La Femme pauvre (page 11)

Léon Bloy · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Femme pauvre · 25 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On ne pouvait pas dire qu’il fût beau. Quelquefois on l’aurait cru décroché de quelque potence. La ligne impérieuse du nez aquilin, dont les ailes battaient continuellement, ne tempérait pas la dure expression des yeux et la bouche toujours fermée, toujours serrée en dedans, jusqu’à l’inclusion des lèvres, était inflexible. Le front très noble, cependant, méritait bien de dominer sur cette face de commandement qui avait l’air d’appeler la foudre.

Une telle physionomie, fascinante par l’intensité, devait impressionner sûrement les âmes de moindre énergie et il se disait autour de lui que les femmes ne résistaient guère à ce victorieux incapable d’attendrissement ou d’imploration.

Ce qui confondait, par exemple, c’était qu’un art aussi pacifique et méticuleux que l’Enluminure pût être l’occupation d’un tel forban disponible, à qui Marchenoir avait adapté le mot de l’historien Mathieu sur le Téméraire : « Celuy qui hérita de son lit dut le bailler pour faire dormir, puisqu’un Prince de si grande inquiétude avait bien pu y sommeiller. » Le contraste saisissait à ce point qu’il fallait réitérer l’assertion quand on présentait Léopold à des étrangers.

Or, il n’était pas seulement un enlumineur, il était le rénovateur de l’enluminure et l’un des plus incontestables artistes modernes.

Il racontait qu’ayant fait, dans sa première jeunesse, d’assez fortes études de dessin, cette vocation singulière lui fut révélée beaucoup plus tard, lorsqu’au retour de ses expéditions et son patrimoine ayant disparu, la misère la plus impérieuse le contraignit à chercher quelque moyen de gagner sa vie.

À toutes les époques, cet homme d’action, enchaîné sur le gril de ses facultés, avait machinalement essayé de les décevoir par l’application de sa main à des ornementations hétéroclites, dont il surchargeait, en ses heures de pesant loisir, les billets d’un laconisme surprenant qu’il écrivait à ses amis ou ses maîtresses.

On montrait de lui des messages de trois mots notifiant des rendez-vous, dans lesquels l’amplification amoureuse était remplacée par une broussaille d’arabesques, de feuillages impossibles, d’enroulements inextricables, de figures monstrueuses insolitement coloriées où les quelques syllabes exprimant son bon plaisir s’imposaient rudement à l’œil en onciales carlovingiennes ou caractères anglo-saxons, les deux écritures les plus énergiques depuis la rectiligne capitale des éphémérides consulaires.

Un mépris gothique pour toutes les manigances contemporaines lui avait donné le besoin, le goût passionné de ces formes vénérables dans lesquelles il faisait entrer sa pensée, comme il aurait fait entrer ses membres dans une armure.

Peu à peu la lettre ornée lui avait inspiré l’ambition de la lettrine historiée, puis de la miniature détachée du texte, avec toutes ses conséquences, — conformément à la progression de cet art primordial et générateur des autres arts, commençant à la pauvre transcription des moines mérovingiens pour aboutir, après une demi-douzaine de siècles, à Van Eyck, Cimabue et Orcagna, qui continuèrent sur la toile, avec des couleurs plus matérielles dont la Renaissance allait abuser, les traditions esthétiques du spirituel Moyen Âge.

Son habileté devint prodigieuse aussitôt qu’il eut décidé d’en tirer parti, et il apparut un artiste merveilleux, de l’originalité la plus imprévue.

Il avait étudié avec soin et consultait sans cesse les monuments adorables conservés à la Bibliothèque Nationale ou aux Archives, tels que les évangéliaires de Charlemagne, de Charles le Chauve, de Lothaire, le psautier de saint Louis, le sacramentaire de Drogon de Metz, les célèbres livres d’heures de René d’Anjou, d’Anne de Bretagne et les miniatures sublimes de Jehan Fouquet, peintre attitré de Louis XI.

Il avait fait presque des bassesses pour obtenir de l’ignoble duc d’Aumale, trente fois millionnaire, l’autorisation de copier gratuitement quelques scènes bibliques et quelques paysages dans les Heures magnifiques du frère de Charles V, possédées indûment par le crasseux académicien de Chantilly.

Enfin, un jour, il avait accompli le coûteux pèlerinage de Venise, uniquement pour y étudier ce miraculeux bréviaire de Grimani, auquel Memling passe pour avoir collaboré et dont s’inspira Dürer.

