Exégèse des Lieux Communs (page 8)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Exégèse des Lieux Communs · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand un bourgeois me parle de la plus jolie fille du monde, je pense qu’on ne sait pas ce que c’est que la mort et que ce pauvre enfant a peut-être encore faim depuis trente ans.

LXXII À l’impossible nul n’est tenu.

Napoléon, le plus grand lanceur de Lieux Communs qu’il y ait eu, a déclaré que le mot impossible n’était pas français. La génération présente, beaucoup moins épique, a un dictionnaire plus étendu. Au contraire de ce qui se passait en 1806 ou 1809, plusieurs choses, aujourd’hui, sont devenues impossibles. Mais en est-il une seule qui le puisse être autant que de donner de l’argent à n’importe qui pour n’importe quoi ? Même les concupiscents déchaînés reculent à l’idée de faire passer dans d’autres mains ce qu’ils ont reçu pour la vendition de leur Sauveur.

J’espère qu’on me saura gré de l’anecdote absolument inconnue que voici :

Il y a vingt ou vingt-cinq ans, la Sacrée Congrégation des Rites dont s’honore l’Église romaine et qui n’est pas simoniaque du tout, comme on va voir, exigea un insignifiant pourboire de 175,000 francs, pour s’occuper utilement de la Cause en Béatification de Christophe Colomb.

Tous les autres obstacles avaient été mis par terre. Six cents évêques avaient signé le postulatum et le monde ecclésiastique savait que cet acte d’immense justice, naguère si ardemment désiré par Pie IX qui en fut, il y a deux générations, le véritable promoteur, avait failli être voté par acclamation au Concile du Vatican.

Le postulateur, mort aujourd’hui, aurait pu payer. C’était un homme extrêmement âgé, presque mourant chaque jour, mais trempé dans le Styx bourgeois et invulnérable à tout esprit de renoncement.

— Pourquoi ne payeriez-vous pas ? lui disais-je en 92, époque des fêtes fameuses du quatrième séculaire de la Découverte de l’Amérique. Voilà quarante ans que vous travaillez pour cette cause qui est votre unique objet. Vous êtes vieux et sans enfants, vous allez mourir. Vous auriez assez pour subsister honorablement jusqu’à la fin de vos jours, même après avoir assouvi ces juges infâmes. Ne privez pas de cette consolation votre dernière heure.

— Mon cher ami, me répondit-il de sa voix lointaine d’insecte captif, à l’impossible nul n’est tenu. C’est précisément parce que je suis vieux que je ne peux pas faire cela. Quand j’étais jeune, je ne dis pas, mais maintenant, songez donc !…

Peu de temps après ce refus qu’attendait sans doute Quelqu’un, une série de spéculations désastreuses lui raflait, coup sur coup, la somme totale de cent soixante-quinze mille francs.

LXXIII Un homme averti en vaut deux.

Je vous préviens donc, cher Monsieur, que vous recevrez, à telle échéance, douze douzaines de claques et un nombre égal de coups de botte, sans parler des petites affaires accessoires qui pourront agrémenter le cotillon. Ce ne sera pas trop de la résignation et de la force d’âme de deux hommes pour porter ça. Ainsi, vous voilà parfaitement en règle, étant prévenu.

Au fait, il y aurait peut-être là un moyen d’augmenter considérablement les effectifs en temps de guerre, ou, du moins, de doubler la constance de nos soldats, voire même leur agilité, en cas de malheur. C’est une question à étudier.

LXXIV Que voulez-vous ! l’homme est l’homme.

Combien Pilate est joli garçon et digne d’amour quand on le compare à la multitude considérable des gens qui se lavent les mains ! Cette parole archi-traînée, depuis deux dizaines de siècles, me fut servie, l’autre jour, par un bourgeois doux qui paraissait avoir les mains propres, pour la justification d’un bourgeois féroce dont j’avais eu l’enfantillage de lui parler avec une extrême indignation. Il n’osait pas ajouter comme dans saint Jean : Ecce rex vester, celui-là est votre roi, parce que le Bourgeois ne met jamais hors de lui ce qui est en lui, mais comment aurait-il pu faire pour n’y pas penser dans son lieu le plus intime ?

