La Femme pauvre (page 10)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce peintre singulier découvrit alors en lui-même de miraculeuses facultés pédagogiques auparavant insoupçonnées. Il savait à peu près un assez grand nombre de choses, mais lorsque sa clergie était en défaut, les lucides explications qu’il offrait de son ignorance paraissaient plus profitables que l’objet même dont il s’avouait indigent.

Il disait, par exemple, n’avoir jamais rien compris à ce qu’on est convenu d’appeler la philosophie, n’ayant pu arriver à la préalable conception du toupet des cuistres qui osent tenter la mise en équilibre des conjectures sur les hypothèses et des inductions sur les postulats. À ce propos, il se répandait en malédictions contre l’Allemagne, qu’il accusait avec justice d’avoir, de son lourd esprit domestique, attenté au bon sens des races latines éternellement désignées, malgré tout, pour la domination sur cette racaille.

— Laissez-moi donc tranquille ! criait-il à Clotilde qui ne le tourmentait guère pourtant, il n’y a que deux philosophies, si on tient absolument à ce mot ignoble : la spéculative chrétienne, c’est-à-dire la théologie du Pape, et la torcheculative. L’une pour le midi, l’autre pour le nord. Voulez-vous que je vous fasse en deux mots cette histoire de dégoûtation ? Avant votre Luther, on n’était pas déjà trop brillant dans le monde germanique. Quand je dis votre, j’entends le Luther de cette nation crapuleuse. C’était une ingouvernable pétaudière de cinq ou six cents États dont chacun représentait un grouillis de caboches obscures, imperméables à la lumière, dont les descendant ne peuvent être orientés ou disciplinés qu’à coups de trique. L’autorité spirituelle était là-dessus comme l’abeille sur le fumier. Luther eut cet avantage suprême d’être le Salaud attendu par les patriarches de la gueuserie septentrionale. Il incarnait à ravir la bestialité, l’inintelligence des choses profondes et le croupissant orgueil de tous les buveurs de pissat de vache. Il fut adoré, naturellement, et tout le nord de l’Europe s’empressa d’oublier la Mère Église pour aller dans les fientes de ce marcassin. Le mouvement continue depuis bientôt quatre siècles et la philosophie allemande, exactement qualifiée par moi tout à l’heure, est la plus copieuse ordure tombée du protestantisme. Ça se nomme l’esprit d’examen, ça s’attrape avant de naître, aussi bien que la syphilis, et il se trouve de petits français assez engendrés au-dessous des dépotoirs pour écrire que c’est tout à fait supérieur à l’intuition de notre génie national.

Cette méthode abréviative convenait admirablement à la droite et rapide intelligence de la jeune femme qui s’assimilait sur-le-champ, et de la manière la plus heureuse, toutes les notions essentielles, qu’elles fussent transcendantes ou élémentaires. En somme, le touchant Pélopidas lui donnait de véritables aliments, malgré le désordre parfois héroïque des aperçus.

La science conférée par ce maître était pour elle comme du pain boulangé par quelque mitron somnambule, dans lequel il y aurait eu des pierres, des clous, du papier, des rognures de pantalon, des bouts de ficelle, des tuyaux de pipe, des arêtes de poisson et de pattes de scarabée, — mais, tout de même, du vrai pain de froment qui la fortifiait.

— Qu’est-ce que le Moyen Âge ? lui demanda-t-elle une fois, après la lecture d’un fameux sonnet de Paul Verlaine.

Ce jour-là, Gacougnol sortit de lui-même et fut magnifique. Il se leva de son tabouret, déposa sa palette, ses pinceaux, son brûle-gueule, tout ce qui peut empêcher un homme de se mettre au diapason du sublime et, debout au milieu de l’atelier, prononça ces paroles dignes du grand marquis de Valdegamas :