Toutefois, il ne reproduisait jamais, ne fût-ce que par fragments juxtaposés, l’œuvre de ses devanciers du Moyen Âge. Ses compositions, toujours étranges et inattendues, qu’elles fussent flamandes, irlandaises, byzantines ou même slaves, étaient bien à lui et n’avaient d’autre style que le sien, le « style Léopold », comme l’avait dit exactement Barbey d’Aurevilly, dans un feuilleton extraordinaire qui commença la réputation de l’enlumineur.

Dédaigneux des chloroses de l’aquarelle, son unique procédé consistait à peindre à la gouache, en pleine pâte, en exaspérant la violence de ses reliefs de couleur par l’application d’un certain vernis dont il était l’inventeur et qu’il ne livrait à l’analyse de personne.

Ses enluminures, par conséquent, avaient l’éclat et la consistance lumineuse des émaux. C’était une fête pour les yeux, en même temps qu’un ferment puissant de rêveries pour les imaginations capables de faire reculer la croupe de la Chimère et de réintégrer les siècles défunts.

Cet individu extraordinaire, ami ancien de Pélopidas, était passionné pour Marchenoir, qu’il consultait souvent et dont il accueillait avec une sorte de vénération les moindres avis. Il eût été dangereux d’en parler irrespectueusement devant lui, et il avait l’originalité sans exemple de considérer comme un outrage toute commande, quelque avantageuse qu’elle fût, qui n’était pas faite par un admirateur déclaré de ce proscrit. On racontait les scènes les plus bizarres. Gacougnol, exceptionnellement jugé digne, ne l’avait connu que par lui.

L’occasion peu banale de la première entrevue de Léopold et de Marchenoir avait été, quelques années auparavant, un article de revue où le critique redoutable réclamait, au nom des bourgeois, les supplices les plus rigoureux pour ce Léopold, qui menaçait de ressusciter un art défunt dont les gens d’affaires n’avaient jamais entendu parler. Cet art qu’on devait croire emmailloté dans les cryptes du Moyen Âge, allait-il donc vraiment renaître par l’insolente volonté d’un homme étranger aux acquisitions modernes et s’ajouter aux autres chimères dont les va-nu-pieds de l’enthousiasme ont la sottise de se prévaloir ? L’urgence d’une répression étant manifeste, Marchenoir énumérait, avec la précision d’un charcutier de Diarbekir ou de Samarcande, les superfins et précieux tourments supposés capables d’étancher la vindicte boutiquière et de faire équilibre à l’énormité de l’attentat.

Cette sorte d’ironie si souvent pratiquée par le pamphlétaire allait à un tel point d’exaspération et de frénésie, finissait par devenir une spirale si furieuse de sarcasmes, de contumélies, de grincements, que Léopold, jusqu’alors assez peu frotté de littérature, eut comme une révélation de la puissance des mots humains.

Il se persuada que l’art de son étrange défenseur correspondait mystérieusement au sien. La violente couleur de l’écrivain, sa barbarie cauteleuse et alambiquée ; l’insistance giratoire, l’enroulement têtu de certaines images cruelles revenant avec obstination sur elles-mêmes comme les convolvulacées ; l’audace inouïe de cette forme, nombreuse autant qu’une horde et si rapide, quoique pesamment armée ; le tumulte sage de ce vocabulaire panaché de flammes et de cendres ainsi que le Vésuve aux derniers jours de Pompéi, balafré d’or, incrusté, crénelé, denticulé de gemmes antiques, à la façon d’une châsse de martyr ; mais surtout l’élargissement prodigieux qu’un pareil style conférait soudain à la moins ambitieuse des thèses, au postulat le plus infime et le plus acclimaté ; — tout cela parut à Léopold un miroir magique où bientôt il se déchiffra lui-même, avec le hoquet de l’admiration.

— Vous êtes un enlumineur beaucoup plus fort que moi, avait-il dit simplement à Marchenoir, et je sollicite vos conseils.

— Pourquoi pas ? avait répondu celui-ci. Ne suis-je pas le contemporain des derniers hommes du Bas-Empire ?

XXV

Et il s’était expliqué :

— On oublie toujours que le Moyen Âge a duré mille ans. De Clovis et d’Anastase jusqu’au Christophore, en passant par Jeanne d’Arc et le dernier Constantin, la mesure est pleine. Mille ans ! N’est-ce pas inintelligible ?

Quand on nous dit que le soleil est quatorze cent mille fois plus gros que la terre et qu’un gouffre de trente-huit millions de lieues nous en sépare, ces chiffres nous paraissent absolument dénués de sens. Même observation pour la durée de telle ou telle période historique. L’homme est si surnaturel que ce qu’il réalise le moins, ce sont les notions de temps et d’espace.