L’homme qu’il me montrait dans l’indéfini était vêtu de la pourpre du sang des faibles et, de son effrayante couronne, ruisselaient des larmes de sang. Or, il n’y a qu’un seul homme qui soit vraiment l’Homme et c’est terrible de l’évoquer de la sorte, car il peut arriver qu’on ne distingue pas très bien Celui qui assume de celui qui est assumé et Celui qui sauve de celui qui tue. Quelle épouvantable situation que celle d’un désolateur des âmes descendu si bas qu’il ne peut plus avoir l’air d’un homme qu’en mettant sur lui, par une mascarade sans nom, la défroque inexprimablement sainte de Gabbatha !

LXXV Il est avec le ciel des accommodements.

Peut-être avec le ciel, mais pas avec le Bourgeois, quand il s’agit de Molière. Il ne permet pas qu’on y touche. Tout ce que vous voudrez, mais pas ça.

Profanez les sanctuaires, les Saintes Reliques, le redoutable Sacrement de l’autel. Soit, mais ne portez pas la main sur Molière.

Cette loi est d’autant plus remarquable que le Bourgeois ne connaît absolument pas Molière. Il sait à peu près que cet homme célèbre a beaucoup parlé des cocus, ce qui le flatte, et qu’il est l’auteur d’une comédie intitulée Tartufe, où l’infamie de la dévotion est divulguée. Il est inébranlablement convaincu que Louis XIV, dompté par tant de génie, le fit, un jour, manger à sa table et que toute la cour en fut dans l’admiration. C’est même, je crois, le seul fait du règne de Louis XIV qu’il soit capable de citer, et sa gratitude est immortelle pour ce repas auquel il sent si profondément qu’il fut invité en la personne de Molière !

Au temps de ma verte jeunesse, il n’y a pas loin de trente-cinq ans, Jules Vallès ouvrit une sorte de plébiscite contre Molière. Il y eut au journal hebdomadaire, la Rue, que dirigeait le futur agitateur, un registre où chacun était invité à protester avec énergie contre le Misanthrope. Je me rappelle qu’il y eut une petite clameur dans les journaux graves, mais fort peu de signatures. Le Bourgeois ne régnait pas plus qu’aujourd’hui, chose impossible, seulement il était un peu moins inculte et paraissait lire quelquefois. Je ne sais si l’entreprise de Vallès aurait maintenant plus de succès. Mais je trouve que notre époque est bien plus belle, puisque c’est un temps de foi. On y adore Molière comme les Athéniens adoraient le Dieu inconnu.

LXXVI Au ciel on se reconnaît.

Puisque nous y sommes, expédions cet autre Lieu Commun sur le ciel. Il est de sacristie, celui-là, ai-je besoin de le dire ?

Au ciel on se reconnaît, c’est-à-dire que lorsqu’on aura été installé dans le Lieu de Béatitude, ce qui doit nécessairement arriver aux bourgeois et à leurs bourgeoises, on ne sera pas exposé à l’ennui de prouver son identité à des tas de gens. On sera reconnu et on reconnaîtra les autres tout de suite. Cela fera partie du bonheur interminable. On évitera ainsi le contact des parvenus et des intrigants de toute sorte qui, n’ayant pas été bourgeois sur la terre, prétendraient avec insolence l’être éternellement dans le ciel. Mais tout cela est si bien réglé qu’il n’y a pas lieu de s’y arrêter un seul instant.

LXXVII Les prêtres sont des hommes comme les autres.

« Comme les autres » est certainement une politesse. Il est bien certain qu’un homme qui pratique la continence et qui dit la messe chaque jour est fort inférieur aux autres. Si le Bourgeois n’était pas si bon, il dirait avec plus d’exactitude et de fermeté que les prêtres ne sont pas des hommes comme les autres. Juste le contraire. Mais il convient d’être généreux et de n’écraser personne, la pensée du Bourgeois n’étant pas, d’ailleurs, une automobile.