— Le Moyen Âge, mon enfant, c’était une immense église comme on n’en verra plus jusqu’à ce que Dieu revienne sur terre, — un lieu de prières aussi vaste que tout l’Occident et bâti sur dix siècles d’extase qui font penser aux Dix Commandements du Sabaoth ! C’était l’agenouillement universel dans l’adoration ou dans la terreur. Les blasphémateurs eux-mêmes et les sanguinaires étaient à genoux, parce qu’il n’y avait pas d’autre attitude en la présence du Crucifié redoutable qui devait juger tous les hommes… Au dehors, il n’y avait que les ténèbres pleines de dragons et de cérémonies infernales. On était toujours à la Mort du Christ et le soleil ne se montrait pas. Les pauvres gens des campagnes labouraient le sol en tremblant, comme s’ils avaient craint d’éveiller les trépassés avant l’heure. Les chevaliers et leurs serviteurs de guerre chevauchaient silencieusement au loin, sur les horizons, dans le crépuscule. Tout le monde pleurait en demandant grâce. Quelquefois une rafale subite ouvrait les portes, poussant les sombres figures de l’extérieur jusqu’au fond du sanctuaire, dont tous les flambeaux s’éteignaient, et on n’entendait plus qu’un très long cri d’épouvante répercuté dans les deux mondes angéliques, en attendant que le Vicaire du Rédempteur eût élevé ses terribles Mains conjuratrices. Les mille ans du Moyen Âge ont été la durée du grand deuil chrétien, de votre patronne sainte Clotilde à Christophe Colomb, qui emporta l’enthousiasme de la charité dans son cercueil, — car il n’y a que les Saints ou les antagonistes des Saints capables de délimiter l’histoire.

Un jour, il y a beaucoup d’années, je fus le spectateur d’une des grandes inondations de la Loire. J’étais très jeune, par conséquent imbécile et aussi peu croyant qu’on peut l’être, quand on est mordu par tous les scorpions de la fantaisie. J’avais voyagé vingt-quatre heures dans ces joyeuses campagnes tourangelles, remplies alors des vibrations du tocsin. Aussi loin que mes regards pouvaient aller, sur tous les chemins et tous les sentiers, à travers les vignobles et les bois, j’avais été le contemplateur de la panique d’une population au désespoir fuyant devant la grande folle meurtrière qui avalait les villages, arrachait les ponts, charriait des pans de forêts, des montagnes de débris, des granges pleines de moissons, des troupeaux avec leurs étables, et tordait tous les obstacles en mugissant comme une armée d’hippopotames. Cela sous un ciel jaune et sanguinolent qui avait l’air d’un autre fleuve en colère et paraissait annoncer un supplément d’extermination. J’arrivai enfin à une petite ville éperdue et je suivis une foule pâle qui se ruait dans une église des temps anciens, dont toutes les cloches sautaient à la fois.

Je n’oublierai jamais ce spectacle. Au milieu de la nef obscure, une vieille châsse en ruines, tirée de quelques dessous d’autel, avait été déposée par terre et huit brasiers rouges, allumés dans des grilles ou des réchauds, l’éclairaient en guise de cierges au niveau du sol. Tout autour, des hommes, des femmes, des enfants, un peuple entier prosterné, vautré sur les dalles et les mains jointes au-dessus des têtes, suppliaient le Saint dont les ossements étaient là de les délivrer du fléau. La houle des gémissements était énorme et se renouvelait à chaque instant comme la respiration de la mer. Déjà fort ému par tout ce qui avait précédé, je me mis à pleurer et à prier en union de cœur avec cette multitude et je connus alors, par les yeux de l’esprit et par les oreilles de l’âme, ce qu’avait dû être le Moyen Âge !

Un recul soudain de mon imagination me transporta au milieu de ces temps lointains où on ne s’interrompait de souffrir que pour implorer. La scène que j’avais sous les yeux fut pour moi le type certain de cent mille scènes identiques réparties sur trente générations malheureuses dont l’étonnante misère est à peine mentionnée dans les histoires. Depuis Attila jusqu’aux incursions musulmanes et de la célèbre « fureur des Normands » à la rage anglaise qui dura Cent ans, je calculai que des millions d’infortunes s’étaient ainsi répandues partout devant les reliques sacrées des Martyrs ou des Confesseurs que l’on disait être les seuls amis de l’indigent et du lamentable.

