La Femme pauvre (page 12)
— Celui-là, c’est l’Envieux ! dit, un jour, avec précision, Barbey d’Aurevilly qui l’assomma de ce mot.
Sa malignité, cependant, est circonspecte. Très soigneux de sa renommée, qu’il cultive en secret, comme un cactus frileux et rare, il ne néglige pas de prendre contact avec des journalistes qu’il pense avoir le droit de mépriser ou avec certains confrères pleins de candeur dont il subtilise les conceptions. On tient pour sûre l’histoire malpropre de cette esquisse de la Messe noire carottée pour quelques louis à un artiste mourant de misère, — ébauche superbe qu’il se hâta d’avilir de son pinceau, après avoir ignominieusement congédié le malheureux qui lui faisait une telle aumône.
Il pourra paraître peu croyable que l’indépendant Gacougnol reçoive chez lui un personnage si fait pour l’exaspérer. Mais le brave homme, on l’a vu, ne connaît que son bon plaisir et c’est à coup sûr dans l’espoir de quelque conflit qu’il a réuni sous le même toit des antagonismes si certains.
D’ailleurs, sans parler de Léopold, de Marchenoir ou de lui-même, n’y a-t-il pas là Bohémond de L’Isle-de-France et Lazare Druide, et l’excessive répulsion que peut inspirer un Folantin ne doit-elle pas être vingt fois contrebalancée par ces deux êtres lumineusement sympathiques ?
Le premier est connu de toute la terre, c’est-à-dire des quelques centaines de songeurs éparpillés pour qui chante un vrai poète, et c’est à peine si celui-ci, qu’on nomme parmi les plus grands, chante pour lui-même. Persuadé que le silence est sa vraie patrie, il emprunte volontiers le cri des aigles, parfois même le barrissement d’un rhinocéros écorché, pour informer toutes les étoiles qu’il est en exil.
Accoutré, pour la risée de la populace littéraire, d’un nom sublime dans lequel il meurt, tout son effort est de s’élancer hors de l’affreux monde où une Providence carnassière le claquemura.
On pourrait le comparer un de ces diptères éblouissants, éclos, semble-t-il, dans le lit des fleuves de la lumière, qui se précipitent jusqu’à en mourir, mais toujours frémissants du même espoir, sur la vitre sans compassion qui les sépare de leur ciel. Un cloporte, sûrement, trouverait une autre issue. Lui ne la cherche même pas. Il s’acharne à l’évasion impossible, précisément parce qu’il la sait impossible et que c’est sa loi de n’entreprendre que ce qui est tout à fait déraisonnable.
On connaît sa haine d’archange pour le Bourgeois, la férocité de templier qu’il tient en réserve pour les occasions de confondre ce Réprouvé honorable, ce « Tueur de cygnes », ainsi qu’il le qualifie, dont Satan même doit rougir dans son enfer. C’est au point qu’il ne paraît pas concevoir une autre manière de se sanctifier.
— Ah ! je suis forcé de subir ton voisinage, se dit-il, je suis condamné à entendre ta voix goujate, l’expression ridicule de tes idées basses, tes maximes d’avare et l’ignominie sententieuse de ta vomitive sagesse. Nous allons donc pouvoir rire un peu ! Tu ne sortiras pas de mon sarcasme ! Alors, il se fait, une minute, l’ami du bourgeois, son ami très cher, son plus proche parent, son disciple, son admirateur. Affectueusement il l’invite à répandre son âme, à dérouler devant lui ses intestins, l’amène peu à peu aux aveux complets, puis, démasquant son étincelante armure, le transperce d’un mot vengeur…
La raillerie blanche de ce collatéral des Dominations égarées descend, quelquefois, à une telle profondeur que les victimes ne s’en aperçoivent même pas. N’importe, il lui suffit que cela soit enregistré par les Invisibles.
Encore un peintre, ce Lazare Druide qui l’accompagne, mais jusqu’à ce jour peu célèbre et aussi différent de Folantin qu’un encensoir balancé devant l’autel est différent d’un pot de moutarde anglaise dans la salle à manger d’un négociant.
