Exégèse des Lieux Communs (page 5)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais, alors, que nous veut ce Lieu Commun avec son « ambition » désastreuse ? Je me le demande. Si quelque chose manque essentiellement au Bourgeois, c’est la Grandeur qu’il abhorre. Il ne peut donc pas se perdre par là et le Lieu Commun qui nous embarrasse a dû être mis en circulation par de très petits hommes qui voulaient en imposer.

XL On n’est pas sur la terre pour s’amuser.

Pardon, voudriez-vous me dire pourquoi on y est, si ce n’est pas pour s’amuser. Serait-ce pour souffrir ?

Oui et non, mais il faut s’entendre. La parole du Bourgeois est à deux tranchants comme le glaive d’Aod, fils de Géra, troisième Juge en Israël. La souffrance est pour les autres et lui seul est sur la terre pour s’amuser. Aussitôt qu’on oublie cette loi, tout devient obscur.

Il est écrit dans l’Évangile qu’il y aura toujours des pauvres. Naturellement. Voudrait-on que le Bourgeois prît la peine de souffrir lui-même ? Et ce n’est pas assez d’avoir des larbins, il lui faut des esclaves, des malheureux dont il puisse exténuer les corps et flétrir les âmes. Le voilà son amusement ! Dégrader les âmes, les souiller, les désespérer… Quand le pauvre crie de douleur, cette consolation lui est offerte : « On n’est pas sur la terre pour s’amuser », et il croit être parmi les démons.

XLI Je ne suis pas un saint.

Le Bourgeois n’oserait pas dire : « Je ne suis pas un homme de génie ». Comment ose-t-il dire : « Je ne suis pas un saint ? » Les deux choses doivent lui être également odieuses, puisqu’elles sont d’ordre absolu. Il est certain, cependant, que le soupçon de sainteté a quelque chose de plus lancinant pour l’amour-propre, de plus difficile à supporter. L’homme de génie, en effet, a des chances pour n’être pas indiscutablement et irréparablement un idiot ; le saint n’en a pas. C’est connu.

Mais il faut se rappeler que la langue du Bourgeois, étant exclusive de l’Absolu, doit fourmiller de surprises, de contradictions dans les termes, de non-sens, d’incohérences et de coq-à-l’âne, au milieu desquels il se débrouille très bien, paraît-il, mais qui doivent ahurir un étranger. Moi-même, qui m’efforce de jeter un peu de lumière dans ce gâchis, j’avoue que bien souvent je m’y perds et que je tombe, par l’effet de cette recherche, dans une espèce de coma dont mes amis sont alarmés.

Le moyen, par exemple, de concilier le désir si évident, si bourgeois et si raisonnable de n’être pas un saint, avec l’exigence habituelle de la sainteté chez les autres, particulièrement chez les inférieurs, car tel est le cas de ce Lieu Commun, très analogue au précédent. La sainteté est pour les autres, comme la souffrance.

Mais tout s’arrange. Le Bourgeois ne voulant pas et ne devant pas être un saint, il devient nécessaire que d’autres le soient à sa place, pour qu’il ait la paix, pour qu’il puisse digérer et roter en paix. C’est la religion à l’usage des domestiques préconisée par Voltaire, laquelle consiste à mettre son paquet sur le dos des autres.

On remarquera que je ne parle ici que du Bourgeois rudimentaire, du Bourgeois monopétale, si j’ose dire, celui qui « n’a rien contre Dieu » et qui ne pense qu’à ses tripes. Le Ricaneur, préjugeant l’hypocrisie de tout homme qui accomplit un acte religieux et s’efforçant de le poignarder de ce soupçon, sera l’objet d’une mention particulière.

Dans son célèbre Voyage en Chine, M. Huc explique la fréquence extrême du suicide chez les Chinois.

Dans les autres pays, dit-il, quand on veut assouvir sa vengeance sur un ennemi, on cherche à le tuer ; en Chine, c’est tout le contraire, on se tue soi-même. On est assuré de lui susciter, par ce moyen, une affaire horrible. Il tombe immédiatement entre les mains de la justice qui, tout au moins, le torture et le ruine complètement, si elle ne lui arrache pas la vie. La famille du suicidé obtient ordinairement, dans ces cas, des dédommagements et des indemnités considérables ; aussi il n’est pas rare de voir des malheureux, emportés par un atroce dévouement à leur famille, aller se donner stoïquement la mort chez des gens riches.