Puis, tous les prêtres ne se ressemblent pas. Il y en a encore, Dieu merci ! en assez grand nombre qui ne donnent pas dans les nuages, qui sont pour le sérieux, le solide, le confortable. Ceux-là font passer les autres. On peut les recevoir, les inviter à dîner, leur faire faire des commissions, leur confier des paquets, les utiliser enfin, — ce qui change un peu de ces faiseurs d’embarras qui parlent toujours de la dignité sacerdotale.

Il y en a même qui ont de belles situations, qui gagnent beaucoup. À plat ventre devant ceux-ci, naturellement. Mais, en principe, ne nous emballons pas sur les prêtres. La vie est courte. N’oublions pas non plus que le Lieu Commun qui nous occupe est une contre-vérité, une antiphrase chargée de mystère, et qu’il peut cacher la mort.

LXXVIII Chacun pour soi et le bon Dieu pour tous.

Mme Plutarque, patronne de l’ancienne maison « Plutarque et oncle, papeterie et objets de piété », fait sa méditation quotidienne à son église paroissiale, en la présence du Saint Sacrement. C’est une femme très pieuse.

— Fils aimable du Tout-Puissant, dit-elle, s’aidant d’un de ces livres de la maison Mame ou de la maison Poussielgue, dont l’éloge n’est plus à faire, ô mon très doux Maître venu en ce monde pour en chasser le péché, ayez pitié de ceux qui vivent dans cette souillure et gémissent à l’ombre de la mort… Je vous demanderai aussi de nous envoyer un peu plus de monde à l’occasion du Jubilé. Ce serait le cas ou jamais d’écouler nos vieux scapulaires en coton qui commencent à se manger aux vers et vous savez qu’il nous en reste beaucoup…

Agneau sans tache qui vous offrez pour les pécheurs avec tant d’amour, ayez pitié de leur état et délivrez-les de l’esclavage du démon par le mérite de votre offrande… Je crains bien d’avoir fait une trop forte commande de bénitiers en biscuit. Il y a de nos clients qui se plaignent que c’est trop cher. Mais c’est un article avantageux que je ne peux pourtant pas laisser à meilleur marché. Il n’y aurait plus qu’à mettre la clef sous la porte. Heureusement que ça se casse vite et qu’il en faut toujours. On se rattrape sur la quantité…

Nos péchés, ô divin Sauveur, ont armé vos bourreaux des instruments de votre supplice… Il est vrai que les affaires sont les affaires et qu’il n’y aurait pas moyen de joindre les deux bouts si on donnait la marchandise. Puis, il y a la morte-saison où on n’arrive pas à vendre un catéchisme, ni une bouteille d’encre, ni une rame de papier. Si on place de temps en temps, par ci par là, un petit roman un peu léger, une petite polissonnerie, un tout petit jeu de cartes plus ou moins transparentes, mon Dieu ça regarde ceux qui les achètent, n’est-ce pas ? D’ailleurs, je ne fais ces affaires-là, vous le savez, qu’avec des messieurs bien mis et d’un certain âge. Où est le mal ? Ah ! doux Jésus, ne vous mettez jamais dans le commerce !…

Ce mystère nous enseigne la mortification corporelle c’est pour imiter le Sauveur flagellé que les saints ont pris de sanglantes disciplines… Oh ! ça ne va pas fort, non plus, le commerce des disciplines ! Si nous vendons quelques méchants cordons de saint François, c’est tout le bout du monde. Pour ce qui est du crin, il n’en faut plus, je comprends ça. Il nous restait quelques vieux cilices que nous disions avoir appartenu au curé d’Ars, comme cela se fait couramment dans notre partie. Nous avons eu tant de peine à nous en défaire que nous avons renoncé à en avoir d’autres…