Dix siècles ! cent soixante papes, six cents rois ou empereurs, sans compter les princes barbares, trente ou quarante dynasties et à peu près autant de révolutions qu’il y eut de batailles ! Allez donc vous y reconnaître, fussiez-vous archange !

Massacres, dévastations, villes en feu, villes en prière, populations suspendues à la frange de la robe des thaumaturges, carillons et tocsins, pestes et famines, interdits et tremblements, cyclones d’enthousiasme et trombes d’épouvante pas de halte, même sous les pieds des trônes, nul refuge certain, même dans la Maison de Dieu ! Les Saints, il est vrai, poussent dans les ruines et font ce qu’ils peuvent pour que « ces jours soient abrégés », mais ce sont des jours de vingt-cinq ans, hélas ! et il n’en faut pas moins de quarante.

Carême sans exemple dont la durée, plus encore que la rigueur, met en désarroi la faculté de penser. On conçoit que certains désespérés demandent à Dieu si cette pénitence incomparable était simplement pour aboutir aux alléluias dérisoires de la Renaissance et à la vacherie chrétienne de ce dernier siècle !

Moi, Marchenoir, je ne puis former une pareille interpellation, puisque, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire, je suis un contemporain des derniers hommes du Bas-Empire et, par conséquent, fort étranger à ce qui a suivi la ruine de Byzance. Il me suffit de croire que tant de souffrances furent endurées pour que vînt un jour la merveilleuse passiflore du Moyen Âge qui s’est appelée Jeanne d’Arc, après laquelle, vraiment, le Moyen Âge pouvait bien mourir.

Il râla, cependant, jusqu’au Christophore qui devait le porter en terre et, seulement alors, l’abjecte modernité eut la permission d’apparaître. Mais la prise de Constantinople est la grande ligne de démarcation.

Le Moyen Âge sans Constantinople parut aussitôt comme un arbre immense dont on aurait tranché les racines. Pensez que c’était le Reliquaire du monde, l’œcuménique Châsse d’or, et que les ossements dispersés de ses vieux Martyrs, où l’Esprit-Saint s’était reposé parmi tant d’ingrates générations, ont pu couvrir toutes les villes de l’Occident d’une lumineuse poussière !

Elle avait beau être schismatique et très perfide, polluée d’ignominies, ruisselante d’yeux crevés et de sang pourri, elle avait beau faire horreur aux Papes et aux Chevaliers, c’était, quand même, la porte de Jérusalem où les bons pécheurs avaient tous l’espoir de mourir d’amour. Une porte si belle qu’elle éblouissait les chrétiens jusqu’en Bretagne, jusqu’au fond des golfes Scandinaves ! Quelque chose enfin comme un soleil qui ne se serait jamais couché !

Dites-vous, Monsieur l’enlumineur, que les somptueuses applications d’or qui font la gloire des missels du très vieux temps ne sont pas moins que le reflet de l’inimaginable Byzance dans le crépuscule de ces monastères de l’Irlande ou de la Gothie, autour desquels les loups affamés accompagnaient de leurs hurlements le chant des moines implorant Dieu pour les pèlerins du Saint Tombeau. Ainsi parle Orderic Vital, qui fut un conteur d’une ingénuité sublime.

Depuis le jour où l’empereur Anastase avait affublé Clovis des insignes de la dignité consulaire, il est bien certain que tout ce qui pouvait avoir en Europe quelque vibration de poésie s’était tourné vers cette Ville étrange, la seule au monde que le déluge barbare n’eût pas engloutie.

Rome, cela va sans dire, demeurait toujours la Mère. C’était là que résidait le Geôlier de Béatitude qui tient les Clefs en sa main, qui lie et qui délie. Oui, sans doute, mais ce Siège de l’incontestable Primauté, à force d’outrages, avait perdu tout son décor, tandis que de l’autre, la rivale de l’Éternelle, n’avait eu qu’à étendre les mains, un peu au-dessus de ses imprenables murs, pour tirer à elle toute la magnificence du globe. Comment des peuples si jeunes auraient-ils pu se défendre contre cette prostituée qui ensorcelait les califes ou les rois persans, et dont le mirage seul a fait sortir la Reine de l’Adriatique du sein des eaux ?