Cette page curieuse m’est revenue en songeant à mon bourgeois. Au point de vue strictement religieux, le refus ou l’absence du désir de la sainteté ne diffère pas du suicide, puisqu’en dehors de l’état des saints il n’y a, rigoureusement et en fin de compte, que l’état des morts, des vrais morts qui ont détesté leurs âmes, des morts éternels. Ceux-là se sont tués, eux aussi, dans le dessein de perdre leurs frères. L’homme qui dit volontiers : « Je ne suis pas un saint », accomplit spirituellement l’acte effroyable du Chinois désespéré. Mais comme il est dans les ténèbres, il croit n’enjamber qu’une marche et il enjambe l’abîme.

XLII Je ne me fais pas meilleur que je ne suis.

Assez de blagues, Bourgeois ! Si tu n’es pas un saint, ce que j’accorde, l’humilité ne te convient pas. Il ne s’agit pas de te faire meilleur ni pire, mais d’être ce que tu es, simplement. Or tu es très bon, sans mérite et sans effort, par la seule excellence de ta nature. Un peu plus, tu serais trop bon. Tu donnerais ton argent à des poètes, qui sait ?

Laissons tout cela. En général, lorsque le Bourgeois déclare qu’il ne se fait pas meilleur qu’il n’est, on peut être sûr qu’il ne pourrait pas se rendre pire, quand même il le voudrait, et qu’il mijote, séance tenante, quelque rosserie.

— Tu es une vache ! gueulait un condamné à mort, s’adressant au bourreau qui se préparait à lui couper les cheveux.

— Je ne me fais pas meilleur que je ne suis, répondit, d’une voix très douce, l’exécuteur.

XLIII La parole est d’argent, le silence est d’or.

En voilà un qui ne pourra jamais être compris. Le comble du ridicule serait d’espérer un seul auditeur en disant, par exemple, qu’au plus profond du Texte sacré, la Parole et l’Argent sont synonymes et que le Silence tout en or est une image de la Vie éternelle.

Ce serait demander la camisole de force que d’essayer d’avertir qu’il est dangereux de toucher à des Formes irritables et peut-être sans pardon, comme le génie de la fable allemande accourant, avec son redoutable pouvoir, au commandement d’un évocateur téméraire qui ne sait plus s’en débarrasser.

Je n’essaierai donc pas, me bornant à dire, sans espérance d’être entendu, que cet argent adoré pour lequel vit exclusivement le Bourgeois signifie — comment dirai-je ? — une Volonté mystérieuse dont l’énergie d’expansion est incalculable et qui, pourtant, n’est que la monnaie de l’Indicible désigné par ce Silence d’or, éternellement désirable, auquel sont si vainement conviés tous les bourgeois.

Lorsque le Seigneur dormant du Prophète-Roi se retournera sur son lit de siècles, il y aura un changement surnaturel analogue à celui du commencement de l’Ère chrétienne. On ne verra presque plus Jésus, la Parole semblera s’éteindre, la Prédication, autrefois apostolique, cessera ; cependant qu’à l’autre extrémité du ciel apparaîtra la prodigieuse Face d’or de Celui qui se nomme lui-même, inscrutablement, le Silence !…

Voilà ce que dit, sans le savoir, le percepteur de mon endroit, quand il aligne, dans ses imprenables tiroirs, les sonnantes espèces qu’il a raflées.

XLIV J’ai bien gagné de me reposer.

M. Répandu est propriétaire et il le sait. Il sait même qu’il a la loi pour lui. Mais il tient à ignorer ses locataires, son médecin lui ayant interdit les émotions qui sont l’effet ordinaire des engueulades. Il souffre, paraît-il, du grand sympathique.

Pour échapper aux plaintes et réclamations, il a un gérant au cœur ferme, un ex-huissier ou clerc de notaire qui la connaît dans les coins et qu’il avantage d’un tant pour cent pour que tout aille sur des roulettes.

Cette gérance, d’ailleurs, n’est pas une sinécure, M. Répandu possédant plusieurs immeubles, presque tous habités par des ouvriers dont il faut, chaque samedi, attraper, pour ainsi dire, l’argent au vol. Il y a aussi, dans ces casernes, un assez bon nombre de filles aimables dont les rentrées sont incertaines et les amitiés ondoyantes. La collecte des loyers chez ces personnes est moins consolante que périlleuse.