Il est peintre, celui-là, comme on est lion ou requin, tremblement de terre ou déluge, parce qu’il est absolument indispensable d’être ce que Dieu a voulu et pas autre chose. Seulement, il faudrait un peu plus que le langage des hommes pour exprimer combien Dieu a voulu qu’il fût peintre, le malheureux ! car il semblait que tout en lui dût s’opposer à cette vocation.
Ah ! il peut faire tout ce qu’il voudra, il peut affoler d’admiration ou d’effroi une horde plus ou moins nombreuse d’intellectuels et de passionnés ; probablement même lui arrivera-t-il, un prochain jour, d’éclater sur la multitude par quelque trouvaille gigantesque ; — eh bien ! non, quand même, ce n’est pas cela.
On peut se le représenter vagabond, chef de brigands incendiaire, pirate sans merci, combattant des deux mains comme ce flibustier de cauchemar qui ne bondissait sur les galions de Vera-Cruz ou de Maracaïbo qu’après avoir allumé une chandelle dans chacune des boucles de ses interminables cheveux noirs. Il est encore plus facile de le rêver bonnement gardant des pourceaux sous les chênes de quelque vieux monastère, en un paysage de vitrail, et la tête coiffée du nimbe des saints bergers, car c’est une âme d’une simplicité adorable.
Mais la peinture, ou si on préfère, la syntaxe de la peinture, ses préceptes et ses méthodes, ses lois, ses canons, ses rubriques, ses dogmes, sa liturgie, sa tradition, rien de tout cela n’a jamais pu dépasser son seuil.
Au fait, ne serait-ce pas là une manière sublime de concevoir et de pratiquer l’art de peindre, analogue à l’évangélique perfection qui consiste à se dépouiller de tout ?
On lui reproche, comme à Delacroix, l’indigence de son dessin et la frénésie de sa couleur. On lui reproche surtout d’exister, car vraiment il existe trop. Ceux de ses confrères dont l’imagination est une source de colle ne s’expliquent pas un bouillon de vie aussi impétueux. Comment pourrait-il s’attarder à une exactitude rigoureuse, même si elle était indispensable, dans l’exécution de ses tableaux ? Ne voit-on pas qu’il risquerait de ne plus rattraper son âme qui galope toujours devant lui sur une cavale sans frein ?
Eh ! oui, justement, il n’a que cela, son âme, la plus généreuse et la plus princesse des âmes ! Il s’en empare, il la baigne, il la trempe dans un sujet digne d’elle et la jette ruisselante sur une toile. C’est tout son « métier », cela, tout son procédé, tout son truc, mais c’est si puissant qu’on en crie, qu’on en pleure, qu’on en sanglote, qu’on en prend la fuite, en levant les bras !
N’a-t-on pas vu ce prodige se réaliser à l’exposition de son Andronic livré à la populace de Byzance ? Il est impossible d’oublier une telle œuvre, quand on l’a vue, fallût-il traîner encore cent ans sa carcasse dans les sales chemins qui sont au-dessous du ciel !
Ce tableau, qui l’a fait connaître, est ainsi ordonnancé. L’horrible Andronic premier, bourreau de l’Empire, inopinément jeté à bas de son trône, est abandonné à la racaille de Constantinople. Et quelle racaille ! Toutes les écumes de la Méditerranée : bandits venus de Carthage, de Syracuse, de Thessalonique, d’Alexandrie, d’Ascalon, de Césarée, d’Antioche ; matelots génois ou pisans ; aventuriers cypriotes, crétois, arméniens, ciliciens et turcomans ; sans parler de ce grouillement barbare, de cette vase dangereuse du Danube qui empuantit la Grèce depuis le Bulgaroctone.
On a jeté le prince infâme dans ce chaos, dans cette cohue effroyable, comme on jette un ver dans une fourmilière. On a dit au peuple : — Voici ton empereur, mange-le, mais sois équitable. Il faut que chaque chien ait son lambeau. Et ce peuple immonde, exécuteur d’une justice qu’il ignore, désarticule et grignote son empereur pendant trois jours.