Je le reconnais, ô Jésus, c’est votre mort, qui a détruit en moi le péché. C’est votre résurrection qui m’a délivrée du tombeau des vices où j’ai dormi si longtemps dans le sommeil de la mort… En effet, notre maison va prendre de l’extension, malgré tout. Le fabricant de suppositoires ne fait plus rien. Ce sera bien le diable s’il ne nous cède pas son bail à moitié prix. D’ailleurs, c’est un Dreyfusard et nous l’aidons tant que nous pouvons à faire faillite. Ce sera pain bénit. Quant à sa fille, qui s’en va de la poitrine, vous faites bien de la prendre. Nous avons essayé de lui faire du bien et nous en avons été drôlement récompensés. Le père ne nous a-t-il pas reproché de la tuer, en la laissant debout toute la journée dans la boutique, comme si nous étions responsables des maladies du prochain. Chacun pour soi et le Bon Dieu pour tous. Quand elle n’a plus été capable de travailler, nous l’avons flanquée à la porte, comme de juste. Vous en auriez fait autant, n’est-il pas vrai, mon Rédempteur ? Maintenant qu’on me calomnie tant qu’on voudra, je saurai porter ma croix jusqu’au bout, avec le secours de votre grâce. L’amour de mon Dieu doit me suffire dans cette vallée de larmes et dans la bienheureuse éternité. Ainsi soit-il.

LXXIX Aller son petit bonhomme de chemin.

« Alexandre le Grand réduisit, après sept mois d’un siège opiniâtre, l’imprenable ville de Tyr. Pour la punir de cette résistance, il fit mettre en croix deux mille habitants échappés à la fureur du soldat. Après quoi il continua, dans la direction de l’Égypte, son petit bonhomme de chemin. »

Ainsi parlait au lycée de Périgueux, il y a quelque quarante ans, un digne professeur d’histoire à qui nous infligions, presque chaque jour, d’effroyables farces dont il s’apercevait à peine.

Ce « petit bonhomme de chemin » est resté dans ma mémoire avec le nom d’Alexandre et la figure de ce savant comme une sorte de mastic. Il n’a plus été possible de les séparer et, par le phénomène de l’association et de la filiation des idées, je ne puis entendre ce Lieu Commun sans voir aussitôt les plus héroïques personnages se défiler d’une patte légère, après avoir accompli quelque rosserie grandiose. Napoléon, par exemple, après la Bérésina, ou, si on le préfère, l’aimable Néron qui n’était, je le veux bien, qu’un imbécile, mais un imbécile maître du monde et qui allait, lui aussi, son petit bonhomme de chemin planté de chrétiens en feu, comme l’a raconté Tacite, ut cum defecisset dies, in usum nocturni luminis urerentur.

Le Bourgeois, à son tour héritier et successeur de ces personnages effrayants, va son petit bonhomme de chemin vers la mort, éclairé par les étrons.

LXXX Ne pas valoir le Diable.

Où donc est l’honnête homme qui pourrait se vanter de le valoir ? Songez que tout diable qu’il est, tout de même, il est un ange et le chef d’un grand nombre d’anges. Si l’ingénieur des ponts et chaussées que voici ou le brigadier de gendarmerie que voilà entendent par ces paroles qu’on ne vaut pas grand’chose ou rien du tout, ils se trompent d’une manière qui étonne. Affirmer d’un individu qu’il est moins riche qu’un milliardaire n’implique pas qu’il soit un nécessiteux. On peut ne pas valoir précisément le Diable et, néanmoins, capitaliser sans fatigue la valeur morale et intellectuelle d’une infinité de bourgeois. Que penser de quelqu’un qui vaudrait le Diable ?…

Il faudrait faire attention à ce qu’on dit. Le Diable n’aime pas qu’on se compare à lui, fût-ce pour déclarer qu’on ne le vaut pas et il y a des mots qui le font venir. « Quand nous ne parlons pas à Dieu ou pour Dieu, a dit un écrivain peu connu, c’est au Diable que nous parlons et il nous écoute dans un formidable silence… »

LXXXI Se plaindre que la mariée est trop belle.