L’art de l’Enluminure, je l’ai déjà dit, fut une diffusion photogénique de Byzance à travers l’âme rêveuse et mélancolique des Occidentaux ; le miroir à contre-jour, et miraculeusement adouci par une enfantine foi, de ses mosaïques, de ses pierreries, de ses palais, de ses dômes peints, de sa Corne d’Or, de sa Propontide et de son ciel. Il fut, par excellence, l’Art du Moyen Âge et devait nécessairement finir avec lui. Lorsque Byzance devint l’auge à cochons des Musulmans, le prestige qui l’avait fait naître s’évanouit et les rêveurs au désespoir tombèrent dans l’encre indélébile de Gutenberg ou dans l’huile épaisse des Renaissants.

Ce devait être la fin de tout pour un individu tel que moi et pour la demi-douzaine de maniaques dont je suis frère. Vous avez l’avantage d’être un de ceux-là, mon cher monsieur Léopold, et si vous m’avez compris, nous pouvons attendre le Jugement universel en nous serrant affectueusement la main.

XXVI

Grande soirée chez Gacougnol. À l’exception de Clotilde, il n’y a que des hommes. Une dizaine d’hommes, en comptant pour tel un serpent à moitié coupé, de l’espèce la plus venimeuse, lequel rampe habituellement dans les crachoirs de divers bureaux de rédaction, et que sa langue féroce a rendu célèbre. On ne le désigne que par le sobriquet diagnostique d’Apémantus. On lui a, autrefois, cassé les reins à coups de canne et, depuis cette époque, il vaque à ses insolences coutumières en traînant le râble, assez conforme à une cucurbite où se distilleraient de très sûrs poisons.

Réunion bizarre, si on peut dire avec profondeur que quelque chose soit bizarre. C’est la fantaisie de Gacougnol de grouper ainsi, de temps en temps, les individus les plus disparates.

Qui n’admirerait, par exemple, dans le voisinage immédiat de Léopold et de Marchenoir, la cocasse enveloppe du vieux graveur Klatz, youtre crasseux et puant, mais irréparablement dénué de génie, dont le bafouillage apophtegmatique de brocanteur alsacien est apprécié comme un pharmaque sans rival contre toutes les mélancolies ?

Il fut beau, dit-on. À quelle époque ? justes cieux ! car on lui donnerait bien cent ans. La première fois qu’il est rencontré, on peut se croire en présence d’Ahasvérus. Sa barbe longue, dont le blanc terreux ferait peur à la cendre des os des morts, paraît avoir traîné dix-neuf siècles sur tous les chemins et tous les tombeaux. Malgré leur vivacité apparente, les yeux sont si lointains qu’un télescope, semble-t-il, serait expédient pour les observer. Peut-être, alors, qu’on découvrirait, — tout au fond, — la face morose du bon Titus regardant mourir Jérusalem.

Assurément, de tels yeux durent ensorceler, autrefois, les filles folles de Tyr ou de Mésopotamie, qui venaient jouer de la cithare et du tympanon jusque sous les murs de l’imprenable tour d’Hippicos, pour la damnation du peuple de Dieu. Mais, depuis ces temps reculés, que de poussières ! que de pluies sur ces poussières ! que de vents brûlants ou glacés pour tout calciner, tout disséminer, tout abolir !

Enfin, ce personnage, qui a toujours l’air de chercher l’Arche d’alliance dérobée par les Philistins, quand il pénètre dans un lieu quelconque, doit réaliser, pour des ethnologues chenus, le définitif résultat de la plus irréfutable sélection juive.

Le nez lévitique implique, à lui seul, nécessairement, le Veelle Schemoth, le Schofetim, le Schir-Haschirim ou les Lamentations du Prophète, et la crasse de soixante générations vénérables que toutes les ruines planétaires ont saupoudrées, lui est acquise.

Zéphyrin Delumière n’est pas exclu. Ce mystagogue sans courroux a très certainement oublié l’accueil disgracieux de Pélopidas raconté plus haut. La mémoire des images est inapte à retenir ce qui n’est pas occulte. Celui-ci, d’ailleurs, se cramponne, depuis quelque temps, au bonhomme Klatz dont le remugle sémite le délecte et qui, par surcroît, lui infibule quelques mots hébreux.

Mais l’éclectisme de Gacougnol est attesté surtout par la présence de Folantin, le peintre naturaliste et préalable dont le succès, longtemps captif, se déchaîne.

On trouverait malaisément une chose plus instructive que le calendrier de ses produits.

Après une série liminaire de petits paysages pisseux égratignés avec labeur dans des banlieues sans verdure ; après le demi-triomphe d’un tableau de genre, où les amours indécises d’un jeune maçon et d’une brocheuse dessalée, au sein d’un garno, se coagulaient sous les yeux en mastic blafard, ainsi qu’un fromage visité déjà ; Folantin, lassé de ne paraître point un penseur, s’avisa de répandre un peu de morale philosophique sur ses enduits.