Andronic, dit-on, souffrit en paix jusqu’à la fin, se bornant à soupirer, de temps en temps : — Seigneur, ayez pitié de moi, pourquoi froissez-vous encore un roseau déjà brisé ?…
La misère de ce creveur d’yeux, parricide et sacrilège, est si profonde et sa solitude si parfaite, qu’on croirait vraiment qu’il assume, à la façon d’un Rédempteur, l’abomination de la multitude qui le déchire. Ce monstre est si seul qu’il ressemble à un Dieu qui meurt. Sa face pleine de sang oriente les outrages de tout un monde et il traîne la douleur universelle comme un manteau.
Puisse la racaille, quand son œuvre sera finie, emporter dans ses yeux féroces l’éblouissement de ce soleil de tortures qui a étonné l’histoire ! Il fallait, sans doute, la sublimité piaculaire d’une telle horreur pour que l’écroulement du vieil empire fût retardé trois cents ans.
Que dire d’un peintre capable de suggérer de telles pensées ? Et la suggestion est si forte, une fois de plus, si spontanée, si victorieuse, que le cadre, tout démesuré qu’il soit, éclate, et que le drame pantelant s’échappe, se déroule, ainsi qu’un dragon, sur les spectateurs épouvantés.
La physionomie de l’homme, très jeune encore, est tumultuaire autant que ses œuvres. Jamais un artiste n’a pu porter plus que lui son art sur chacun des traits de son visage. On y peut lire l’enthousiasme continu, perpétuel, un enthousiasme comme il n’y en a plus ; la générosité merveilleuse, le zèle dévorant pour la Beauté où s’appareille à ses yeux la sainte Justice ; l’intuition d’éclair sur les somptuosités de la Douleur ; une indignation de fleuve contre la sottise qui lui fait obstacle ; et tout cela en capitales hautes comme des tours.
Aussi prompt et non moins sonore que les volcans, lorsqu’un maroufle est irrespectueux, sa colère, immédiatement pathétique, s’élance, à la confusion du Philistin, des entrailles d’une politesse tellement exquise que le grand maître des cérémonies de l’Escurial, comparé à lui, tombe sur-le-champ au niveau d’un débardeur.
XXVII
Le prétexte avoué de ce groupement insolite, de cet invraisemblable synode machiné par le protecteur de Clotilde, était l’exhibition de Rollon Crozant, musicien brucolaque, fameux depuis, mais, à cette époque, besogneux encore d’être inventé.
L’intention réelle de Pélopidas était d’offrir à la jeune femme le rare divertissement d’une mêlée d’animaux féroces, triés par lui avec une sagacité de vénitien.
L’aimable créature, innocente de ce complot, ayant servi avec beaucoup de grâce quelques rafraîchissements préliminaires et l’encens de plusieurs cigares parfumant déjà le tabernacle, Crozant s’assit au piano, non sans avoir attentivement vérifié son lest, comme un voyageur installé pour toute la nuit dans un train rapide.
Il chanta longtemps, d’une voix aussi souple que le corps d’un clown, on ne sait quelles traductions mélodiques de quelques-uns des plus douloureux poèmes de Baudelaire. Il se montra le virtuose frénétique et dépravant de la tristesse qui étouffe, du désespoir noir, de la démence cuisinée par les démons. Il fit entendre des cris de damnés, des plaintes de fantômes, des vagissements de goules. On ne sortit pas de la griffe des mauvais morts et de la plus basse peur. Incapable de débrouiller le spiritualisme chrétien du haut poète qu’il croyait interpréter en lui supposant son âme, il paralysa bientôt un auditoire qui n’exigeait pourtant pas des cataplasmes de népenthès.
En dépit de quelques rythmes de bravoure frappés avec une certaine puissance, malgré même d’incontestables éclairs de simplicité, cette musique de vertige et de tétanos, qui devait assurer à son producteur le suffrage de toutes les névroses contemporaines, parut, ce soir-là, très puérile et, pour tout dire, la virtuosité du chanteur fit à quelques-uns l’effet d’une acrobatie qui ne méritait pas de pardon.
La séance, d’ailleurs, à l’insu du ménestrel, ne s’était pas ainsi prolongée sans quelques gloses. Folantin, perclus d’ennui, mais intéressé plus qu’un autre à ne laisser paraître aucun trouble, avait exhalé à demi-voix, dans un accès de rage lucide, sa préférence d’une lecture silencieuse des Fleurs du Mal au coin de son feu.