Essayez de faire comprendre à des bourgeois qu’il peut y avoir lieu de se plaindre, en effet, et que l’excessive beauté d’une mariée peut avoir des inconvénients ! Ah ! qu’ils sont loin de cette crainte et de ce gémissement ! Il leur faut des épouses d’une beauté parfaite. Je n’ai qu’à jeter les yeux autour de moi. C’est incroyable, c’est effarant, c’est éblouissant ! Je ne sais pas où ces cochons vont chercher leurs femmes.

Alors, naturellement, étant installés à ce point dans la beauté, ils ne voient plus que la beauté, ils ne pensent plus que la beauté. Une affaire quelconque devient pour eux une mariée qui doit être belle, qui ne peut jamais l’être trop et dont il leur paraît monstrueux que d’autres se plaignent, surtout lorsque ces autres sont sur le point d’être complètement roulés.

Il y aura, un jour, une Mariée dont l’approche fera claquer les portes du ciel et qui sera si belle qu’on ne pourra pas la distinguer de la foudre. C’est Celle dont il est écrit qu’« elle rira au dernier jour ». Elle sera présentée comme le Jugement de Dieu et nul n’aura le temps de se plaindre. Mais comment imaginer un bourgeois capable de la pressentir ?

LXXXII Tuer le temps.

Dans la rhétorique du Bourgeois, tuer le temps, ai-je besoin de le dire ? signifie tout simplement s’amuser. Quand le Bourgeois s’embête, le temps vit ou ressuscite. Vous comprendrez ou vous ne comprendrez pas, mais c’est ainsi. Quand le Bourgeois s’amuse, on entre dans l’éternité. Les amusements du Bourgeois sont comme la mort.

LXXXIII Avoir le mot pour rire.

Parmi les gens qui ont habituellement le mot pour rire, on cite volontiers les employés des pompes funèbres, les garde-chiourme, les huissiers, les chirurgiens, les bourreaux. Il paraît que leurs honorables métiers veulent ça.

Villiers de l’Isle-Adam, qui avait la passion de courir le guilledou des exécutions capitales et que les messieurs de la guillotine considéraient comme un amateur éclairé, affirmait avoir entendu l’exécuteur dire à une de ses pratiques, en lui tapant joyeusement sur l’épaule, dix minutes avant le couperet : « Je vous gâte, mon ami, je vous gâte ! »

Il venait de l’avantager d’une de ces petites douceurs dont les bourreaux ont le secret. Villiers avait gardé dans l’oreille la crécelle de cette voix de coupeur et il affirmait que c’était irrésistible, — de quelque manière qu’on veuille entendre cet adjectif qualificatif.

LXXXIV Assurer l’avenir de ses enfants.

Depuis si longtemps que les pères s’occupent de l’avenir de leurs enfants, n’est-il pas étrange que les enfants ne pensent pas à l’avenir de leurs pères ? Qui donc faisait remarquer cela et quel avenir cet anonyme pouvait-il bien avoir en vue ? Le Bourgeois s’étonne des questions ainsi présentées. Quoi de plus simple, cependant ? Il faudrait prévoir le cas où un père aurait été engendré par son enfant.

C’est en vain que d’eux tous le sang m’a fait descendre,

Si j’écris leur histoire, ils descendront de moi.

Vers cornéliens, aujourd’hui presque oubliés, dont la splendeur consolait Alfred de Vigny, le poète gentilhomme, de la disgrâce de n’être pas né dans une boutique pour léguer, à son tour, une clientèle à de fortunés et crétins enfants.

Le Bourgeois, plus heureux, se félicite dans une autre langue. Pour ce qui est de ses ancêtres, à lui, il ne saurait ni en descendre ni en remonter. Toute sa lignée, depuis les siècles, garde l’horizontalité absolue dans la platitude géométrique du lieu le plus bas, et cette posture est assurée dans l’avenir, sauf miracle, à tous ceux qui pourront sortir de lui.

