Exégèse des Lieux Communs (page 4)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais ces réflexions ne nous donnent aucune lumière. La formule de bienséance : « Être dans une situation intéressante » paraît un de ces lieux communs qui ne s’expliquent pas et qu’il suffit de désigner en passant, comme quelque chose de redoutable qu’il ne faut pas trop approfondir.

XXX Il faut être de son siècle.

M. Culot avait inventé quelque chose, on ne savait quoi et il n’en fit jamais la confidence à personne. Il voulait seulement qu’on sût qu’il n’était pas un idiot et qu’en dehors de ses fonctions, d’ailleurs brillamment remplies, de premier comptable à l’administration des Soufres, il était ce qu’on est convenu d’appeler quelqu’un.

Nul mieux que lui n’était informé de toutes les étapes de la science. Abonné à toutes les revues ou bulletins scientifiques et les dévorant ou feignant de les dévorer, on le consultait comme un répertoire. — Il faut être de son siècle, disait-il à chaque instant, considérant que ce siècle-là, qui était alors le dix-neuvième, avait au suprême degré tout ce qui pouvait faire désirer d’en être, au point de donner la démangeaison de revivre aux plus obsolètes poussières. Il n’admettait pas la plus lointaine supposition d’une tare ou d’un déchet, et les autres siècles, en comparaison, lui paraissaient irrespirables.

Il s’était fait inventeur pour appartenir plus complètement à un siècle d’inventions. Mais, je le répète, on ne savait que croire de ses découvertes. Il y avait chez lui une porte mystérieuse toujours fermée à triple tour sur laquelle on lisait ce simple mot : laboratoire et les conjectures allaient leur train.

Certains sous-entendus accompagnés de sourires vagues donnaient à penser qu’il avait dompté l’espace des airs et résolu le problème de la navigation aérienne. Quelques-uns présumaient avec profondeur qu’il avait dû retrouver le feu grégeois ou même la poudre à canon. Un malin, qui couchait avec Mme Culot tous les samedis, chuchotait qu’il était inventeur d’une machine à aboyer destinée à remplacer les chiens de garde à la ville et à la campagne. Bref, on ne savait pas et on ne devait jamais savoir. Mais M. Culot jouissait d’une haute notoriété et il fut question de le fourrer à l’Institut, ce qui serait certainement arrivé sans les cabales.

Maintenant, voici le dénouement bizarre de sa destinée, si, toutefois, il est possible de nommer cela un dénouement. Il avait une fille sans Dieu ni beauté, mais irréprochablement salope qui, bien que n’accordant aucune attention aux studieuses manigances de son père, voulait, non moins énergiquement que lui, être de son siècle. Encouragée d’ailleurs par l’exemple de sa mère qui eût fait parler d’elle à toutes les époques du monde, elle avait de très bonne heure obtenu les résultats les plus remarquables.

Très différente en ce point de M. Culot, dès l’âge de dix-huit ans, Mlle Barbe Culot n’eut plus rien de secret pour personne. À vingt-cinq, elle s’était déjà débarrassée scientifiquement de plusieurs enfants, circonstance divulguée qui lui valut, étant alors devenue sage-femme de 1re classe, les félicitations du Président de la République et la croix d’honneur, le jour même de l’inauguration de la statue de Ricord.

Mais toute médaille a son revers, dit un autre Lieu Commun que j’étudierai, autant que possible, en numismate, lorsque le moment sera venu.

Un jour, deux hommes du siècle se rencontrèrent, comme par hasard, dans la chambre à coucher de l’aimable enfant qui était, pour l’instant, sans aucun voile et complètement soûle. Il y eut, je ne sais pourquoi, de telles engueulades que M. Culot ne crut pouvoir se dispenser d’accourir, invitant ces messieurs à quelque modération.

— On voit bien que vous n’êtes pas de votre siècle ! lui répondit-on.

