’est-ce pas lorsque la Providence lui accorda de déposer son crottin sur l’auteur de ces humbles pages ?

CLXXI Je suis philosophe ou l’An quarante.

Je vous en prie, ne demandez pas à ce tanneur s’il appartient à l’école d’Ionie fondée par Thalès et renouvelée par Anaxagore ; ne cherchez pas à savoir s’il est pythagoricien, métaphysicien, platonicien ou péripatéticien ; s’il est disciple d’Euclide ou d’Antisthènes, de Pyrrhon ou d’Epicure, de Zènon ou de Carnéade ; ne faites pas la folie de le supposer éclectique, mystique, stoïque, sceptique, syncrétique ou empirique. Enfin, et surtout, n’allez pas imaginer un christianisme quelconque. Quand il vous dit qu’il est philosophe, cela signifie tout simplement qu’il a le ventre plein, la digestion sans embargo, le porte-monnaie ou le portefeuille convenablement dodu et que, par conséquent, il se fout du reste « comme de l’An quarante ».

Je me suis souvent demandé ce que pouvait être cet An quarante si fameux et si dédaigné des philosophes. Impossible de rien trouver. Pourtant il a dû se passer quelque chose de peu ordinaire, cette année-là. Comment le savoir ? Les éphémérides et les tableaux synoptiques ne donnent rien. Remarquons seulement que l’An quarante est un point extrême de comparaison, un étalon de mépris. Peut-être faudrait-il savoir, avant tout, ce que le Bourgeois méprise le plus au monde. Mais qui oserait descendre dans cet abîme ? Cum in profundum venerit, contemnit.

CLXXII Une fois n’est pas coutume.

Formule d’absolution à l’usage des bourgeois. Tout va bien si la coutume n’est pas implantée. L’essentiel c’est de ne tuer son père qu’une fois.

— J’ai trois mille bouteilles de vin dans ma cave, et ma santé ne me permet pas de devenir un saint, me disait un curé d’ici. Vous ne voyez pas le lien, moi non plus, mais il existe, certainement.

CLXXIII Je n’avais pas besoin de ça !

Ainsi parle le Bourgeois, lorsqu’un accident imprévu l’accable ou seulement le déconcerte. C’est une manière de prendre position vis-à-vis de Dieu et d’interpeller la Providence avec supériorité. Il y a bien peu d’adolescents qui n’aient été impressionnés entre 16 et 18 ans, quelquefois jusqu’à l’éblouissement, par l’espèce de connaissance infuse que le Bourgeois paraît avoir de ce qui lui convient et de ce qu’il lui faut. On ne connaît pas d’animaux, même parmi les solipèdes, qui soient servis par un instinct aussi sûr. Mais où se manifeste prodigieusement son flair, c’est lorsqu’il s’agit des choses dont il n’a pas besoin et qui, par conséquent, lui pourraient être fâcheuses. En voici un exemple remarquable.

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