— Je suis le propriétaire qui ne veut rien savoir, disait M. Répandu, après vérification des sommes, un jour que son gérant était venu chez lui avec quatre dents de moins et une gueule qui ressemblait à un paysage forestier de la fin d’octobre, j’ai bien gagné de me reposer.

Parole admirable ! On l’avait toujours vu se reposer, depuis environ trente ans que la bienheureuse mort de ses parents l’avait mis en possession de leur fortune, acquise, disait la rumeur, aux coins des bois. Une tentative de noce, vers son bel âge, avait dégoûté ce garçon qui, de très bonne heure, aima l’argent d’un chaste amour.

Devenu homme pratique, il ne voit dans les passions juvéniles ou séniles que ce qu’elles rapportent au philosophe qui sait en tirer parti. Il a même relevé de ses ruines, on peut le dire, et glorieusement restauré, un historique et centenaire lupanar du temps des derniers Capétiens dont le rendement apanagerait un fils de France. Cette besogne, pourtant, ne l’a pas courbatu, et, comme il parle sans cesse de son repos bien gagné, on est réduit à conjecturer Dieu sait quelles fatigues antérieures qui défient la mémoire des hommes.

— Votre Répandu, m’a dit, l’autre jour, un concentrateur, est simplement un fantôme. Ce qu’il nomme le repos, c’est la mort. Vous savez peut-être qu’il y a des gens qui paraissent vivre et qui sont en réalité des morts. C’est le cas de presque tous les vampires que vous appelez bourgeois. On les croit debout et gesticulant. Ils sont couchés et immobiles. On est persuadé qu’ils parlent ou, si vous voulez, qu’ils profèrent des sons et la vérité stricte, c’est qu’ils sont au-dessous du silence même, enfoncés dans la vase la plus épaisse du mauvais silence. Pour que se manifestât leur putréfaction certaine, leur puanteur effroyable, il suffirait d’une parole simple, dite par un vivant. Quand un individu vous parle de « repos gagné », croyez-moi, flairez-le avec la plus grande attention.

Mon interlocuteur avait raison. Il y a quelques jours à peine, j’eus affaire à un de ces morts qui ne parlait même pas de se reposer, tant il avait peur de se réveiller lui-même. Dès le premier mot j’eus devant moi et contre moi un volcan de pourriture, un Orénoque de sanie où je crus périr.

XLV L’argent ne fait pas le bonheur, mais…

Lieu Commun de premier ordre et qui nécessite le confident de la tragédie antique. Il faut quelqu’un pour ajouter immédiatement : « Mais il y contribue ». Alors c’est tout à fait beau.

Cette humble contribution, qui vient tempérer si heureusement la rudesse mélancolique d’un aveu qu’on pourrait prendre pour un blasphème, doit avoir une efficacité singulière. C’est comme du sucre sur la conscience ou de la pommade sur le cœur.

— Oui, c’est vrai, songe profondément le Bourgeois, l’argent ne fait pas le bonheur, surtout lorsqu’il est absent. Il le fait presque, sans doute, mais pas complètement. Quelque chose manque, tout le monde est forcé d’en convenir, et c’est l’occasion d’une tristesse infinie que d’être témoin de cette impuissance de l’argent qui devrait assurer la félicité de ceux qui l’adorent, puisqu’il est véritablement un Dieu.

J’ai fait remarquer plus d’une fois que ce métal, significativement déprécié à notre époque, est, dans le Saint Livre, une figure très identifiée du Verbe souffrant qui est la Seconde Personne de la Trinité divine, le Rédempteur. Dire qu’il ne fait pas le bonheur est donc, pour tout chrétien, une affirmation audacieuse jusqu’à l’impiété et, précisément, c’est un Lieu Commun de provenance chrétienne. J’en trouve la preuve dans cette atténuation d’un si beau style qui fait Dieu contribuable de l’allégresse des imbéciles.

Un païen dirait carrément : « C’est l’argent qui fait le bonheur » et il aurait effroyablement raison. Mais toi, sordide Bourgeois prétendu chrétien, sur qui meurent tous les symboles de la Vie divine, comme les perles sur un lépreux ; toi qui penses très certainement que la pièce de cent sous est béatifique, pourquoi mentir ? Que pourrais-tu craindre ?