On vit poindre alors, à l’inexprimable découragement de plusieurs fantoches de l’appui-main, la surprenante image d’un cocu en cassonade reconduisant, bougeoir en main, avec la plus froide politesse, un individu sébacé qu’il vient de surprendre, après minuit, aux bras de sa femme. Cela s’appelait : En ménage !. Mais la louange fut moindre que pour le garno dont la vogue, hélas ! périclitait, et il fallut trouver autre chose.

Changeant tout à fait son tube d’épaule, il peignit, décidément, un grand seigneur, un enfant de tous les preux dont il étudia le type chez un authentique gentilhomme qui s’est donné la fonction de ramasser les bouts de cigares de la Poésie contemporaine sans parchemins.

L’optimate fut représenté, bien malgré lui, sur un bidet, lisant des vers de vingt-cinq pieds. Or, il arriva, contre toute attente sublunaire, que ce portrait allégorique fut une manière de bas chef-d’œuvre, et la noblesse de France, — la première du monde, jadis, — une fois de plus, se vérifia si charogne que le simulacre engendré par Folantin, confronté à l’original, procura quelques instants, l’hallucination de la force.

L’heureux peintre érigea son front parmi les étoiles et put s’annexer quelques disciples. Impossible de le nier. Si ennemi qu’on pût être de Folantin et de son odieuse peinture documentée à la manière d’un roman de la sotte école, son personnage avait une tenue équestre sur ce vase devenu comme un piédestal.

À partir de cet instant, le maître nouveau repoussa du pied les châssis de faible étendue et se précipita aux vastes toiles.

On s’est bousculé autour de sa Messe noire et de ses Trappistes en prière, crépis énormes, léchotés au petit blaireau, qu’il faut scruter par centimètre carré, au moyen d’une loupe de géologue ou de numismate, sans espoir de réaliser la vision béatifique d’un ensemble.

Le premier de ces engins paraît avoir été calculé pour le branle et pour le brandon d’une récente portée de bourgeois que démange la convoitise des lubricités de l’enfer. L’habile homme, toutefois, se croyant, quand même, désigné pour instruire ses contemporains, c’est, en même temps, le prodige d’une sorte de jocrisserie peinturière s’exaspérant jusqu’à devenir tourbillon, mais tourbillon noir, combien fétide et profanant !

Les Trappistes en prière ont voulu être le contre-pied, le rebrousse-poil de la précédente révélation. Folantin, dont la crête augmente et dont la moutarde s’affiche de plus en plus, tenait à montrer comment un artiste assez audacieux pour baiser le croupion du Diable savait, en revanche, tripoter l’extase.

Folantin, tout à coup sorcier, découvrit le Catholicisme !

Clairvoyance peu récompensée. La vindicative bondieuserie de Saint-Sulpice, appelée en duel, lui passa son goupillon au travers du cœur. Cette fois encore, pourtant, il bénéficia du renouveau de crédit que semblent avoir les préoccupations religieuses, aux approches de la fin du siècle, et sa robe d’initiateur n’est pas devenue l’humble veste qu’on aurait pu croire, après un tel coup.

La forme extérieure de ce pontife est analogue à celle d’un de ces arbres très pauvres, noyers d’Amérique ou vernis du Japon, dont l’ombre est pâle et le fruit vénéneux ou illusoire. Il est fier, surtout, de ses mains qu’il juge extraordinaires, « des mains de très maigre infante, aux doigts fluets et menus ». Telles sont ses amicales expressions, car il ne se veut aucun mal.

— Je me fais à moi-même, déclarait-il à un reporter, l’effet d’un chat courtois, très poli, presque aimable, mais nerveux, prêt à sortir ses griffes au moindre mot.

Le chat paraît être, en effet, sa bête, moins la grâce de ce félin. Il est capable de guetter indéfiniment sa proie, et même la proie des autres, avec une douceur féroce que ne déconcerte nul outrage. Il accueille tout sur la pointe d’un demi-sourire figé, laissant tomber, de loin en loin, quelques minces phrases métalliques et tréfilées qui font, parfois, les auditeurs incertains d’écouter un être vivant.

Il est celui qui « ne s’emballe pas ». Le pli dédaigneux de sa lèvre est acquis, pour l’éternité, à tout lyrisme, à tout enthousiasme, à toute véhémence du cœur, et sa plus visible passion est de paraître un fil de rasoir dans un torrent.

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