— Au coin de votre pot-au-feu, voulez-vous dire, avait aussitôt rectifié Apémantus, qui feignit un instant l’admiration pour le roucouleur funèbre.
— Tout ça est chentil, disait à Delumière le vieux Klatz, en fouillant sa barbe vermineuse, mais ché né fois pas très pien pourquoi ce cheune homme fait te la mussique chez les prâfes chens. Chai connu autrefois un chôli carsson qui téterrait les catâfres tans les cimetières pour les mancher. Ah ! ah ! c’était pien plus trôle !
Le silencieux Léopold n’avait pas desserré les lèvres et Marchenoir avait fini par s’emparer d’un carton qu’il feuilletait dans l’ombre de Gacougnol.
Celui-ci, exclusivement occupé d’observer Clotilde, regardait passer les navires de l’émotion sur ce visage limpide où se peignirent successivement la surprise, l’effroi, la tristesse, le dégoût et, peu à peu, quelque chose qui ressemblait à l’humiliation.
Interrogée, elle lui répondit : — J’ai honte de la mort, tellement votre chanteur la profane et l’avilit.
Sur ce mot, le maître du lieu se leva et s’approchant du piano :
— Mon cher Monsieur Crozant, dit-il, vous nous voyez à moitié défunts, à force de joie. Vous devez avoir besoin de repos. Nous serions, d’ailleurs, ambitieux, je ne saurais vous le cacher plus longtemps, d’apprendre de votre bouche la genèse d’un art aussi extraordinaire que le vôtre. Je devine que vous tenez en réserve des explications peu banales.
— Ah ! oui, peu banales, vous pouvez le dire ! s’écria aussitôt le musicien qui, évoluant sur le tabouret, rejeta en arrière, d’un mouvement de bélier, son abondante chevelure ; cligna des yeux trois ou quatre fois ; fit exécuter au petit doigt de sa main gauche une danse furieuse dans le vestibule probablement cérumineux de son oreille ; tira de la poche de son gilet une tabatière gallicane dans laquelle il puisa copieusement selon tous les rites, à la surprise des assistants alarmés de voir monter tant de poudre noire dans un nez si jeune ; enfin se mit en posture pour un de ces prônes esthétiques dont il avait pris le besoin dans les caboulots du quartier latin, où il était regardé comme un beau parleur.
— J’ai été élevé, commença-t-il, sur les genoux de Mme Sand…
À ce moment, Bohémond de L’Isle-de-France, qui s’agitait sur sa chaise depuis une demi-heure en faisant des gestes inexplicables à son voisin Druide, et qui, par miracle, n’avait pas encore proféré un monosyllabe, se frappa tout à coup le haut du front comme un Archimède qui vient d’enfanter.
— Tout s’explique ! déclara-t-il avec rondeur, en s’accompagnant d’un de ces redoutables sourires à demi gâteux dont il masque son visage de dieu Vulcain abandonné par ses cyclopes, quand un malicieux esprit l’aiguillonne. Tout s’éclaire ! Monsieur Crozant a, sans doute, l’avantage d’être possédé de quelques démons ? Mes compliments bien sincères. Je ne connais rien de tel pour faire passer le temps de la vie. Combien de fois n’ai-je pas rêvé d’être moi-même le domicile de plusieurs archanges tombés autrefois du ciel, et d’aller ainsi par les grenouillères de cette vallée, à la confusion d’une prêtraille morose qui paraît avoir perdu le secret de leur pourchas !… La digne personne qui vous a élevé sur ses genoux, cher monsieur, dut encourager, cela va sans dire, vos premières tentatives de musique noire ?
— Oh ! n’en croyez rien, répondit l’autre, qui ne sentait pas le repli de blague féroce. Bien au contraire, je pourrais montrer des lettres où elle me conseillait, par exemple, de rafraîchir le répertoire mélodique des premières communiantes : — Mon bien-aimé ne paraît pas encore, — Le temps de la jeunesse passe comme une fleur, — C’en est donc fait adieu plaisirs volages, à moins que je ne préférasse travailler dans les romances d’amour à l’usage des ouvrières pauvres dont la vertu est en péril, et qui ont besoin des consolations de la musique.