Nous autres, la canaille, nous sommes les fils de cette patience merveilleuse et lorsque, après Luther et sa séquelle de raisonneurs, nous reniâmes les grands Seigneurs du Paradis qui avaient consolé nos pères, il était juste que nous fussions retranchés, comme des chiens, du banquet de poésie où furent conviées si longtemps les simples âmes. Car ces hommes d’oraison, ces ignorants, ces opprimés sans murmure que méprise notre suffisance d’idiots, portaient, dans leurs cœurs et dans leurs cerveaux, la Jérusalem céleste. Ils traduisaient, comme ils pouvaient, leurs extases, dans la pierre des cathédrales, dans les vitraux brûlants des chapelles, sur le vélin des livres d’heures et tout notre effort, quand nous avons un peu de génie, c’est de remonter à cette source lumineuse…

Marchenoir, qui est une espèce d’homme du Moyen Âge, vous dirait ces choses beaucoup mieux que moi, Clotilde. Il a les sentiments et les pensées du onzième siècle et je me le représente très bien à la première Croisade, en compagnie de Pierre l’Ermite ou de Gautier Sans avoir. Interrogez-le quelque jour.

On le voit, l’enseignement de Gacougnol était surtout esthétique. Ayant découvert en son élève une appétence extraordinaire du Beau en toutes choses, il portait là tout son zèle et ne lui présentait jamais un autre objectif, assuré que cet esprit vierge, qui frémissait comme les libellules dans la lumière, comprendrait toujours ce qu’on écrirait pour lui sur le rayon d’or.

La culture intellectuelle de la pauvre fille, bien entendu, était à peine rudimentaire. Elle avait reçu le degré d’instruction des ouvrières les plus humbles et ce n’était pas le voisinage du couple Isidore qui aurait pu la développer. Quelques misérables romans de cabinet de lecture avaient été sa seule ressource et la généreuse nature avait fait le reste.

Conformément au vœu non exprimé de Gacougnol, un violent désir d’augmenter son âme lui vint au contact du peintre et de ses amis, car il recevait à peu près exclusivement trois ou quatre personnages assez remarquables, parmi lesquels Marchenoir, et l’intérêt grandissant de ces visiteurs pour la nouvelle unité de leur groupe ne se dissimulait pas. Elle se voyait admise dans un milieu rare que la seule présence de l’« Inquisiteur » illustrait à ses yeux prodigieusement.

Elle pria donc, dès les premiers jours, son maître enchanté de lui procurer les manuels élémentaires qu’il lui fallait pour l’acquisition de l’orthographe, de la géographie et de l’histoire générale, — les trois connaissances, lui avait dit Marchenoir, qui doivent suffire, après le catéchisme, à une femme vraiment supérieure, — et se mit au travail avec ardeur, donnant à l’étude tout le temps que ne lui demandait pas Gacougnol, qu’elle eut d’abord une peur naïve d’encombrer inutilement, Elle se trompait en ce point. Il en était venu bientôt à ne plus pouvoir se passer d’elle et n’avait pas pris la peine de le lui cacher.

— Ma chère amie, avait-il répondu à une question pleine d’inquiétude qu’elle lui posait le jour où, son rôle de modèle étant épuisé, il venait de la promouvoir à la supérieure onction de lectrice, mettez-vous bien dans l’esprit que je suis un homme tenace et que je ne vais pas vous lâcher, à moins que ma société ne vous dégoûte, ce qui est, hélas ! possible. Je ne me flatte pas d’être toujours un compagnon ravissant. Mais si vous pouvez me supporter, je vous affirme sur l’honneur que vous m’êtes beaucoup plus qu’utile.

D’abord, vous me lirez des livres que j’aime. Je les reverrai à travers vous, ce qui ne sera pas médiocrement important pour moi, je vous prie de le croire, car vous avez le don presque inouï de n’être pas une vulgaire. Et puis, quand même vous ne me rendriez aucun service positif, ayant une dénomination précise dans le dictionnaire, n’est-ce rien de me garder contre l’ennui de mon existence qui n’est pas très drôle ?… Je suis une espèce de grand homme raté, je le sais mieux que personne et je ne me l’envoie pas dire. Vous comprendrez mieux plus tard ce qu’il y a d’amertume dans cette parole…

J’ai donc besoin d’une dame de compagnie. Ça ne se fait pas, cette drôlerie. Raison de plus. J’ai passé ma vie à faire, par choix, ce qui ne se faisait pas. Vous voyez donc que vous êtes à mon égard dans l’attitude la plus correcte.

Je suppose, d’ailleurs, ma pauvre petite, que vous avez pris votre parti des suppositions ou des potins qui peuvent avoir lieu à Grenelle. Vous feriez n’importe quoi dans ma maison que votre respectable mère et son digne compagnon ne diraient pas moins que vous êtes ma maîtresse. Je ne vous ai pas caché qu’elle était venue ici, dès le premier jour, pour chercher dans mes draps de lit sa drachme perdue.