L’énormité de la remontrance pétrifia, quelques instants, le vieillard qui balbutia enfin des excuses. Il alla même jusqu’à offrir des rafraîchissements, et le calme revint dans cette demeure. Mais le coup était porté. M. Culot, soupçonné de n’être pas de son siècle, perdit peu à peu ses belles couleurs, tomba dans le marasme et finit par s’aliter. Se sentant perdu, il demanda son incinération aux frais de l’État et s’éteignit doucement, ayant pris les assistants à témoin qu’il crevait homme de son siècle. Le monde savant déplora la disparition de cet Archimède.

Nolite conformari huic sæculo, ne vous conformez pas à ce siècle, s’écrie saint Paul, dont le triomphe est trop facile et qui n’eût assurément rien compris à l’impénétrable sagesse du Bourgeois.

XXXI Il ne faut pas être plus catholique que le Pape.

À première vue, on pourrait croire qu’il est heureux pour le Pape qu’il y ait des gens plus catholiques que lui, des avertisseurs qui lui disent : Arrêtez-vous, quand il va trop loin, c’est-à-dire, toujours, n’est-ce pas ? Car le Pape est le seul homme qui se trompe infailliblement, et c’est même comme cela qu’il faut entendre la doctrine de l’Infaillibilité pontificale. Du moins, c’est ainsi que l’entend le Bourgeois.

Pourquoi, alors, dit-il qu’il ne faut pas être plus catholique que le Pape ? Sans doute parce que le Pape l’est encore trop. Je vous écoute, mais tout de même ça n’est pas très clair.

Si le Pape se trompe toujours et qu’en sa qualité d’infaillible il soit seul à se tromper toujours, il s’ensuit qu’il est impossible de n’être pas plus catholique que lui. En même temps, vous me dites, ô Bourgeois, que cela ne vaut rien, qu’il ne faut pas l’être plus, ce qui implique nécessairement qu’il faut l’être moins, impossibilité qui vient d’être démontrée.

Dans cette hypothèse absurde, le Pape reprend son niveau, comme la mer aux « tumescences merveilleuses », et me revoilà sur le plan d’un catholicisme inférieur à celui de ce Souverain Pontife qui ne peut pas ne pas se tromper et qui, de ce fait, retombe aussitôt, invinciblement, au plus bas étage. Encore une fois, je demande un peu de lumière.

XXXII Tous les goûts sont dans la nature.

Dans la nature du Bourgeois, cela va sans dire. Essayez de vous représenter une telle universalité de goûts chez un poète ! Et remarquez, je vous prie, qu’il n’est pas question de goûts très variés, de goûts très multiples, mais de tous les goûts, depuis le goût de l’ambroisie jusqu’à celui de la merde, inclusivement.

Tel est le Bourgeois, il aime tout et il avale tout. Du moins le malin qu’il est voudrait le faire croire. Mais je connais ses pentes et je ne le vois pas très bien aimant des choses propres. C’est là son indiscutable et sempiternelle supériorité qu’il cache en vain.

XXXIII Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

Il y en a d’autres, en plus grand nombre, qui ne sont pas meilleures à entendre. Donc, il faut faire un choix des unes et des autres, ce qui suppose le discernement des anges, et de quels anges !

Une vérité qui exposerait son divulgateur ou son témoin à quelque disgrâce, évidemment, ne serait pas bonne à dire. La peau avant tout, chacun son métier, le Bourgeois n’est pas un martyr. Mais il n’est pas non plus un confesseur, un pénitent affamé d’humiliations, et les vérités qui le désobligent, il juge préférable de les ignorer.

C’est fort bien, mais alors voici une chose étrange. Si on supprime du même coup les vérités dangereuses à proclamer et les vérités désagréables à entendre, que restera-t-il ? Car enfin, j’ai beau chercher, je n’aperçois pas un troisième groupe.