Ton inintelligence des Assimilations prophétiques est insondable et ce n’est pas toi qui aurais peur, à force d’évoquer l’Argent, de voir paraître la sanglante Face !

XLVI Rentrer dans son argent.

Après ce qui vient d’être dit, celui-ci a quelque chose d’ahurissant. Qu’est-ce, en effet, que rentrer, sinon entrer de nouveau dans quelque chose ou dans quelqu’un d’où on était sorti ? On rentre dans sa maison ou dans sa coquille ; on rentre à la caserne après une bordée, ce qui est plutôt embêtant ; on rentre même dans les lieux, un jour de médecine, presque aussitôt après en être sorti, si le besoin s’en fait sentir derechef. Enfin on rentre dans tout ce que vous voudrez, à condition, toutefois, que les réciproques et nécessaires égards qui se doivent de contenu à contenant soient observés.

Métaphoriquement, je conçois encore qu’on rentre dans l’ordre, dans son sujet, dans sa nature, etc., puisqu’on suppose toujours une chose enveloppante permettant l’exode et la réintégration. À l’extrême rigueur, j’admettrais même la rentrée dans le néant, ce qui semble dur.

Mais « rentrer dans son argent » est au-dessus de mes moyens. Il faudrait imaginer follement quelque chose comme un fleuve ou un océan d’argent où on pourrait prendre des bains à telle époque de l’année. On dirait la saison d’argent, comme on dit la saison de Trouville ou d’Evian. En ce cas, on pourrait tout aussi bien rentrer dans l’argent des autres que dans le sien. Or, il paraît que cela ne se fait pas et ne se dit pas.

Pourquoi ?

XLVII Il faut que tout le monde vive.

Il serait puéril de demander ce que le Bourgeois entend par vivre. Les romanciers qu’il honore de sa confiance, naturalistes ou psychologues, ont suffisamment démontré que cela consiste à s’acquitter de toutes les fonctions digestives, dormitives ou génératives attribuées aux différentes espèces d’animaux, mais, par-dessus tout, à gagner beaucoup d’argent, — ce qui délimite essentiellement la nature humaine, en la séparant de celle des brutes. Longtemps même avant ces docteurs, il était admis qu’un homme qui fait habituellement de copieux repas est un bon vivant.

Cependant, tout le monde, c’est beaucoup. Ne suffit-il pas que le Bourgeois vive, le Bourgeois tout seul ?

Dans la langue religieuse, très différente de la sienne, le mot vivre a un autre sens, il le sait fort bien. Que peut lui faire cette anomalie ? Que des toqués ou des hystériques entreprennent de donner la joie à ce qu’ils nomment leurs âmes, en choisissant de crever de faim, cela les regarde ; mais qu’ils nous considèrent, nous autres Bourgeois, comme des charognes au dernier degré de putréfaction, c’est par trop comique. Sachez-le, une bonne fois, calotins et sacristains, nous sommes plus religieux que vous, et la preuve c’est que nous nous foutons du Royaume des Cieux et de la Vie éternelle !

XLVIII Tous les chemins mènent à Rome.

Argument invincible en faveur de la rotondité de notre planète. S’il y avait un chemin qui ne menât pas à Rome je crois bien qu’il aurait la préférence, car enfin, Rome, c’est le Pape, n’est-ce pas ? Seulement il n’y en a point. Tous les chemins imaginables sont aiguillés sur Rome. Impossible d’échapper à ce terminus.

Par bonheur, on n’est pas forcé d’aller jusqu’au bout. Il y a la ressource de s’arrêter à un embranchement et d’enfiler un autre chemin qui mènera, lui aussi, à Rome, infailliblement, mais en passant par les Îles de la Société ou le Cap Nord, ce qui éloignera le danger. On pourra même voyager ainsi toute la vie et quadriller circulairement la planète autour du Pape immobile, sans inconvénient.

J’offre ce conseil aux touristes du meuble et de la charpente qui voudront se donner un peu d’agrément avec leurs épouses, dans la saison morte.

XLIX Paris n’a pas été bâti en un jour.

C’est possible. Je ne sais pas combien de jours il a fallu pour bâtir une si grande ville, mais j’estime fort probable qu’il en a fallu plusieurs. Au surplus, cela n’importe pas le moins du monde.