Tenez-vous donc en paix, ainsi que je vous l’ai déjà recommandé, et si j’ai l’honneur d’être pour vous une image plus ou moins comique de la Providence, dites-vous bien que je reçois peut-être beaucoup plus que je ne donne et ne me harcelez pas de vos scrupules.

La situation de Clotilde vis-à-vis de sa mère avait été réglée le lendemain de la fameuse visite rappelée par Gacougnol. Sur son conseil, elle avait écrit froidement sa résolution de vivre seule désormais et sa volonté formelle de se dérober à toute entrevue, jusqu’au jour où le Chapuis aurait été irrévocablement congédié. Le délicieux couple, évidemment déchiré par une ingratitude si noire, n’avait fait aucune réponse et la paix de la fugitive parut être assurée, de ce côté-là, pour un temps indéterminé.

XXIII

Les histoires vraisemblables ne méritent plus d’être racontées. Le naturalisme les a décriées au point de faire naître, chez tous les intellectuels, un besoin famélique d’hallucination littéraire.

Nul ne contestera que Gacougnol est un artiste impossible et Clotilde une jeune personne comme on n’en voit pas. La pédagogie et le platonisme réciproque de leurs façons outragent évidemment la psychologie publique. Marchenoir, depuis longtemps présenté, n’a jamais paru très plausible et les gens qui vont survenir ne seront que très difficilement estimés probables. Un tel récit, par conséquent, s’offre de lui-même, au suffrage des réfractaires, de moins en moins clairsemés, qui réclament le droit de pâture hors des limites assignées par les législateurs de la Fiction.

Au mépris des molécules passionnelles, rien ne présageait encore, après deux mois, que le protecteur et la protégée dussent entrer bientôt dans les bras l’un de l’autre et coucher bonnement ensemble.

Si Gacougnol avait des projets, il n’en soufflait mot et n’y faisait pas la moindre allusion. De son côté, Clotilde flottait à plusieurs millions de lieues du soleil de la convoitise, comme une petite lune blanche heureuse de refléter innocemment un peu de lumière.

La décisive épreuve du bonheur était, d’ailleurs, complètement à son avantage et ne changeait rien à ses manières de brebis respectueuse. Indifférente à l’étonnement qu’elle excitait dans la pension, elle allait, chaque matin, passer une heure à l’église des Ternes, demandant à Dieu de lui conserver, quelque temps encore, sa toison et de la remplir de courage pour les tontes futures dont elle avait le pressentiment. Car elle ne pouvait croire que l’état actuel pût être autre chose qu’une halte rafraîchissante, qu’une fantaisie passagère de sa destinée qui s’interrompait un instant de la tourmenter, pour aiguiser à loisir ses jolis couteaux.

Elle se rappelait avec angoisse les paroles mystérieuses du Missionnaire qu’elle avait pris l’habitude de regarder comme un avertissement prophétique et qui semblaient annoncer des douleurs extraordinaires, différentes, à coup sûr, des banales tribulations de son passé.

— Quand vous serez dans les flammes, se demandait-elle, que signifie cette parole et pourquoi le bon père me l’a-t-il dite ? Mon Dieu, vous savez que je n’ai pas le cœur d’une martyre et que j’ai très peur de ces flammes qui me sont promises.

Elle se courbait alors, se faisait toute petite sous les souffles embrasés du désert de feu qu’elle imaginait entre elle et le Paradis.

Elle se souvenait d’Ève aussi, de cette « Mère des vivants », que l’évêque des sauvages lui avait recommandé de prier avec ferveur, lui assurant que cette première des femmes était sa vraie mère et qu’elle seule avait le pouvoir de la secourir.

Voici donc sa prière d’enfant qui eût certainement effaré les confiseurs de litanies dans tous les laboratoires de la dévotion achalandée :

— Ma Mère bien-aimée, qui avez été trompée par le Serpent dans le beau Jardin, je Vous prie de me faire aimer la Ressemblance de Dieu qui est en moi, afin que je ne sois pas trop malheureuse quand je me regarderai souffrir.

S’il y a quelque reptile dangereux dans mon voisinage, avertissez-moi par pitié. Mettez-lui sur la tête une couronne de charbons ardents pour que je le reconnaisse à force d’en avoir peur.