Déclarons-le sans barguigner. Aucune vérité n’est bonne à dire, tel est le vrai sens du texte. Peut-être même n’y a-t-il pas de Vérité. Pilate, qui LA voyait face à Face, n’en était pas sûr.

XXXIV Chercher midi à quatorze heures.

C’est ce qu’on ne manquera pas de me reprocher. On dira que je cherche le Bourgeois où il n’est pas, que je lui suppose des intentions, des sentiments, des idées qu’il n’a pas. Eh ! bien, on se trompera. Je ne cherche, ni ne suppose. Le Bourgeois est rencontrable à n’importe quelle heure, les horlogers le savent très bien, et il est capable de tout, les pauvres l’ont appris à leurs dépens. J’ai dit seulement, et ce travail n’a pas d’autre objet, que le Bourgeois est un écho stupide, mais fidèle, qui répercute la Parole de Dieu, quand elle retentit dans les lieux bas ; un sombre miroir plein du reflet de la Face renversée de ce même Dieu, quand Il se penche sur les eaux où gît la mort. J’ai ajouté que cela me semblait terrible. Et voilà tout.

Pour ce qui est de ce misérable topique, de cette fétide rengaine qui a comblé de sa banalité morne mon enfance vouée aux tourments et qui n’a même pas l’excuse démoniaque de grimacer la contrefaçon d’un Texte sacré, je sais ce qu’il en faut penser.

C’est comme le Rien n’est absolu des premières pages de ce livre. Quand un pauvre écolier a trouvé ou cru trouver quelque chose et qu’il en pantèle de joie, le coup de trique de Midi à Quatorze heures lui est invariablement asséné.

Je l’ai déjà dit et je serai bien forcé de le dire encore : préférer ce qui est noble à ce qui est ignoble et ce qui est beau à ce qui est hideux ; chercher à comprendre, tenter la conquête de n’importe quoi, en sautant par-dessus bornes et clôtures ; vouloir vivre enfin ; voilà ce qui tombe sous l’anathème.

J’essaie de me représenter cet avoué au tribunal de première instance, crevant à midi juste, à l’échéance d’une vie très basse, et sa très sale âme légère entraînée par les pleurs des pauvres qu’il écrasa, jusqu’à la station de Quatorze heures qui est la dernière du Chemin de la Croix et le Tribunal sanglant de Jésus-Christ !

XXXV Il y a des bornes qu’il ne faut pas franchir.

Ceci est plus net. On est informé qu’à une certaine distance, pas énorme, il y a une frontière qui ne pardonne pas. Malheureusement il faut de bons yeux pour la discerner, car elle est peu apparente. Puis, elle a cet inconvénient d’être instable. C’est un cordeau lâche qui ne délimite pas exactement. Quelquefois, c’est le Bourgeois lui-même qui dépasse les bornes, sans le savoir, et alors il succombe sans honneur dans le traquenard qu’il a lui-même tendu aux Poètes, les supposant malicieusement des taupes.

Tant pis pour lui, après tout. Moi je suis de ceux qui voudraient qu’une révolution éclatât et qu’à la tyrannie intolérable du Bourgeois antique ennemi des aventures, s’opposassent les modernes effervescences d’un Bourgeois casse-cou qui ne voulût plus entendre parler d’aucune barrière. Ce cataclysme répandrait un peu d’agrément sur notre planète.

XXXVI L’excès en tout est un défaut.

Il peut même arriver qu’on soit trop bourgeois, ce qui semble paradoxal. Voici, pour le démontrer, une histoire extrêmement simple où j’eus un rôle peu honorable et qui arriva dans ma jeunesse.

M. Robert, petit rentier retiré des huiles, n’était pas heureux. Il aurait dû l’être pourtant. L’effort de toute une carrière de déloyauté commerciale avait été, en sa personne, rémunéré d’une équitable opulence par un juste sort.