Bohémond parut alors attendri, presque sur le point de verser des larmes.
— Ah ! que la voilà bien ! comme c’est elle ! Quel cœur ! quel cerveau ! Non contente d’avoir enrichi tous nos cabinets de lecture de La Petite Fadette, du Péché de Monsieur Antoine et de combien d’autres poèmes que les couturières ne pourront jamais assez lire, elle voulut encore susciter à notre laborieuse patrie le musicien qui convenait à cette littérature admirable ! Vous avez essayé, n’est-ce pas ?
— À contre-cœur, je l’avoue, et sans succès. Assurément, je n’avais pas le droit de mépriser les avis de Mme Sand, en qui je voyais une âme jumelle de cet adorable Chopin qui fut sa dernière tendresse, mais un autre souffle me poussait. Il me fallait le fantastique, le macabre, les ténèbres denses, la peur verte, et j’ai compris de bonne heure que je ne devais pas répercuter autre chose que des hurlements de damnation.
— Sans doute ! conclut Gacougnol, on fait ce qu’on peut. Je vous en prie, mon cher Bohémond, ne retardez pas davantage Monsieur Crozant.
— Oh ! ce ne sera pas long, reprit celui-ci. Je n’ai nommé l’illustre et le lucide écrivain, dans les jupes de qui je m’honore d’avoir passé une partie de mon enfance, que pour expliquer précisément l’espèce de méthode qu’on peut entrevoir dans ma fureur démoniaque. Monsieur de L’Isle-de-France a touché le vrai point, quand il a parlé de possession. Je suis réellement un possédé. Mes hôtes habituels sont le démon des Apparences lugubres, le démon des Inhumations équivoques et des poings rongés dans les tombeaux, le démon des Cryptes marécageuses et des Puits noirs, enfin le démon de la Panique, du Trac sans mesure et perpétuel que rien ne pourrait guérir.
— Il pourrait ajouter le diable de la Sottise ! murmura Druide à l’oreille de Bohémond.
XXVIII
Cette manière d’être, moins rare qu’on ne l’imagine, est due, très certainement, à ce que je demande la permission de nommer la complicité des ambiances. Oui, Monsieur, insista l’orateur, s’adressant à Druide cabré soudain et dont les yeux venaient de s’ouvrir démesurément, je maintiens le mot. Nous sommes environnés de choses inanimées en apparence, mais qui, en réalité, nous sont hostiles ou favorables. La plupart des catastrophes ou des découvertes fameuses ont été produites par la volonté malveillante ou bénigne des objets inertes mystérieusement coalisés autour de nous. En ce qui me concerne, je suis persuadé qu’une compréhension intégrale de ma musique est rigoureusement interdite à n’importe quel artiste, fût-il le plus intuitif du monde, qui ne saurait pas dans quel milieu extraordinaire je reçus les initiales et définitives impulsions.
Je vais donc essayer de vous décrire en quelques mots la maison de mon père, dans une campagne léthargique du Berry, non loin de la Creuse méchante et sauvage, sur les berges de laquelle j’ai cru voir souvent, au crépuscule, d’effrayants pêcheurs à la ligne qui ressemblaient à des morts.
De la grande route où ne passe jamais personne, on aperçoit cette maison au fond d’un jardin tellement funèbre qu’un certain jour, un étranger, fatigué de vivre, vint sonner à la grille pour demander qu’on l’y enterrât. Il n’y a pourtant ni cyprès ni saules pleureurs. Mais l’ensemble offre cet aspect. Des légumes tristes, des fleurs navrées y végètent à l’ombre de quelques fruitiers avares, « dans une terre grasse et pleine d’escargots » d’où s’exhalent des effluences de putréfaction ou de moisissure, et l’humidité de ce jardin est telle que les plus fortes chaleurs de l’été n’y changent rien.
La tradition s’est conservée, parmi les paysans, d’on ne sait quel crime effroyable accompli autrefois en ce lieu, bien longtemps avant que la maison existât, vers l’époque noire de Bertrand de Got et de Philippe le Bel. Enfin, la maison elle-même passe pour être visitée.