Ne souffrez pas que je sois trompée à mon tour sur la qualité d’une humble joie dont la nouveauté m’enivre et qui ne durera peut-être pas autant de jours qu’il en faudrait pour me désaccoutumer de l’humiliation.

Je sais bien, pauvre Mère, qu’on ne Vous aime pas beaucoup dans ce monde que Votre Curiosité a perdu et je me désole en songeant que Votre Nom magnifique est si rarement invoqué.

On oublie que Vous avez dû porter à l’avance tous les repentirs de l’Humanité et que c’est une chose épouvantable d’avoir tant d’enfants ingrats…

Mais depuis que Vous me fûtes montrée par le bon vieillard, je Vous ai toujours parlé avec affection et j’ai senti Votre compagnie dans les heures les plus douloureuses.

Je me rappelle qu’en mon sommeil Vous me preniez par la main et qu’on allait ensemble dans un pays admirable où les lions et les rossignols périssaient de mélancolie.

Vous me disiez que c’était le Jardin perdu, et Vos grandes larmes, qui ressemblaient à de la lumière, étaient si pesantes qu’elles m’écrasaient en tombant sur moi.

Cela me consolait, pourtant, et je m’éveillais en me sentant vivre. M’abandonnerez-Vous aujourd’hui, parce que d’autres ont eu pitié de Votre enfant ?…

Certes, les dévotes bourgeoises du quartier devaient former de singulières et malveillantes conjectures à l’aspect de cette inconnue qui ne parlait jamais à personne et qui ressemblait si peu aux poulardes édifiantes qu’on voit ordinairement picorer dans les sacristies.

Elle n’était pas encombrante, cependant, et ne cherchait guère l’attention. Mais il jaillissait de sa jolie face immobile une candeur offensive qui bousculait les consciences. Elle avait l’originalité de prier, les bras croisés, à la manière des matelots ou des galériens, ce qui laissait à découvert son visage entier, où l’on voyait l’enthousiasme religieux promener sa torche.

Elle était alors si charmante et parfois si belle que les cinq ou six paroissiennes effeuillées qui la voyaient à la même place tous les jours adoptèrent charitablement l’hypothèse explicative d’une « cocotte andalouse et superstitieuse ».

Clotilde ignora profondément cette popularité. Elle venait voir ses pensées devant le Saint Sacrement, comme les enfants du peuple vont voir passer les soldats, — rapportant à l’atelier de Pélopidas, aussi bien qu’à la nourricière pension Séchoir, une âme souple et retrempée dans son propre éclair, non moins difficile à rompre que ces sublimes épées mozarabes forgées sous le Magnanime, avec lesquelles on pouvait étrangler un taureau des Asturies.

XXIV

Marchenoir avait beau être l’ami de Gacougnol, une intimité véritable n’avait jamais pu exister entre eux. Leurs relations, quoique très cordiales, n’avaient pas la bonne estampille. Ils ne gravitaient pas harmoniquement.

Les allures de Soldat-Prêtre ou de Chevalier Teutonique de cet écrivain sans merci, que Pélopidas appelait le « grand Inquisiteur de France », plaisaient sans doute à l’imagination d’un artiste aussi fortement épris du Moyen Âge. Il avait même épousé la plupart de ses idées avec enthousiasme et le défendait généreusement lorsqu’on attaquait devant lui sa réputation.

Mais l’esprit de vagabondage esthétique et de fantaisie perpétuelle de l’excellent peintre était opprimé par l’absolu qui se dégageait sans cesse du rectangulaire Marchenoir. Ce pétrisseur des autres n’avait jamais été pétri par personne, malgré certaines influences qui avaient autrefois paru l’égarer, et on était sûr de le trouver toujours à la même place, ayant son vrai centre au dehors de toutes les circonférences.

Au fond, il intéressait surtout Gacougnol parce qu’il ne ressemblait à aucun autre et qu’une effroyable injustice avait bassement écarté de lui l’attention des contemporains. Mais il y avait trop peu de retour, l’éloquent réfractaire n’ayant jamais pris au sérieux les élucubrations multiformes de ce paternel bon enfant.

Heureusement, un troisième personnage déterminait entre eux le parfait équilibre sentimental. Personnage plus qu’étrange, celui-là, et qu’il n’était pas facile d’expliquer.