Une maison dénuée, grâce au ciel, de tout profil architectural, attestait, sur la grande rue, l’importance financière de cet homme récompensé. La blancheur inexorable du crépi rendait ophtalmique et faisait mourir la végétation.

Par la porte cochère, on apercevait un jardin bouilli, calciné, sinistre, d’où le goût du maître avait proscrit la nature. Tout s’y passait en rocailles et plomberie d’agrément. Un amour espiègle en simili bronze tenait un jet d’eau, peu abondant, au centre d’un bassin exécuté par le même cyclope, où des poissons rouges malheureux avaient l’air de suer.

Quelques géraniums hydrophobes se groupaient çà et là, au pied de quelques tilleuls qui avaient renoncé à toute fraîcheur. On voyait aussi des miroirs sphériques de diverses couleurs, un jeu de tonneau d’un vert d’asperge pisseux, un berceau de vigne vierge et de glycines complètement grillées dont la seule imagination d’un brûlé vivant aurait pu implorer l’ombrage. Enfin, la niche, couleur d’azur, d’un chien arrivé au dernier degré de l’alopécie galeuse, commis à la surveillance du paysage. Un mur de geôle crénelé de culs de bouteilles barrait l’horizon. Ce séjour enchanteur était la gloire de M. Robert.

Des raisons plus hautes le conviaient à la joie parfaite. Il était membre du Conseil municipal, grandement estimé pour l’abondance et la fluidité de ses vues, appelé, disait-on, par le cri public à de plus augustes emplois. Pour surcroît de bonheur, sa femme était morte, l’attendant désormais au ciel, après l’avoir, trente ans, cocufié sur terre.

Pourquoi fallut-il qu’un ver sans pardon rongeât intérieurement ce beau fruit ? M. Robert avait un voisin qui empoisonnait sa vie et le réduisait au désespoir. C’était un graveur, homme de désordre et de concupiscence, qu’il ne pouvait rencontrer sans frémir et dont la seule présence l’affolait.

Ce graveur, toujours débraillé, toujours coiffé d’un panier à figues venu de l’Asie Mineure, toujours fumant à l’extrémité d’un roseau, dans un tronc de merisier d’un poids excessif, se livrait, en outre du burin, à des exercices photographiques de l’espèce la moins innocente, s’il fallait en juger par ses acolytes ordinaires : un gros aide fortement trapu qu’aucun propriétaire n’eût aimé à rencontrer au coin d’un bois, le jour d’échéance de ses locations, et un escogriffe d’opérateur sombre aux yeux de nitrate, noueux comme un cep, qui ressemblait, sous le vélum noir de son appareil, à quelque bourreau masqué.

— Tout cela, disait M. Robert, n’était pas très catholique.

Des femmes, probablement impudiques, venaient presque tous les jours, Dieu savait pour quels offices ! Et il n’y avait pas moyen de ne pas les voir, car M. Robert n’était pas entièrement clos de murailles et son jardin n’était dérisoirement séparé de celui du graveur que par une simple claire-voie qui ne cachait rien.

Combien de fois sa demoiselle, une jeune bique pointue et sentimentale, pure comme la violette, avait-elle entrevu, en passant, des scènes orgiaques dont le souvenir la troublait ! Elle avait vu, j’ose le dire, ces odieux voisins, mâles et femelles, dépoitraillés sans vergogne, sous prétexte d’art, et buvant, au dehors, des apéritifs en poussant des cris sauvages. Cela devenait d’autant plus intolérable qu’ils avaient l’air de narguer, éclatant de rire aussitôt qu’apparaissait le père ou la fille.

L’abominable photographe, un certain jour, n’avait-il pas eu l’audace de braquer sur eux son objectif, leur adressant, le lendemain, les deux portraits accompagnés d’une demande carabinée d’envoyer Mlle Armandine pour des études d’ensemble. Ce message inqualifiable, qu’Armandine avait lu, malheureusement, contenait des hypothèses d’une indécence inouïe… et le plus fort c’était que l’avocat de l’ex-huilier, homme sérieux pourtant, consulté sur l’heure, avait haussé les épaules avec un gros rire en lui donnant le conseil d’en rester là, de ne pas donner d’importance à une sotte fumisterie.