Ce qui a de l’importance pour l’étude morale et philosophique du Bourgeois, c’est son désir, continuellement exprimé, sous cette forme, que Paris n’ait pas été bâti en un jour. Il y a là quelque chose qui le ronge. On pourrait croire que rien ne lui est plus indifférent. Eh ! bien, non. Si Paris avait été bâti en un seul jour, cet homme serait au désespoir. Il verrait là un attentat presque indicible au Terre à terre, au Petit à petit, à la Platitude !!! une espèce de miracle, enfin !

La vérité, pourtant, doit être dite. Paris, tel qu’il est aujourd’hui, avec son million de maisons, évidemment n’a pu être bâti en vingt-quatre heures, surtout si on tient compte de la statue de Gambetta et du Pont Alexandre III qui sont de ces chefs-d’œuvre qu’on ne bâcle pas.

Mais ce Paris immense a eu un commencement. Il y a eu un moment où rien n’existait en ce point-là sur les deux rives de la Seine et il y a eu un autre moment consécutif au premier, où quelque chose exista, un toit de jonc, une cabane quelconque faite pour durer. À ce moment précis, on peut dire et on doit dire que Paris était virtuellement, potentiellement et, par conséquent, tout à fait bâti. J’ajoute qu’il devait être bien plus beau, incomparablement, incommensurablement, inimaginablement plus beau. Mais comment me faire comprendre ?

L La pluie et le beau temps.

La science météorologique a dû naître dans une boutique d’épicier. On sait l’exactitude scrupuleuse avec laquelle ces négociants estimables renseignent, chaque jour, sans acception de personnes, toutes leurs pratiques, sur l’état certain ou seulement probable de l’atmosphère. Rien ne leur échappe, ni un nuage, ni un rayon de soleil, ni une bise, ni un zéphyr, et tout le monde en profite à l’instant même.

Ce qui me subjugue, c’est la diligence et l’infatigabilité de ces informateurs bénévoles. Ils renseigneraient mille clients, ils renseigneraient le diable !

— Et avec cela ? disent-ils du fond d’un sourire. On a beau répondre avec impatience qu’on n’a plus besoin de rien. On a beau leur beugler ça, en s’accompagnant de gestes furieux : — Eh ! bien, ce sera pour la prochaine fois ! soupirent-ils, tout de même pleins d’amour, et ils vous reconduisent et vous gratifient, jusque sur le seuil, d’un dernier et, autant que possible, favorable pronostic.

La pluie et le beau temps sont la ressource universelle et qui jamais ne s’épuise. « Notre conversation est dans les cieux », a dit saint Paul. Parole étonnamment prophétique, vérifiable, trente millions de fois par jour, après dix-neuf siècles, non seulement chez l’épicier, mais chez tout bourgeois.

Il y en a qui parviennent à un très grand âge et qui meurent environnés de respect, au sein du gâtisme le plus avancé, sans avoir jamais parlé d’autre chose que de ce qui se passe dans le ciel.

LI La crème des honnêtes gens.

Édouard avait soixante-quinze ans et Rosalie soixante-cinq. Mais leurs consciences étaient si pures qu’on les croyait jeunes. « Ils ne devaient rien à personne » ; ils « n’avaient jamais fait de tort à personne », et, par conséquent, « n’avaient rien à se reprocher ». On disait d’eux : la crème des honnêtes gens, pas moins, ce qui épuise tout simplement la louange humaine.

Édouard cachait sa source, comme le Nil. Il avouait seulement avoir été domestique, puis tenancier d’un hôtel garni à des époques et dans des quartiers inconnus. Il lui restait de ce passé une bonhomie essoufflée, une cordialité asthmatique et cette espèce de doléance marmiteuse de l’homme de bien qui se tâte l’échine en gémissant, comme n’en pouvant plus de rendre service et de s’immoler pour tout le monde.

Le clignement habituel dont il soulignait certains propos égrillards dont il voulait qu’on appréciât la finesse était accompagné d’un inexplicable remuement de grenouille, de bas en haut, sous la partie latérale de l’épiderme de sa vieille face, et le chantonnement catarrheux qui était avec tout cela complétait la physionomie de cet honnête homme qui aimait à s’entendre appeler Monsieur Édouard.

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