Léopold, — on ne le connaissait pas sous un autre nom, — pratiquait l’art oublié de l’Enluminure et ressemblait à un corsaire. On ne savait rien de son passé, sinon qu’il avait fait partie d’une malheureuse expédition africaine où deux cents hommes avaient été massacrés aux environs du Tanganika et dont il avait ramené les misérables débris à travers quatre cents lieues de périls mortels et de privations au-dessus des forces de l’homme. Il en avait même gardé une espèce de lividité douloureuse qui descendait jusqu’à la nuance des fantômes, quand une émotion violente précisait sa physionomie.

La manière dont il parlait de ce pèlerinage d’agonie et aussi certaines expressions vagues donnaient à penser que ce casse-cou privilégié s’était précipité volontairement aux plus sombres aventures, moins encore pour échapper à la platitude contemporaine qui l’exaspérait, que dans l’espoir de se dérober à lui-même.

Malheur ou crime, on pouvait tout supposer à l’origine des vicissitudes connues de cette existence hermétique. S’il n’avait pas laissé sa peau dans les brousses de l’Afrique centrale, c’est qu’il y avait autour de lui des hommes à sauver et que, sa nature de chef parlant d’une voix plus haute que le désespoir actuel ou le désespoir antérieur, il s’était traîné lui-même par les cheveux à la délivrance, en même temps qu’il y traînait ses compagnons.

Chacun de ses gestes écrivait le mot Volonté sur la rétine du spectateur. Suivant l’expression superbe d’un romancier populaire, auteur de quarante volumes, qui ne rencontra jamais que ce seul trait, « c’était un de ces hommes qui ont toujours l’air d’avoir les mains pleines du toupet de l’occasion ». En le voyant, on pensait à ces flibustiers légendaires du Honduras qui épouvantaient une flotte espagnole avec trois chaloupes.

De taille moyenne, sa maigreur nerveuse le faisait paraître grand. Les membres attachés finement jouaient avec souplesse et le geste avait, par moments, une rapidité fougueuse d’autant plus inquiétante que les moindres fibres avaient l’air de lui galoper jusqu’au bout des doigts, cependant que tous les muscles observaient une formidable consigne. On sentait que ces longues mains d’étrangleur pouvaient être le réceptacle soudain de l’homme entier accoutumé à y projeter toute sa puissance, et qu’à une époque elles avaient dû se crisper terriblement autour d’une arme quelconque de pirate ou de chevalier. C’était un perpétuel frémissant autour de qui la fureur semblait toujours voltiger.

Quand il entrait quelque part et disait : Bonjour, de sa voix claire, le plus amicalement du monde, en promenant autour de lui ses calmes yeux du bleu le plus pâle, on croyait presque entendre : « Que personne ne sorte » ou « Feu sur qui bouge », et lorsqu’il prenait un cocher qu’il avait l’instinct de choisir aussi patibulaire que possible, dans l’espoir toujours déçu d’une insolence à rémunérer, le pauvre diable tremblant croyait traîner dans son char toute l’autorité répressive des potentats. L’ambition de réduire en esclavage cette classe de citoyens était presque un trait de son caractère.

Aucun téméraire aliéné par la passion la plus déchaînée n’aurait pu se désintéresser plus complètement des conséquences de ses actes que ne le faisait, à l’état placide, cet énigmatique Léopold, avec un bonheur qui n’avait jamais été démenti.

On ne savait pas ce que cet homme avait dans le cœur.

Un jour, Gacougnol, au comble de la stupéfaction, avait vu passer, comme un projectile, une voiture emportée par deux chevaux enragés que sabrait à coups de manche de fouet un effervescent Automédon, debout au-devant du siège, pendant que son ami, commodément installé sur la banquette et aussi froid que l’ennui même, regardait fuir la multitude. Au risque d’écraser dix personnes, il avait fait passer dans le ventre du premier cocher venu tous les démons de sa volonté, invinciblement résolu à ne pas manquer un train pour Versailles dont le départ était imminent, — tour de force dangereux que l’énormité de la course rendait à peu près impossible. Il eut la chance inouïe de ne tuer personne, d’échapper à tout embargo des agents protecteurs de la voie publique et de pouvoir sauter dans le train, non sans avoir bousculé divers employés, une seconde après qu’il venait de se mettre en marche.

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