Enfin, pour tout dire, le graveur au panier à figues en était arrivé, dans l’insolence, à le tutoyer, lui, M. Robert, qui avait toujours fait honneur à sa signature, qui avait toujours payé recta, lui tapant sur le ventre au milieu de la rue et l’appelant « mon vieux Macaire ». Le digne homme ne dormait plus, perdait pied dans le torrent des tribulations.

Ce graveur était donc son cauchemar et il eût tout fait pour en être délivré. C’est assez dire qu’il l’épiait avec attention, espérant qu’un jour ou l’autre il surprendrait quelque manigance criminelle. En supposant qu’il exécutât réellement de la gravure dans sa caverne, comme il s’en vantait, cet art prétendu pouvait très bien servir à cacher d’horribles combinaisons. Car enfin on ne ferait jamais croire à un honnête homme qu’il fallait tant de compagnes et de compagnons, tant d’allées et venues et tant de micmacs pour gratter un morceau de cuivre. Il devait y avoir quelque chose.

Un beau matin, il n’en douta plus. Comme il se glissait vers la porte, étouffant ses pas, selon sa coutume, depuis qu’il « veillait au grain », la voix trop connue de l’énigmatique voisin se fit entendre à travers le mur contre lequel il fut obligé de s’appuyer dans son angoisse et, distinctement, lui parvinrent ces paroles chargées de terreur :

— Le cadavre commence à blanchir.

D’autres mots furent prononcés qu’il ne put saisir, mais ceux-là suffisaient bien et il savait ce qui lui restait à faire. Toutefois ses jambes se dérobaient ; il se sentait froid comme s’il eût été lui-même le cadavre et, pendant quelques minutes, il lui fallut s’éponger et se ravigoter l’âme. Enfin ! il ne s’était pas trompé. Le voisin était bien réellement une sombre canaille, un malfaiteur des plus dangereux dont la justice des hommes allait le débarrasser. Bénissant, pour la première fois de sa vie, la Providence, il s’élança vers la caserne de gendarmerie.

Informé par lui d’un massacre, le brigadier de service accourut aussitôt avec trois hommes. On entra sans cérémonie chez le graveur, malgré les yeux ronds de son ouvrier sur lequel on mit d’abord le grappin…

— Où est ton patron ? lui demanda d’une voix dure le suppôt des lois.

— Eh ! ben, quoi ? il est dans la chambre noire. Vous allez le voir dans deux minutes. Qu’est-ce que vous lui voulez ? Vous n’allez pas nous prendre pour des brigands, peut-être ?

— Assez causé ! dit le brigadier, tu t’expliqueras devant le juge d’instruction. Ouvre cette porte.

— Zut ! répondit l’homme, je ne veux pas me brouiller avec mon patron pour vous faire plaisir. Adressez-vous à lui-même, si vous êtes pressé. Vous verrez bien ce qu’il vous dira.

Le gendarme, dégaînant, s’avança vers le lieu terrible.

— Ah ! ça, dites donc, cria le personnage invisible vous n’allez pas me foutre la paix, vous autres ? Qu’est-ce que c’est donc que tout ce potin ? Je vous dis que le cadavre sera superbe.

C’en était trop. Le juste soldat menaça d’enfoncer la porte. Il fallut alors s’exécuter et M. Robert confondu vit sortir de l’ombre son bourreau, coiffé du panier à figues et la pipe au bec, tenant du bout des doigts le cliché photographique d’un tableau fameux signifiant la mort de César ou de tout autre tyran.

XXXVII Il faut hurler avec les loups.