Sauf miracle, cela s’est vu. Un être d’exception peut, quand même, jaillir de cette alluvion de déjections. Mais de quel avenir cette géniture pourra-t-elle bien gratifier ses pères ? J’abandonne la cocasserie phénoménale du problème à ceux de mes lecteurs qui furent enfantés sur les joyeuses collines.

LXXXV Faire honneur à ses affaires.

Le mot « affaires » me trouble toujours. J’ai essayé, dès le commencement de cette Exégèse, d’en dire quelque chose. Je n’ai réussi qu’à manifester mon impuissance. Ce qui me semble tout particulièrement haïssable dans ce chien de mot, c’est son mystère. Impossible d’y pénétrer. « Faire honneur à ses affaires » est une des paroles les plus dites et certainement les moins entendues.

Qu’est-ce que l’honneur vient faire ici ? Je le demande aux sages. Faire honneur à quelqu’un est une locution intelligible. Exemple. On se fend en quatre pour prouver à un pirate armé jusqu’aux dents qu’on a pour lui de l’estime et une profonde considération. Honorer les canailles qui ont l’argent ou le pouvoir, c’est le cri de la conscience bourgeoise. Mais faire honneur à ses affaires est un texte difficile.

Je sais aussi bien que vous que, dans une langue inintelligible aux purs esprits, cela veut dire payer une lettre de change, un billet souscrit ou toute autre saleté du même genre. Je n’ignore pas non plus qu’un tenancier de lupanar, un empoisonneur de pauvres, un usurier à cent cinquante ou deux cents pour cent font honneur à leurs affaires quand ils règlent exactement leurs échéances. Eh ! bien, que vous dirai-je ? cette façon en relief d’exprimer une platitude me bouleverse.

LXXXVI Faire un trou à la lune. Faire son trou.

Identiques dans l’Absolu, identiques dans l’Infini. On ne dira jamais : Faire un trou au soleil, ni à la terre, ni à Mars, ni même à Vénus. On ne fait de trous qu’à la lune, on ne fait son trou que dans la lune, laquelle, à vrai dire, n’est qu’un vaste système de trous et de cavernes profondes.

C’est, du moins, le témoignage d’un romancier anglais contemporain qui a été assez heureux pour profiter d’une occasion tout à fait unique de visiter la lune, ces derniers temps. Il en a même rapporté d’énormes barres d’or vierge que tout Londres a pu admirer. On sait enfin que l’or est à fleur de lune et aussi banal que les pierres sur ce satellite.

Ainsi se trouve expérimentalement corroborée, après des générations de caissiers, la métaphore bourgeoise d’un passage heureux à travers la lune, quand on se dérobe en emportant le bien d’autrui. Ainsi se démontre, avec une précision que j’ose qualifier d’astronomique, l’inhérence de l’idée de trou à l’idée générale de prospérité humaine. Le Bourgeois a deviné juste, comme toujours, mais cette fois, il nous précipite dans les cieux.

LXXXVII Brûler la chandelle par les deux bouts.

M. Besoin comprit d’autant mieux qu’une gifle éblouissante souligna la péroraison. Jamais l’autre Lieu Commun dit des trente-six chandelles n’avait été plus complètement justifié, car les muscles de l’envoyeur valaient sa dialectique.

M. Besoin est un de ces penseurs dont la liberté étonne les animaux domestiques. Son trait le plus original est d’avoir lâché Dieu, comme tout le monde, à l’époque illuminative de sa puberté. À partir de là, peu de choses lui furent cachées. Ayant vécu loin du monde sacerdotal, il connaît les prêtres, cela va sans dire, et sait exactement ce qu’il faut penser de leurs manigances. M. Besoin ressuce goulûment le dix-huitième siècle et passe, dans son chef-lieu de canton, pour une intelligence de prime-saut. Il parle volontiers de l’Inquisition, de la Saint-Barthélemy, de la Révocation de l’Édit de Nantes, etc., en des phrases qui parurent champignonneuses vers 1820, et il s’exprime avec force contre le fanatisme de deux ou trois pauvres vieilles bougresses de dévotes qui vont assidûment à l’église paroissiale.

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