Vous pensez, Messieurs, que si quelqu’un a lu Edgar Poé et Hoffmann, ce doit être moi. Eh bien ! ils n’ont jamais inventé rien de plus sinistre. J’ose dire que j’ai vécu là, en commerce ininterrompu avec les ombres damnées et les plus opaques esprits de l’enfer !
Je savais à quelle phase de la lune et à quelle heure devait infailliblement se produire telle commotion, tel sursaut, tel phénomène d’optique, et c’était mon délice d’en crever de peur à l’avance.
Autour de moi tout conspirait à me noyer l’âme d’une terreur exquise ; tout était hagard, biscornu, falot, monstrueux ou dément. Les murs, les parquets, les meubles, les ustensiles avaient des voix, des formes inattendues qui me ravissaient d’effroi.
Mais comment exprimer mon allégresse, mon délire, lorsque, pour la première fois, je sentis tressaillir en moi les mauvais anges qui m’avaient élu pour leur demeure ! Que vous dirai-je ? Il me sembla que je connaissais enfin la jubilation maternelle ! J’ai même reçu le pouvoir de discerner, par une sorte d’affinité ou de sympathie, la présence du diable chez quelques-uns, car, je vous l’ai dit, mon cas n’est pas extrêmement rare, ajouta-t-il, fixant Folantin qui parut incommodé.
Vous avez maintenant toute la genèse de mon art, Monsieur Gacougnol. Pour parler avec précision, vous savez ce que j’ai dans le ventre. Ma musique vient d’en bas, je vous en réponds, et quand j’ai l’air de chanter moi-même, soyez sûr que c’est un autre qui chante en moi !
— Mademoiselle, voulez-vous que je le jette par la fenêtre ?
Cette question était faite, presque à haute voix, par Léopold, qui n’avait rien dit encore et qui venait de s’approcher de Clotilde, tout exprès pour dire cela.
La pauvre fille étonnée se hâta de répondre qu’elle ne voulait rien de semblable, que ce monsieur lui paraissait plutôt avoir besoin d’être traité avec douceur. Mais le flibustier de l’enluminure nia l’efficacité du traitement, affirmant que le plus sûr des exorcismes, pour cette sorte de bougres, était une râclée suprême et qu’il ne comprenait pas Gacougnol de leur avoir infligé ce saltimbanque. Il consentit, néanmoins, à se tenir tranquille.
— Monsieur Crozant, dit Gacougnol, je vous remercie d’avoir pris la peine de nous éclaircir votre cas. Personnellement il ne me coûte rien de croire que vous avez le droit de vous nommer hautement Légion, aussi bien que le démoniaque féroce de l’Évangile. Mais je ne savais pas recevoir tant de monde et vous me voyez confus. Je m’étonne, cependant, souffrez que je vous en fasse l’aveu, de vous constater si joyeux d’une pareille garnison. Elle passe généralement pour importune et je me rappelle avoir lu dans le Rituel romain, à la rubrique des exorcismes un choix d’épithètes qui ne donnent pas une idée gracieuse de vos locataires.
— Sans compter, fit observer Apémantus, que les cochons doivent se méfier de vous. C’est la vie impossible, tout simplement.
— Notre excellent Apémantus a raison, reprit Bohémond déterminé à ne pas lâcher son os. Je n’y avais pas songé. Les porcs doivent se souvenir du mauvais tour qui leur fut joué dans le pays des Géraséniens. Saint Marc assure qu’il ne fallut pas moins de deux mille verrats pour loger les esprits immondes sortis d’un seul possédé. C’est un chiffre, cela ! On pense bien que la fin malheureuse de ces quatre mille jambons de Galilée n’a pas manqué de laisser une forte empreinte et que la tradition s’en est conservée dans toute la race, malgré la longueur des siècles. Les charcutiers eux-mêmes paraissent en avoir gardé une crainte obscure dans les circonvolutions ténébreuses de leurs encéphales et c’est pour cela, sans doute, qu’ils s’obstinent à détailler à l’infini la chair de ces animaux, à la mélanger cauteleusement avec d’autres chairs, sous prétexte de les assortir, comme s’ils avaient l’anxiété de quelque panique soudaine qui dégarnirait leurs comptoirs.