Précieuse maxime qui a dû être léguée par un vieux chien. Hurler, ai-je besoin de le dire ? est une litote, un euphémisme. Il s’agit de faire ce que font les loups, c’est-à-dire de manger les moutons, en commençant, bien entendu, par ceux qu’on a le devoir de garder.

Le clergé bourgeois est unanime à reconnaître que c’est une pratique plutôt agréable, la chair du mouton étant exquise et bienfaisante à l’estomac de toutes les sortes de chiens. Il y a, dans Ezéchiel, un chapitre menaçant qui a l’air de leur prédire des indigestions. Mais on ne lit guère Ezéchiel dans le clergé bourgeois et, en particulier, dans le diocèse de Meaux, où j’imagine qu’on doit le trouver un peu rococo. Je cite le diocèse de Meaux parce que j’y vis — assez mal, d’ailleurs, n’étant pas berger, ni chien de berger — et que j’ai eu l’occasion d’y observer quelques curés que Bossuet n’avait pas prévus et qui ne ressemblent pas à des aiglons.

Je parlerai plus tard de ces serviteurs de Dieu avec un certain luxe de détails. En attendant je leur propose l’apologue tout à fait ecclésiastique du chien de garde devenu un « chien muet », à force de hurler avec les loups et qui engloutit en silence la Chair et le Sang de l’Agneau, tous les matins.

XXXVIII Il n’y a que la Vérité qui offense.

Post-scriptum au paragraphe XXXIII. J’allais l’oublier, celui-là. N’avais-je pas raison ? Non seulement il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à entendre, mais le profond Bourgeois nous affirme qu’il n’y a que la Vérité qui l’offense.

Le mensonge ne l’offense pas, ne l’offensera jamais. C’est une espèce d’oncle dont il espère toujours hériter et pour lequel il n’a pas assez de caresses. Quand le Mensonge s’incarnera, ce qui doit arriver un jour, il n’aura qu’à dire : « Quittez tout et suivez-moi », pour traîner aussitôt derrière lui, non pas une douzaine de pauvres, mais des millions de bourgeois et de bourgeoises qui le suivront partout où il lui plaira d’aller.

Jusqu’à présent, la Vérité seule s’est incarnée, Ego Veritas qui loquor tecum, et vous savez comment elle a été accueillie. Ah ! on ne s’y est pas trompé une minute : Crucifigatur ! Il n’y a que la VÉRITÉ qui offense !

C’est tout de même troublant d’entendre le Bourgeois dire ces choses-là, tranquillement, du matin au soir.

XXXIX C’est l’ambition qui perd les grands hommes.

Savoir ce que le Bourgeois entend par un grand homme n’est pas la chose la plus facile. Tout le monde penserait que le plus grand homme, à ses yeux, est celui qui a le plus d’argent. Eh bien ! ce n’est qu’une opinion plausible. Ce n’est pas encore tout à fait ça.

Au-dessus de l’homme qui a beaucoup d’argent, il y a celui qui fait peur, ayant le pouvoir de prendre l’argent des autres et de leur donner, en échange, des coups de pied dans le cul. Celui-là est incontestablement un plus grand homme.

Il y en a pourtant un troisième qui est plus grand encore, si j’ose le dire, qui est, à coup sûr, le plus grand des hommes. C’est celui qui venge le Bourgeois de cette Vérité offensive dont il vient d’être parlé. Un tel victorieux, on le comprend, n’a pas besoin d’être riche ni de répandre la terreur. Inutile même qu’il se nomme Renan ou Voltaire. Ne fût-il qu’un cuistre bâtard, un moléculaire et vagabond apostat, dans les plus vermineuses guenilles, il est le Scipion de cette Carthage de lumière qu’il faut détruire. Cela suffit. Son ambition, s’il en avait une, serait de partager la gloire de ce soldat immortel et ganté de fer qui souffleta, chez le grand Pontife, aux matines du Vendredi saint, le Christ enchaîné.

Tous les livres